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condition des Saxons n'avait été si misérable : traités sans pitié par leurs farouches yainqueurs, ils cherchaient un homme assez fort pour les protéger et organiser la résistance. Ce défenseur de leurs droits, si barbarement violés, ne devait pas tarder à se présenter. De toutes les églises de l'Angleterre , la plus puissante était celle de Kenterbury ; elle avait été dotée de grands privilèges, et exerçait sur les autres une prépondérance avouée. Anselme avait donné par son énergique résistance la mesure de ce que le roi d'Angleterre avait à en redouter; Parchevêque était en quelque sorte un souverain : il fallait transiger avec lui. Henri, qui ne l'ignorait pas, voulut avoir dans ce poste élevé un homme dans sa dépendance; c'était tourner l'obstacle avec habileté: maître de l'Eglise de Kenterbury, le roi disposerait à son gré du clergé de l'Angleterre. Il avait dans son intime familiarité un homme sur lequel il pouvait compter : né d'un père saxon et d'une mère sarrasine , Thomas Becket avait complètement oublié ses frères malheureux et s'était dévoué aux Normands. Homme de plaisir, fertile en expédients , doué d'une grande souplesse d'esprit , savant cependant, Becket servait avec ardeur et capacité les projets du roi , soit qu'il s'agît d'ajouter à la misère des Saxons vaincus , soit qu'il fallût réprimer l'orgueilleuse et puissante aristocratie des seigneurs normands. H devait tout aux bontés de Henri, qui lui avait confié son pouvoir sans réserve; tel lut l'hoBime que le roi voulut mettre à la tète de l'Eglise d'Angleterre : « Prenez garde , lui dit Becket , lorsqu'il connut la pen- « sée de Henri , vous n'aurez pas de plus grand ennemi que « moi. » Le roi ne l'en nomma pas moins archevêque de Kenterbury ; mais dès cet instant la transformation de Thomas Becket fut complète. U redevint saxon de cœur comme il l'était de naissance, s'environna de ces opprimés qu'il avait reniés, se vêtil comme eux, et se fit le représentant des libertés nationales. L'Angleterre saxonne et l'Eglise de Kenterbury trouvèrent enfin l'homme énergique qu'elles attendaient; une volonté inébranlable eut l'audace de s'élever contre la volonté du roi. On se ferait difficilement une idée de la stupéfaction de Henri lorsqu'il apprit quelle attitude prenait Thomas Becket : un homme qui avait été son complaisant , sa créature et le compagnon de ses orgies ; un homme qui n'était rien que par lui , bravait insolem-
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ment sa puissance , et osait se mettre à la tête d'un mouvement d'autant plus dangereux qu'il avait à la fois un caractère religieux et politique. Tous ses plans étaient déjoués précisément par celui qui devait les mettre à exécution! Il y aurait désormais deux rois en Angleterre , celui des Normands et celui du peuple! La colère de Henri fut terrible ; Thomas Becket se hâta de fiiir en France, et alla se jeter aux pieds du pape Alexandre, qui était alors à Pontivy. Le pape commit l'illustre exilé aux soins de Guichard, depuis archevêque de Lyon : « C'est à cet abbé que u nous vous recommandons, lui dit Alexandre; nous voulons '<i qu'il vous traite , non d'une manière splendide, mais comme il et convient à un exilé , à un athlète de Jésus-Christ. Vivez avec « les pauvres jusqu'à ce que le jour de la consolation se lève , et ce que le temps de paix vous soit envoyé d'en haut. En attendant, c< revêtez-vous de l'esprit de force et résistez courageusement ce aux perturbateurs^ du repos de l'Eglise. » La cour pontificale craignait le roi d'Angleterre, et le pape n'accorda qu'une protection équivoque au prélat qui avait sacrifié les sentiments de reconnaissance qu'il devait au roi, sa haute position , son repos et sa vie pour la défense des droits du peuple et de la liberté de l'Eglise. Cependant l'Eglise de Lyon accueillit avec bienveillance l'illustre proscrit ; elle lui fit don d'une belle maison dans le cloître de Saint-Jean , et d'un domaine à Quincieux. Thomas Becket fiit nommé chanoine d'honneur. Vint-il jouir de ces biens et de ces titres ? c'est un point fort controversé. S'il y parut , ce qui n'est pas prouvé par des témoignages directs , ce ne fiit qu'en passant et pour de courts instants; il est certain qu'il n'y fit aucun séjour ' . Thomas Becket n'en fut pas moins vivement touché
1 . — Thomas Becket esl-il venu à î.yon ? Il y a des raisoQB plausibles pour el contre.
C'est une opinion traditionnelle qu'on Vy a vu ; tous les historiens de Lyon , qui se copient, il est vrai, les uns les autres , l'affirment en termes exprès. A peine l'Eglise de l<yon avaitelle reçu la nouvelle de la canonisation de Becket , qu'elle s'empressa de dédier fa basilique de Fourvière au saint anglais ; il y avait vingt ans à peine que le meurtre avait été consommé. Colonia raconte une anecdote qui serait décisive, si elle était authentique. Thomas se promenait sur le parvis de l'église Saint-Jean avec l'archevêque Guichard et Olivier de Chavannes ; montrant du doigt l'église qu'on bâtissait à Fourvière : « A qui la dédiera-t-on? demandat-il. •— A la Vierge Marie , lui répondit Guichard , el à vous , si vos ennemis portaient b Tureur jusqu'à vous 6ter la vie? » Si Becket n'était point venu à Lyon, pourquoi l'arche-
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des témoignages de vive sympathie qu'il recevait dans une ville dont son prédécesseur Anselme avait eu si fort à se louer. Tout l'abandonnait : le roi de France ne voulait pas se commettre en sa faveur avec Henri , et il bornait sa protection à tenter une réconciliation impossible. Blâmé et vu avec malveillance par les barons français , Farchevêque de Kenterbury errait de ville en ville, vivant d'aumônes, et l'esprit sans cesse agité de craintes qui n*étaient que trop fondées. Il eut avec les deux rois une entrevue à Cbinon : Henri lui refusa le baiser de paix. Cependant, malgré cet avertissement sinistre et ses pressentiments , Thomas céda aux vœux de son église , et reparut en Angleterre après sept années d'exil. Toute la population saxonne se porta au-devant de Tillustre prélat ; il fut reçu avec enthousiasme. On sait que ce triomphe de Thomas eut une courte durée ; une parole au moins imprudente du roi d'Angleterre coûta la vie à l'archevêque :
vèque lui aurait-il fait don d*uiie maison dans le clotlre de Saiut-Jean , et de terres au bourg deQuincieui? Ces domaines appartenaient si bien h l'archevêque de Kenterbury , qu'ils demeurèrent la propriété de moines anglais. Guillaume de la Palud désigne dans son testament (daté du mois d*aoât 1243) une maison située dans le cloître Saint-Jean, qu'il tenait de la libéralité de l'archevêque de Kenterbury. Enfin , le bréviaire de 1695 , imprimé par ordre de Camille de Neuville , parle en termes formels du séjour à Lyon de Becket ; son affirmation a été répétée par les bréviaires de 1737, 1775 et 1815.
Voilà bien des probabilités , mais ce ne sont que des conjectures ; il n'y a pas un seul témoignage direct, et les faits négatifs l'emportent de beaucoup. Rien n'est plut connu que la vie de Thomas Becket ; on peut le suivre pas à pas. On connaît tous les détails de sa lutte avec Henri II , de sa fuite , de son exil de sept années, et de son séjour dans les lieux divers où le conduisit sa misère. Comment se fait-il donc que Lyon tic soit cité nulle part? comment aucun des historiens anglais et français , souvent si prolixes , n'a-t-il fait mention du t^Qur, dam nos murs t d'un personnage aussi éminent que l'archevêque de Kenterbury ? comment se fait-il qu'aucun ancien bréviaire n'ait révélé un fait aussi important pour l'histoire de notre Eglise ? comment se fait-il enfin que Thomas Becket n'ait jamais parlé , dans sa volumineuse correspondance , de la ville de Lyon et du séjour qu'il y aurait fait ? Le don à farchevêque de Kenterbury d'une maison dans le cloître de Saint-Jean , et d'un domaine à Quincieux, exprime seulement le vif désir qu'avait Guicbard d'appeler et de retenir auprès de lui Thomas Becket ; ce n'est pas une preuve directe. J'avoue que je ne vois rien de plausible à répondre.
Persuadé que Thomas Becket est venu à Lyon , Mgr Pavy réduit le fait à une proportion bien minime ; « Ce fut , dit-il , une courte visite consacrée à la reconnaissance et à l'amilié, qu'un séjour dont on peut énumérer les détails et fixer les dates. »> A la bonne heure , mais alors qu'importe que Becket ait paru dans nos murs? à quoi bon rechercher s'il a été un de ces innombrables voyageurs qui traversèrent notre cité en se rendant du Midi au Nord, ou du Nord au Midi? J'ajouterai, de plus, que celte apparition de Becket à Lyon, trèa probable il est vrai , n'est cependant pas un fait démontré.
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quatre seigneurs , qui se crurent tenus d obéir au vœu de Henri, massacrèrent Thomas Becket au pied de l'autel. Thomas , pendant sa vie, était considéré comme le défenseur et le représentant du parti national ; sa mort tragique ajouta beaucoup à sa popularité : elle en fit un saint, le plus vénéré de tous ceux de l'Angleterre.
C'était au temps où Jean de Bellesme , successeur de Guichard sur le trône archiépiscopal de Lyon , et Etienne de Saint- Amour, avaient fondé la collégiale de Fourvière : la nouvelle église fiit dédiée à Marie et surtout à saint Thomas deKenterbury; le prélat anglais partagea avec la Vierge les témoignages de la vénération des fidèles. L'autel de Thomas Becket à Fourvière acquit une grande célébrité : Louis VII, qui crut devoir au nouveau saint la guérison miraculeuse de son fils, Philippe- Auguste , envoya à la collégiale un calice d'or.
S V. La marche de la civiUsatiou à Lyon, au douzième siècle, se révèle par les monuments, par les mœurs et par les croyances reUgieuses.
Je ne reviendrai pas sur le pont que l'archevêque Humbert fit jeter de l'une des rives de la Saône à l'autre , au bas de la colline de Fourvière et en face de l'égUse Saint-Nizier; mais le moment est venu d'embrasser dans un rapide aperçu les créations de l'art chrétien à Lyon. Simples ébauches au quatrième siècle , elles s'étaient multipliées et avaient pris un grand développement : ici l'histoire de l'art proprement dite se confond ou du moins se lie intimement avec celle de notre EgUse.
U n'y eut pas précisément de temple pendant les deux premiers siècles de la foi chrétienne. Obligés de cacher leurs rites pour se dérober à la persécution , les chrétiens se rassemblaient dans les cryptes de la Vierge , de Saint-Jean , des Saints-M achabées, de Saint-Epipode et de Sainte-Blandine. Au quatrième siècle Patiens fit construire la première église publique, celle des Saints-M achabées ou de Saint-Just : on n'avait pas encore célébré les saints offices solennellement et à portes ouvertes. Just et six archevêques furent ensevehs dans cette basilique. Plusieurs églises ont été bâties à Lyon vers la fin de ce même siècle : ce sont l'église de Saint-Pierre et de Saint-Pothin (depuis St-Nizier), qui reçut la dépouille mortelle de saint Ennemond et de dix arche-
vèques; le baptistère de Saint-Jean , situé sur le bord occidental de la Saftne, au pied de la colline de Fourvière, et le premier des baptistères publics : il avait un toit commun avec l'église de Sainl-Etienne.
Le cinquième siècle vit s'élever hors des murs de Lyon Téglise de Saint-Irénée , que rendirent célèbre les restes vénérés d'Irénée et d'un grand nombre de martyrs, et les églises de Saint-Romain, de Sain t-Pierre-le- Vieux , de Saint-Saturnin et de Saint-Pierre-les-Dame» ou les Nonains. Les églises de Saint-Paul, de Saint- Laurent et de Sainte- Eulalie ou de Saint - Georges , furent bâties au sixième siècle ; au septième siècle les églises de Sainte-Croix , de Saint-Michel d'Ainay et de Saint-Martin ouvrirent leurs nefe à l'affluence toujours croissante des fidèles. La basilique de Saint-Jean réclame une attention particulière.
D'abord simple annexe du baptistère, cette église était appelée à une grande destinée : elle prit successivement un accroissement considérable , et n'accomplit son développement que dans le long espace de six siècles. Il n'a pas fallu moins de temps pour en fidre ce que nous la voyons être aujourd'hui ; elle n'a été terminée qu'au quinzième siècle. Cette basilique était déjà c^bre sous le règne de Chariemagne : Leidrade en parle dans sa lettre a l'empereur; elle existait donc avant le neuvième siècle. En 943, le cinquante-neuvième archevêque de Lyon y établit pour toujours sa résidence. On transporta dans son enceinte, de l'église collatérale de Saint-Etienne , une chaire de pierre qu'on a vue longtemps au sanctuaire , du c^té de l'évangile. Robert est le premier archevêque de Lyon qui y fiit inhumé (1234), exemple qui fut suivi pour onze de ses successeurs. Un même édifice contenait sous trois toits et sous un môme clocher les églises de Saint-Jean , de Saint-Etienne et de Sainte-Croix.
Mais Saint-Jean devint bientôt l'église principale, et absorba les deux autres. Il ne peut y avoir d'unité dans un édifice dont les constructions sont de différentes époques , et par conséquent de plusieurs styles. On ignore à quelle époque le chœur fut bâti : il est fort ancien, si l'on en juge par l'état des marbres de l'abside que le temps a rongés. C'est également dans un âge reculé que la pierre des tribunes a été ciselée, et que les arcs demi-circidaires se sont combinés avec les ogives des fenêtres. La grande nef est
du douzième siècle ; mais elle n'a pas été exécutée d'un seul jet; elle ne dépassait pas encore la quatrième arcade au treizième siècle. La voûte en avant de l'église et le portail sont de construction moins ancienne ; on employa pour les premiers travaux les pierres éparses sur le sol du Forum de Trajan. ^
Ces diverses basiliques présentaient , ainsi qu'on doit s'y attendre, les caractères architectoniques des époques qui les ont vu construire. On imita d'abord les procédés romains : c'étaient des appareils en pierres cubiques et une maçonnerie avec des chaînes de briques posées à plat ou employées dans la muraille , tantôt pour rétablir le parallélisme des assises, tantôt comme un moyen de décoration. Les fenêtres étaient très étroites , à plein cintre et portées sur des pieds droits ; les portes carrées , les colonnes arrondies et couronnées de chapiteaux à feuillage lourdement sculpté. On imita , pour les corniches et les moulures, les monuments gallo-romains^. On n*a, au reste, à cet égard, que des conjectures; aucune de nos églises primitives n'est venue jusqu'à nous. Gomme on ne bâtit pas da basilique pendant le neuvième et le dixième siècle, il n'y eut point, à Lyon, d'appUcation du style romano-byzantin. Le style ogival ne se montra , dans les constructions de Saint-Jean , qu'au treizième siècle.
Quelques parties de cette église ont-elles été bâties par ces corporations d'ouvriers qui montrèrent, au moyen-âge, combien l'association a de puissance.^ tout porte à le croire, quoique aucun témoignage positif ne l'affirme. Ces compagnies avaient l'entreprise de toutes les grandes basiliques , non-seulement en France, mais encore en Allemagne, en Italie et en Angleterre, et, constituées en loges maçonniques , avaient une forte organisation. D'abord employés comme apprentis et manœuvres, les ouvriers passaient par tous les grades avant d'être admis à la maîtrise ; ils travaillaient par escouades de dix hommes conduits par un chef, et campés autour de l'édifice en construction. Ces cor-
1. — La description de l'église Saint-Jean ^ telle qu'elle se montre aujourd'hui dans sa forme complète , appartient à une autre époque.
4. — Batissia (Louis). Eléments d'archéologie n.ilioiiale , p. 403.
porations avaieat des franchises et des privilèges : bien vues par les populations, elles recevaient de puissants encouragements de la part des seigneurs , des évéques et même des papes. On vit des abbés et des prélats entrer dans cet ordre de francs-maçons, qui accomplissait de si beaux ouvrages. Il y avait un grand esprit de fraternité dans l'association , et unité, non-seulement sous le rapport du principe des secours mutuels qui en était la pensée , mais aussi au point de vue du style dans l'exécution des travaux. L'église de Fourvière a commencé par n'être qu'un modeste oratoire, composé d'un autel fort simple, entouré de quatre murs recouverts du toit le plus modeste ^ On y arrivait par une porte fort étroite ouverte au Nord. Cette chapelle porta d'abord le nom de Notre-Dame de Bon-Conseil ; tel ftit son état depuis le milieu du neuvième siècle jusqu'à la fin du douzième. Cet humble édifice n'eut pas sur-le-champ la grande célébrité qu'il obtint plus tard parmi les âmes pieuses ; il était bien moins fréquenté que la crypte de Saint-Pothin ; quelques chapelains , dont le service n'était pas régulier, desservaient son autel. Olivier de Cha-
I . — L'étymologie du mot Fourvière a été un sujet fécond en discussions ; il a eu des équivaleots nombreux : Forvm Feneria , Forum vettis , Forum atiri , Forum boarium ( marché aux bœu£s , Bcsiam Arrot) ; Corvièrb , traduction du mot celtique Lugdunum , colline des corbeaux (le P. Monbt); Forum Veri, le forum de Vérus.
On a découvert à Fourvière plusieurs témoignages incontestables du culte qu'on j rendait à Mercure ; ce que Sjméoni a écrit sur ce sujet est remarquable (Le Anticbita di Lione. Lyon, 1846 , in-16). On connaît l'inscription originale de Septimanus : Mercftrius hic lucrum promittii.,. Le Mercure dont il s'agit ici était romain, et non gaulois. Mais Vénus a-t-elle eu aussi un autel à Fourvière ? on n'a sur ce point que des conjectures basées sur ces expressions : Fêrum Venerisy par lesquelles quelques manuscrits désignent Fourvière. Les Chroniques de s. Bénigne et de Verdun disent Fortnn vêtus ; il est évident que le premier nom a eu cours pendant plusieurs siècles. M. Cabour admet bien à Fourvière le culte de la déesse Copia , mais il rejette celui de Vénus; il le repousse avec un zèle qui prouve peut-être plus de piété que de critique. Selon lui , le mot Fourvière vient de Porum vêtus. , dont on a |iit Foro vetere , Foro vietere, Forvièdre , et enfin Fourvière ; il a, comme on le voit , quelque peu okangé en route. L'étymologie qui fait dériver le mot Fourvière de Forum Feneris me paraît plus plausible , sans que je lui trouve cependant une certitude absolue. Pontanus paraît croire qu'un temple a été élevé à Vénus sur le plateau de Fourvière ;
Qoft VtiMri Idali», tioferl loagntt vetntUs, Fundatt est , veluU idsm Erycino ia vertiee , sedet.
Colonia pense que le mot Fourvière vient de Forum vctits. Voyez M. Bréghot (C) , Mélanges biographiques et littéraires^ 21, 270, 365, 382, et Pouvrage cité de l'abbé Cabour.
vannes , chanoine de Saint-Jean ^ fit bâtir la longue nef du Nord en 1168, et quelques années plus tard Jean de Bellesme fonda cette collégiale de Fourrière qui fut dédiée au nouveau saint. Là nouvelle basilique était vassale de Téglise métropolitaine; elle présentait chaque année aux autels de SaintJean et de Saint- Etienne une redevance d'une Uvre chacun , et son clergé était tenu de venir à Saint-Jean en procession aux fêtes solennelles. Le chapitre de Saint-Jean montait à Fourvière : c'était, dit l'abbé Gahour, la visite du seigneur L Le nombre des chapelains, re* connu insuflSsant pour les besoins du service , ftit presque doublé au treizième siècle.
Pendant que le culte de Marie devenait de plus en plus l'objet de prédilection des Lyonnais et de la population des campagnes voisines, le monastère aristocratique de TIle-Barbe maintenait sa puissance et sa renommée : il n'avait rien de plus remarquable, sous le rapport de l'architecture, que la cQllégiale de Fourvière , mais il continuait à être l'asile très recherché des descendants des familles les plus illustres. Tenus de fournir les preuves d'une noblesse ancienne et pure , ses moines occupaient un haut rapg dans TEgUse ; telles étaient les mœurs du temps ^. Les abbés réguliers de l'Ile-Barbe étaient de hauts et puissants seigneurs; ils avaient de nombreux vassaux, et des domaines d'une étendue considérable. Leurs attributions spirituelles n'étaient pas moins dignes de remarque : le pouvoir de délier et d'absoudre leur appartenait. Quand l'archevêque de Lyon était absent , le prieur de l'Ile-Barbe venait le remplacer et prenait le gouvernement du diocèse. Ces abbés d'un monastère si heureusement situé dans une lie au miUeu de la Saône et d'un riant paysage, ne sisolaient point du monde ; la solitude dans laquelle ils se renfermaient n'absorbait point leurs facultés. Puissants par la noblesse de leurs familles et par leurs richesses , ils l'étaient aussi par l'ascendant de la piété et du savoir. Un d'eux , l'abbé Hogier, fonda au onzième siècle, auprès du monastère , une oha-
1. Cahour (l'abbé ^,-M.), Nolre-Dame-de-Foamère , ou Recberohes bi»(oriquet ibr l'autel lutélaire des Lyonnais. Lyon , 1838, io-8^.
2 — Lb Laboobecr {Claude), Les Mazures de l'abbaye de l'Ule-Barbe-lès-Lyoo , ou Histoire de celle abbaye. Paru, 1681 , î vol. in-4<>.
ÉTAT DB LA CIVILISATION A L¥ON. Xll® 61ÈCLI. 353
pelle eu Hionoeur de la Vierge ^ que la population de Lyon ^ toujours si sympathique au culte mystique de Marie ^ eut bientôt en grand honneur. Une affluence extraordinaire de fidèles se pres^ sait dans l'enceinte de l'oratoire, et des légendes populaires disaient des merveilles de la sainteté de ce li6u« On raconte que lorsque les mariniers qui descendaient la Saône étaient arrivés à la hauteur de la chapelle , ils se taisaient tout-à-coup ^ quittant leurs rames et laissant aller leur barque au fil de Feau i alors le patron , debout sur la poupe et la tête découverte y saluait la chapelle sainte et se recommandait dévotement aux prières de la Vierge.
Une cérémonie religieuse très ancienne, la fête des Merveilles, eut un grand succès populaire du dixième au douzième siècle , et se prolongea beaucoup plus tard ; son histoire est une étude de mœurs locales que je ne puis négliger. Elle avait un caraotèPê religieux et profane, qui lui donnait quelques rapports avec une des fêtes païennes de l'antiquité ; son objet était la commémora^ tion de la découverte de la dépouille mortelle des saints martyrs et de sa translation solennelle dans l'église des Apôtres. Pour qu'elle eût lieu, il £dlait que le peuple de Lyon en fit la demande formelle an chapitre, qui ne refusait jamais. Cependant de graves circonstances empêchèrent quelquefois sa célébration : ainsi , quand des troupes ennemies occupaient la campagne aux portes de Lyon, la procession solennelle n'était pas permise, et la nécessité obligeait de Fajoumer à des temps meilleurs. Sa date n'était pas invariablement fixée : elle était, dans des circonstances exceptionnelles, tantôt avancée et tantôt reculée; mais le jour ordinaire de sa célébration, quand nul empêchement majeur ne se présentait , c'était le mardi avant la Saint-Jean. Son origine se perd dans une obscurité profonde : elle existait bien avant le douzième sièck; Paradin dit avoir vu un livre en parchemin, vieux de plus de sept cents ans , qui faisait mention expresse de donations fiiites aux églises de Lyon pour la célébration de la fête des Miracles '.Elle plaisait fort à la population, qui s'y asso-
1. — Voici les paroles de TaDlique manuscrit : «Nos vero, canonici , hanc ceoiurain islHis roansi ad meiisana fnitrain in omni tempore damus et constituimus , in lestiTitaie Miracaloruni.^ ( PAftAftiN db Cotseavlx, Hiêtoirt de Lyon , p. SOO. )
ciait avec eathousiasme : paysans , ouvriers , riches bourgeois, religieux des monastères, prêtres et chanoines, s'empressaient d'y figurer. Cette grande solennité consistait en une procession sur la Saône , faite par un nombreux clergé. Le chapitre et les prêtres de la cathédrale se rendaient à Vaise et y trouvaient le clergé de Saint- Just, celui de Saint-Paul, et les moines de l'Ile- Barbe et d'Âinay. Tous étaient reçus dans des bateaux parés de verts feuillages , de banderoles , de flambeaux et de riches draperies; d'autres barques, décorées de la même manière et remplies de bourgeois, servaient d'escorte. Ce long cortège se mettait en marche au son des instruments , descendant la Saône en chantant laudes et matines, tandis que le peuple garnissait en foule les deux rives. Travestis d'une façon bizarre, et se livrant aux démonstrations d'une joie extravagante , des habitants de Lyon , acteurs obUgés de la fête, s'entassaient dans un immense bateau nommé le Bucentaure. On passait en pompe sous la première arcade du pont de Pierre, et là s'accomplissait un des épisodes les plus curieux de la cérémonie. Des hommes apostés précipitaient du pont dans la rivière , par une ouverture pratiquée à dessein , un taureau vivant , cjue poursuivaient et qu'atteignaient bientôt sur la Saône de nombreuses barques. Ramené sur la rive vers le port du Temple , l'animal était mis à mort , écorché et dépecé , dans une petite rue qu'on appelle encore aujourd'hui rue Ecorche-Bœuf On distribuait la chair du taureau, et elle était mangée aux repas dont la fête était le prétexte. Cependant la procession continuait sa marche ; et lorsque le pont de Pierre était dépassé , les cinq églises se rangeaient dans un ordre différent : elles arrivaient à Ainay et y faisaient une station dans le chœur, auprès de la pierre de saint Pothin. Le clergé revenait par terre, chantant le Miserere^ faisait une station nouvelle à l'église Saint-Michel , et se rendait à l'égUse Saint-Nizier : une messe solennelle , célébrée par les chanoines , mettait fin à la cérémonie religieuse; mais la fête populaire continuait jusqu'à la nuit.
Telle était cette fête des Merveilles , moitié religieuse et moitié païenne. Le chapitre de Saint-Jean en acceptait tous les détails; il employait le marc d'argent qu'il recevait chaque année de l'abbé de Belleville , à titre de redevance, pour payer les firais de déco-
ration du superbe bateau dont il se servait dans cette circonstance. C'est à l'archevêque qu'appartenait la police de cette solennité ; il y tenait beaucoup , et se réservait très expressément la punition des délits dont elle pouvait être l'occasion. <
Tant que les mœurs , dans le Lyonnais , ne furent pas épurées par les progrès de la civilisation , la fête des Merveilles n'eut pas de grands inconvénients : prêtres et laïques, au dixième et au onzième siècle, avaient les mêmes habitudes grossières, la même ignorance, et dans leur croyance rehgieuse la même naïveté. Lyon avait, ses bacchanales comme tant d'autres villes ? dans lesquelles le clergé ou les moines s'associaient pour représenter des mystères. C'était le temps de la fête des Idiots , autre imitation païenne que tolérait TEglise , et à laquelle le clergé lui-même prenait part; c'était le temps où dans certaines solennités les chanoines jouaient à la balle dans l'église , ou promenaient en procession, et en l'accablant d'invectives, le hareng détesté du carême. Lyon avait sa fête des Merveilles , comme Bouchain sa fête des Étourdis, Dijon sa procession de la Mère folle, Chalon-sur-Saône ses Gaillardons, Reims sa messe dont le refrain , chanté en chœur, était l'imitation burlesque du cri de l'àne , et Paris son évêque des fous et ses fêtes des sousdiacres. Tant que le peuple eut la simplicité de l'enfance , ces farces mystiques ne compromirent nullement les intérêts sérieux de la religion , mais elles ne devinrent plus possibles avec les progrès de la civilisation. Des désordres fort graves se mêlèrent, à Lyon, à la cérémonie; les temps avaient changé; il y avait conflit presque permanent entre l'archevêque et les bourgeois : ce ftirent les citoyens eux-mêmes qui réclamèrent la suppression de la fête des Merveilles. *
1 . — Voici les paroles d'un archevêque de Lyou , Pierre de Savoie : « Nobis eliam et tuccessoribuB nosiris relinemus ad feslum appellalum Mirabiiium coercilionem el punitionem inobedicntiuro et delinquCDlium in non faciendo debilum suum, circa dictum feslum, proul est apud Lugdunum alias consuetum. »
2. — Elle fut abolie par lettres palenlfs de Charles V, datées de Grécy-eQ-Rrie , le 15 août 1364.
On peut cousuller, sur la fête des Merveilles , les ouvrages suivants : Ducangi, Gloêsarium ( Feslum Mirabiiium ) ; Almanach de Lyon pour 1789, p. 301 ; — Cochard, Description de Lyon f p. 204 ; — Lyon ancien et moderne , tome fl, p. 275.
Les templiers et les chevaliers de St-Jean de Jérusalem vinrent à Lyon à la fin du douzième siècle; ils n*y eurent pas un établissement considérable.
S VI. Le mysticisme ardent qui travaillait si fortement l'Europe au douzième siècle , ne pouvait pas ne point se révéler à Lyon , dans une ville qui lui était si sympathique; elle fut le berceau du rationalisme vaudois, dont l'histoire est une partie delà nôtre , du moins dans ses premiers temps. Cet épisode ne fat point un accident isolé , il a d'intimes connexions avec les moeurs, à cette époque de foi et d'indépendance religieuse.
Il y avait à Lyon, vers le milieu du douzième siècle, un marchand nommé Pierre *, et que son commerce, habilement conduit, avait enrichi. On croit qu'il était né à Vaux, sur les bords du Rhône ; mais il habitait la ville depuis son enfance : cet homme ne manquait pas d'une certaine instruction ; il avait une imagination ardente, un grand esprit de charité, beaucoup de simplicité, et parlait avec une chaleureuse abondance. Il devisait un jour avec d'autres marchands , lorsqu'il apprit la mort soudaine d'un des principaux bourgeois, son ami. Cet événement inattendu le frappa si fort , qu'il résolut de mener désormais une vie de pénitence et de pauvreté. Pierre Valdo vendit tous ses biens , et en donna le prix aux pauvres; sa libéralité amena bientôt auprès de lui une grande multitude. Persuadés par ses exhortations , d'autres marchands suivirent son exemple ; ils distribuèrent aussi en aumônes tout ce qu'ils possédaient, et suivirent le chef qu'ils s'étaient donné.
Mais cette foule manquait d'instruction religieuse : Pierre fit traduire pour elle, en langue vulgaire, quelques livres de la
I . — Il n'est pas bien sàr qu'il se soil appelé Pierre, mais c'est l*opinioa du plus grand nombre -, Théodore de Bèze lui donne le nom de Jean. Même incertitude sur l'autre nom , Petrus Wallisy dit Valdio; un autre écrit Valto. On lit Balio et Baldon dans Marcus Zuerius Boxhorn , dans Petrus Wesembecius et dans Joacbim Camerarîus. Pierre s'appelait Valdo , du nom de Vaux , petite commune qui l'avait vu naître. A-t-il reçu son nom de la doctrine des Vaudois qu*il avait adoptée , selon l'opiuiofi de Théodore de Bèze? c'esl ce qu'il est dillicile de décider.
Les Vaudois ont été également appelés de divers noms ; on les a appelés Gttbarres , d'un mot grec qui signifie pur; Léoinsles , du nom de la ville de Lyon, et Insabbmiez, k uause de la forme de leur chaussure.
Bible dont il lai expliquait le sens. Ses paroles tombaient comme des étincelles sur des disciples ignorants , mais enthousiastes. Pierre leur enseignait le renoncement au monde, le mépris des richesses, la nécessité du sacrifice, Tabnégation de tous les intérêts terrestres , commandée par TEvangile ; et ce qu'il disait , il l'avait fait. Son but, s'il en avait un lorsqu'il commença ses prédications, c'était de reproduire dans sa pureté et dans sa pauvreté l'EgUse primitive de Lyon. Pierre Valdo voulut mener la vie des premiers apôtres ; il crut avoir, comme ils l'avaient eu, le droit d'annoncer la parole de Dieu, et de professer cette opinion que tout laïque , s'il était homme de bien , avait comme les prêtres le pouvoir de lier et de délier, ainsi que celui d'administrer les sacrements. Son succès fut immense; grand nombre de malheureux se groupèrent autour de lui , et prirent dès-lors le nom de Pauvres de Lyon. Cette multitude ne voulut plus du Dieu des églises et des riches monastères de l'Ile-Barbe et d'Ainay, elle renonça aux rites pompeux de la métropole de Saint-Jean , et ne reconnut d'autre culte que celui de la parole évangélique. Hommes et femmes allaient pêle-mêle dans les campagnes du Lyonnais, priant et chantant, laissant là l'archevêque et le clergé , et ne voulant plus ni prêtres, ni symboles, ni mystères, ni rien de ce qui donnait tant de poésie au christianisme. Pierre Valdo ramenait au raisonnement les croyances rehgieuses, et , selon lui , le mérite des œuvres et des personnes agissait beaucoup plus pour le salut que les sacrements. Toute cette religion nouvelle était une négation des doctrines et des traditions de l'Eglise.
Vivement ému à l'apparition de ce mouvement religieux , l'archevêque Jean de Bellesme fit tout ce qui dépendait de lui pour le maîtriser : le pouvoir temporel étant entre ses mains , il en disposa pour interdire à Pierre ses prédications sous peine de châtiments sévères , et il défendit aux Pauvres de Lyon de continuer leurs assemblées. Dans sa simplicité , le chef de ces enthousiastes s'était adressé au pape lui-même, pour obtenir la confirmation du droit de prédication évangélique qu'il s'était attribué : un concile tenu en 1179 le condamna, arrêt qui fiit bientôt renouvelé. Mais Pierre et ses disciples n'en tinrent aucun compte : chassés d'un Ueu , ils se réunissaient dans un autre ,
traqués de toutes parts, ils trouvaient toujours moyen d'échapper aux poursuites de Farchevêque. Pierre était insaisissable; la persécution, et l'impossibilité, pour un chef de secte, de ne point se laisser entraîner par l'exagération de ses propres doctrines , le conduisirent plus loin qu'il n'avait eu d'abord l'intention d'aller. Il partageait toutes les croyances de l'Eglise, un point excepté, lorsqu'il commença ses ardentes prédications; son orthodoxie était parfaite , à cela près qu'il s'attribuait sincèrement le droit d'enseignement des premiers apôtres; mais l'enivrement de ses succès donna un autre caractère à sa position. Pierre avait fait d'abord de son habitation à Lyon une maison d'un Dieu d'amour et de charité : prédicateur, en vertu de la mission qu'il s'était donnée , il avait vu les places publiques de la ville devenir trop étroites pour l'affluence toujours croissante de ses auditeurs , tandis que les chaires dans les églises étaient désertes. Pierre n'avait obtenu aucune concession, soit du pape, soit de l'archevêque Jean de Bellesme; il déclina leur pouvoir, comme fit Luther quelques années plus tard. Dès-lors les ministres vaudois prêchèrent que l'Eglise romaine avait abandonné la foi du Christ pour se faire la grande prostituée de Babylone , et le figuier stérile maudit par l'Evangile ; que le pape n'était pas le chef de l'Eglise; que les moines étaient des cadavres infects marqués du signe de la bête, et que le purgatoire, les messes, l'invocation des saints, et les prières pour les morts, étaient des inventions suggérées par le diable à l'avarice des prêtres.
Pierre Valdo n'était pas , au reste , le premier qui eût prêché le rationalisme ; au temps de Gbarlemagnê , Claude de Turin avait enseigné les mêmes doctrines : elles trouvèrent , au douzième siècle , un chaleureux sectateur dans Pierre de Bruys que dépassa son célèbre disciple. Il y avait eu déjà un de ces professeurs improvisés, du nom de Valdo, vers le milieu du neuvième siècle : Jean Léger, l'historien de la secte , la fait remonter jusqu'au premier âge de l'Eglise chrétienne ; il prouve que les Vaudois étaient connus bien avant Pierre de Lyon '. Cependant ce rationalisme ne dut pousser de profondes racines
1. — LàGER {Jean). Histoire générale des églises évangéliques des vallées du Piémont ou Vaudoises. Leyde ^ Jean Charpentier , 1669, iii-fol.
dans l'esprit des populations que lorsque le clergé fiit devenu riche, puissant, comblé de tous les honneurs de la terre, et qu'il eut oublié , quelquefois du moins et dans certains pays , la pratique de ces maximes de haute moralité, de vertu et d'humble abnégation qui avaient conquis tant de prosélytes à la foi chrétienne. Quelques hardis penseurs , peu éclairés , mais qui ne manquaient pas d'un certain bon sens , malgré leurs erreurs sur le dogme , se demandèrent si les hauts et puissants seigneurs temporels du chapitre de Lyon étaient les véritables successeurs des apôtres : ils ne distinguèrent pas les hommes qui pouvaient être vicieux d'une religion sainte', et enveloppèrent dans un même anathème les grands dignitaires et les principaux dogmes de l'Eglise. Au reste , les Vaudois de Lyon ne doivent point être confondus avec les Manichéens du Languedoc , qui furent l'c^jet, sous le nom d'Albigeois, de persécutions si cruelles et si dramatiques, dont l'intérêt de la religion ne fut que le prétexte; il y avait une grande différence dans le but comme dans les doctrines, quoiqu'il n'y en eût point, bientôt après, dans le sort de ces malheureux.
Pierre Valdo avait levé l'étendard de la rébeUion dans une ville dont les archevêques étaient maîtres souverains ; il ne pouvait s'y maintenir. On l'en chassa , lui et ses disciples. Il fallut fuir; Pierre et son troupeau trouvèrent un asile dans des vallées escarpées et presque inaccessibles du Dauphiné et du Piémont. Ils furent bien accueillis par les hommes à demi-sauvages , mais positifs et froids, qui habitaient ces régions. Il faut bien qu'il y ait eu au douzième et au treizième siècle un esprit d'opposition au clergé dans les masses , car la doctrine des Vaudois se répandit avec rapidité en Picardie, en Flandre surtout, en Suisse, en Moravie, dans la Pologne, dans la Bohême et même en Angleterre. D'épouvantables désastres et les massacres de Gabrières et de Mérindol ne l'anéantirent point , complètement du moins ^
1. — chassés de leurs vallées du Piéinoul , les Vaudois s'enfuirent en Suisse vers l'an 1686; mais, trois années après , ils obtinrent de Vicior-Amédée la permission de rentrer dans leur pays : on évalue leur nombre actuel à 20,000. En 1824 , le roi de Sardaigne leur a accordé l'autorisation de construire un hôpital pour les malades, et de le faire desservir par des hommes de leur croyance.
Mais rhistorien de Lyon n'a plus à s'en occuper, depuis le jour où, banni de cette ville, Pierre Valdo chercha un reiuge dans les montagnes du Dauphiné. Tous ses disciples ne raccompagnèrent certainement pas dans sa fuite, quelques-uns restèrent nécessairement à Lyon; mais ils étaient trop peu nombreux pour donner à rarchevèque quelque inquiétude : la cause de la religion triompha.
§ VII. Gomment Pierre Valdo aurait-il pu résister à Fintelligente et forte organisation du pouvoir temporel de FEglise de Lyon au douzième siècle ? Il est temps de faire connaître ce gouvernement théocratique qui maintint si énergiquement son pouvoir, précisément au temps de l'émancipation des communes.
L'archevêque Héraclius s'était empressé d'aller rendre hommage à Frédéric Barberousse , qui se trouvait alors à Besançon; il eut tout Ueu de s'applaudir de cette déférence. Par un acte du 18 (19) novembre 1157, daté d'Arbois, l'empereur lui accorda l'investiture de la ville de Lyon et du comté lyonnais; il le décora du titre élevé d'exarque de la cour royale de Bourgogne , et lui confirma le droit de battre monnaie. C'est de cette époque que date la légitimité de la souveraineté temporelle des archevêques : Lyon faisait partie du royaume de Bourgogne cédé à l'empire par un testament authentique ; l'empereur avait qualité pour disposer de cette ville. C'est donc du milieu du douzième siècle que date le droit des successeurs d'Irénée à la souveraineté temporelle : elle existait en fait depuis plus d'un siècle; l'empereur était trop loin , il accordait , je l'ai dit déjà, ce qu'il ne pouvait empêcher.
Gui II, comte du Forez , fut très mécontent de la nomination d'Hérachus au titre envié d'exarque qu'il désirait pour lui-même; voisin immédiat de l'archevêque , il pouvait se venger, et n*y manqua pas. Un autre motif le portait à prendre les armes : les comtes du Forez prétendaient être les seigneurs légitimes de Lyon, et n'avaient pas sincèrement abdiqué. Suivi d'un corps de troupes , Gui entra sur les domaines de l'archevêque et s'empara de Lyon. Ses soldats pillèrent les maisons des clercs , et exercèrent les excès les plus graves contre les bourgeois connus pour être les partisans du prélat. Hors d'état de résister, Héraclius s'enfuit dans la chartreuse des Portes et s'y tint caché pen-
dant quelque temps. Mais les chances tournèrent en sa faveur : quelques amis zélés lui amenèrent un petit corps d'armée , avec lequel le courageux prélat parvint à chasser de Lyon le comte du Forez. Des concessions mutuelles rélabhrent la paix : il y eut un premier arrangement, en vertu duquel les péages et les monnaies fiirent déclarés communs entre l'archevêque de Lyon et le comte du Forez; mais une ville ne saurait avoir deux maîtres , et de nouvelles difficultés surgirent. Elles furent enfin aplanies , en 1173, par un traité définitif: l'archevêque et le chapitre cédèrent au comte tout ce qu'ils possédaient au-delà de la Saône, et donnèrent en outre onze cents marcs d'argent ; le comte du Forez fit , en échange , abandon à l'archevêque de tous les droits qu'il prétendait avoir sur la ville de Lyon. Ce traité fiit approuvé par une bulle du pape, datée d'Agnani le 1*' a^Til 1173, et confirmé par une autre bulle du pape Lucius , l'an 1182. Tout avait réussi aux archevêques; les maîtres du Forez et les empereurs s'étaient désistés de tout droit de souveraineté en leur faveur; ils étaient les propriétaires fort légitimes de la ville de Lyon , sauf les droits du peuple.
Connue puissance temporelle , l'Eglise de Lyon était représentée par l'archevêque et par le chapitre; d'abord intimement unis l'un à l'autre, puis séparés par des intérêts distincts, toujours rivaux et quelquefois ennemis. De ces deux pouvoirs , le plus ancien était celui de l'archevêque , qui fiit longtemps le chef souverain et unique; c'est à l'archevêque seul qu'appartenait le droit : Burchard II en avait hérité du roi de Bourgogne son père. On aurait pu cependant considérer ses successeurs comme de simples délégués de l'autorité impériale : ils n'avaient pas de concession formelle ; mais Conrad-le-Salique , légitime seigneur de Lyon, avait cédé son autorité à Frédéric Barberousse, et cet autre empereur, on l'a vu déjà , avait officiellement transmis ses droits, non à l'Eglise de Lyon, mais à l'archevêque Héraclius.
U fallait une organisation administrative , elle fut instituée avec intelligence. De hauts fonctionnaires rendirent la justice au nom du nouveau seigneur temporel; d'autres, d'un ordre moins élevé, eurent dans leurs attributions les finances, la police, ou la force miUtaire. L'archevêque avait le droit de garder la ville ,
qui était devenue son fief: c'est en son nom que justice était faite ; mais on vit plus tard le chapitre s'emparer du même pouvoir. Il y eut alors, dans la même cité, deux juridictions qui connaissaient des mêmes affaires, et qui étaient complètement indépendantes l'une de l'autre : nous verrons bientôt les conséquences de cet abus.
Le sénéchal était le représentant de l'archevêque ; il présidait au jugement des affaires civiles et criminelles. Ce fonctionnaire était tiré du corps de l'église métropolitaine, il appartenait presque toujours à une iUustre famille; on a vu dans ce haut emploi des Gui de Talaru , et des Hugues de la Tour. Il avait dans ses attributions les finances, la police et toutes les affaires judiciaires, soit civiles , soit criminelles. Ce magistrat eut d'abord pour honoraires le produit des amendes; on lui assigna, plus tard, cinquante livres viennoises. Mais c'est au mouvement des aftaires si variées et si nombreuses , dont il avait à connaître , qu'il devait la plus grande partie de son revenu. Tout passait par ses mains; il avait une part dans les confiscations qu'il prononçait» et la justice séculière lui rapportait beaucoup : c'est lui qui délivrait aux marchands la permission de vendre ou d'acheter; il leur arrachait des gratifications sous mille prétextes , et créait des impôts à son profit , toutes les fois qu'une occasion favorable pour le faire se présentait. Quand les bourgeois de Lyon augmentaient le prix du vin qu'ils vendaient , le sénéchsd arrivait et réclamait un broc. Tant d'exactions fatiguaient les citoyens , et l'archevêque dut intervenir plusieurs fois pour lés fidre cesser. Cet office changea de caractère vers la fin du treizième siède , lorsque le pape Grégoire X, pris pour arbitre , eut mis fin, quant à l'exercice de la justice séculièrp , aux différends qui existaifiut entre l'archevêque et son chapitre.
Un magistrat appelé viguier avait la poUce dans ses attributions spéciales. Il était chargé de maintenir la paix pubUque , de protéger les personnes et les propriétés des citoyens, de surveiller les métiers, les hôtels, les cabarets, les marchés, en un mot tous les Ueux pubUcs : aipsi, ses fonctions étaient celles qu'eurent depuis les lieutenants de police. Ces viguiers n'étaient ni tirés du chapitre métropolitain, ni hommes d'égUse; ils étaient hommes d'épée, et appartenaient souvent à des familles
ÉTAT DE LA CIVIUSATION A LYON. — Xll® SIÈCLE. 363
d'une haute noblesse. Us avaient pour émoluments une part dans les amendes ^ taxes , saisies et confiscations. On ne doit pas les confondre avec les anciens viguiers qui existaient sous les premiers rois de Bourgogne, ni avec les viguiers qui furent nommés plus tard par les rois de France , après la réunion de la ville de Lyon à la couronne.
On appelait courrier uff des principaux officiers de Tadministration de la justice; son ^nploi avait beaucoup d'analogie avec celui de nos procureurs du roi. Il connaissait de tous les attentats qui étaient commis dans Tintérieur de la ville contre les personnes et contre les propriétés ; il n^était pas membre du chapitre , mais gentilhomme et homme d'épée. Quand il entrait en charge , il jurait de faire respecter les droits de l'Eglise de Lyon et la juridiction des cloîtres et de ses dépendances; ses fonctions ne duraient qu'une année. L'archevêque avait ses courriers, aon<-seulement dans Lyon, mais aussi dans toutes les villes du comté lyonnais. Ces fonctionnaires étaient chargés du recouvrement des impôts ; le courrier de Lyon faisait lever par ses sergents le produit des taxes qui avaient été imposées aux citoyens.
Un docteur en droit était juge de la cour séculière ; il y eut pbi6 tard , dans le cloitre , des écoles de droit romain, dont les bacheliers et les licenciés prêtaient serment à l'archevêque et au chapitre. Cet o£Sce fiit commis souvent à des personnages très distingués. On appelait devant un autre magistrat , nommé juge des appellations ou appeaux , des jugements rendus en première instance , sur les terres de l'archevêque et du chapitre , par les baillis , châtelains et autres fonctionnaires des tribunaux inférieurs. Il était nommé par l'archevêque , mais ne pouvait être continué dans sa charge sans le consentement du chapitre. Ce magistrat devint plus tard le grand audiencier, qui était quelquefois en même temps garde des sceaux de l'archevêque , son trésorier et son receveur général. Un chancelier , ou oflBcial , présidait à l'expédition des cartulaires, protocoles, traités, actes de concession et titres divers ; il gardait les chartes et registres. L'Eglise de Lyon avait un officiai pour la primatie , un autre pour l'archevêché en qualité de métropole, et un autre pour le diocèse ; mais le même fonctionnaire réunissait quelquefois
ces emplois distincts. Le chancelier avait sous ses ordres les notaires , greffiers et secrétaires , et il disposait des sceaux de rarchevéque. Les notaires jurés étaient nécessairement savants; ib rédigeaient leurs actes en latin , plaidaient , donnaient des consultations et rédigeaient des mémoires : c'étaient des clercs. Us portaient des robes traînantes , dit Paradin , et avaient sur la tête des chaperons et de longs bouriffelets semblables à ceux de messieurs de la cour et de Tuniversité.
L'archevêque de Lyon possédait de grands domaines, et disposait de revenus considérables ; toutes les propriétés des égUses étaient dans sa main. Il avait beaucoup de vassaux , et parmi ceux-ci se trouvaient de fort grands seigneurs, tels que les sires de Thoire et de Villars, les sires de Beaujeu, les dauphins du Viennois, les comtes de Savoie, les princes de Dombes, et même les ducs de Bourgogne, qui lui rendaient hommage, selon la forme accoutumée, pour les fiefe dont ils étaient possesseurs. On sait quel était ce cérémonial: le feudataire promettait fidéhté en mettant ses mains jointes entre celles de l'archevêque , qui lui donnait un baiser. Il y avait, parmi les vassaux de l'Eglise de Lyon , grand nombre de chevahers , de damoiseaux et de gentilshommes , tenus à prendre les armes pour sa cause. Ces seigneurs étaient, d'ordinaire, frères, neveux, cousins et alliés des membres du noble chapitre. *
C'est au château de Pierre-Scise que résidait l'archevêque. On a attribué la construction de cette forteresse à Renaud, comte
1. — Le sceau des anciens archevêques de Lyon, selon Mencslrier, représentait ces grands dignilaires arec une mitre assez b«i8se , ouTcrlc au milieu. Ils tenaient de la main gauche In crosse ou bâlon pastoral ; la main droite élail levée comme pour bénir , Tinder et les doigts du milieu joints et levés , les trois autres fermés , avec le nom de l'archevêque inscrit autour i quelquefois ce nom était gravé sur l'autre face. Les archevêques scellaient leurs missives , tantôt avec du plomb ou avec de la cire , tantôt en placards, tantôt k sceaux pendants et liés d*uu cordonnet de soie.
« Lo chapitre avoit pour ancien sceau la figure d'une femme couverte d'une couronne fleurdelisée , assise sur une chaise et tenant de la main droite un sceptre surmonté d'une fleur-de-lis avec ces mots : Sigillum saoro-sanctœ Lugdtmensis ecdesiœ. Quelque temps après , le chapitre eut pour contre-scci un lion et un griffon affrontes ; il j avoit au-dessus de l'écu un agneau pascal. Quand l'Eglise de Lyon eut acquis la portion de domaine que les comtes du Forez avoient eue sur cette ville , elle en prit aussi les armoiries. »• ( Mb:vestribr , Histoire consulaire de h ville de Lyon , p. 3i6.)
de Forez, Tan 1126; mais elle est beaucoup plus ancienne, et Renaud ne fit que la réparer. Pierre-Scise avait été le château des empereurs , rois de Bourgogne ; il passa de droit aux archevêques , lorsque Conrad-le-Salique et Frédéric Barberousse eurent abdiqué leur souveraineté sur Lyon en faveur du chef de l'Eglise de cette ville. Il avait été vraisemblablement bâti dans des temps fort anciens , pour défendre les abords de la ville. Lorsqu'on a creusé récemment le sol qu'il avait occupé, on a trouvé sur l'emplacement des anciens murs une grande quantité de lampes sépulcrales , de médailles et d'autres objets antiques. Selon Menestrier , les premiers rois de Bourgogne y ont fait leur séjour; suivant PouUin de Lumina, un concile y a été tenu. Ce château occupait un espace considérable : il s'étendait depuis la Ghana jusqu'à la Tourette , et depuis le fossé de Pierre-Scise jusqu'à une porte, à Bourgneuf , près de Saint-Paul, qu'on nommait la porte Confort. Il était situé hors de la ville , et ce ne fut qu'au quatorzième siècle qu'il fit partie de l'enceinte fortifiée. Il fut , au reste, bâti à différentes époques, et de nombreux changements modifièrent dans le cours des âges le plan de ses constructions massives. C'est au château de Pierre-Scise que les archevêques , seigneurs temporels de la ville, recevaient les princes, rois et autres personnages d'un rang éminent ; cette forteresse devait devenir, sous les rois de France, une prison d'Etat semblable. L'archevêque avait un autre palais, situé auprès de Péglise métropolitaine; il ne l'habitait qu'au temps des fêtes solennelles. Ainsi , rien ne manquait à la consolidation de son pouvoir. Sa souveraineté temporelle s'exerçait , non-seulement à Lyon et dans le comté du Lyonnais , mais aussi dans la Bresse , dans la Dombes et dans le Bugey ; il avait haute , moyenne et basse justice.
Mais un pouvoir rival, à certains égards, de celui des archevêques , s'éleva au sein même de l'Eglise de Lyon : ce fut celui du chapitre.
S VIII. Dès l'origine de l'église métropolitaine, une enceinte particulière renfermait le clergé qui desservait Sainte-Croix, Saint-Etienne et le Baptistère : ce cloître éloignait les prêtres du bruit de la ville; il les isolait du monde. Leidrade parle, dans sa lettre à Charlemagne, du bâtiment qu'il avait fait construire
pour l'habitation des clercs de Téglise de Saint-Etienne. Ces clercs, peu nombreux, s'adonnaient au chant et à l'interprétation des saintes Ecritures : ils portaient un habit long, avec une sorte de manteau ou de capuce; leurs cheveux étaient coupés courts, et leur chaussure couvrait entièrement le pied. Les desservants de l'église de Saint-Etienne étaient subordonnés à l'archevêque, dont ils formaient le conseil particulier. Le nom de chapiore , selon l'abbé Jacques, fiit donné à l'assemblée des chanoines de l'église métropolitaine , parce qu'à la suite des délibérations du conseil on prenait des conclusions : on capitulait. Ge corps de prêtres attachés au service de la métropole acquit de l'importance au onzième siècle; on y trouvait déjà trois dignitaires , le doyen, l'archidiacre et le précenteur. Des biens avaient été donnés aux chanoines, qui n'en avaient que l'usufiruit; mais peu à peu le chapitre parvint à s'en rendre propriétaire. Déjà danB le onzième siècle le chapitre possédait de nombreuses fermes et plus de cent domaines, nommés dans les chartes : Urbana Villa ^ Lademia Villa , Villa Dei. Il n'y avait -pas encore de distinction bien positive entre les possessions de l'archevêque et celles de son clergé , du moins quant aux droits.
Ce fut l'archevêque qui l'établit à la fin du douzième siècle : il sépara ses biens de ceux du chapitre , qui eut en toute propriété un tiers des domaines, revenus et droits temporels. Dèslors le chapitre et l'archevêque, devenus indépendants l'un de l'autre , firent administrer leurs propriétés par des employés particuliers ; chacun des deux pouvoirs eut sa juridiction et sa justice. L'archevêque Renaud de Forez fit encore plus, il accorda un titre honorifique au clergé de sa métropole. Les humbles firères de Saint-Etienne devinrent chanoines et comtes; leur capuce se changea en cainail , et de chantres à petits gages ils se virent transformés en seigneurs féodaux et grands propriétaires ^ De puissants barons armés de toutes pièces, des seigneurs
1. — Il est dit dans un ancien registre de Renaud de Forez : « Rcuaudus de Forcftio eccleviam Lugdunensem nobilKavit, » soie parce que l'arcbevéque avait ainsi rendu les chanoines uo-seignours arec lui , dii Leyoïarie d'après Deville , soit parce que , ics ayant élevés à ce nouveau degré d'honuevr , il voulut leur donner un lustre qui les mit en état de maixîber de pair avec lui , en établissant parmi eux , d'une manière plus fixe qu'auparavant , la nécessité des preuves de noblesse.
de haut lignage , de nobles veuves accompagnées de leurs enfants , venaient rendre hommage au chapitre pour les fiefs qu'ils tenaient de lui. D recevait dans le cloître des princes et même des rois , et octroyait des concessions à des gentilshommes d'antique race , quelquefois même à de simples bourgeois. C'était un corps souverain. Vers Tannée 1220, le chapitre possédait trentedeux châteaux dans le Lyonnais ( Farchevèque n'en avait que sept), non compris nombre de terres, domaines et redevances seigneuriales. Des chanoines étaient obéanciers, ou usufruitiers de terres qui appartenaient à messeigneurs les chanoines comtes de Lyon. Dès-lors les plus illustres familles du Lyonnais , du Forez et du Beaujolais désirèrent pour leurs membres des places dans le noble chapitre de Lyon : on y vit entrer des Talaru , des Lafayette, des Saint-Trivier , des Chaponay, des Damas, des Toumon, des sires de Villars et de Beaujeu, des comtes de Genève , et pendant plus de sept siècles les plus grandes maisons tinrent à honneur singulier d'y être représentées. On n'y était reçu qu'en faisant preuve d'ancienne noblesse. Un comte de Lyon n'ait-41 que son titre , fut dès-lors un personnage distingué ; son admission au chapitre était un enregistrement nobUiaire. Il y avait tant de personnages illustres dans ce corps , tant de cardinaux vêtus de pourpre, que l'Eglise de Lyon reçut le nom de maison rouge. On en vit sortir plusieurs fois quatre ou cinq évoques dans une même année : les papes Grégoire X, Â<kien V, Boniface VIII et Clément VII lui avaient appartenu.
Conmie l'archevêque, le chapitre avait sa juridiction indépendante , ses grands et petits officiers , son tribunal , ses prisons , ses gaordès; il y avait à Lyon , dans la même ville , deux justices seigneuriales dont les attributions étaient les mêmes. C'était l'analx^hie dans l'ordre judiciaire.
Le ehamarier du chapitre exerçait les mêmes fonctions que le sénéchal de l'archevêque : ces deux titres étaient portés quelquefois par le même fonctionnaire. Il fallait que le ehamarier fài docteur en droit : il avait la police du cloître , qu'il exerçait avec l'assistance de douze coponiers. C'est lui qui présidait aux jugements rendus par le viguier , le courrier, le juge-mage et autres magistrats; sa juridiction s'étendait aux officiers et aux domestiques de l'archevêque ; ses revenus étaient à Brindas et à la
Guillotière. Ce chamarier était toujours Tun des membres éminents du chapitre ; il avait sous ses ordres les baillis ou gardiens, hommes d'épée qui défendaient les domaines de TEgUse contre les attaques , très fréquentes au douzième siècle , des gens de guerre. Mais le chapitre avait une autre arme fort puissante à cette époque , c'était la justice du glaive spirituel ; elle lui avait été accordée par un pape, avec tant d'extension que les seules personnes du roi et de la reine en étaient exemptes : « Nous vous « concédons par grâce spéciale , dit le pontife aux chanoines , «< Tusage du glaive spirituel pour en user librement , autant de « fois et de la manière que vous jugerez la plus expédiente c< contre ceux qui injurieront, molesteront, troubleront et émet pécheront, vous et les bénéficiers de votre église, de quelque « rang, dignité, prééminence, condition que puissent être ces u perturbateurs. » Quand le chapitre eut obtenu un si beau privilège , il mit dans ses armoiries , comme emblème de sa double juridiction , d'une part une crosse et de l'autre une épée nue.
Il y avait dans le chapitre d'autres dignitaires : on y voyait l'archidiacre, le précenteur, le chantre, le maitre de l'hôtel, le sacristain*; le grand custode ou curé de la paroisse. Des chanoines étaient hôteliers ou vavasseurs , et d'autres portaient le titre de bacheliers ; d'autres fonctionnaires , docteurs en droit civil et en droit canon, avaient mission de défendre l'Eghse. Il y avait enfin les chapelains perpétuels, les habitués, les prébendiers et le manécantier.
Le nombre des membres du chapitre , d'abord illimité, fiit Gxé longtemps à trente-deux; ce n'était point trop pour la célébration de l'office public dans la métropole. Je n'ai point à parler de la liturgie de l'église de Saint-Jean , mais je puis rappeler que le chapitre se montra presque toujours ennemi des nouveautés et fidèle aux antiques traditions : c'est un témoignage que saint Bernard s'était plu à lui rendre. Mais ce que l'historien de Lyon ne saurait oublier, c'est l'aspect du cloître : on eût dit une ville à part dans la grande cité. Il avait une physionomie particulière et des moeurs à lui; les rues adjacentes à la métropole, celles qu'on nomme encore rues Porte-Froc, Tramassac, de la Bombarde et Saint-Pi erre-le- Vieux , étaient occupées par les habitués, classe mixte entre les honmies d'église et les laïques. Au-delà se trou-
yaie^Ues remparts élevés du cloître, qui renfermaient les maisons des chanoines éparses autour de la magnifique basilique. On voyait à droite de l'église les bâtiments de l'ancien cloître, construit dès le neuvième siècle , et qu'il ne faut pas confondre avec le nouveau '. Il y avait au Nord et au Midi deux portes dont les guichets s'ouvraient le matin pour les habitués qui se rendaient à matines ; on remarquait au milieu de la place une fontaine entourée d'un bassin circulaire, et sur un des côtés le symbole de la puissance féodale, un pilori.
On voit à combien d'abus donnait lieu l'organisation du pouvoir temporel de l'Eglise de Lyon : il y avait deux juridictions rivales, deux autorités sans cesse en présence, dont le contact donnait lieu à des conflits fréquents. Les bourgeois , auxquels les comtes de Lyon et l'archevêque prenaient peu garde, souffraient beaucoup de ces débats , et réclamaient vainement Tunité dans l'ordre judiciaire; ils devaient bientôt forcer l'archevêque et le chapitre à d'importantes concessions. Enfin, les démêlés entre les deux autorités ecclésiastiques devinrent si vifs, que l'administration du diocèse devint impossible : on réclama des deux parts l'intervention du pape. Grégoire X supprima le sénéchal, il n'y eut plus que le tribunal de l'archevêque; mais, quoique les chanoines eussent consenti à cette transaction, ils firent plusieurs fois de grands eftbrts pour regagner le terrain qu'ils avaient perdu.
Mais un même danger, et il était immense , rétablit l'harmonie entre l'archevêque et le chapitre : un ennemi domestique atta-
1. — Il n'est pas facile de renfermer en quelques pages l'histoire longue el compliquée de l'organisation du chapitre et du pouvoir souverain de l'arcberêque de Lyon ; j'ai d6 n*en esquisser que les principaux traits, et céder les détails aux historiens de notre Eglise. Le P. Ileneslrier a décrit avec beaucoup de soin la constitution de l'administration des archevêques, étudiée dans les attributions du sénéchal , du gardiateur , des viguiers , du courrier , des notaires, etc. ; on avait peu de renseignements exacts, avant lui , sur ce point important. On consultera avec avantage , sur l'organisation du chapitre , les ouvrages suivants auxquels j'ai fait plusieurs emprunts :
Jacqois (l'abbé). L'Eglise primatiale de Saint-Jean et son Chapitre i esquisse historique. Lyon, 1837, in-8<».
— Le même : Le Révélateur des mystères , ou l'Antique cérémonial de Saint-Jean. Lyon , iS'40,in-8^
Voyez aussi l'ouvrage de l'abbé Cahoor sur Notre-0ame-de-Fourvièrc.
qnait à force ouTerte la domination temporeUe de FEglke , et ceC ennemi y c^était le peuple de Lyon:.
§ IX. Ifens les divers arrangements qui avaient feit passer la souveraineté de Lyon des rois de France aux rois de Bourgogne, des rois de Bourgogne aux empereurs d'Allemdgne , et des empereurs d'Allemagne aux archevêques , les droits des citoyens Savaient pas été pris en la moindre cionsidéralion ; ils ne comptaient pas. Quand Farchevêque et le chapitre se disputèrent la domination temporelle du Lyonnais, après l'avoir arrachée aux comtes du Forez, ni l'un ni Fautre ne s'occupa du peuple , qui était serf. Manants, ouvriers, bourgeois, gens corvéables et taillables à volbnté n'avaient pas de droits politiques ; on disposait d'eux sans leur avis : feur oflSce, c'était de payer exactement les impôts qu'imaginaient le chamarier et le sénéchal. Ils devaient tout , et on ne leur devait rien.
Cependant cette bourgeoisie grandissait dans Fombre : l'économie et le commerce Fenrichissaient. On ne voyait pas dans ses rangs que des vilains ; les plus jeunes fils de nobles maisons avaient demandé Findépendance à l'industrie, et grand nombre d'alliances entre les marchands et les gentilshommes donnaient chaque jour plus d'influence et de consistance à la classe moyenne. Beaucoup de ces bourgeois de Lyon portaient des noms très considérés, beaucoup avaient des alliances avec des maisons puissantes dans le Dauphiné et surtout dans le Forez.
Le treizième siècle était arrivé. Quoique le Lyonnais n'eût pris aux croisades qu'une part indirecte , il avait cependant reçu aussi le contre-coup de ce grand mouvement , si favorable à Faflfranchissement des communes. Les seigneurs avaient emmené en Orient leurs serfs armés, et les uns et les autres, frappés sur la terre étrangère des mêmes désastres, s'étaient rapprochés, et l'inégalité des conditions s'était eflacée dans un péril commun. Devenus forts de tout ce que les grands barons avaient perdu en puissance, les gens des communes s'étaient pris a penser qu'ils avaient, tout comme les évêques et les seigneurs, le droit d'aller où bon leur semblait, d'acheter, de vendre, de disposer de leurs propriétés à leur gré, et que paysans, serfs et gentilshonames pourraient bien être tous égaux. Obligés de s'associer pour la défense de leurs champs et de leurs personnes, ces manants
ÉTAT D£ LA GIVIUSATIOII A LYON. XIII* SIÉGLB. 87l
avaient appris à coimaitFe la fOTOe de leturs bra» dsms mainfeè rencontres avec les nobles bardés de fer qui descendaient de là tour féodale pour les piller. Ce n'était pas tout : ils trouvaient des alliés, et quelquefois même des chefs, parmi les seigneurs et les évèques. Us étaient riches, ils étaient forts; la démocratie pouvait beaucoup , et elle le savait.
C'est cependant au temps de la naissance de la bourgeoisie, et lorsque la liberté était devenue pour le peuple un besoin* égal à celui de l'air qu'il respirait, que Tarchevêque et le chapitre dfe Lyon rendirent leur joug plus pesant à la commune. Pfeut-être la tyrannie de leur domination n'avait-elle pas augmenté; mais les circonstances étaient devenues beaucoup plus difficiles. Nombre de villes de FVance avaient obtenu des concessions de droits et des franchises; Lyon, bien moins heureux, se débattait sous une double juridiction ecclésiastique. Vingt cités s'étaient délivrées du joug d'un maître, et Lyon en avait deux, le chapitre et l'archevêque. Des rois avaient reconnu des libertés aux communes, cjui leur avaient libéralement accordé en retour un puissant appui; mais quelles concessions pouvaient espérer les Lyonnais d'une oligarchie ecclésiastique, la pire espèce de toutes les dominations temporelles?
J'ai dit que la bourgeoisie de Lyon s'était beaucoup relevée au treizième siècle, et qu'elle comptait dans ses rangs des noms illustres. On y voyait, en effet, Mathieu de Fuers, seigneur de Saint-Jean de Panissière et de PoUionay; Bernard de Chaponay, Jean Vandran, des Lamure, des de Varey, des Chalant, des Saint-Vallier, et nombre d'autres à qui une grande fortune acquise dans le commerce et de brillantes alliances donnaient un rang distingué dans la cité. Renaud , fils de Gui II , comte du Forez, occupait le siège archiépiscopal : ce prélat, de mœurs peu régulières, avait beaucoup de faste et d'orgueil; son administration fut orageuse. Il s'avisa, pour grossir les revenus de l'Eglise, de mettre un impôt sur tous les comestibles qu'on vendait au marché, soit en gros, soit en détail : le peuple se récria et se plaignit beaucoup ; il offrit à l'archevêque une transaction par laquelle, en payant une somme de vingt mille sous, monnaie de Lyon, il serait affranchi de la taxe nouvelle. Cette proposition fut acceptée. L'archevêque et le chapitre jurèrent sur les saints
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Evangiles de ne point Fexiger qu^ils n'eussent rendu la somme reçue ; ils déclarèrent cpie tout chanoine, au moment de sa promotion , s'engagerait à respecter le traité , et que désormais les bourgeois seraient exempts de tout impôt sur leurs vignobles et sur leurs autres biens.' Quarante-deux membres du chapitre et Renaud signèrent cette convention ; elle fiit mal observée. En l'acceptant , l'Eglise avait cédé à la nécessité ; bientôt , quoique les vingt mille sous n'eussent pas été restitués aux bourgeois, les officiers ecclésiastiques réclamèrent le paiement de la taxe , et se permirent, pour l'obtenir, mille vexations. On était en 1195, et la convention était signée depuis deux ans. Il y avait déjà sans doute un commencement d'organisation parmi les habitants de Lyon ; avant de se formuler en fait , la résistance existait déjà dans les idées. Elle éclata avec impétuosité , et fut conduite avec intelligence : cinquante citoyens, élus par par le peuple dans les rangs élevés de la société , prirent la direction du mouvement et concertèrent les moyens de défense et d'attaque, fls firent de grandes provisions d'armes, et s'assurèrent d'alliés puissants dans le Dauphiné et dans le Forez. Leur premier soin Ait de se saisir de celle des tours du pont de Pierre qui était voisine de Saint- Nizier , et d'y placer une cloche dont les tintements servaient de signaux. Tous les corps de métiers s'organisèrent en compagnies rangées sous des drapeaux de difterentes couleurs, nommés pennons ; ils se formèrent aux évolutions mihtaires sous des che& expérimentés. Des chaînes fiirent tendues dans les rues pour interrompre les communications , des barricades s'improvisèrent de toutes parts , et des soldats occupèrent les principales avenues du cloître Saint-Jean. Il fallait un hen central pour les réunions des chefs ; ils s'assemblèrent dans la petite église de Saint- Jacques, près de Saint-Nizier. C'est là que les corps de métiers allaient chercher leur drapeaux ou pennons ; ils les rapportaient dans la chapelle quand leur service était terminé. Comme le conseil des cinquante bourgeois avait beaucoup d'actes à passer et d'aftaires administratives à conduire, il fit graver un sceau sur lequel on voyait un lion rampant et le pont de la Saône avec ses deux tours, et cette légende : Sigillum commune universitati» Lugdunensis; le contrc-scel montrait un lion rampant entre deux tours , avec ces mots : 5. secreti nniversitatis Lugdunensis,
Ce n'était point une émeute, c'était une révolution. Les citoyens de Lyon ne voulaient plus des taxes que leur imposaient Farchevêque et le chapitre ; ils se plaignaient de la conduite insolente et déloyale des officiers ecclésiastiques. La justice partiale du sénéchal et du chamarier était un de leurs griefe principaux; enfin y ils étaient déterminés à ne plus soufi&ir les arrestations arbitraires, et pensaient , on ne saurait en douter, à se mettre sous la protection du roi de France. Il y eut tant de spontanéité et d'harmonie dans le mouvement , que l'archevêque ne réussit point à le réprimer ; pris au dépourvu , il attendit une occasion fevorable pour ressaisir son pouvoir compromis. Rien n'annonce qu'il y ait eu beaucoup de sang versé dans ce premier conflit; les bourgeois continuèrent de rester organisés en compagnies oupennonages, tandis que TEglise occupait ses trois places fortes , le cloître Saint-Jean, Pierre-Scise et le cloître Saint-Just. En 1208 , l'archevêque et le chapitre firent une concession aux citoyens de Lyon : ils signèrent un traité en vertu duquel les clefe de la ville devaient être remises au duc de Bourgogne, Eudes III, pour cinq gardes pendant le temps de Pâques : le duc s'engageait à les rendre ensuite à Tarchevêque et au chapitre , et à ne rien faire au préjudice de la cité. Les bourgeois obtinrent d'autres garanties : le traité portait que leurs biens ne seraient plus confisqués ; que la peine capitale ne pourrait leur être infligée , hors le cas de crimes constatés , et qu'ils auraient la faculté de quitter la ville, selon leur gré, sans encourir de punitions. Il leur fut permis d'entretenir en bon état les fossés de la rue Saint-Marcel, et de s'opposer à ce qu'aucune fortification fût construite sans le consentement exprès de l'archevêque. Ce traité fut conclu par la médiation du duc de Bourgogne , du comte de Nevers, des abbés de Citeaux et de Cluny, des templiers et des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Tel fut le premier acte d'une lutte qui devait se prolonger pendant plus de cent années, toujours vivante, malgré un calme apparent à la surface. Engagés dans la tâche longue et difficile de leur émancipation politique , les bourgeois resserrèrent de plus en plus les nœuds de leur association, se fortifièrent par des alliances et veillèrent à ne rien perdre des avantages qu'ils avaient obtenus , jusqu'au moment où les circonstances leur permettraient d'en réclamer de plus considérables. Déterminés à ne
ùàxe aucune concession , toujours puissants , et les plus forts encwe , les archevêques dominaient le bruit et les agitations de la ville diu. haut de leur château de Pienre-Scise : bien en sùrelé dans cette forteresse inaccessible, ils espéraient regagner quelque jour le plein exercice de droits à la Intimité desquels ils croyaient de toute la force de leurs convictions. On attendait donc des deux parts. Les rois de France se préparaient à intervenir dans leur intérêt ; ils se maintenaient cependant en bonne intelligence avec rarchevèque : Philippe-Auguste concéda à son cousin et ééal Renaud de Forez , et en sa personne à l'Eglise de Lyon , en considération du dévouement et de la fidélité qu'il a toujours trouvés en eux , le péage de Givors tant sur eau que mx terre.
La première moitié du treizième siècle ne vit à Lyon aucun fait historique d'un grand intérêt, si ce n'est l'installation, en 1220 ,des Cordeliers deSt-Bonaventure, par les soins de Humbert de Grolée de Bresse , riche seigneur, qui céda à cet ordre religieux son hôtel et ses beaux jardins sur la rive droite du Rhône. Ils s'étendaient depuis le fleuve jusqu'à la rue Grenette , et occupaient tout l'espace qui est compris aujourd'hui entre le pont Lafayette et la rue Port-Charlet. Grolée fit bâtir une petite égUse pour les Cordeliers, dont le couvent eut un commencement modeste. Appelés d'abord Franciscains, puis Frères mineurs, et Cordeliers quand ils ceignirent d'une corde leurs pauvres vêtements, ces moines se nommèrent Cordehers de Saint-Bonaventure , lorsque le séjour et la mort du saint chez eux eut donné une grande célébrité à leur monastère. Ce n'est pas sans peine qu'ils s'établirent à Lyon; elle fiit telle, qu'un pape dut intervenir : il protégea ces religieux, et leur permit de remettre des indulgences aux bienfaiteurs du couvent. Jacques de Grolée donna une partie de sa fortune aux Cordehers; ils reçurent des présents nombreux de la part des bourgeois, et, grâces à ces généreux secours, leur monastère fiit enfin achevé. On y voyait de grands jardins, et le cloître renfermait quarante cellules. Peu d'années après, les Cordehers possédaientles seigneuries de Franche ville et d'Irigny; ils firent rebâtir leur église, un siècle environ après sa fondation. Les seigneurs de Grolée eurent leur sépulture dans le cloître. Ce fiit deux années après l'installation, à Lyon, des Cordehers que le
chevalier Gaspard de Gbaponay et Clémence de Beauvoir sa femme fondèrent et dotèrent , selon quelques historiens , la chapelle de Saint-Jacques-^e-IVAjeur, qui devint une annexe de réghse Saint-Nizier. Gaspard de Ghaponay avait reçu des blessures dangereuses devant la ville de Winchester qu'assiégeait Philippe-Auguste; guéri miraculeusement ^ il voulut témoigner sa reconnaissance envers Dieu , Marie et saint Jacques , et fit bâtir la chapelle *. Cette noble Êonille de Chaponay occupe une place distinguée dans l'histoire de Lyon , depuis le douzième siècle.
On était au temps des croisades : placé sur la route de l'Orient, Lyon voyait arriver fréquemment dans ses murs des bandes de pèlerins, des soldats, des chevaliers et de hauts barons, Le fils de Philippe-Auguste , Louis VIII, s'y rendit, en 1226, à Igi tête de son armée , et s'embarqua sur le Rhône qu'il descendit jusqu'à la ville d'Avignon. Quelques années plus tard, la même ville servit de point de réunion à d'autres croisés de grande naissance ; elle reçut dans ses murs le roi de Navarre , le duc de Bourgogne, le comte de Montfort , Pierre de Maucierc , et une foule de seigneurs. Ces illustres voyageurs , leur suite et leurs soldats , aUmentaient le commerce par leurs dépenses , en allant à la Terre- Sainte ; le grand mouvement national auquel ils obéissaient eut sur l'affranchissement des communes une influence qui ne tarda point à se révéler.
Lyon prospérait; ses marchands faisaient de grandes affaires , et l'or circulait abondamment entre leurs mains. Beaucoup d'activité régnait dans la fabrication des monnaies ; vers le milieu de ce siècle , Jean de Genna ,* bourgeois de Lyon , vendit , au prix de cinquante livres fortes , à Hugues de Rochetaillée , autre bourgeois , la moitié de ses droits sur la monnaie et sur la confection des coins. L'archevêque Aymeric approuva ce traité , et accorda de grandes franchises au nouveau concessionnaire : Hugues, ses enfants et ses ouvriers étaient exemptés de tout service militaire , de tout péage , de tout impôt. Ils n'étaient point
1. — Cette fondation n'est pas cependant bien prouvée, du moins en ce qui concerne la chapelle Saint-Jacques , bâtie déjà lorsque les cinquante bourgeois prirent la direction des affaires de la commune. Nous avons suivi l'opinion la plus générale.
tenus de paraître devant les tribunaux de l'Eglise, hors les cas dliomicide, de trahison ou de vol; et quand il leur était dû quelque chose, ils avaient le drAit d'enlever eux-mêmes un nantissement chez leurs débiteurs et de le retenir. Les ouvriers ne devaient obéissance qu'à leur prévôt ou maître de la monnaie.
Mais l'attention des Lyonnais fut bientôt absorbée par un grand événement dont leur ville fut le théâtre , et qui contint, pendant un quart de siècle, les dissensions dont le principe subsistait toujours entre les bourgeois et leur Eglise.
CHAPITRK IX.