‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 2)Chapitre 163 sur 262 · UN CONCILE 6ÉNÉRAL A LYON SN 1245. — XIII® SIÈCLE · texte numérisé non relu

UN CONCILE 6ÉNÉRAL A LYON SN 1245. — XIII® SIÈCLE

entre autres grie& , il lui reprocha d'avoir élevé dans la chrétienté une ville grande et forte (Lucera) qu'il avait peuplée de Sarrasins; d'user, ou plutôt d'abuser de leurs rites et de leurs superstitions y au mépris des avis et de la religion des chrétiens; d'avoir contracté une alliance intime avec le soudan de Babylone et quelques autres principaux chefs d'entre les Sarrasins; de se laisser entraîner et séduire par des voluptés obscènes, et de se souiller, sans rougir, d'un commerce charnel avec des femmes, ou plutôt avec des courtisanes sarrasines. U lui imputa, entre autres griefs, des parjures multipliés, dit qu'il foulait aux pieds la teneur des traités, et aflfirma que ce prince n'observait en aucun temps ses conventions , et en aucun lieu ses promesses.

L'empereur s'était fait représenter au concile par une députation composée de Thaddée de Suesse , qui joignait à une expérience consommée dans la science des armes une connaissance profonde des lois ^ ; de l'évêque de Freysingen, du grand-maître de l'ordre teutonique, et de son chanceUer Pierre Desvignes. Thaddée avait reçu de Frédéric l'injonction de parler avec une grande fermeté : il y était très disposé , et tint tète intrépidement à ses nombreux adversaires dans toutes les séances du concile. Après avoir justifié son maître de l'accusation de mauvaise foi , il retourna ce reproche contre le pape , dont il produisit à son tour les lettres et les engagements méconnus. Ce n'était pas la cour impériale , c'était évidemment la cour romaine qui était infectée du fléau d'hérésie. Pourquoi l'empereur ne se serait-il pas servi de troupes sarrasines pour réprimer la rébellion et l'insolence de ses sujets révoltés? en agissant ainsi, il ménageait le sang chrétien. Non , l'empereur n'avait point eu de commerce avec des femmes sarrasines; s'il les avait mandées auprès de lui, c'était seulement pour voir les tours et jongleries qu'elles savaient si bien faire; et comme elles lui avaient paru suspectes, il s'était hâté de les chasser. En achevant son discours, Thaddée suppUa l'assemblée de lui accorder au moins un court délai , à titre de

I. — « Adfuit etiam praeaens ibidem Thaddaeus de Suessa, doinini imperatoris Friderici procuralor , vir pradens et eloquenli» singularis , miles el Icgum doclor , et sacri palatii judex imperialU , pro domino suo imperatore lam conslanter quam diligeoter retponsurut. » (Math. Paris, Hiit, major.)

386 Xlfl® SIÊGLB. — UN CONCfLE GÉNÉRAL A LYON BN 13^5.

trêve , pour qu'il pût prévenir son seigneur Tempereur, et le pâ:*suader de venir sans retard en personne. « U n'en sera point « ainsi, s'écria le pape; je redoute les pièges auxquels j'ai «< échappé y et , s'il vient, je pars aussitôt : je ne me sens ni prêt « ni disposé encore pour la prison et le martyre. » *

Cependant, le jour suivant, les vives instances des procurateurs français et surtout des anglais obtinrent pour Thaddée une trêve de quinze jours. Informé de ce qui se passait, Frédéric vit que sa ruine était le but de la convocation du concile ; il ne voulut point paraître au milieu d'une assemblée composée de ses ennemis. Bkssé de son refus , le concile se monlra plus que jamais malveillant; il accusa violemment et sans relâche l'empereur de rébellion envers l'Eglise ; et comme un archevêque chargeait Frédéric des imputations les plus graves, Thaddée regardant en face l'accusateur : « Non-seulement, dit-il, on ne « doit pas ajouter foi à ce que tu dis, mais encore on ne peut *< garder le silence après avoir entendu tes paroles; car tu es «< le fils d'un trattre , convaincu et pendu par jugement de la « cour de mon seigneur ; et tu cherches à suivre ses traces , en « digne fils de ton père. » Thaddée repoussa avec la même véhémence d'autres griefs non moins graves , entre autres celui d'avoir retenu en prison l'évéque de Palestrine et Robert de Romagne, légats du pape. L'empereur n'avait pas ordonné leur captivité , et ils étaient d'ailleurs ses ennemis. Les dispositions du concile paraissaient hostiles; Thaddée, fort inquiet , considérait que la fille du duc d'Autriche , mariée à l'empereur ou sur le point de Têtre, se refusait avec horreur aux embrassements d'un prince excommunié et en grand péril d'être déposé ^. U appela, au nom de Frédéric, à un concile général; mais le pape déclara que le concile était suffisant et compétent : il n'admit

f . — « Absit hoc! limeo laqueos quos rix ewMil fi eiiim Tenirel , statim recederem ; non adhucoplo sanguinem, nec me tenlio aptuoi aul paralum martjrio, vel custoJis carcerali. •• ( Math. Paris , ffist. major,)

9. — «t ThaddflBua nimis dolent et tiroens do domiut soi pericuio maxime pro eo quod fili» ducU Aiisiriae , ¥el ipt i imperalori copulnta y vel iii proximo copalanda matrimonio, amplexut ejat abhorrens evilabal , eo quod excoromunicationi subjaceDli depotitionis periculum imminebal. » (Math. Paris, Hist, maj.)

UN CONGILB aÉKÉRAL A LTOM EN 1245. — Xlll® SIÈCLE. 387

ni délai 9 ni adoucissement , ni détours, et d'une voix ferme prononça la fatale sentence.

Elle était longue, et contenait un exposé très détaillé de toutes les accusations que les Pères du concile avaient portées contre Tempereur. «Considérant, dit-il en terminant ce récit, les crimes de cet homme, et une foule d'autres excès et désordres infâmes et exécrables qu'il a commis; après en avoir mûrement délibéré avjec nos frères les cardinaux et avec le très saint et sacré concile, nous qui tenons sur la terre, quoique indigne, la place de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et à qui il a été dit, dans la personne du bienheureux apôtre Pierre : « Tout ce que tu lieras sur M la terre sera aussi lié dans les cieux , » annonçons et déclarons lié par ses péchés, rejeté de Dieu , privé par le seigneur de tout honneur et dignité un prince qui s'est rendu si grandement indigne de l'empire, et qui a été privé par Dieu du gouvernement de ses royaumes pour ses iniquités et pour ses crimes, et confirmons notre déclaration par sentence de déposition ; absolvons et libérons à perpétuité tous ceux qui sont liés ou obUgés envers lui, de quelque façon que ce soit, par serment de fidélité , de l'observation de ce serment; défendons formellement et strictement, en vertu de l'autorité apostolique, que personne à l'avenir lui obéisse à titre d'empereur ou de roi; décidons que quiconque déscmnais lui donnera aide ou faveur à ce titre, sera compris par le fait même dans le lien de l'excommunication ; et ordonnons que ceux, dans le même empire, à qui appartient rélectlon de l'empereur , éliront librement un autre successeur à sa place. Quant au royaume de Sicile , nous aurons soin d^en disposer avec l'avis des cardinaux, nos frères, comme il nous semblera le plus convenable. Donné à Lyon , le dix'-septième jour avant les calendes d'août, l'an troisième de notre pontificat. »

U avait achevé; tous les prélats renversèrent aussitôt leurs flambeaux, qui s'éteignirent subitement : un murmure d'étonnement et de terreur s'éleva dans l'assemblée , saisie d'eflfiroi conmie si elle eût entendu les éclats de la foudre ^ Thaddée, Gaultier

1. — M Seiilentiam excommunicalionis non sine omnium audicntium el circumstanliuni •lupore el horrore terribUi iiilguravit. » (Math. Paris, HUi, maj,)

388 XIll® SIÈCLE. UN CONCILE GÉNÉRAL A LYON EN 1245.

de Ocra et les autres procurateurs impériaux poussèrent de tristes gémissements, et se frappant, les uns la cuisse, les autres la poitrine en signe de douleur, eurent peine à retenir un torrent de larmes. Alors Thaddée s'écria : « 0 jour funeste ! jour de « courroux , de calamité et de misère ! » Ensuite , dit la Chronique de Mathieu Paris, « le seigneur pape et les prélats séant au concile fulminèrent une terrible sentence contre ledit empereur Frédéric , qui déjà ne devait plus être nonmié empereur, et dont les procurateurs se retirèrent couverts de confusion. »

Lorsque Frédéric eut appris cette nouvelle , il se laissa emporter à une violente colère; puis, regardant d'un air furieux tous ceux qui étaient autour de lui, il s'écria d'une voix tonnante : « Le pape m'a rejeté dans son synode , et m'a privé de « ma couronne ! D'où lui vient tant d^audace et une présomption « si téméraire ? Où sont les cofires qui contiennent mon « trésor ? » Lorsqu'on les lui eut apportés , et qu'on les eut ouverts en sa présence, par son ordre , il dit : « Voyez si mes cou- « ronnes sont perdues. » Alors , en ayant trouvé une , il la plaça sur sa tète , et se levant ainsi couronné , il s'écria publiquement avec des yeux menaçants , et le cœur insatiable de vengeance : « Je n'ai pas encore perdu ma couronne et je ne la perdrai (c pas, ni par les attaques du pape, ni par celles d'un concile <c synodal , sans un combat sanglant. Ainsi donc , l'orgueil d'un « hojnme de basse naissance montera au point de me précipiter « du faite de la dignité impériale , moi qui suis le premier des <c princes, et qui n'ai pas de supérieur, ni même d'égal! Toute- « fois , ma position est devenue meilleure : j'étais tenu, en quel- « que façon, d'obéir à cet homme, ou du moins de le respecter; « mais maintenant je suis délié , envers le pape , de tout amour « et de tout respect, et dispensé d'user envers lui d'aucun « ménagement. »

Ainsi s'accomplit à Lyon le drame de la déposition solennelle d'un empereur. Ce n'étaient pas des paroles vaines que le pape avait prononcées; Innocent IV savait bien qu'elles porteraient l'esprit de révolte au cœur des puissants seigneurs de l'Allemagne , et que l'ambition de ces grands vassaux saisirait avec avidité le prétexte de l'obéissance qu'ils devaient à l'arrêt de l'Eglise. Des armées allaient surgir du sol de l'empire à la voix

Page 1