HENRI II A LYON. XVI* SIÈCLE
villages fiirent saccagés ou brûlés sous la direction du barbare Jean d'Qppède. Surpris pendant la nuit, leurs habitants périrent presque tous, poursuivis et fusillés de rocher en rocher, à la lueur des flanunes qui consumaient leurs maisons. Tant de cruauté ne réussit point au roi de France ; il ne parvint pas à détruire dans ses états les protestants , leur nombre continua progressivement à s'accroître : à Lyon surtout , les exécutions excitèrent parmi les dissidents une indignation profonde , et devinrent une des causes principales des guerres de religion.
§ III. Fils de François T' , Henri II monta sur le trône en i5/i7, à rage de vingt-neuf ans : son premier soin fut de rappeler aux affaires le connétable de Montmorency; mais le gouvernement était difficile pour le roi et pour son ministre. Des factions puissantes partageaient la cour : Diane de Poitiers, les Guise déjà formidables et la reine Catherine de Médicis se disputaient le pouvoir, et l'indolent et faible monarque essayait en vain de contenir leurs ambitions rivales. De grands obstacles l'environnaient : son royaume épuisé ne s'était point rétabli des maux dont l'avaient accablé les longues guerres de François V^ avec Charles -Quint. Une paix peu solide et de courte durée n'avait pas suffi pour rendre quelque vie au commerce et à l'agriculture , et les difficultés de la situation se compliquaient du progrès toujours croissant de la foi protestante en France et surtout dans le Lyonnais.
Une députation du consulat vint ofl5îr au roi , selon l'usage , l'hommage de Lyon , et solliciter la confirmation des privilèges et des libertés que la ville avait obtenus. C'était toujours une mission difficile. Ces franchises de la seconde ville du royaume n'étaient pas toujours approuvées par le souverain, qui les considérait quelquefois comme des concessions révocables ou dont il pouvait vendre la continuation. Si le principe de l'administration municipale de Lyon avait quelque chose de républicain , celui de^'administration générale de la France était le gouvernement absolu. Un roi qui mettait souvent sa volonté au-dessus des lois , et qui méconnaissait l'autorité des parlements et des étatsgénéraux , ne p ouvait avoir un respect bien consciencieux pour les^libertés d'une ville de province. Bien avant Henri IV, le gouvernement de Lyon par un conseil de douze échevins parut trop
puissant ; le pouvoir royal eut plusieurs fois la pensée de TafFaiblir, en réduisant de douze à quatre le nombre des conseillers; plus souvent encore il méconnut les privilèges de la ville, soit en violant les franchises des foires, soit en imposant des taxes. Mais il y avait dans Torganisation municipale de Lyon une force vitale qui résistait ; la bourgeoisie était mûre pour la liberté. Forts de l'appui du peuple qui tenait beaucoup au maintien: de son état politique , les échevins luttaient obstinément contre les officiers royaux , et réclamaient avec insistance lorsqu'un des privilèges de la cité avait été manifestement attaqué. Henri II , dès son avènement au trône , parut vouloir empiéter sur les droits de la ville; il n'en fut pas moins reçu avec une pompe sans exemple par les Lyonnais , lorsqu'il vint les visiter pendant la seconde année de son règne.
Si le récit de cette magnifique entrée n'était pas un tableau de mœurs , peut-être serait-il peu digne de l'histoire ; mais il offire matière à d'importantes observations. Lyon , pendant ces fêtes pompeuses, étalait toute sa puissance et toute sa richesse ; il en donnait, en quelque sorte , la mesure au souverain. On peut étudier dans les détails de ces grandes solennités l'organisation des corps de métiers : on y trouve le chiffre relatif des ouvriers dans les diverses professions; on y admire le luxe extrême que déployaient les artisans, marchant en compagnies rivales de magnificence ; on y reconnaît les progrès de l'industrie et ceux de la civilisation d'un règne à l'autre. Aucune entrée de souverain à Lyon n'a eu la splendeur de celle du roi Henri II et de sa femme Catherine de Médicis; l'historien peut y trouver des enseignements de plus d'un genre. '
Le roi vint loger à l'abbaye d'Ainay ; il y était attendu par Catherine, accompagnée de toute la cour. Henri se rendit en gondole au faubourg de Vaise, le 21 septembre 15/iS : il y reçut
I. — J*emprun terni la sabstaiice du mon récil au Cérémonial françois; celle solenDÎlé est racontée sous ce titre pompeux: « La magnificence ife la superbe entrée faite au irès chrétien roy de France , Henri , deuxième de ce nom, et à la reine Catherine de Médicis, son épouse, en la cité de Lyon, le 23 septembre 1548, tome II, 13.» — Voyoï, sur cette même cérémonie, Peruelti, 1,211; — Du Temps , Clergé de France , IV, 530; — Entrées solennelles de nos rois , in-4*'. — Voyez aussi la naïve relation de Maurice Sccve , Tordonnatcur des fêles avec Claude Taillemout , dans THist. de France par Paradin , 3Î9-354.
les corps constitués, le doyen et les comtes de Lyon, ainsi qpie le haut clergé. Son entrée eut lieu le surlendemain, 23 septembre : c'était un dimanche. Voici dans quel ordre le cortège royal était disposé :
On vit d'abord paraître le Ueutenant-capitaine de la ville, suivi de trois cent trente-huit arquebusiers vêtus de satin blanc rayé d'or, portant leur arme et le morion doré , et un panache blanc et noir semé de paillettes d'or; puis le prévôt des marchands et ses archers à cheval , chargés de contenir la foule et de la maintenir à distance. Venaient ensuite les corps de métiers au nombre de plus de soixante , tous ayant à leur tète leurs officiers , des fifres et des tambours, et leur enseigne au centre. Voici quel était leur costume, à peu près le même pour tous : collet, pourpoint, chausses et souliers de veloiu^s ou de satin tailladé , doublé de taffetas; armes et morions dorés, panache de la [même couleur que les vêtements. On remarquait , parmi les corps de métiers , la compagnie des imprimeurs au nombre de quatre cent treize, celle des teinturiers au nombre de quatre cent quarante-six , et deux cent vingt-six orfèvres parés de riches habits qu'ornaient des croissants d'argent. Mais toute cette magnificence n'égalait pas celle des cinq nations marchandes établies à Lyon : les Lucquois avaient de longues robes de velours noir, et étaient montés sur des chevaux richement caparaçonnés ; devant eux marchaient quatre pages somptueusement habillés à la romaine , à cheval , mais sans étriers et sans selle , et derrière eux se montraient d'autres pages en velours blanc chamarré de noir. Après les Lucquois défilèrent, deux à deux, les Florentins en longues robes de velours cramoisi doublées de drap d'or , qui s'étalaient sur la croupe de leurs chevaux turcs ou de leurs genêts d'Espagne ; six jeunes pages montés sur des chevaux turcs les précédaient : il y avait entre chaque rang quatre laquais vêtus de satin blanc chamarré de noir ( le noir et le blanc étaient les couleurs de Henri), et , immédiatement après le dernier, se présentait le consul florentin entre ses deux conseillers. Le costume des Génois placés hors rang, et celui des nations milanaise et allemande, n'avaient pas moins d'éclat. Ces étrangers précédaient les officiers de l'archevêque de Lyon , les clercs , les receveurs , le lieutenant-général de la sénéchaussée et ses officiers , les con-
seillers du parlemeat de Bombes , les notables de Lyon qu'accompagnait un corps -nombreux des enfants de la ville splendidement vêtus.
Lorsque ce long cortège eut défilé, on donna devant la loge du . roi la représentation d'un combat de douze gladiateurs, dont six étaient vêtus de satin blanc et six de satin cramoisi ; leurs exercices furent très goûtés. Us montrèrent une habileté et une ardeur extraordinaires à se servir de leurs armes ; on aurait dit un combat acharné. Bientôt épées, zagaies, morions et cuirasses tombèrent en pièces ; témoins de ces coups terribles , les spectateurs contenaient à peine leur effroi. Enfin ces gladiateurs, privés de tout moyen d'attaque et de défense, et hors d'haleine, se virent dans l'impossibilité de continuer ; ils prirent rang à la suite du cortège. ^
Bientôt parurent cent soixante hommes habillés à la romaine, et commandés par le capitaine de la ville : ils avaient des cottes d'armes en tissu d'or et d'argent brodé i«de perles ; elles étaient ornées de trois tètes de lion en relief, placées , l'une sur la poitrine et les deux autres sur les épaules : de celles-ci partaient des chaînes d'or, auxquelles étaient suspendus de petits cimeterres. Après cette troupe brillante, venaient les mandeurs vêtus de leurs grandes robes et de leurs manteaux écarlates richement brodés aux armes delà ville; ils précédaient douze hommes vêtus de satin bleu et blanc, que suivaient les douze conseillers» en robes de satin noir et montés sur des mules harnachées de velours noir. Les échevins allaient deux à deux, et avaient devant eux des laquais en livrée de satin cramoisi tailladé de taffetas blanc ; à leur suite marchaient le procureur de la ville , le secrétaire , le contrôleur , le receveur , le voyer , et autres officiers municipaux en grand costume.
Enfin , Henri II paraissait dans toute la splendeur de la dignité royale : il était vêtu d'une saie d'or; ses gentilshommes de la
1. ^ Brautôme, après avoir raconté ce combat simulé, ne peut contenir son enthousiasme et s'écrie : « Ah ! gente ville de Lion , que vous monstratcs bien que vous estiez bicu gentils , adroicts et ingénieux comme de tout temps vous l'avez esté , en ce que vous avez voulu entreprendre , non-seulement eu cet endroict d'entrée et de combat , mais en celte belle chasse de Diane qui fut aussi une 1res rare et très plaisante chose à voir ! •• ( Œuvres , édit. f)e 1858, 1. 300.)