‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 2)Chapitre 210 sur 262 · LOUIS XI. XV® SIÈCLE · texte numérisé non relu

LOUIS XI. XV® SIÈCLE

lieux jusqu'à la folie , Charles ne se contentait point de la magnifique possession des deux Bourgognes , du Hainaut , de la Flandre, de la Gueldre et d'une grande partie de la Hollande; il voulait encore la Suisse , la Lorraine et la Provence , ainsi que le titre de roi.

Les Suisses avaient aidé de leur secours et de leurs conseils Mulhouse , Colmar , le duc René ; ils avaient fait des incursions dans la Franche-Comté, et ravagé les terres de Bourgogne; enfin, ils avaient osé adresser à Charles un défi. Tant de méfaits portèrent au comble l'exaspération du duc; il ne voulut pas attendre le printemps pour assouvir sa vengeance , et marcha contre les Suisses au mois de février lû76.

Louis XI n'avait garde de le détourner de cette périlleuse expédition; il lui livra Saint-Quentin, dépouille^du connétable de Saint-Pol , pour ne lui laisser aucun motif de retard ; et , sous prétexte d'un pèlerinage à Notre-Dame du Puy-en-Velay, il s'établit à Lyon vers les derniers jours de février, afin de suivre de plus près le cours des événements et d'en recevoir plus tôt la nouvelle : il s'y trouvait à portée de la Suisse , de la Provence et de la Savoie , pays qu'il lui importait extrêmement de surveiller ^ 11 n'attendit pas longtemps : le duc de Bourgogne , remis du grave échec qu'il avait éprouvé devant la petite ville de Neuss , conduisait à Yverdun son armée entièrement réorganisée , et emmenait avec lui ses tentes tissues d^or et de soie , ses diamants , le sceau ducal , le collier de la Toisond'Or, ses belles armures, sa splendide chapelle, et sa royale vaisselle d'or et d'argent. Il perdit, le 2 mars, la bataille de Granson ; le duc n'était plus Charles le terrible. Lorsqu'il eut repris ses sens troublés par un si grand désastre , il envoya le sire de Contai à Lyon, chargé d'un message gracieux pour le roi qu'il priait de garder loyalement la trèye. Louis dissimulait encore ;

1. — On a vu longtemps , sur la façade d'une petite maison du faubourg de ta Guillotière , une inscription gothique qpi consacrait le souvenir d'une nuit que le roi Louis XI avait passée dans cfîKe modeste demeure. Une arcade du pont avait été emportée par la violence des eaux, et le roi n'avait pu rentrer dans la ville. L'inscription porte la date de 1475» mais on sait que l'année française n*a commencé au premier janvier qu'en 1564, par édit de Charles IX. w (COLONIA , Il , 595)

il fit de riches présents au sire de Contai^ et ne se prévalut en aucune façon d'une défaite qui allait changer complètement l'aspect des aftaires.

Lorsque le duc de Milan eut appris le désastre du Bourguignon, il se hâta d'envoyer à Lyon au sire d'Argenton un messager porteur de propositions importantes. Galéas offrait cent mille écus comptant si le roi voulait attaquer le duc de Bourgogne; il proposait un traité d'aUiance, qui fiit accepté et publié aussitôt. Le roi refusa l'argent. Une autre affaire préoccupait beaucoup Louis : le vieux René d'Anjou possédait la Provence;, que convoitaient d'une ardeur égale Charles et Louis ; si le roi de Sicile eût été libre de suivre son désir , il aurait livré ses états au duc de Bourgogne ; mais Granson lui désignait un autre héritier. Louis paraissait déterminé à procéder contre René par la rigueur des voies judiciaires; le roi René, informé par la duchesse de Savoie de la victoire des Suisses , renonça solennellement à l'aUiance des Bourguignons, et se rendit à Lyon auprès du roi pour terminer leurs différends.

Louis reçut le vieux roi avec de grandes démonstrations de joie et de respect *, s'enq)ressa de lui faire les honneurs de Lyon

t. — « Le roy Réué de Cécile , dit Philippe de Comiues, témoin des étéoeaieiis, traitoit de faire ledit duc de Bourgogue sou héritier , et de lui mettre Provence entre les mains ; et pour aller prendre possession dudi( pays , estoit allé monseigneur de Chastean Giron , qui est de présent en Piémont , et autres , pour le duc de Bourgogne , pour faire gens ; et avoit bien vingt mille escus comptant. Dès que les nouvelles vindrent , i grande peine se purent-ils sauver qu'ils ne fussent pris , et monseigneur de Bresse se trouva au pays, qui prit ledit argent. La duchesse de Savoye, dès qu'elle sceul les nouvelles de celte bataille , les fit sçavoir au roy René , excusant la chose , et le reconfortant de cette perle. Les messagers furent pris qui estoient Provençaux , et par là se descouvril ce traité du roy de Cécile avec le duc de Bourgogne. Le roy envoya incontinent des gens d'armes près de Provence , et des ambassadeurs vers te roy de Cécile , pour le prier de venir , en l'asseurant de bonne chère , ou autrement qu*il y pourvoiroit par force. Tant fut conduit le roy de Cécile , qu'il vint devers le roy à Lyon , et lui fut fait très grand honneur et bonne chère. Je me trouvay présent à leurs premières paroles à l'arrivée. » {Mémoires, liv. V, ch. ii.)

«• Le roi René était poète et peintre ; il enluminait très bien les manuscrits d'or , d'argent et de diverses couleurs , disent les chroniqueurs du temps. Paradin affirme qu'il a vu , à Lyon , dans l'église de Saint-Paul , une image de la mort , qu'on regardait comme le chefd'œuvre de ce roi. Ou dit aussi qu'il peignit de sa main , à Lyon , un ouvrage snr le blason , et un recueil sur vélin des lois de l'ancienne dievalerie , orné de vignettes et de miniaCures fort délicates. » ( Colomia , H , 400). On a indiqué les sujets des tableaux dont le roi Louis XI lui avait fait présent.

et lui donna toutes lesi^tes dont il put s'aviser : les deux souverains visitaient ensemble les foires, les marchés, les boutiques René était curieux d'objets d'art, de belles tapisseries, de médailles, de manuscrits et de tableaux; Louis achetait et lui doimait tout ce qui paraissait lui faire plaisir. Le vieux roi ', malgré son âge , recherchait la conversation des femmes belles et spirituelles : il avait eu toujours un penchant prononcé pour la galanterie ; Louis le menait voir les marchandes les plus jolies et les dames lyonnaises que distinguaient le plus les agréments de leur personne et de leur esprit. Lui-même s'était fort épris de deux bourgeoises fort avenantes, l'une veuve et qu'on nommait la Gigonne , Tautre femme d'un marchand de Lyon, appelé Antoine Bourcier, surnommée la Passe -Fillon. Il eut ces deux Lyonnaises si fort en gré qu'il les emmena à Paris après les avoirs commises à la garde dlsabeau de Caulers , femme de Philippe-le-Bègue , conseiller des comptes. *

Louis avait fait son pèlerinage à Notre-Dame du Pny, et était de retour à Lyon dont le séjour lui plaisait plus que jamais. Les alliés de la Suisse vinrent l'y trouver, et le pressèrent avec les plus vives instances de se déclarer pour eux ; mais le moment n'était pas encore venu : Louis leur prodiguait de belles paroles et leur faisait de riches présents, mais ne s'engageait point. C'est la conduite qu*il tint encore lorsque le duc de Lorraine vint kii

1. — Paradio et quelques autres hislorietis ont affirmé que le roi René avail écrit de sa aaiû , en lettres d*or , la doDation de ta Provence à Louis XI , et qu'il aTail enrichi cet acte d'une belle enluminure ; on a même affirmé ( Du Oaillan ) que le contrat avait été passé dans l'église des Cordeliers. Ces faits sont controuvés. Louis XI promit une pension viagère au roi de Sicile et à Charles d'Anjou , comte du Maine , neveu et héritier de René. Charles d'Anjou succéda paisiblement à son oncle , et légua, cinq ans après, ses états au roi de France. Il n'avait pas d'enfants.

4. — « En soj retournant dudit Ljoa , fist venir après luj deux, damoiselles dudit lieu jnsques & Oriéans , dont l'une était nommée la Gigonne , qui autrefois avoit été mariée à un marchant dudit Lyon ; et l'autre estoil nommée la Passe-Fillon , femme aussi d'un marchant dudit Lyon. Le roi maria Gigonne à uu jeune fils natif de Paris , et an mary de Passe>Fillon donna l'office de conseiller en la chambre des compte*. » (Jcan db TaovBS, Chroniques , p. 325 , édit. de 1857. ) — Le continuateur de Monstrelet s'exprime dans les mêmes termes : •* Et pour l'honnesteté desdictes deux femmes , dit l'ingénu chroniqueur , leur feit et donna le roy de grands biens. *• {Suites nouvelles Chroniques, l^ouis XI , p. 58 , cd.de 1605.)

demander son appui contre le duc de Bourgogne , qui lui avait pris son héritage ; tout ce que le roi voulut faire , ce fut de lui accorder une escorte de quatre cents lances , quand le jeune prince eut annoncé Tintention d'aller combattre dans les rangs des Suisses , ses braves alliés. Mais les Lyonnais n'avaient pas les mêmes ménagements à garder; ils lui témoignèrent la plus vive sympathie, lui formèrent une garde, et prirent ses couleurs, rouge et gris-blanc, pour lui faire honneur.

Cependant, moins de quatre mois après sa défaite à Granson, Charles de Bourgogne avait perdu contre les Suisses la sanglante et décisive bataille de Morat : la chevalerie la plus brillante de l'Europe s'était brisée contre les pieux et les épées à deux mains des paysans. Cette leçon ne suffit pas encore : le duc alla se faire battre de nouveau par les Suisses devant Nancy ; il périt dans le combat. Louis XI avait enfin quitté Lyon, après y avoir fait un séjour de cinq mois; il donna immédiatement l'ordre à son général de prendre possession des deux duchés de Bourgogne et de quelques villes importantes sur la Somme. Il se hâta de réunir au royaume les riches provinces qui en avaient été détachées pour former l'apanage de cette ingrate et dangereuse maison de Bourgogne , qui causa tant de maux à la France. Esprit trop positif pour courir après des chimères, il s'assura de ce que la succession présentait de plus réel et de meilleur.

Les dernières années de la vie du roi n'ont point été marquées par de très grands événements : il était délivré de ses plus dangereux ennemis; d'autres furent enfin atteints par les lois. Jacques d'Armagnac, duc de Nemours , était prisonnier au château de Pierre-Scise ; Louis le livra à la justice du parlement. De même que le connétable de Saint-Pol , Jacques s'était fréquemment allié aux ennemis de la France; averti et pardonné plusieurs fois, il n'en avait pas moins continué à conspirer contre la paix et l'indépendance du royaume. Jugé par le parlement et par des conamissaires , ses héritiers désignés, et dès-lors intéressés à sa condamnation , Nemours fut condamné à mort. Le roi ordonna que les enfants du duc fussent placés sous l'échafaud pendant Texécution; le sang de leur père les inonda.

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Louis XI rétablit Tunité de la France , restaura le pouvoir et réunit successivement à la couronne le Roussillon , la Cerdagne, les deux Bourgognes, l'Artois, la Provence et l'Anjou. On lui doit d'excellentes mesures : il déclara les charges judiciaires inamovibles , institua la poste aux lettres et protégea le commerce, celui de Lyon surtout. Ce roi si ferme et si absolu menait , dans son château du Plessis-les-Tours , une vie misérable : tout lui faisait ombrage , tout excitait ses soupçons , même le jeune prince, son fils. Jamais homme ne craignit davantage la mort, et ne prit plus de précautions pour sa sûreté. D vint plusieurs fois à Lyon, mais n'y fit jamais un aussi long séjour qu'en lû76. Mauvais fils, mauvais frère, prince sans parole et sans religion véritable , esprit superstitieux , juge barbare , Louis XI n'en a pas moins bien servi la France ; malgré ses vices et ses crimes peut-être , tout considéré, il fut un grand roi.

§ III. Son fils, Charles VIII, n'eut ni ses défauts ni ses bonnes qualités. Roi à treize ans , gouverné d'abord par sa sœur Anne mariée au sire de Beaujeu , puis par des favoris , tenu à distance des affaires , et élevé avec moins de soins que le fils du moindre bourgeois de ses états, ce prince vécut dans une continuelle enfance. L'âge de la maturité du jugement ne vint jamais pour lui y il avait une imagination vive , et que la lecture des romans de chevalerie exaltait sans cesse : régner, c'était à ses yeux s'occuper de fêtes, de tournois, et d'expéditions chevaleresques et lointaines. Charles VIII rêvait la conquête de l'Italie et de Constantinople, de l'Italie surtout, terre de brillantes aventures, où de simples chevaUers normands et provençaux s'étaient créé par leur courage des établissements considérables. Etranger au côté positif des choses, à la connaissance des hommes, à la science de la politique et au talent d'administrer , Charles VIII compromit plus d'une fois la fortune de la France. Ce prince eut, au reste, beaucoup d'amis : il avait du courage , il était affable, bienveillant et d'une bonté extrême; ses peuples Taimaient, et il mérita d'en être aimé.

Anne de Beaujeu , qui régna d'abord sous le nom de Charles VIII , était une femme de tête et de cœur ; elle savait gouverner : deux princes du sang, les ducs d'Orléans et de Bourbon , lui disputèrent le pouvoir qu'ils affaiblirent par leurs

508 XV^ SlËCLB. CHARLES VIII A LYON.

rivalités. On convoqua les états-généraux en i Ù8& ; il y avait de grands abus à réformer : Louis XI avait aliéné les domaines de FEtat, et violé l'ancienne constitution du royaume; accablé d'impôts mal répartis, le peuple n'avait jamais été plus misérable , surtout dans les campagnes , qui manquaient de bras et niaient pas même du bétail pour le labourage. Toutes les villes élirent des députés ; à Lyon, les trois ordres se réunirent dans l'église Saint-Jean pour nommer les leurs : ils choisirent Claude Gaste, doyen de Péglise primatiale; Guichard d'Albon, seigneur de Saint- André; Jean Palmier, docteur es lois, et Anthelme Dupont, notaire royal et procureur général de la ville. Les représentants de la France s'assemblèrent , exposèrent la situation déplorable du pays , demandèrent des réformes, et n'obtinrent la répression d'aucun abus. De nouvelles guerres civiles menaçaient d'aggraver encore les calamités publiques. La Trémouille , général de l'armée royale , battit les troupes des seigneurs ligués avec les princes , et un châtiment sévère réprima Tesprit de révolte. François lï, duc de Bretagne, mourut à cette époque; il ne laissa que des filles : Anne, l'ainée, épousa Charles VIII. Ce prince avait alors vingt-deux ans; il était l'héritier des prétentions de son père Louis XI au royaume de Sicile , en vertu du testament de Charles du Maine , successeur du roi René. U y avait en Sicile des partisans de la maison d'Anjou, et surtout beaucoup de mécontents; enfin, le roi de France paraissait pouvoir compter sur l'appui de Louis-le-Maure , duc de fidt à Milan dont l'incapable Jean Galéas était le souverain légitime. A peine Charles VIII eut-il une volonté, qu'il médita la conquête de l'Italie ; mais les jH'^aratifs d'une si grande expédition deman* daient du temps : il attendit.

Charles VIII vint pour la première fois à Lyon le 7 mars 1489 (1490); il y avait beaucoup de motifs pour le bien accueiUir : le jeune prince venait de rétablir ces foires célèbres qui amenaient tant d'étrangers et de commerçants dans cette ville. Les registres consulaires, conservés aux archives municipales, contiennent un récit intéressant de l'entrée de ce prince ; c'est un tableau de mœurs :

« Le dimanche matin, septième jour du mois de mars, environ cinq heures , fut crié de par le roi dans toute la ville , à

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