‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 2)Chapitre 198 sur 262 · SCIENCES ET LETTRES A LYON. XIV® SIÈCLE · texte numérisé non relu

SCIENCES ET LETTRES A LYON. XIV® SIÈCLE

Lyon , qui donna on asile et un tombeau à Gerson , est la patrie du plus bel ouvrage dont s'honore l'esprit humain : la solitude du cloître et l'habitude de la contemplation intérieure pouvaient seules donner cette perception si complète de tous les phénomènes de la vie morale. On sent , à la lecture de limitation, (jue son auteur s'est concentré dans la paix d'un monastère pour se replier sur lui-même , et pour interroger dans un profond recueillement les mouvements les plus intimes de son àme. C'est là , c'est dans le calme de cet asile qu'il pouvait s'examiner et s'élever, par une étude lumineuse, de la vague inquiétude qui est au fond de toutes les jouissances de l'homme, et de cet insatiable désir de changement dont il est tourmenté , à la connaissance du grand mystère de sa déchéance et de sa destination pour une autre vie. Le chanceher de l'université connais* sait bien les hommes , il avait souffert beaucoup avec eux et par eux; Gerson avait vu de près le puissant duc de Bourgogne , Jean-sans-Peur, et l'infortuné rival de ce prince. Les plus belles années de sa vie s'étaient écoulées dans un temps de troubles civils et religieux; il avait été témoin de la désolation de la France déchirée par la main même de ses enfants , ainsi que des calamités qui suivirent la bataille d'Âzincourt; enfin, le bûcher qui dévora Jean Huss et Jérôme de Prague s^était allumé sous ses yeux. Mais combien n'avait-il pas eu à souJBGrir lui-même du malheur des temps! Bien souvent il avait entendu l'émeute rugir autour de sa paisible demeure ; à peine échappé aux fiireurs populaires , il s'était vu menacé par les factions , et n'avait pu se soustraire à leur fureur qu'en fuyant à l'étranger. Si son langage est si persuasif, c'est qu'on sent, en l'écoutant, qu'il part d'un cœur flétri par le chagrin ; c'est que ces pages de l'Imitation qui remuent si profondément nos âmes , Gerson les méditait déjà le jour où, caché sous les voûtes de Notre-Dame , il entendait une multitude égarée demandant sa tête à grands cris ; au miUeu des forêts de la Bavière , quand , le bourdon de pèlerin à la main et couvert de haillons, il fuyait la vengeance du duc de Bourgogne; et aux longues heures de l'insomnie, lorsque l'abbaye de Mœlck en Autriche dérobait le banni aux fureurs des hommes. Gerson n'eut qu'à recueillir ses impressions pour composer dans le cloître du couvent des Célestins de Lyon son ouvrage de la Con-

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solation internelle, qui, traduit en latin, est devenu le plus lu de tous les livres. Il a écrit d'abondance Flmitation de Jésus-Chrisl. Après un séjour de quelques années au monastère des Cèlestins , Gerson alla se loger dans un humble réduit du cloître de l'église collégiale de Saint-Paul '; il aimait à s'entourer d'enfants et à se mettre à leur portée. On sait qu'il leur enseignait le catéchisme : le premier des dignitaires de l'université de Paris s'était fait maître d'école à Lyon. Les chanoines de Saint-Jean lui accordèrent la jouissance de ce château de Quincieux dont leur église avait fait hommage à Thomas de Kenterbury ; Gerson reçut de la ville quelques petites sonmaes , et obtint du chapitre de Saint-Paul l'autorisation de fonder un anniversaire qui devait être célébré le 14 décembre, jour de sa naissance. Après dix années ainsi passées dans la pratique des vertus évangéliques, il mourut à Lyon le iH juillet dû29, etfiit inhumé dans l'égUse Saint-Laurent , qui touchait à celle de Saint-Paul *. Le peuple , témoin de la sainte vie du vieillard , crut que la tombe qui en renfermait les dépouilles morteUes avait le don des miracles : cette opinion datait de plus haut. Charles VII institua un autel en l'honneur de Gerson. Le tombeau de l'illustre chancelier n'a pas été détruit, comme on l'a souvent affirmé, pendant les guerres religieuses du seizième siècle, mais il fut oublié et disparut avec réglise de Saint-Laurent, détruite en 1793 par un incendie : c'est en vain qu'à diverses époques des Lyonnais , jaloux de la gloire de leur cité, ont demandé qu'une statue du saint docteur fi\t placée sur remplacement qu^il avait occupé. ^

1. — Gerson , maître d'école des enrnuts pauvres dans le quartier Saial-Paul , ne leur demandait pour salaire qu'* cette prière : « Mon Dieu , mon créateur , ajrez pitié de TOtrc serviteur Gerson. »

2. — T.e caveau qui renfermait le tombeau de Gerson était situé au càU' nonl de la place St-Laurent ; le cardinal Alphonse de Richelieu , archevêque de Lyon , le fil ouvrir en 1615 . et s*7 transporta suivi de son clergé. On lisait sur la pierre tumulairo cette belle parole : Sursitm corda f et une épitaphe en vers latins qui commençait ainsi :

Magnum parva tcnei virtutibus nrna Johanncm Pnecelsiim merilifl Gerson.

On ouvrit encore le caveau en 184*; la pierre tumulaire ne s'y trouvait plus.

3. — Kn i840, l'Académie accueillit avec beaucoup de faveur le projet, présenté par M. de Nolhac, d'élever dans l'église Saint-Paul un monument en IMionneur de Gt-rson ; elle nomma

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Les mœurs publiques présentent plusieurs singularités dignes de remarque : elles s'étaient fort relâchées. Cette période du quatorzième siècle était toute sensualiste; il y avait du mysticisme dans les idées, et fort peu de régularité dans la pratique. Grands seigneurs, hommes d'église, riches bourgeois, donnaient au peuple d'étranges exemples : ils ne respectaient trop souvent dans leur conduite ni la décence , ni le droit de propriété, ni aucun de ces grands principes d'ordre qui sont la base de la société. Cette grossièreté de mœurs, qui se montre partout au quatorzième siècle , existait même dans les arrêts des tribunaux et dans les règlements de police. Une lettre de Philippe de Valois aux officiers royaux de la justice de Lyon condamne les adultères à être conduits nus par la ville ^ Une sentence du juge ordinaire de Rochefort infligea cette peine à un homme et à une femme qui avaient été surpris en flagrant délit : l'un et l'autre devaient trotter et courir nus depuis la prison jusqu'aux confins de la juridiction ^. L'obéancier convertit cependant cette peine singulière en une amende de soixante sous. ^

pour rexaminer une commission dont j'eus Pbonneur d'élre le rapporleur (I). Un généreux citoyen, qu'il n'est pas nécessaire de nommer , se chargea de fournir les marbres : une souscription devait faire face au reste de la dépense; mais des obstacles imprévus surgirent , et le projet fut abandonné. Une autre occasion d'honorer la mémoire de l'illustre chancelier s«> présenta en 1845 : un membre du conseil municipal proposa de donner le nom de Gerson à une des rues voisines de l'église Saint-Paul ; c'était une excellente pensée et un acte de justice , alors même qu'on n'aurait tu dans Gerson que l'instituteur des enfants des pauvres. La ville acquittait ainsi la dette de sa reconnaissance , et rendait hommage à la gloire d'un des plus grands personnages du quatorzième siècle. C'est ce que ne comprit pas un autre membre du conseil municipal , qui eut le malheur de faire prévaloir son opinion.

Les habitants du quartier Saint-Paul exprimèrent le désir qu'une statue fôt élevée h Gerson ; l'emplacement le plus convenable leur parut être la place du Pelit-Change , dans l'axe du pont de Nemours , dont elle aurait décoré l'avenue.

I . — f Inhibemus ne aliqui cives Lugdunenses in adulterio deprehendantur ; nam nudus cum nuda minarentur , vel alias in ipso fado.... capienlur. » (Ordonnances des rota de France , n, 457.)

i. —Ordinamns fere currendos et (rotandos a dictis carccribus... in quihus detinebanlnr prisonarii usque ad finem jurisdictionis.

3. — J'ai parlé ailleurs de la fête du Cheval fol ; c'est ici le lieu de dire quelque chose du roi du Clollro ou des Ribauds. Ce singulier personnage était élu par le Chapitre; il dési-

(!) Un aaire projet a élé publié por M. Darmês : el à MM. les membres de rUniversité ; avec cette épi- PaojKT de monument A In mémoire du chaneelier graphe : « Il faut déterrer la statue de Gersoi^ ■ Gerson : à MM. les membre* de l'Insiilut de France (Villemain). Lyon, 1844, in-rol., fig.

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C'est à cette époque que se rapporte riustitution plus morale des Frères adoptifs : on appelait ainsi Fassociation de personnes qui promettaient de s'entr'aider et de s'aimer comme frères issus de même père et de même mère. Us s'engageaient à toujours avoir même habitation, même foyer, même table ; à mettre en commun tous leurs biens , quelle qu'en fôt la nature, meubles et immeubles , or , argent , instruments de labourage , en un mot tout ce qu'ils possédaient. Quand ils avaient signé l'acte qui les liait ainsi , ils s'envoyaient des cœurs d'or et des chapeaux de fleurs. Cette association donnait une famille à des individus qui n'en avaient pas; elle réunissait dans le sentiment d'une fraternité volontaire des hommes que leur isolement fatiguait. Mais de tels engagements ne sauraient être pris par-devant notaire , et ils doivent toujours être entièrement libres. Il ne ftit bientôt plus question des Frères adoptifs. *

L'institution existait dans les monastères ; ceux du Lyonnais avaient soufiert beaucoup de la corruption des temps : on y aurait cherché vainement la rigidité de mœurs dont ils avaient donné l'exemple pendant si longtemps. Il y eut chez quelquesuns un relâchement tel , que l'excès du mal rendit le remède nécessaire. L'archevêque Hugues de Villars confia à Barthélémy, abbé d'Ainay , la mission de visiter avec son officiai le monastère de rile-Barbe, et d'informer sur les mœurs de l'abbé, prieur

gnait douze hommes nommés Coponiers ou Copons , qui te chargeaient de |K>rler aux luibilants du Clotire la farine , le blé , le vin , la paille , le bois , et qui avaient le privilège de hhlir une loge devant l'église , la veille de la Saint-Jean. Le roi des Ribauds avait daris ses attributions la surveillance des filles publiques, alors reléguées dans le bourg Saiut-Pierre (faubourg de Vaise), et obligées de porter sur Tépaule gauche une aiguillette de rubans qui les distinguait des femmes hoiinéles. Quand le roi des Ribauds prenait une de ces filles en contravention , il l'enveloppait d'un filet et la conduisait au cloltfe Saint-Jean. 11 avait , dit-on, le droit d'entrer dans l'intérieur de la cathédrale avec son filet et la fille... Le guet l'accompagnait dans sa ronde.

citons encore un singulier usage , dans le quatorzième tiècl# : il est question , dans une transaction entre Guillaume , archevêque de Lyon , et le chapitre , du droit d'Hugues de Corgenon , comme chanoine et vicaire de l'église, sur le cheval que montait l'archevêque au jour de son entrée. (Brguhot , Mélanges, 477.)

I Voyez Gloss. Wick , V; — Comciloon Glanville, l. V, § 5 ; — Anciennes coutumes

de Senlis , de Clermout , du Boulonnais , etc. ; — Hooakd , Lois aAgIo- normandes , 1 , 44 ; — Marcbangt , Tristan-le-Voyageur , ou la France au X1V« siècle , V.

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