‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 2)Chapitre 178 sur 262 · LE ROI JEAN ET SES SUCCESSEURS · texte numérisé non relu

LE ROI JEAN ET SES SUCCESSEURS

$ 1. Pett« noire, en 1348. —%%. Hégne du roi Jean; bataille «le Poitiers. — § 3. Les Tard-Venus; baUillf de Briguais. — S ^* R^gne de Charles V. — ^ 5. Entrée de Charles VI à Lyon ; ruine de la Franee; folir du roi. — S 6. Dépopulation croissante de Lyon; les arcbeTéques Jean et Amédée de Talara.

S I. Les deux dernières années du règne de Philippe de Valois virent , en France , les ravages d'une épidémie terrible qui couvrit de deuil ce malheureux pays. La peste noire apparut en Provence, à la Toussaint de Tannée 1347, remonta le Rhône, et gagna bientôt les provinces du centre * ; elle y était établie en i348. Des historiens, dont le témoignage est digne de foi, ont raconté avec de grands détails sa marche , sou caractère et ses funestes résultats; elle parcourut un grand nombre de provinces, et sévit avec une violence particulière sur celles que désolaient déjà la misère et la famine. Ses symptômes étaient extraordinaires : des hommes dont la santé était fort bonne se sentaient pris tout-à-coup de crampes violentes aux mollets, et quelquefois, mais plus rarement, aux bras : telle était la violence de la douleur qu'ils se roulaient sur la terre, et demandaient avec de grandes instances qu'un chirurgien leur coupât la jambe. D'antres, comme frappés par la foudre, tombaient, soit en marchant,

I. — Celle pcale , Yemic de i'Oriciil , dépeupla lAsic , l'Afrique el l'Etjrope.

PESTE NOIRE. XIV® SIÈCLE. ftSl

soit en travaillant, ceux-là dans la rue , ceux-ci dans Fatelier. Le plus grand nombre avaient éprouvé, depuis quelques jours, une indisposition plus ou moins forte , à laquelle ils avaient fait peu d'attention. A une fièvre ardente succédaient bientôt des vomissements abondants , et Tapparition de taches noires sur la peau , de bubons à l'aîne , et de glandes engorgées et gangreneuses sur diverses parties du corps. En même temps le corps devenait froid , les mains étaient glacées; en les touchant , on eût dit du marbre, ou plutôt un corps sans vie, depuis plusieurs jours Ml n'y avait plps de pouls , et la main placée sur le cœur y découvrait à peine quelques battements obscurs, lents et désordonnés. Un cercle livide et noirâtre dessinait les orbites ; spectacle étrange ! le globe de Toeil s'enfonçait profondément sous son arcade osseuse , comme s'il eût été tiré fortement en arrière , et ne laissait apercevoir qu'une portion de son diamètre; tout son éclat s'était éteint, et quelques heures avaient suffi pour lui donner un aspect terne et vitré. L'air, renvoyé par le poumon dans l'acte de la respiration, avait une insupportable fétidité; beaucoup de malades crachaient abondamment un sang corrompu. Contracté, amaigri et devenu cadavre-, le visage présentait dans son ensemble une expression indéfinissable, une sorte de calme pareil à celui du tombeau. Son expression habituelle avait si fort changé, que le père méconnaissait son fils, le frère sa sœur, l'enfant sa mère. Il fallait peu d'instants à la maladie pour transformer la beauté en laideur, et substituer aux contours gracieux et arrondis du visage d'une jeune fille, à ses fraîches couleurs , à ses traits si purs , un masque hideux sur lequel la mort avait profondément gravé son empreinte. On voyait des plaques livides, puis bleues , puis d'un brun noirâtre , se dessiner sur les pieds, les jambes, les cuisses, les bras, le ventre, la poitrine, le cou; se développer, se rapprocher et s'unir enfin, de telle sorte que la peau tout entière paraissait teinte en noir plus foncé sur le dos du pied et de la main qu'ailleurs. Les tumeurs gangreneuses du pli de l'aîne et de l'aisselle se déve-

1. — L'épidémie fit un séjour de six ou huit semuiiies dans Avignon ; 1a rcspiralion dus malades exhalait une telle infection , que les pères fuyaient leurs propres enf.mis : tous les lions du sang étaient rompus.

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loppaiept quelquefois dès le premier jour. Adressai^Q la parole aux walades , ils remuaient leurs meoibres , s'agitaient et r^ondaient, n^ais de quelle voix? d'une yoîx éteinte, tremblante, sans accentuation , sans timbre , comme si elle fiit sortie d'un sépulcre. Ces morts-yiyants conservaient cependant toute leur intelligence , sentaient leur état , et , d'un regard morne et éteint, épiaient avec avidité, sur la physionomie de ceux qui les questionnaient , Farrèt redouté de leur condamnation. Si un fils au désespoir approchait ses lèvres des lèvres bouffies et pendantes de son père ainsi mourant, il reculait d'eflfroi , frappé du ccmtact d'une haleine fétide et ^U^ée. S'il essayait de lui presser la main, il sentait avec terreur dans la sienne des doigts ridés, desséchés , froids , et recouverts à leur bout d'ongles recourbés et presque entièrement noirs. On remarquait chez tous l'impossibilité de remplir quelques fonctions naturelles ; il n'y avait plus de chaleur; si le médecin invitait ses malades à lui montrer leur langue , ils faisaient sortir péniblement de leur bouche un lambeau de chair glacée et aplatie. Cette inconcevable métamorphose s'accomplissait avec une grande rapidité, et bien peu d'heures séparaient la vie d'une mort affî*euse.

n y avait tant de cadavres dans les villes infectées , qu'il était impossible de rendre à tous les derniers devoirs : jdus de chants aux convois, plus de prêtres, plus de cérémonies funèbres. On voyait sans cesse, dans les rues qui se terminaient au cimetière, de longues files de porteurs soutenant de leurs bras tendus un brancard chargé d'un cercueil; mais ce mode d'enterranent fut bientôt insuffisant , et la force des dioses en fit adopter un antre plus expéditif : on jetait trois ou quatre corps, et quelquefois davantage, dans un chariot, que son conducteur recouvrait ensuite , et souvent trop mal pour cacher la vue des corps aux passants. La fatale charrette transportait à une fosse commune des morts ramassés péle-méle d'étage en étage , et de maison en maison. Quelquefois une croix , un prêtre et un cercueil traversaient une rue , puis d'autres cercueils les rencontraient et se mettaient à leur suite , de telle sorte qu'un prêtre et un mort, partis seuls d'une maison , arrivaient au cimetière accompagnés de sept ou huit cadavres. Il n'y avait plus assez de charpentiers pour fabriquer les bières.

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Telle fui, sommairement , la terrible peste noire de 13û8 ' ; fitelle de grands ravages à Lyon? c'est ce qu'on ne peut affirmer avec certitude : son historien, Villani, ne le dit point. Une autre observation à présenter, c'est le silence de Gui de Chauliac qui pratiquait son art à Lyon, et dont la Grande chirurgie contient une description de l'épidémie. Mais une preuve directe détruit ces témoignages négatife, c'est une inscription en langue vulgaire dont voici le commencement : Van : M : CCC : LU : fil Micheles : Pancsus : citiens : de : Lian : édifier : ceta chapella : louiar : et : lo crucifiz : ploremeio : de : sarma : Mathev : achert : Marietan : simvlier : et : Guillermetan : leurfili : mvlier : $ay : en : areres : dudit : Michèle t : liquax : mare : etfili : mvrirent : et : tems : delà: mortalita : l'an : M : CCC : XLVllï : etc. -. Il est donc certain que la peste noire parut à Lyon en 13'i8, et qu'elle y fut assez meurtrière pour que l'auteur de l'inscription ait cru devoir se servir du mot : mortalité.

Cette terrible épidémie ne fat qu'un mal passager ; la France était condamnée à des calamités bien plus grandes, et surtout bien plus durables.

S II. Philippe de Valois avait terminé en 1350 un long règne, malheureux pour la France , malgré quelques succès sans résultats. Héritier de la couronne en vertu de la loi Salique , il s'était vu disputer le trône par Edouard III, roi d'Angleterre, fils d'Isabelle, sœur du dernier roi de France. La haine de Robert d'Artois , l'ambition et surtout le génie d'Edouard avaient plongé la France dans un immense abîme ; le désastre de Crécy et la prise par les Anglais de la ville de Calais conduisirent le royaume sur le penchant de sa ruine. Jamais de plus graves dangers n'avaient accablé la monarchie : l'étranger était solidement établi sur le sol français : il était maître de villes fortifiées et de riches provinces ; enfin, il avait pour lui non-seulement un droit spécieux, mais

1. — tUcKiR (J.-F.-C). Der schwane Tod (la mon noire) im vicrzehiiloii Jalirhundcrt nacli deii Quelien bearbeitel. Berlin , 1832, in-8®, Irad. en français par J.-B. Monfalcon.

9. PinicACD (i^.)* Noies et docnmcnts , aimée 1348. L'inscription a été trouvée dans le mur d'une terrasse qui dépendait du clos de M. Dulillieu , rue Masson, au-dessus du Jardin- Hes-Plantes. I/Académic de Lyon possède parmi ses manuscrits un poème en langue romane sur la peste noire, com|>osé vers la fin du quatorzième siècle.

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