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Lyon fut le champ de bataille que choisirent y vers le milieu du treizième siècle, deux intérêts ennemis depuis longtemps: celui de l'Eglise et celui de l'Empire. Deux puissances , dont chacune méditait l'asservissement de sa rivale et réclamait hautement la suprématie, désignèrent la ville d'Irénée pour vider leur longue querelle; lutte dramatique, choc terrible qui ébranla l'empire jusque dans ses fondements et finit par jeter la papauté aff*aiblie dans les murs d'Avignon, sous la main du roi de France. Il y eut combat entre deux idées personnifiées en deux hommes qui représentaient, avec énergie et fidélité, les opinions et la marche de l'esprit humain au moyen-âge : cet événement n'est pas un épisode; le treizième siècle y est tout entier.
La papauté, à cette époque, avait atteint l'apogée de sa puissance , et comptait cependant de nombreux ennemis dont l'audace et la force croissaient toujours. Grégoire IX et Innocent III croyaient de toute la puissance d'une conviction profonde au
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droit de l'Eglise, à la souveraineté universelle; ils la voyaient en possession de Topinion , et soutenue par Timmense majorité des populations. Ce n'était ni l'orgueil , ni l'ambition qui inspirait à ces pontifes leurs prétentions à la domination du monde ^ c'était le sentiment intérieur de la légitimité de leur titre. Ces papes s'étaient proclamés les souverains temporels de Tunivers, et les dispensateurs suprêmes du trésor des miséricordes et des vengeances divines : leur parole était la loi de tous ; il n'y avait de justice et de vérité que lorsqu'elle avait prononcé. Rome était redevenue la ville universelle; toutes les grandes causes des souverains et des nations y étaient portées , et s'y décidaient en dernier ressort ; toute la puissance du sacerdoce s'y était concentrée , et la main du pape tenait les fils dont l'impulsion dirigeait les populations dociles. Pour Grégoire IX et Innocent III, les rois n'étaient que des vassaux révocables à leur gré et tributaires de la papauté. Plus l'orage grondait autour de l'Eglise , plus la voix du souverain pontife devenait menaçante pour les trônes, et, dominant la tempête, l'indomptable énergie du pape s'élevait toujours au-dessus des dangers, qui, comme une mer aux vagues furieuses , s'approchaient de plus en plus de l'Eglise ébranlée.
Ils étaient immenses, en eflfet, ces dangers; ils existaient partout. Si les populations agenouillées obéissaient encore, du moins le plus grand nombre, et acceptaient^ non sans un commencement d'hésitation, les prétentions de la papauté à la domination universelle , des rois debout osaient regarder le pape en face , braver sa loi et porter un bras hardi et puissant sur son autorité. Ces souverains , c'étaient les rois de France et d'Angleterre, c'était surtout l'empereur; ils rejetaient bien loin ce vasselage que l'Eglise voulait leur imposer, et disaient hautement qu'ils ne relevaient que de Dieu. Tandis que les papes proclamaient l'inviolabilité de l'Eglise , ces rois soumettaient les moines et les prêtres de leurs états à la justice laïque pour les affaires temporelles : si la papauté, toujours menaçante, promenait sur toutes les têtes son glaive spirituel, elle entendait déclarer cette maxime qu'aucune excommunication ne pourrait être fulminée sans le consentement préalable du prince. Au temps même où Rome annonçait au monde qu'elle seule avait
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le droit de nommer et de déposer les évêcjues , de redoutables monarques disposaient des sièges vacants dans leurs états, et ne respectaient pas toujours les biens de FËglise.
D'autres griefs envenimaient la querelle. Les papes s'étaient emparés de la souveraineté de nombreuses provinces en Italie y ils étaient seigneurs temporels de vastes états ; mais les princes ne se faisaient aucun scrupule de réclamer à main armée , et ils opposaient aux foudres de TËglise les lances acérées de leurs soldats. De tous les ennemis de la papauté , le plus dangereux , c'était l'empereur ; il était le plus près. L'empire touchait aux terres papales, et le Tyrol, qui lui appartenait, était la porte sans cesse ouverte par laquelle les troupes impériales pénétraient en Italie , jusqu'au cœur de la domination de Rome. Ces altiers pontifes qui faisaient et défaisaient les rois, ces maîtres d'un monde esclave , ne trouvaient pas quelquefois en Italie un coin où leur personne fût en sûreté ; le sol tremblait sous leurs pas ; ils n'échappèrent pas toujours à la captivité ou à d'indignes traitements, et on vit plus d'une fois ces prêtres, dont le pied vigoureux avait brisé des couronnes, obligés d'aller mendier sur la terre étrangère un asile et du pain. Cette lutte incessante de l'empire et de la papauté est la vie de l'Italie au moyenâge.
Mais l'historien de Lyon ne peut en raconter qu'un seul épisode , bien dramatique , il est vrai , et d'un effet imposant. Les deux hommes qui portaient, en 1245, l'un la tiare et l'autre la couronne impériale , s'appelaient celui-là Innocent IV et celui-ci Frédéric II ; adversaires-nés, ils s'élancèrent, au travers des incidents qu'avaient amenés leurs querelles , avec toute la fougue de kurs passions , et influèrent beaucoup sur les événements par leur caractère personnel. Esquisser leur portrait, c'est fecilîter l'intelligence du drame dont Lyon devait être le théâtre.
Frédéric II était un des honmies les plus beaux de son temps, et paraissait être né pour commander. U avait une taille majestueuse et bien proportionnée , un visage de l'aspect le plus noble, et une grande force physique. De brillantes qualités relevaient ces avantages : ami du travail et de l'étude , le fils de Henri Vï joignait à une grande bravoure un esprit élevé , ferme et orné de connaissances variées. Versé dans les lettres, ce prince parlait
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le grec 9 le latin, Tarabe, Titalien, le français et Fallemand; il faisait des vers et savait écrire : on connaît de lui plusieurs ouvrages remarquables par la pensée et par le style , entre autres un livre de fauconnerie fort estimé. Frédéric a institué plusieurs universités en Allemagne et en Italie y et protégé les hommes d'art et de science. U ne se contenta pas, dit Villani, d'accorder un salaire aux savants; il prit sur son propre trésor de quoi payer une pension aux écoliers les plus pauvres , afin que dans toutes les conditions les hommes ne fussent point écartés par Tindigence de l'étude de la philosophie. U chérissait la justice et la respectait si fort , qu'il était permis à tout homme de plaider contre l'empereur , sans que le rang du monarque lui donnât aucune faveur auprès des tribunaux , ou qu'aucun avocat hésitât à se charger contre lui de la cause du dernier de ses sujets. Son caractère était trop sévère : on raconte de lui de cruelles vengeances. Un évêque d'Arezzo était tombé entre ses mains pendant Tune de ses guerres d'Italie ; Frédéric fit traîner son prisonnier, lié et garrotté à la queue d'un cheval , jusqu'aux fourches patibulaires. C'est lui , s'il faut ajouter foi au Dante , qui ensevelissait ses ennemis sous des chapes de plomb. Pupille d'Innocent III , Frédéric avait peu profité de l'éducation chrétienne qu'il avait reçue : il n'aimait ni les prêtres , ni l'Eglise ; ses gardes du corps étaient sarrasins, ses maîtresses sarrasines, et son plus intime ami, c'était le sultan d'Egypte Ml ne parlait guère de la religion que pour s'en railler, et telle était sa renommée, qu'on lui attribuait ce livre célèbre : De tribus impostoribus , qm présente comme ayant abusé au même degré de la crédulité du monde. Moïse, Mahomet et Jésus-Christ. Esprit fort, qui cependant croyait à l'astrologie judiciaire ; hérétique pour beaucoup de gens , mais n'ayant de foi religieuse d'aucune sorte ; l'Antéchrist incamé pour l'Eglise ; grand prince , après tout , et un des empereurs dont l'Allemagne vénère le plus la mémoire.
1. — Pressé par les instances de Grégoire IX , Frédéric II avait fait une courte apparition en Orient ; il y aTait été conduit bien moins par un motif religieux que par l'espoir de se faire couronner roi de Jérusalem. S'il ne réussit pas h prendre possession de cet état , il obtint du moins de Mélédin , sultan d'Egypte , le titre qu'il ambitionnait. Invité derechef par le pape k faire une nouvelle croisade , l'empereur s'y refusa de la manière la plus formelle , sous le prétexte, très fondé, que sa présence était nécessaire h ses états.
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Son adversaire, Innocent IV, était de force à lui résister : génie hautain et inflexible , dur aux autres et à lui-même , sans pitié pour l'ennemi vaincu et repentant, fier, indomptable, et qu'aucun danger , quelque grand qu'il fut , n'avait jamais épouvanté. Animé au plus haut degré de ce zèle sanguinaire qui mettait la hache de bataille aux mains des prêtres pendant le treizième siècle. Innocent avait vu les camps; il s'était revêtu de la cuirasse d'acier, et avait guerroyé contre les hérétiques. Ce n'était pas lui qui fléchirait devant les exactions et les abus de pouvoir de l'empereur; défenseur de la religion , il ne voulait aucun accommodement avec un prince qu'il considérait comme hérétique , et dont il soupçonnait la bonne foi. Ami de Frédéric tant qu'il ne fut luimême que le cardinal génois Sinibaldi, il en devint l'ennemi lorsqu'il eut à maintenir, comme pape, les intérêts et les prérogatives de l'Eglise. Prompt dans ses résolutions, violent dans ses actions comme dans son langage , et cependant sachant au besoin dissimuler et se servir de la ruse quand il ne pouvait employer la force : tel fut Innocent IV, qui aurait été un grand pape s'il avait eu moins d'orgueil et plus de charité.
Aux causes générales et toujours vivantes de la querelle entre l'empire et la papauté , venaient se joindre des motifs particuliers de discorde et d'animosité entre les deux souverains. Profondément blessé de la partialité des tribunaux ecclésiastiques qui couvraient d'une impunité scandaleuse les écarts du clergé , Frédéric renvoya devant la justice séculière tout prêtre accusé d'un crime capital. U n'avait pas plus cédé que les rois normands d'Angleterre sur la question des investitures , et lui aussi s'attribuait le droit de pourvoir aux sièges vacants.
Enfin son fils , le bel Enzio aux cheveux blonds, s'était emparé de la Sardaigne , dont il avait fait hommage à l'empereur, et que le pape considérait comme un fief de l'Eglise romaine. Ce n'était pas un Grégoire IX qui pouvait supporter patiemment de tels méfaits ; ce souverain pontife avait firappé l'empereur d'excommunication , et des deux côtés l'exaspération était devenue extrême. Frédéric protesta : il appela Grégoire prêtre ambitieux et simoniaque , qui vendait les grâces , les dispenses et les dignités ecclésiastiques. Grégoire , disait-il , était le grand dragon qui a séduit l'univers , un autre Balaam , le prince des ténèbres. Plus
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déterminé que jamais à braver la cour de Rome , ce prince exigea un subside considérable des églises et des monastères; on édit interdit au clergé toute relation, sans son aveu, avec Grégoire, et prononça la peine de mort contre q[uiconque serait trouvé porteur d'une lettre du pape contre l'empereur. Les armes impériales avaient une grande prépondérance en Italie : toute la Lombardie leur appartenait ; elles dominaient jusqu'aux environs de Rome. Grégoire convoqua un concile général à Rome , et une flotte génoise de soixante navires , commandée par Tamiral Boccanegra , se chargea de lui amener de l'Occident grand nombre de prélats. L'empereur fit une guerre maritime à Gènes : Enzio son fils, et l'amiral pisan Buzzacherino de Palestrine, battirent les vaisseaux ennemis, firent prisonniers plusieurs évéques et s'emparèrent de leurs trésors. Grégoire, presque centenaire, mourut; Gélestin IV, son successeur, n'occupa le siège pontifical que "quelques semaines. Profondément divisés entre eux , les cardinaux n'osèrent ou ne purent faire un choix : il y eut un interrègne de vingt-deux mois. Frédéric , qui se disait le protecteur de l'Eglise , hâta une élection par ses instances et surtout par ses menaces. Ses troupes reçurent l'ordre de ravager les terres des cardinaux : cet expédient réussit; le sacré -collège éleva à la papauté un Génois , le cardinal Sinibaldi , qui prit le nom d'Innocent IV.
Le nouveau pontife serait-il moins inflexible que Grégoire , retirerait-il la sentence d'excommunication , et la paix serait-elle rendue enfin à l'Eglise ? Frédéric l'espérait. On se montra conciliant des deux cotés : l'empereur paraissait disposé à des concessions, et le pape ne se montrait pas éloigné de souscrire à ses désirs. Mais Innocent IV avait ses vues : ce qu'il désirait, c'était gagner du temps, et surtout sortir de l'Italie qu'occupait l'armée allemande. Il prépara sa fuite dans un profond secret , se rendit sous un déguisement à Givita-Vecchia , et traversa la mer sur un navire génois. Tous les projets de Frédéric furent renversés : il perdait tout moyen de contenir le pape, dont il commençait à se défier.
Mais où se rendrait Innocent IV? Il n'y avait point de sâreté pour lui en Italie , ni à Rome , siège de la puissance pontificale, ni à Gènes, sa patrie impuissante. Où irait-il? les rois d'Angle-