‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 2)Chapitre 179 sur 262 · XIV® SIÈCLE. — LE ROI JEA · texte numérisé non relu

XIV® SIÈCLE. — LE ROI JEA

encore la supériorité du génie et l'ascendant de ses victoires. Une guerre terrible devait couvrir la France de deuil et de ruines pendant plus d'un siècle; qu'importe l'histoire obscure d'une cité en présence de calamités si grandes , et qu'est-ce que le conflit entre l'Eglise et des bourgeois de Lyon , lorsqu'un voile fiinèbre recouvre le royaume tout entier ?

Une partie de la France était anglaise , et l'unité de ce beau pays n'existait plus. C'est dans ces tristes circonstances que Jean, fils de Philippe de Valois, parvint au trône : il avait quarante ans; c'était l'âge de la prudence et du jugement. Ardent , impétueux , le premier de ses soldats pour la bravoure personnelle , roi-chevalier 5 mais irréfléchi, imprudent, et mauvais général , Jean devait perdre la monarchie encore plus par ses bonnes qualités que par ses défauts. Gomme roi, il avait des intentions excellentes : le bonheur de son peuple lui était à cœur; il voulait l'ordre et la justice , et cependant son règne commença par le meurtre du connétable d'Eu , le principal des conseillers de son père. Il avait le désir d'améliorer la déplorable situation des finances; mais toujours obéré et incapable de réprimer Favidité des seigneurs de sa cour, Jean se fit faux-monnayeur, comme l'avait été Philippe-le-Bel ; pour sortir de sa détresse, il eut recours à l'impuissant expédient de l'altération des monnaies. Accablés d'impôts, les Français ne voulaient plus et ne pouvaient plus payer.

Cependant, peuplé d'Anglais, Calais était devenu une ville anglaise , et une porte toujours ouverte pour l'invasion étrangère. Au Midi, le prince de Galles , ce redouté fils d'Edouard , régnait en parfaite sécurité sur une de nos plus belles provinces : il avait une armée d'Irlandais et d'Anglais , peu nombreuse , mais bien commandée, et composée de ces fantassins et de ces archers qui menaient si rudement la noblesse féodale sur le champ de bataille. Quand les Anglais avaient désigné la province qu'ils se proposaient de piller, ils sortaient de Bordeaux avec de grands convois pour rapporter leur butin , entraient sur la terre de France, brûlaient les viUages, saccageaient les villes, exterminaient les populations; et lorsqu'il n'y avait plus rien à piller, à tuer et à brûler, ils reprenaient paisiblement la route de leur Aquitaine, escortant des milliers de charrettes qu'ils avaient

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chargées de butin. Les gras pays de France avaient été transformés en campagnes arides et désertes par cette guerre de brigands; Lyon, heureusement pour lui, n'était pas sur le chemin des Anglais.

Jean entendit le cri de détresse des populations : il rassembla une armée nombreuse , et courut étourdiment au prince de Galles qui s'était aventuré dans un pays ennemi et ne savait guèie comment en sortir. On sait la bataille de Poitiers, Timpéritie de Jean , et sa bravoure irréfléchie ; je me félicite de ne point avoir à la raconter. Le roi et l'un de ses fils étaient prisonniers; il n'y avait plus ni gouvernement, ni soldats, ni barons; jamais le royaume n'avait été dans une situation si terrible. Paris convoqua les Etats du Nord en parlement : on était à la fin de la désastreuse année 1350. Rien n'était plus facile que de constater le gaspillage des finances, la prodigalité insensée de Jean, et les malversations de ses employés; mais la France n'en était pas moins radicalement ruinée et sans ressources. Toulouse convoqua les Etats du Midi; d'autres provinces eurent les leurs; mais il n'y avait ni concert ni unité dans ces assemblées provinciales, et le royaume était en pleine désorganisation. Le dauphin n'était pas le maître dans Paris , dont le prévôt Marcel disputait la possession à ce Charles , roi de Navarre , si justement surnommé le Mauvais.

Les bourgeois s'étaient mis en pleine insurrection : Marcel leur fit porter des chaperons bleus et rouges , aux couleurs de la ville. Pour généraliser le mouvement des classes inférieures contre la noblesse, il écrivit dans les provinces, surtout aux villes de commerce , et les invita à prendre ces chaperons. Un des chefs principaux de l'insurrection parisienne , Guillaume Gaillet , vint à Lyon se mettre en rapport avec les chefs des corps de métiers : il les sollicita de suivre l'exemple de Paris, de Laon et d'Amiens; mais toutes ses instances échouèrent contre le bon sens des Lyonnais. Les sages avis d'Humbert de Grôlée maintinrent le bon ordre; Lyon demeura dans un repos profond, et reçut plus tard le prix de sa fidélité.

Tandis que les Etats cherchaient vainement, à Paris, un remède aux maux de la France , exaspérés par une misère inouïe, sans pain , sans asile , sans moyens de défense contre la rapacité

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et la barbarie des gens de guerre et devenus des bêtes farouches, les paysans désespérés se soulèvent contre leurs seigneurs , et déclarent à la noblesse une guerre d'extermination. Réunis-enfin par le danger commun, les gentilshommes surprennent les Jacques trop peu défiants, et en font un épouvantable massacre à Montdidier , à Meaux , partout où ils peuvent les traquer et les atteindre. C'est ainsi que le pays organise sa défense contre les Anglais : les gens des communes brûlent les châteaux et tuent les nobles ; ceux-ci, dès qu'ils sont les plus forts, mettent le feu aux villages , et égorgent sans merci les gens des communes : l'Anglais n'avait pas à s'en mêler.

Prince du Dauphiné , Charles , pendant la captivité de son père , avait pris le titre de régent : il fit don du comté de Màcon au comte de Poitou son frère , qui prétendit , en vertu de son nouveau titre, au droit d'être le gardiateur de la ville de Lyon. Mais les bourgeois réclamèrent avec énergie : ils invoquèrent leurs privilèges , et déclarèrent que Lyon relevait directement de la couronne et ne pouvait en être séparé. Trois années s'étaient écoulées depuis la fatale journée de Poitiers; le dauphin rendit justice aux bourgeois : rien ne fut changé dans leur charte ; ils conservèrent leurs immunités. Quelques désordres, dont la durée fut courte , troublèrent, h Lyon, la paix publique : les trois Etats réunis à Paris avaient accordé au dauphin un subside de quatre mois pour subvenir aux besoins pressants du royaume; mais le point difficile , c'était de lever l'impôt dans des villes ruinées et peu disposées à l'obéissance. Cette mission fut donnée, pour Lyon , à Bérard Delavieu , chevalier , assisté du prieur de Saint-Irénée et d'Humbert Bairans, bourgeois, qui avaient été sans doute les députés de Lyon aux Etats. Ces commissaires essayèrent vainement d'obtenir par la persuasion le paiement du subside; les citoyens résistèrent : ils dirent que leurs mandataires n'avaient pas eu qualité pour voter un impôt , et que d'ailleurs le comté de Forez refusait son consentement. A des invitations pacifiques succédèrent les voies de rigueur : les délégués royaux firent emprisonner quelques récalcitrants; mais la conmiune prit parti pour la désobéissance. Il y eut de nombreux attroupements; on sonna le tocsin, et le peuple se mit en révolte ouverte contre les collecteurs. Ce tumulte fut promptement apaisé.

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Cependaul le roi Jean, prisonnier à Londres, négociait avec ses vainqueurs : l'Anglais demandait beaucoup d'argent, des otages et des provinces. On se cotisa : Lyon , à l'exemple des autres grandes villes, paya, bon gré malgré, une grosse somme , et désigna , pour servir d'otages, deux de ses bourgeois , Arnaud de Villeneuve et Humbert de Bletterans. Jean voulait la paix à tout prix ; il ne l'obtint qu'à des conditions déplorables. C'est à titre de souveraineté indépendante que l'Angleterre s'adjugea l'Aquitaine ; la France fut démembrée, et condamnée à payer au vainqueur trois millions d'écus d'or. Elle était ruinée et déshonorée; une partie de ses provinces devenaient anglaises, au grand désespoir des populations; l'autre, dans laquelle Lyon se trouvait, était horriblement pressurée pour la rançon énorme des rois et des nobles. C'est en 1860 qu'eut lieu cet ignominieux traité de Brétigny.

S DLL II n'y avait plus de guerre : grand nombre de garnisons, dans les pays cédés ou soumis à l'Angleterre , demeuraient sans emploi. Des soldats irlandais ou anglais prirent possession d'une multitude de châteaux et de forteresses qui avaient cessé d'appartenir au roi de France , et ils en chassèrent les inutiles défenseurs. Ce licenciement général couvrit plusieurs provinces d'aventuriers habitués à vivre de combats et de déprédations , sans profession, et hors d'état de pourvoir à leur existence autrement que par le meurtre et le pillage : c'étaient des Allemands , des Brabançons, des Flamands, des hommes du Hainaut et des Gascons. A ces bandes congédiées du service se joignaient des soldats de tous les pays, même de l'Angleterre, qui accouraient à la curée de la France, après les autres, pour achever de dépouiller le paysan, et qui s'appelaient eux-mêmes les Tard- Venus ^ Liés par la nécessité de la défense, ces brigands (ils

1. — Elles s'appelôrenl d'ahonl les Mange-Baron (nmigeurs île iarl) , puis 1rs Croqtianlft, tes Retondeurs , clc.

« Ces soldais , dil de ta Mure , avoieiU servi en toutes les guerres ; les uns y avoionl TÎcilli , •< Ie8 autres j avoieut mangé tout leur bien , les autres n'y avoient rien resté , et n'avoicnt « plus rien non plus chez eux , et plusieurs d'entre eux , bannis ou sentcnciés en leur pays « pour divers crimes , n*y osoient retourner. » Il y avait surtout beaucoup d'Allemands ; ces aventuriers n'obéissaii'ni qu'aux chefs qu'ils s'étaient choisis eux-méuies.

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prenaient aussi quelquefois ce nom) s'organisaient en compagnies que dirigeaient des aventuriers sans foi et sans honneur, mais non sans courage ni sans habileté. Elles eurent plus d'une fois à leur tête des chevaliers, des hauts-barons, même des princes. Dans ces temps malheureux, le pillage n'était une honte pour personne ; au contraire , les gentilshommes Favaient en grande estime, quand il rapportait beaucoup. Ainsi composées, les compagnies de Tard -Venus ravageaient les campagnes, prenaient les châteaux , mettaient les petites villes à sac , infestaient les routes , imposaient de grosses rançons aux jui& et au pape , et inspiraient aux populations tant de terreur, que dans plusieurs provinces on avait ajouté des prières publiques au service divin, pour obtenir de la miséricorde de Dieu qu'elle ne les frappât point d'un si grand fléau. On essaya plusieurs fois de mettre à la solde de princes étrangers ces bandes indisciplinées ; mais elles aimaient mieux vivre de sang et de pillage; elles se trouvaient si bien en France , qu'elles la nommaient leur chambre * . Ces troupes de pillards et de meurtriers s'associaient en nombre proportionné à l'importance de l'expédition qu'elles se proposaient de faire, et selon qu'il s'agissait de l'attaque d'un château ou de la dévastation d'une province. Elles ne manquaient pas d'une certaine tactique ; aussi n'étaient-elles pas moins redoutées des souverains que des populations. L'armée des Tard-Venus compta quelquefois seize mille hommes sous ses drapeaux : elle se partageait d'ordinaire en petites divisions qui s'éparpillaient à de grandes distances dans le pays , protégées par la peur qu'elles inspiraient et par l'absence de tout moyen de répression. Après avoir dévasté la Champagne , l'évêché de Verdun , les campagnes de Toul et de Langres , et une partie de la Bourgogne , les Grandes-Compagnies prirent la résolution d'aller rançonner une seconde fois le pape dans Avignon ; elles se mirent en marche et se rapprochèrent du Lyonnais.

Un grand péril menaçait cette riche province : déterminé à l'écarter , le roi de France donna l'ordre à Jacques de Bourbon , comte de la Marche , d'aller au-devant des Tard- Venus et de les arrêter. Lorsque Jacques reçut celte mission, il était à Montpellier,

|. — Dk B.\r\ntp. , Hisioirc îles ducs de Bourgogne , I , t5.

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dans son gouvernement du Languedoc : très brave de sa personne et avide de périls et de gloire , ce prince n'hésita pas. Il envoya de toutes parts des lettres et des messages pressants, invitant gentilshommes et écuyers , au nom du roi de France , à se réimir sur-le-champ à Lyon , quartier général de Farmée. Grand nombre de nobles et de barons se rendirent à son appel , tant il était aimé ; il eut bientôt à sa disposition une armée nombreuse et brillante. Jacques de Bourbon se rendit dans le Forez * : il y fut reçu avec de grandes démonstrations de joie par la comtesse douairière , Jeanne de Bourbon , sa sœur , par ses deux neveux , et par Renaud de Forez , seigneur de Mallevai. Jacques emmena avec lui les deux jeunes seigneurs de la maison de Forez, pour leur faire faire l'apprentissage de la guerre dans la belle occasion qui se présentait.

Informées du péril qui les menaçait, les Grandes-Compagnies mirent en délibération le parti qu'elles avaient à prendre : fallaitil attendre l'ennemi , ou se disperser en bandes que les chevaliers français ne pourraient rejoindre ? pouvait-on hasarder mie bataille, ou était-il prudent de l'éviter? Les Tard-Venus prirent la résolution de combattre : « Nous irons contre ces François qui « nous désirent à trouver, et nous les combattrons à notre » advantage si nous pouvons , non mie autrement , et s'aventure « donne que la fortune soit pour nous, nous serons tous riches « et recouvrés pour un grand temps, tant en bons prisonniers « que nous prendrons, que en ce c[ue nous serons si redoutés « où nous irons , que nul ne se mettra contre nous ; et si nous « perdons , nous serons payés de nos gages -. » Après avoir arrêté ce projet, les Grandes-Compagnies quittèrent les campagnes de Chàlon et de Tournus , et traversèrent les montagnes pour atteindre les rives de la Loire. Elles rencontrèrent Charheu chemin faisant , l'assaillirent avec vigueur et ne réussirent cependant pas à s'en emparer, tant cette petite ville fit bonne défense. Le Beaujolais ne leur résista pas avec le même bonheur: « Les Tard-

. I. — Jacquet de Bourbon, comte de la Marche . avail un motif parliculier pour nccepiei* cette mission » il avait en gouvernement , dit Froissart , le comté de Forez , In lerrc à ses neveux. Le Forez était le pajs de sa sœur.

%. — FrOISSART , I. I,C. CXLIV.

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