INTRODUCTION. — PAYS LYONNAIS
Alpes : lorsque le soleil se dégage des cimes neigeuses du groupe du Mont-Blanc, ses premiers rayons éclairent notre cité et dorent nos collines. A l'Ouest et au Nord, une ligne courbe de montagnes peu élevées protège la cité contre les vents septentrionaux qui n'ont accès sur son périmètre que par un espace resserré. Ceux du Sud pénètrent sur son sol par une brèche plus évasée, et n'arrivent à ses murs qu'après avoir parcouru le bassin du fleuve. Ëtendus du Nord au Sud , comme la corde d'un arc , au-devant d'un amphithéâtre de collines , le Rhône et la Saône sont des moyens puissants de défense donnés par la nature. Et quel spectacle se présente aux regards, lorsque, du sommet de l'une des collines voisines , l'œil embrasse , dans leur ensemble , la ville et ses riantes campagnes! Ici, les eaux argentées du Rhône ; bien loin à l'horizon , depuis les rochers de la Balme jusqu'au mont Pilât , et pour le fond du tableau , les crêtes sinueuses des Alpes courant du Nord au Midi ; là, quatre immenses faubourgs établis sur les plateaux et sur les versants des collines, ou assis dans la plaine ; devant soi les mille et mille toits des maisons en groupes divers , séparés par les clochers élaiftés des églises; de vastes places , des quais, les plus beaux de l'Europe, et les deux fleuves , coupés par des ponts nombreux , aux formes tantôt monumentales , tantôt sveltes et dégagées : à l'Ouest et le long de la rive droite de la Saône , un palais , une grande cathédrale et d'admirables lignes d'architecture qui se profilent de la manière la plus pittoresque au-devant d'un coteau paré de vignobles et de jardins : enfin , de toutes parts, autour des murs de la ville , de frais vallons , des bois , des champs couverts de la végétation la plus brillante ; et sur la plus élevée des collines, le clocher si populaire de l'humble chapelle de Fourvière , qui , vu de tous les points de ce vaste panorama, annonce à de grandes distances la ville chrétienne dont il est le pieux emblème. La nature a beaucoup fait pour Lyon : si l'art n'a pas toujours servi cette ville avec bonheur , il l'a rendue cependant une des plus belles villes de l'Europe. *
I .—Examiné en détail et en lui-même, Ljon laisse encore beaucoup à désirer, sans doute ', mais , pour savoir ce qu'il Taul , il suffit de le comparer. Qu'on lui oppose les autres grandes villes de la France , Paris excepté; qu'on le mette en parallèle avec nombre de cités les plus
S IIl, Deux grands cours d'eau , un fleuve et une rivière , viennent se réunir au midi du territoire de Lyon , après avoir traversé de fertiles vallées et reçu sur leurs deux rives les eaux de nombreux afiQuents '. Grossi par la Saône, le Rhône se dirige au midi et va se jeter dans la Méditerranée. L'un et l'autre apportent sur leur passage le mouvement et la vie ; tous deux offrent aux populations qui habitent leurs rives une voie de communication assurée et facile , et un moyen économique et prompt pour le transport des produits de l'agriculture et du commerce. Mais de grandes différences distinguent les deux fleuves : leurs eaux n'ont ni la même teinte , ni la même tempe*
considérables de l'Europe , e( on l'appréciera avec justice. Beaucoup de voyageurs en ont parlé avec dénigremeot , plusieurs géographes n'out vu en lui qu'une ville enfumée , aux rues étroites, mal pavées , et perpétuellement envahies par une boue noire et fétide. La malpropreté inhérente au sol d'une petite partie de l'ancienne cité , avant les grands travaux publics qui ont été exécutés depuis vingt années , est devenue , sous quelques plumes inconsidérées , le caractère distinaif des habitudes lyonnaises. Uue citation , empruntée cependant à un ouvrage estimé , exprime cette opinion d'une façon singulière. On lit dans Malte- Drun , continué par Huot ( Précis de Géographie universelle , tome III , p. 53S , article Lifon ) : « D'autres contrastes se font remarquer dans cette ville 9 sur ses cinquante-six places , des - masures s'élèvent à côté de monuments somptueux ; dans ses deux cent trente-cinq rues , « mal pavées et humectées par des pluies fréquentes, règne la malpropreté; les plus mo- •« destcs boutiques et les plus riches magasins , l'humble demeure de l'ouvrier et l'habitation M du négociant opulent, sont également empreints de cette négligence qui laitse à nu lapout- •• siére el les immondices. » Et c'est ainsi que s'écrit notre histoire !
Au reste, si Lyon a rencontré des détracteurs , d'ardents panégyristes , non moins éloignée du vrai , l'ont exalté , soit en prose , loit en vers : exagération des deux parts. Tout n'est pas bien , à beaucoup près , dans notre ville; on a fait de grandes choses , et il en reste beaucoup il faire encore. Comme toutes les grandes cités , sans exception , Lyon prèle à des observalions critiques parfaitement justes, et il a eu peut-être à souffrir plus qu'une autre du peu de science et de goAt des architectes qui ont élevé ses monuments publics ; mais ce qui est bien l'emporte beaucoup sur ce qui est mal , et, même avant l'heureuse transformation qu'il a éprouvée depuis vingt années , Lyon pouvait être présenté , h bon droit , comme une des villes les plus remarquables.
1.— De beaux vert , ou , ce qui n'est pas la même chose , des vers de poètes célèbres , sost <)cs titres de noblesse ; ils donnent l'immortalité. Plusieurs écrivains ont recueilli soîgoeosement les passages de< auteurs latins dans lesquels il est fait une mention quelconque de l'un ou de l'autre de nos Qeuves. J'indiquerai à ceux qui voudraient ne rien perdre de ces citations :
ViBiot StQDESTM. Dc Flumiaibus , fonlibiu, UcuIhu, ele., quorum apud poclas meutio fit ; edid. Joe.-J. Oberlinus. Argentorati ^ 1778, în-8 , p. 3 eliS.
Cl4ddb bB BiLLiiTKi. Lugdununi prÎMum (Hs.) , p. 97 cl 49.
BfticMOT. Mélanges lill^raires, p. 10, 33 el $5.
GtEppo {II.). Ararica el Rbodanica : arcbéolog ie dci deux fleuves de Lyon. Revue du Lyonnais , lome XVI, paga ses.
rature; leur composition élémentaire n'est pas la même; enfin, l'inégalité de la pente du sol sur lequel elles coulent établit, dans la vitesse de leur cours respectif, un contraste frappant. Autant le Rhône est impétueux et rapide , autant la Saône est paisible et lente ; tandis que l'un rappelle , par sa fougue , les orages de la vie politique et les fureurs de la guerre civile , calme et presque immobile , Pautre est Temblème de la paix , si nécessaire à la prospérité du commerce et des arts. Cette opposition a été exprimée souvent par les anciens poètes latins : Sénèque ' , Glaudien , Silius Italiens , l'ont rendue en beaux vers , et
t. — Sénèque a parié de Ljon , soit eo vers , soit eo prose , et peut être , en quelque torte , placé parmi les historieos de cette TÎlle : ses opiDÎons ool été souvent discutées , et les érudiis y ont eu recours plusieurs fois pour fixer des points de chronologie. Dans son poème satirique sur la mort de Claude , il met dans la bouche d'Hercule ces vers devenus célèbres :
Vidi dttobas imininens fluTib jug nm , Qood Pb«Bbu orta Mmper obTersa vldet , Ubi Rhodasus ingeni amne prcrapido Hait , Ararqae dobiuiu quo snot earsas «gai, Taciuis qaielU allait ripai Tadia.
(L.-A. SuÈCM Opéra. Lugduni-Batworum ^ Elsevirii^ 1649, ia-lS.)
Lucain peint ainsi le contraste de la rapidité du Rhène , comparée k la lenteur de la Sa6ne :
. . . Qua Rhodanus raptain Teloeibus undis la mare fert Ararim.
M. Greppo cite un passage remarquable, dans lequel le même poète , voulant peindre les enchantements de la Thessalie qui troublent l'ordre de l'univers et dénaturent le cours des fleuves , fait de la Saène le fleuve imjiélueux y et du Rhèue la rivière aux eaux indolentes x
Rbodamnnqne moraniem
PneelpitaTÎt Arar.
Claudieo a rendu par d'énergiques images l'opposition du cours des deux fleuves :
Inde trueei flavo eomitanUir Terliee Galli ,
Qaos RhodaBQi velox , Ararii qaot lardior ambit.
(M Ri^n., Il, T. 110.) Il dit ailleurs , en se servant d'épithètes équivalentes :
Lentas Arar, Rbodanosqae ferox...
{De Co/uul. Mali. Theod.., t. M.)
Le même poète représente, autre part , le Rhône qui excile la Saône engourdie :
Quam Rhodano stimula tus Arar. . . .
{In Etttrop., II. T. Î69.)
Chez ces divers poètes, la même pensée se présente avec peu de différence dans les termes. Le Rhône , immense et impétueux , est mis en opposition avec la Saône , qui promène lentement sur la rive ses eaux nonchalantes. L'idée de Sénèque a été retournée de cent manières , et n'a pas toujours fourni des inspirations heureuses : on la retrouve dans les vers de Vanière, de Commire et du chancelier de L'Hôpital.
8 INTROPUGTION. — LA SAO^E.
elle a iuspiré, avec plus ou moins de boubeur , plusieurs poètes modernes. D'autres différences, moins pittoresques, mais non moins remarquables, doivent être signalées : les inondations produites par les eaux du Rhône sont beaucoup plus rapides que celles de la Saône ; elles ont aussi moins de durée, et sont rarement aussi considérables. Un froid médiocre de sept ou huit degrés au-dessous de zéro suffit pour glacer les eaux lentes et peu profondes de la Saône ; on n'a vu celles du Rhône gelées que dans quelques hivers devenus exceptionnels par leur excessive rigueur. En contact avec d'autres cours d'eau navigables , les deux fleuves lyonnais étendent leurs ramifications dans une grande partie de l'ancienne Gaule , et sont les voies de communication les plus naturelles et les plus recherchées pour les relations internationales. Une étude rapide de l'un et de l'autre , considérés en particulier, fera connaître leur importance sous ce rapport si capital. *
Le fleuve Arar* , qui se jette dans le Rhône vers les frontières des Eduens et des Séquaniens, s'y rend, selon César, avec une
f . — Des vers médiocret de Scaliger ont obtenu l'insigne honneur d'être gravés sur un marbre à l'Hôtel-de- Ville. Cette consécration , peu méritée , ne nous permet pas de les passer sous silence ; les voici :
Fulmineis Rhodtnus qua se fogat ineilns undis ,
Qatque pigro dubiut fluraine leMtufArar, Lugdanum jaeet , antîquo novus orbii in orbe ;
LugdnoomTe Têtus orbis in orbe noTO :
Quod nolia , alibi qaaarai : hie quave quod opias ;
Aat Ue , aut Dusquam vincere vota potes.
L'imitation qu'a faite de ces vers Servan de Sugnj nous sentkbie préférable à roriginal :
LyoD j fier possesseur d*ane rive féconde , Semble un monde novrean jetA dans le vient monde ; Et, gràee aax arts dirers enliivés par ses soins , Répond à tous les foùts eomme A tous les besoins.
( Discours de réception à l'Académis d« Lyon , Î7 mars I8tt. )
2. — Les conmientateurs ont exercé leur sagacité sur l'étjmologie du mot JrewAl faut d'abord citer un passage d'un petit traité attribué , sans preuves , à Plutarque (sur Us Fleuves et les Montagne» ) : « L'Arar e^t un Ûeuve de la Gaule celtique , ainsi uommé parce qu'il se joint au Rhône , près du pays des AUobroges ; il s'appelait anciennement Brigulus , et diangea de nom à l'occasion que voici : Ârar étant allé à la chasse dans les bois, y trouva son frère Cellibérus qui avait été dévoré par les bêtes féroces, et , dans son excessive douleur, il se blessa mortel*' lemcnt , et se précipita daus le Ûeuve Brigulus , qui do son nom fut appelé Arar. » ( OEuvres morales» trad. de Ricard, tome XVIÏ , page 17). —Cette opinion au«ftit grand besoin «l'être appuyée d'autorités ; M. de Chateaubriand l'adopte , non en critique , mais en poète :
INTRODUCTION. — LA 8A0NB. 9
si incroyable lenteur, que Tœil ne peut reconnaître dé quel côté il coule ^ . Pline a caractérisé la Saône par Tépithète de paresseuse , souyent reproduite dans les vers des anciens et des modernes. Née au Sud -Ouest du département des Vosges* (^Vosegus^ Ccsar), cette rivière coule au Sud presque directement, et, après avoir parcouru un trajet d'environ U&5 kilomètres, s'unit au Rhône à Textrémité méridionale de Lyon. Plusieurs petites ri* vières lui apportent le tribut de leurs eaux : les plus considérables
«Elle (la rifiére l'Arar) (leot $00 Dom d'an jeune Gauloit qui s'y jeta de déteapoir^ après aroir perdu soo frère. » { Martyrs , lîv. V. )
Le nom actuel de la Saôoe lui vient de celui de Sanootma , sous lequel elle est désignée clans Ammien-Marcellin (XV, f I ). Grégoire deToun l'appelle Sang<ma, que d'autres écrivains changent en Sagonua.
On peut consulter , sur ces divers noms , l'ouvrage suivant :
Giue» (C/.-Xov.). MémoiM sur les noini et la source de la Saône. Magasin eneyelopédlque , année 1819» toae V, page 15».
1.— Voici le texte de César; les paroles du conquérant de la Gaule sont un monument bis toiique , et doivent être textuellement reproduites :
noBea est Artr, qiiod par fines iEduerus et Seqiiaooraoi in RImmUoui infloit inertdibUi leaiuit, iu at eevlis in utram partem flnat jadicari non posait.
{DêB^ltb GoiUeo, Hb. I. Opéra q«n extant ; LugéturUSatav., SUevir,, 168V, In-li, p. 7.) (f)
Vûrgiie a parlé de la Saône , et c'est encore un titre d'honneur à ne poiol oublier :
▲nt Ararin Psrthia btbet , ant Germania Tigrim.
( Eclog. I, T. «3. Opéra; Elzevir., 1636, p. 8. )
Les anciens commentateurs , et , depuis eux , Oberlin et Hejne , ont fait de ce vers le texte de discussions critiques que je ne rappellerai poiol. Tibulle nomme simplement les deux fleuves de Lyon :
Testis Arar, Rbodanasqne eeler, magnnsque Gaminna.
{Eleg., I , Tii. TiBOi. Aldus, 1703, petit in-S, p. 49.)
J'ai dlé autre part Claudien. Silius Italiens a dit de la Sa6ne : « Arar pigerrimus uadss. » (L. XV, V. 504.)
2.^« Seguemque deferens Ârarim. » {Hiit, naturalis, lib. 111, cap. iv. Lugdttnt-Batavonmf EUâvù;, 1635 , 1. 1, p. 169). Le rhéteur Bumène parle de la Sa6ne dans les mêmes termes : « Inde arreptis armis portas petierunt, tôt dierum iter a Rheno tisque ad Ararim sine ulla requie peregerunt... Segnis illeet cunctabundus amnis nunquam Tuisse tardiorvidebatur. » {Panegyr. Constant» Àug., XXlll). Vibius Sequester s'est exprimé comme Pline et César t « Arar Germanise e Vogeso monte roiscelur Rbodano ; ita lene decurrit , ut vix possit intelligi ejus decnrsus. » (De Fluminibus , etc., Jrgentorati , 1778, p. 2 et 45). — Un écrivain moderne a (lii de la Sa6ne , d'une façon triviale , mais caractéristique t « Elle va , flânant , le long de ses rives. »
(!) M. de CbAuaabriand a traduit César presque saurait dire de quel eM coulent ses flots. • {Mûrtyrs, iittéraleneni : • Je remontai TArar, rivière bordée livre V.) de eotetux ebaraants; sa fuite est si lente , qu'on ne
10 INTRODUCTION. — LA SAONK.
sont le Doubs et FAzergue, Aux abords de Lyon , ses rives sont déprimées et assez fréquemment submergées ; mais son lit est profondément encaissé depuis le faubourg de Yaise jusqu'au pont de Nemours, Une barrière de rochers , vers Pierre-Scise , parait s'être opposée jadis à son passage ; comment a-t-elle été franchie, et quelle puissance a séparé le roc du fort St-Jean de la masse granitique qui lui fait face ? Tout annonce que cette énorme fissure est l'œuvre d'une des dernières convulsions que le sol lyonnais a éprouvées , ou de l'action violente de la masse d'eau qui se précipita, à cette époque, dans cet espace resserré. Si l'on considère, d'une part, la profondeur de la Saône au niveau du rocher de Pierre-Scise, et de l'autre la grande élévation des parois escarpées des deux rocs que la Saône sépare aujourd'hui, on n'attribuera pas un travail aussi gigantesque à la main des hommes. Tous les moyens de destruction les plus énergiques , le ciseau et la poudre à canon, employés depuis quarante années sur le rocher de Pierre-Scise , paraissent l'avoir à peine ébréché. Au-delà de ce point , la Saône décrit un grand arc de cercle , baigne le pied de la coUine de Fourvière, et, après avoir parcouru toute la longueur du coteau de Sainte-Foy sur un sol presque entièrement privé de décUvité , atteint enfin le Rhône , dont les eaux azurées ne se confondent qu'à une certaine distance avec ses flots de couleur jaunâtre.
Le lit de la Saône ne parait pas avoir changé depuis la dernière révolution du globe jusqu'au temps voisin du nôtre où les travaux de Perrache ont reculé le point de jonction des deux fleuves; il était déterminé par une disposition de terrain qui ne permettait point son déplacement. Rien n'annonce qu'il se soit sensiblement exhaussé. Un courant aussi faible que celui de cette rivière permet peu les attérissements et l'érosion des rives * : dans son état normal, il est vrai, paisible, lente et peu pro-
1 .—Gabriel SiméoDÎ , que cite SpOD ( Recherche des antiqmtés et curiositéê de la viUe de Lyon f p. 115), dit , dans ses Observatious sur la Limagne d'ÂUTergoe , qu'il a vu et touché , sous le pont de bois de Saiot-Jeau , alors que la Saôoe était fort basse , des i^ovés et des débris de murailles. Plusieurs personnes nous ont même assuré avoir également vu et touché , k l>eu de profondeur, en amont du pool Seguin , un mur parallèle au courant de l'eau. Des constructions avaient donc existé sur ce point avant que la rivière j passât. Cette opinion serait suffisamment justifiée , ce qui n'est point , qu'elle ne prouverait rien au sujet
INTRODUCTION. — LE RHONE. i 1 ^
fonde , la Saône ne ressemble en rien à ce qu'elle se montre lorsque les pluies et le Doubs l'ont forcée à déborder. Impétueuse alors , elle franchit ses rives à de grandes distances , surtout à droite , et précipite sur le Rhône une masse d'eau énorme. De toutes les inondations qui désolent le sol lyonnais , les plus terribles sont celles de cette rivière.
Navigable depuis Gray, la Saône passe par Auxonne , Chalon , M àcon , Trévoux , et apporte à Lyon les produits de pays très fertiles , en vins surtout. Peu de voies de communication sont aussi fréquentées, et rien n'est plus facile à concevoir : son littoral est occupé par des populations riches et nombreuses ; le canal du centre la fait communiquer avec la Loire , tandis que le canal du Rhône au Rhin joint la Saône au Rhin par le Doubs. D'autre part , le canal de Bourgogne ouvre une communication entre ITonne et la Saône , et forme ainsi une nouvelle jonction des deux mers , au travers des riches contrées centrales de la France. On voit de quelle importance est la Saône pour les intérêts commerciaux de Lyon.
Le Rhône est bien plus nécessaire encore à cette grande ville ; il roule à la mer un volume d'eau presque aussi considérable que celui de tous les autres fleuves de la France réunis '. Né, dans le haut Valais , du glacier pittoresque qui sépare la Furca du
do la séparation profoode eo deux rocs , par la maio de l'Iiomme , de la masse granitique de Pierre-Scise» Que cette ouTcrlure» faite par une des commotions du globe, ait été agrandie ultérieurement au moyen de quelques travaux d'art , c'est tont ce qu'on pouvait accorder. Artaud ( Notes marginales manuscrites sur Spon ) dit qu'il est probable que toute l'eau de b Saône, ne pouvant passer jadis par cette gorge étroite, coulait , en partie , derrière le rocher. Cest ce qui me parait tout-à-fait invraisemblable, si l'on prend en considération la hauteur et la grande épaisseur du plateau contre lequel la roche de Pierre-Scise est adossée ; le point de partage , s'il a existé, ce qui est fort douteux , a dû se trouver beaucoup plus haut.
1.^ Plusieurs hypothèses ont été proposées pour expliquer l'étymologie du mol Rhône ; elles n'ont pas toutes la même vraisemblance. Selon le savant Bochart , Rhâne vient du mot arabe et phénicien Ehodtni , qui signifie couleur blonde , par allusion , sans doute , aux blonds cheveux des Gaulois : cette explication forcée a peu de vraisemblance. D'autres veulent que le nom du fleuve soit dérivé d'un mot celle qui signifie rapide , ce qui n'est point démontré. Suivant Pline le Naturaliste , le nom du Rhône dérive de celui d'une petite ville située dans la Gaule narbonnaise , appelée Bhoda , et fondée par les Rhodiens. Voici le texte de cet écrivain : m Flumina Araris, Liria. Oppida de caelero rara, praejacenlibus stagnis ; Agatha quondam Massîliensium' , et regio Volcarum Tcctosagum ; atque ubi Rhoda Rhodiorum fuit : unde dictus mulio Galliarum fertilissimus Rhodanus amnis , ex Alpibus se rapiens per Lemanum lacum, sfg-
12 IKXaODLGTION. — LE RHONE.
Griinsel , il coule à TOuest jusqu'au lac Léman , sort limpide de ce grand réservoir , sépare la frontière sarde du département de l'Ain , se dirige au Sud-Ouest , entre dans Lyon , s'unit à la Saône et marche au Sud jusqu'à la mer, après avoir parcouru un trajet de 812 kilomètres. Son extrême rapidité s'explique par la grande déclivité du terrain ; la pente totale dépasse 1 ,000 mètres. ^
nemque deferens Ararim, Dec mious se ipso torreDles Isaram et DrueDliam ; Libyca appellaotur dao ejus ora modica : ei his allerum Hispaoiense , alterum Metapinum , (erlium idemque amplissimuRi Massaliolicum. » {Hitt. nutur,, lib. lit, cap. iv. Lugd,-Jiatav.f Ehevù\f 1635, t. I, p. 169.)
SaÎDl Jérôme adopte entiéremeDt ropioion de Pliue : « Oppidum Kboda colonî Rhodiorum locaverunt : uude amnis Rhodanus nomen accepit. » {Epitt, ad Galat, II. Op., t. IV, p. 254.)
Une étymologie plus simple , empruntée à la langue latine , est celle que nous fournit Pétrarque dans son 173* sonnet :
Rapido fiome, obe d'Alpestra vent
Rodendo intorno, onde '1 tuo nome prend!
Le nom de Rhodanusia a été donné à Lyon par plusieurs écrÎTains.
1.— Le Rhône est cité plusieurs fois par César : « Eorum uua pars quam Gallos oblinere dictum est, initium capil à Qumine Rbodano. » ( lib. I. ) Et un peu plus loin : « Tertia, laeu Lemano et flumine Rbodano , qui provinciam nostram ab Helveliis dividit. » Il dit ailleurs (p. 4] : « Erant omnino ilinera duo, quibus itineribus domo eiire possent : unum per Sequanos, angustum et difficile , inter montem Juram et flumeo Rhodanum... » César s'exprime ainsi ( page 6 ) : « Helvetii , ea spe dejecli , navibus junctis ratibusquo compluribua fa^it alii ,
alii ?adis Rbodani : quia minima altitudo Ouminis erat » Enfin, le Rh6ne est cité dans cet
autre passage du livre l^' : « Pnesertîm quam Sequanos a provincia noslra Rhodanus divideret. »
Horace a parlé du Rhône daus ce passage :
Me perttus
Obeet Ilier, Rhodtniqm potor.
( Otf., 11 , XX, 19. — PoenuU. Lugduni-Balav,, SUevir., 1676^ p. ttS. )
Nul poète n'a décrit avec plus d'énergie que Silius Italicus le Rhône impétueux , unissant set eaux profondes et rapides aux flots indolents de la Saône qu'il entraîne yen la mer, après lui avoir enlevé son nom t
Aggeribuf eapnt Alpinia , et rope nivali
Prosertt in Cellas , ing entemqne exlrahtl tmncm ,
Spnmtnti Rhodanns proseindensgurgiie campes,
Ae propere in pontum lato mit ineilus aWeo.
Auget opes slanti similii, taei loque Hquore
Mixtos Arar; qoen gargitlbus eomplexus anhèlîs
Ganelanlem immergit pélago , raptumquo per arva
Ferre vetat palrium vidna ad littorA nomen.
(Silius Itaucvs, 111; curante N.-E. I^maire, tom. priin.,p. 190.)
Tous les traits caractéristiques du cours des deux fleuves sont exprimés dans ce tableau. Le même poète dit ailleurs :
Ilinc nova complerunt hand tarde milite castra
Vénales «nimœ , Rhodani qui gurgife gaudenl ,
Quorum serpit Arar per rura pigerrlmus undir.
(Lib. XV, tom. seeund., p. MO)