V^ SIÈCLE. — ÉGLISE DE LYON
« le lieu où chacun doit se rendre, yoici le chemin du salut. » U y a sans doute quelque exagération poétique dans cette description, et il ne feut pas vraisemblablement prendre à la lettre tous les détails d^ ce riche tableau. L'imagination de Sidoine multiplie un peu les colonnes, et allonge beaucoup les portiques ; mais l'église , bâtie par Patiens , était certainement fort belle et un des plus remarquables monuments de Lyon au cinquième siècle. Gondebaud recherchait beaucoup la conversation et Tamitié de Patiens , et l'admettait quelquefois à sa table; entouré de la splendeur du roi de Bourgogne, le saint évêque ne se laissait point éblouir, et , assis à de magnifiques banquets , il demeurait fidèle à l'austérité de son abstinence. Patiens mourut en U9i , selon BaiUet , et onze années plus tôt , selon Godescard'. Il eut Africanus pour successeur. L'histoire de l'Eglise de Lyon nomme ensuite : Lupicinus, Rusticus qui servit si bien la mission d'Epiphane, Etienne, et Yiventiole qui appartient à l'histoire littéraire de la France.
Viventiole, en effet, écrivit beaucoup; c'était un évéque érudit et éloquent : ses ouvrages , qui existaient encore au neuvième siècle, sont entièrement perdus aujourd'hui. Il ne reste de lui qu'un billet à l'évéque Avit, et un fi:*agment de discours. On voit Viventiole figurer en 517 à la dédicace de la célèbre église d'Agaune, et prendre part, la même année , aux conférences de l'église d'Epaone.
Ces saints évéques des premiers siècles de l'Eglise de Lyon étaient non-seulement des prêtres d'une grande science et des écrivains d'un remarquable talent, mais encore des hommes dévoués aux intérêts temporels de leurs concitoyens, et toujours prêts à intervenir, en Êiveur des opprimés , auprès des puissants du jour, quelques risques personnels qu'ils eussent à courir en accompUssant cette mission. On les voit accepter,* sans hésiter,
f • — C'esl Patiens qui introduisit les chants de l'Eglise à deux choeurs , ainsi qa*avai( fait Ambroise h Milan. La réputation de sainteté de cet évéqne était si grande, qu elle amena à Lyon Tanaquil , femme de Chilpéric : cette princesse se fit chrétienne.
Sidoine a dit de Patiens : « Viri sancti , strenui , severi , misericordis , quippe per uberem munificentiam in paoperes humanitateroque , non minora bonae conscientie culmina level. • {Epist. Il, 10.)
RECLU8EEIES. — V*^ SIÈCLE. 265
des messages bien souvent périlleux auprès des chefe barbares; ils réclament sans cesse , tantàt pour obtenir une réduction dans les impôts qui ruinaient le peuple, tantôt pour traiter de la liberté des prisonniers , et souvent pour peindre avec des couleurs énergiques les violences des gens de guerre. Leur parole est à la hauteur de leur courage, elle est hardie, et ne fléchit pas devant l'expression du mécontentement des princes. Profondément versés dans la science des honmoies et des temps, ces prêtres aussi habiles que pieux réussissent presque toujours , et dominent les grands auxquels ils s'adressent ^e tout l'ascendant de leur talent et de leurs vertus. On n'a point assez étudié le beau rôle que prirent les évéques de Lyon , au cinquième siècle , dans les affaires de leur époque ; ik étaient les protecteurs des populations désolées , et leur intermédiaire auprès des pouvoirs politiques. Ce ne serait pas leur rendre une justice complète que de voir seulement en eux de saints prêtres, occupés des intérêts intellectuels de leur troupeau ou de controverses théologiques; ces hommes avaient une très grande influence sur la marche des affaires, et ils en basaient un digne usage pour améliorer la condition déplorable du peuple du Lyonnais.
L'histoire de la religion et des moeurs, à Lyon, dans ces temps reculés, présente un curieux épisode que je ne dois point omettre. Tant de désastres de tous genres avaient accompagné la conquête de l'Est de la Gaule par les Bourguignons , tant de maux pesaient sur le peuple, et en même temps il y avait dans les coeurs tant de foi ardente , que le renoncement au monde était devenu commun. On a vu des hommes puissants se démettre de leurs dignités, et quitter brusquement femme, enfants, pour voir et fortune, pour se consacrer, dans la solitude, à une vje toute religieuse. Désabusés de leurs illusions, au ^ctacle de si grandes vicissitudes dans le sort des empires, détachés de tous les biens de la terre et de toutes les affections du cœur, ils ne voyaient de la stabilité et du repos que dans l'Eglise. Beiaicoup se réfugièrent dans des déserts; d'autres se créèrent, dans Lyon même, des solitudes encore plus effrayantes. Des hommes habitués jusqu'alors à toutes les jouissances que donne le luxe , et au mouvement du monde , s'enfermaient volontairement , et pour n'en plus sortir, dans de petites cellules de trois mètres
266 V® SIÈCLE. — RECLUSERIES.
carrés : elles avaient trois fenêtres étroites , une pour la yentilation de ce sépulcre , une autre pour le service des aliments, et une troisième par laquelle le reclus entendait la messe. Quand il avait passé dans celte prison volontaire trois annnées d'épreuves et une année de noviciat, Tévéque venait apposer son sceau sur la porte , qui était murée aussitôt et qu'on n'ouvrait plus qu'au jour de la mort du solitaire. C'est à Lyon surtout, ville de foi et de christianisme mystique , qu'on vit les recluseries prendre faveur dans l'opinion ; il y en avait quatorze au cinquième siècle , dix d'hommes et quatre de filles , et ce nombre ne tarda point à s'accroître ' . La lettre d'Eucher, sur les avantages de la solitude , eut un immense succès à Lyon , et une grande influence sur les âmes pieuses ; elle leur révélait ce qu'elles sentaient sans bien s'en rendre compte. Persuadés par l'évéque de Lyon , beaucoup de chrétiens cédèrent à leur penchant pour la retraite , et cherchèrent la paix de leurs souvenirs , soit dans les déserts du mont Jura , soit dans l'asile impénétrable qu'ils s'étaient créé au sein même d'une grande viQe , soit aux monastères de Savigny , d'Ainay et de l'Ile-Barbe. Cette abnégation si complète de tout ce qui donne du charme et du prix a la vie, incompréhensible dans notre âge , s'explique par l'état des mœurs et des opinions à Lyon , au cinquième siècle : rien n'égalait la misère de ce temps de révolutions, si ce n'est l'ardeur de la foi. L'entraînement pour ce genre de martyre , de tous peut-être le plus difficile à supporter, fut porté si loin , qu'il fallut donner des règlements à cette multitude d'anachorètes et fixer tous les détails de leur captivité volontaire. Des conciles déterminèrent les dimensions de chaque cellule et la disposition de ses fenêtres , dont l'une devait s'ouvrir sur une chapelle ou sur une église. Si le reclus était prêtre , il pouvait avoir un autel dans sa prison , et y célébrer, seul , la messe sans répondants et sans assistants. On assure que quelques-uns de ces pieux ermites portèrent si loin la fidélité à leur vœu de clôture perpé-
i. — . Voici les noms de quelques-unes de ces recluseries : Saint-Barlhélemi , Saint-Irigny ou Irénée , Saint-Marcel, Saiol-Uilaire , Sainl-Clair, Saint-Sébaslien , Saint-Martin- de-la- Chana, Saint -Epipode et Saint- Vincent , qui étaient des recluseries d'hommes; Sainte Maçdeleiue , Sainte-Marguerite et Sainte-Hélène , qui étaient des recluseries de femmes.
RECLUSBRIES. — V® SIÈCLB. 267
tuelle 9 qu'ils préférèrent la mort à la nécessité d'y manquer pour sauver leurs jours, menacés par un incendie. Une foi si dévouée, et qui se manifeste par un renoncement si complet au monde , commande le respect à toutes les opinions.
Lyon était une ville profondément chrétienne , lorsqu'elle passa sous la domination des princes francs de la dynastie mérovingienne, après la chute du royaume de Bourgogne; son histoire, du sixième au neuvième siècle, n'est qu'un chapitre des annales de l'Eglise. Il n'y a plus de vie politique dans la commune , il n'y a plus d'administration indépendante; servi par les circonstances et favorisé par les princes , le pouvoir des évêques grandit et se consolide. Rien n'égale , au reste , la misère du peuple ; tout commerce est détruit, et on ignore jusqu'au nom des arts libéraux. Et c'est cependant dans ces temps barbares que l'esprit de charité d'un évêque viendra au secours des pèlerins et des malades! C'est à une époque souiUée de crimes que sera fondée une des plus admirables créations de la charité !
onAPiTRi; IV.