XVI*^ SIÈCLE. ÉTOFFES DB SOIE
Un homme d'une haute capacité, Thomas Gadagne, appuya beaucoup par son influence et par la vivacité de ses sollicitations la demande que Barthélemi Nariz et Etienne Turquetti avaient adressée au consulat. C'est dans ce chapitre sur le commerce de Lyon, au seizième siècle, qu'il convient d'esquisser la biographie de ce riche marchand , dont les pauvres doivent conserver le souvenir à tant de titres. Thomas Gadagne était issu d'une noble famille de Florence, qui vint s'étabhr à Lyon pendant la dernière moitié du quinzième siècle. On pouvait, dans son pays, être gentilhomme et faire le commerce sans déroger ; intelligent, actif, économe, Gadagne se livra à de grandes spéculations de banque; elles réussirent. L'industrieux Florentin acquit une fortune si considérable , qu'on disait de son temps : « riche comme Gadagne. » Rabelais a parlé de ses écus , et Claude Rousselet lui a dédié une pièce de vers avec cette suscription : « A Thomas Gadagne, riche marchand.» Après le désastre de Pavie, l'opulent banquier montra un grand dévouement : il mit cinquante mille écus à la disposition de la reine-mère et du roi , qui manquaient de tout. François P"^ n'oublia pas ce service ; il donna à Gadagne et à ses enfants des marques éclatantes de sa reconnaissance. On a trouvé en 4817, sur la place des Jacobins , en creusant les fondations d'une maison , un très beau médaillon; il représente sur l'une de ses faces le buste du banquier florentin vu de profil, le corps vêtu d'une longue robe à plis, et la tète couverte d'une toque ; on ht sur l'autre cette légende : de gvadagnis civ. flor. (citoyen de Florence).
Gadagne fit de sa fortune l'usage le plus digne : il fonda pour les pestiférés, à la Quarantaine , sur la rive droite de la Saône, l'hôpital de Saint-Laurent , auquel il alloua une dotation annuelle, La chapelle qui portait son nom, dans l'égUse des Jacobins, était vraiment magnifique ; c'était la troisième à droite en entrant. On y remarquait six colonnes d'ordre composite ornées de pilastres ; la voûte supportait quatre arcs à compartiments , dont le dessin correspondait à celui du pavé. Tout était fort soigné, jusqu'aux murs dont les pierres s^unissaient l'une à l'autre avec tant de précision , qu'on aurait vainement cherché les joints. De riches sculptures et de beaux ornements en bronze complétaient la décoration ; on admirait surtout un tableau de
Thomas Salviati, qui représentait rincrédulité de saint Thomas, et dont Texécution était si parfaite que la reine de France en offrit une grosse somme : il est maintenant au Louyre. On voyait enfin dans cette chapelle splendide les statues agenouillées de Thomas Gadagne et de sa femme ; elles étaient d'un travail médiocre. Cette chapelle fut construite en 1526; Gadagne, pour obtenir la permission de la bâtir, passa un contrat avec les religieux dominicains. Elle conserva bien peu de temps sa splendeur; ses sculptures furent mutilées au temps des guerres de religion ; la révolution acheva sa ruine , et ce qui lui restait d'ornements et de marbres servit à décorer une maison particulière. Guillaume Gadagne, fils de Thomas, lieutenant -général du roi dans le Lyonnais , remplit un rôle infiniment distingué dans les troubles civils de la fin du seizième siècle. '
Le commerce à Lyon conduisait à Féchevinage et à la noblesse; plusieurs illustres familles des temps modernes n'ont pas eu d'autre origine : elle est très honorable. Ces marchands gentilshommes étaient de bons citoyens ; ils servaient bien leur pays. C'est à leurs libéralités que les hôpitaux de Lyon ont dû leur fortune , et grand nombre de pauvres leurs moyens d'existence ; ils étaient toujours prêts à ouvrir leur bourse quand la peste ou la famine frappait la ville. Nous retrouverons les hommes de commerce dans l'esquisse suivante de l'état des secours publics, à Lyon , pendant le seizième siècle.
$ III. Ce sont en effet des marchands qui figurent sur les listes des recteurs et des bienfaiteurs de nos hôpitaux; beaucoup léguèrent une grande partie ou la totalité de leur fortune à ces refuges ouverts aux pauvres.
Leur ardente charité se signala sous François P'' , en 1 531 , pendant la longue durée d'une famine qui est devenue historique par les calamités dont elle fut accompagnée , et par l'admirable institution comme sous le nom d'Aumône générale. Jamais le prix du bichet ou mesure de blé n'avait été si considérable ;
1. — CocuAto f Distertalion sur un monument de cuivre trouvé, en 1817, en creusaul dans remplacement de l'église des Jacobins de Lyon. (Mss. de V . académie), — Archives statistiques du Rhône , U , 545. — Brbguot , Nouveaux mélanges , 359. — Biographie universelle , article Gadagnj. — Lyon ancien et moderne, art. %/w« des Jacobins,
602 XVI* 8IÈGLB. — SëGODRS PUBLICS, HOPITAUX.
il s'était élevé de dix sous tournois au chiffre énorme de cinquante-cinq ou soixante sous , ce qu'on n'avait point vu de mémoire d'homme, et encore ne pouvait -on facilement s'en procurer. Cette disette réduisait à une extrême pénurie les pays voisins du Lyonnais , tels que la Bourgogne , la Savoie , la Bresse , le Dauphiné ,. le Beaujolais , le Forez , l'Auvergne , terres d'ordinaire fertiles et qui, n'ayant point eu de récolte, ne pouvaient nourrir ni leur population , ni les pauvres qui s'y rendaient de toutes parts. Je trouve dans une relation contemporaine un tableau déchirant de celte famine ; « Et telle et si « grande fut l'aflEluence des pauvres que du pays de Bourgongne, « le plus fertile de tous , et de Savoie , en fut envoyé par les « rivières de Rosne et de Saône, dedens plusieurs batteaulx et « sans aucune conduicte , un bien grand nombre , comme gens « affamez et plus alangoriz et secs que les corps apprestez à faire « anatomie. Car plus ressemhloient personnes dès longtemps « mortes que vives ; ce qui donna grande admiration et esbahis- « sèment à la ville , ne sachant comment ce pauvre peuple fiit « envoyé. Mesmes que nulle voix s'entcndoit jour ne nuyct que « celle de ceste grande multitude de créatures esperdues crians « incessamment : Je meurs de faim ! je meurs de faim ! Chose « autant épouvantable que pitoyable, et qui meust à grande « compassion et pitié tous les manans et citoyens de ladicte <t ville. De sorte que chascun selon sa portée, tant secrètement « que publicquement, s'effbrçoit de les aUmenter et administrer « vivres ; et beaucoup plus que n'estoit leur coustume , à cause « de la grande abondance et grosse pauvreté qu'on veoit en " eulx : qu'estoit si grande , qu'il n'y avoit cueur si dur que « ne eust meu à pitié et charité ; car vous eussiez vu le pauvre « donner au pauvre , et bailler la consolation que luy-mesme ce devoit recevoir. Et néanmoins ordinairement s'en trouvoit , « tant sur le pavé que sur les fumiers , un grand nombre de c< mortz : les uns par faulte de prendre nourrissement , les au- « très par trop. » •
Les conseillers de ville et les bourgeois s'assemblèrent au couvent de Saint-Bonaventure pour organiser et régulariser les
|. — La Police de l'Aulmotne de Lyon. Imprime chez Seh. Gryphius, 1539, in-4", p. 8.
secours. On arrêta que les pauvres de la ville seraient logés aux couvents des Cordeliers et des Jacobins , à Saint-George et à l'hôpital de la Ghana, tandis qu'on enverrait les étrangers à l'abbaye d'Ainay , et qu'une quête serait faite par huit commissaires , quatre pour le côté de Saint-Jean et quatre pour le côté de Saint-Nizier. Ils firent grande diligence, et recueillirent d'abondantes aumônes ; chacun se cotisait. Les marchands étrangers , florentins , lucquoîs , génois et savoyards donnèrent beaucoup ' , ainsi que le clergé , qui offrit , si besoin était , de vendre jusqu'aux calices de l'église. On acheta beaucoup de blé, et toute cette multitude fut nourrie pendant trois mois. Chaque pauvre avait reçu une petite médaille ou plaque en plomb, qui lui désignait l'asile dans lequel il devait se retirer, et établissait son droit aux distributions gratuites d'aliments. Sept à huit mille malheureux , hommes , femmes et enfants, se présentèrent à la première; on donnait par tête un potage, un peu de viande et une livre et demie de pain ; les étrangers reçurent encore un peu de vin. Mais toute cette population affamée n'avait pas d'habitation convenable , et ne pouvait prolonger son séjour dans les monastères ; on construisit , sur les prairies d'Ainay, une très grande quantité de cabanes, dont l'intérieur fîit garni de paille fraîche, et on éleva, au milieu de ce village improvisé, un autel où la messe était célébrée tous les jours.
Le prix du blé descendit de soixante sous à trente - cinq : c'était beaucoup trop encore; mais la récolte de l'année, qui fut bonne , le réduisit à vingt sous. Alors on fit encore une bonne aumône aux étrangers ; ils reçurent leur congé , et se retirèrent dans leur pays.
La dépense avait été considérable, et la charité plus grande encore. Quand les commissaires chargés de la quête rendirent leurs comptes , ils annoncèrent l'existence d'un reliquat de
I. — M Et pour icelle corameDcer y eusl un homme de bien, marchand allemand, qui M donna cinq cent livres que fui un très bon et divin augure : et se treuTe par les comptes «< que f en trois ans et demi , il a donné deux mille trois cent quarante-quatre livres dix sols « tournois, qu'est une grosse et notable aulmosnc : et si est toujours en bonne volonté de M s'ayder à entretenir ceste si grande charité. Le nom d*ic«lluy bonhomme ne sera icy mis , •• mais au livre du Seigneur Dieu , où sont les heureux enregistrés et escriplz par la main •• de miséricorde. » {La Police de VAulmosne ,10.)
396 livres 2 sous (i deniers : tel a été le point de départ d'une institution qui a maintenant à sa charge quatre cents vieillards et dix mille enÊints trouvés. On décida qu'il y avait lieu d'examiner s'il ne convenait pas de transformer les secours qu'on avait donnés aux pauvres , en établissement permanent : cette question fut débattue dans une assemblée nombreuse , tenue au couvent de Saint-Bonaventure, et à laquelle se rendirent le clergé, les gens du roi, les conseillers-échevins, et les marchands étrangers, allemands^ florentins et lucquois. On arrêta en principe que l'œuvre de TAumône générale se chargerait des orphelins , des pauvres , et des voyageurs sans moyens d'existence : huit personnages notables furent nommés recteurs, chacun pour deux années. L'assemblée plaça sous leurs ordres un secrétaire de bureau , un notaire royal, un procureur, un meunier, un boulanger , un maître d'école pour les garçons , une maîtresse pour les filles , et quelques autres employés à gages. Cette institution avait principalement pour objet l'extinction de la mendicité. On envoya les orphelins du sexe masculin dans la maison du prieuré de Saint-Martin-la-Chana , et les filles dans Thôpital de Sainte-Catherine dont elles prirent le nom ; quant aux malades, ils étaient dirigés sur l'Hôtel-Dieu. Des distributions de vivres et de médicaments étaient faites, en outre, à des heures désignées, en divers lieux ; c'était aussi de l'argent qu'on donnait quelquefois. Ainsi organisée, l'œuvre de l'Aumône générale prospéra ; elle avait cependant un vice capital : les mendiants et les vagabonds n'étaient pas recueillis dans un lieu déterminé et contraints à y résider ; cette amélioration n'eut lieu qu'en 161 û.
L'Hôtel-Dieu, de son côté , prit beaucoup de développement au seizième siècle ; il était bien dirigé , et confié , quant au service médical , à des hommes d'un talent reconnu. Il eut pour médecin, en 1532, un homme d'une grande renommée, qu'on devrait peu s'attendre à rencontrer dans un poste aussi sérieux : c'était François Rabelais. L'auteur du livre de Gargantua succéda à maître Pierre Roland , aux gages de quarante livres par année , et fut médecin de l'hôpital jusqu'au 15 février 1 534. Rabelais ne faisait point son service avec exactitude ; il le quittait sans autorisation, et se fit destituer. Comme une de ces absences se prolongeait beaucoup , le conseil d'administration mit en déli-
HOPITAUX; RABELAIS. XVr SIÈCLE. 605
bératioa la question de savoir si l'employé désobéissant devait être considéré ou non comme démissionnaire : il n'y eut qu'une voix pour l'aflârmative. Le conseil à l'unanimité nomma maître Pierre di^Castel à la place vacante , et lui fît prêter serment de servir les pauvres en conscience. Rabelais visitait-il des malades à domicile? on doit le présumer • : il écrivit, pendant son séjour à Lyon , divers ouvrages sur la médecine. ^
Les conseillers^recteurs ordonnèrent , en 1541 , de n'admettre à l'Hôtel-Dieu que les pauvres assez gravement malades pour ne pouvoir quitter le lit ; ils améliorèrent beaucoup le service chirurgical. Si les dons des citoyens étaient considérables y les besoins ne l'étaient pas moins, ou plutôt il n'y avait pas équilibre entre la recette toujours variable et la dépense constamment croissante. Dix -huit femmes, filles repenties, ou religieuses, avaient soin des malades sous la direction d'une supérieure ; mais beaucoup de dames de la ville les assistaient dans cette œuvre de charité. On imprima, par le commandement des échevins , de petits livrets destinés à instruire ces honorables femmes de l'ordre qu'elles devaient suivre dans leurs visites aux pauvres de l'Hôlel-Dieu. Cette institution était administrée par les conseillers-échevins ; mais, surchargé d'affaires , le consulat ne pouvait lui accorder qpie peu d'instants. On mit à exécution, en 1583 , l'ancien projet de confier le gouvernement de l'hôpital à une administration composée de six bourgeois notables qui prirent le titre de recteurs ; ce fut une amélioration
1. — C'est en 1531 qu'on reporte \n fameuse antcdote des petits paquets de poiaoït. Rabelais était à Ljon , il voulait aller à Paris , et manquait d'argent pour faire le vojage ; la nécessité lui suggéra l'expédient suivant : il Kt écrire par un enfant sur de petits paquets des étiquettes ainsi conçues : « Poison pour le roi , poison pour la reine. » L'enfant jasa ; Rabelais y comptait bien. On arrêta aussitôt le criminel , qu'on fit conduire aussitôt à Paris , comme prisonnier d'état. Arrivé à son but, Rabelais s'expliqua; il n'j avait dans les petits paquets qu'une poudre innocente. Voltaire a démontré l'invraisemblance de cette bistorietle; Rabelais n'aurait osé se permettre une si dangereuse plaisanterie.
2.-- HippocRATis ac Galeni libri aiiquot. Lugànni^ 1536 , in-16. — J. Manardi Epislolarum medicinalium tomus secundus. Lugduni f 1532, in-8°. — Almanacli pour l'année 1533, calculé sur le méridional de la noble cité de lijon, et sur le climat dti royaume de Frtince, etc. C'eit à Lyon que parut en 1535» chez François Juste, le premier livre de la Vie ipeslimahle du grand Gargantua, in-16.
importante. Commise à la surveillance de citoyens qui s'en occupaient d'une manière exclusive , la maison des pauvres reçut en peu d'années une extension considérable.
Mais l'hôpital du pont du Rhône n'était pas le seul i^fuge des malades : il y en avait un autre situé au-delà de la porte de la Quarantaine , non loin du confluent du Rhône et de la Saône , et appelé l'Hôtel-Dieu de Saint-Laurent-des-Vignes : il était destiné au service des pauvres en temps de peste. Un autre établissement, consacré au même usage, était dirigé par la confrérie de la Sainte-Trinité. Rien n'était plus commun que l'apparition de la peste à Lyon, au seizième siècle; elle restait rarement plus de trois ou quatre années sans s'y remontrer ; ses symptômes et sa marche ne diflléraient point de ceux qu'a racontés l'histoire de cette épidémie dans Tàge précédent ; je n'y reviendrai donc pas. Grand nombre de malades périssaient, ceux-ci tout-à-coup, comme s'ils avaient été frappés par la foudre , ceux-là après quelques jours de souffrances cruelles. Gomment expliquer l'apparition si fréqpente de la peste dans la ville de Lyon à cette époque ? par l'absence de toutes conditions de salubrité. Les rues étaient étroites, tortueuses, et couvertes d'immondices ; oo ne prenait aucune précaution pour assainir la voie publique , et trop de familles s'entassaient dans des maisons humides qui ne recevaient que dans d'insuffisantes proportions Tair et la lumière. Il y avait de fréquentes disettes; le peuple était mal logé, mal vêtu , mal nourri. Si on étudie Fhistoire de Lyon sous ce point de vue particulier , on voit la fréquence de la peste décroître en raison directe des progrès de l'hygiène publique, et disparaître enfin complètement dès que la ville se trouve dans de bonnes conditions sanitaires. Au seizième siècle il n'en était pas ainsi; la peste venait souvent, et était surtout meurtrière dans le quartier populeux de Saint -Nizier. Celle de 1564 fut terrible , moins cependant que l'épidémie de 1 577 qui fit périr, dit-on, soixante mille personnes dans le Lyonnais , pendant les mois de mars et d'avril. Lyon était dans une consternation profonde ; une assemblée de médecins eut lieu à l'Hôtel-de-Ville : Pierre Tolet fit un mauvais discours, et l'on n'arrêta aucune mesure ; d'où venait le fléau ? était-ce de l'influence maligne des astres, ou de la colère divine? Personne n'en soupçonna la
véritable cause. Des jeûnes pubUcs furent ordonnes ; on bâtit une chapelle en l'honneur de saint Roch; enfin, la contagion cessa d'elle-même au mois de mai. '
Quand ces calamités frappaient les villes, la bienfaisance publique , vivement émue , se manifestait toujours avec éclat. Un étranger y acquit une renommée qui est parvenue jusqu'à nous: son nom est encore vénéré du peuple , et sera transmis d'âge en âge à nos neveux par la reconnaissance des pauvres.
Jean Kléberg appartenait à une noble famille de Nuremberg, qui tenait ses armoiries de l'empereur Maximilien. Il se mit au service du roi de France en qualité de capitaine de lansquenets, fit les campagnes dltalie , et combattit à la bataille de Pavie. Echappé à la mort et hbre de suivre les troupes dans leur retraite , le bon Allemand aima mieux partager la captivité de François. Touché de cette marque si peu commune de dévouement , le roi le fit son valet de chambre. Quelque temps après , Kléberg quitta le service militaire , se mit dans le commerce , et alla s'établir à Lyon avec le titre d'Argentier du roi. Il fit de très bonnes affaires; une des meilleures fut son mariage avec une riche Flamande, Pelonne de Bonzin. Us firent bâtir sur la rive droite de la Saône une charmante maison de campagne, ornée d'une tour qui est appelée encore la tour de la Belle- Allemande , en souvenir de la beauté de la femme et du pays du mari.
Kléberg, qui avait à un haut degré l'intelligence du commerce, acquit en peu de temps une fortune considérable , dont il fit un excellent usage. Il contribua à la fondation de l'Aumône générale par une souscription de cinq cents livres qu'il renouvela plusieurs fois; ses dons pour ce seul objet s'élevèrent à une somme de huit mille livres , égale à soixante-et-dix mille francs de nos jours. Sa maison située , dit-on , à Bourgneuf, était très firéquentée par les pauvres que Kléberg allait voir et secourir à domicile. Ce n'était point assez pour lui ; s'il faut ajouter foi à des assertions que rien ne justifie, l'excellent homme dotait les filles indigentes et les mariait. Sa fortune lui permit d'acquérir
I. — Rdbts {Claude). Discours sur la conlagion «le nosU.' qui a esié celle année en la ville «le Lyon , coiitcnaiil les causes «ricclle, cic. Lyon , Jean cCOgeiolh'n ^ 1577, iii-8°.
008 X\l® SIÈCLE. — SECOURS PUBLICS; KLÉBERG.
de grands domaines, entre autres les terres de Ghastelard et de Villeneuve dans le pays de Dombes. François P' lui écrivait, le 11 mars 1546 : « Seigneur Jehan Kleberg, j'ai receu votre lettre « du 5* de ce mois, et par îcelle veu le debvoir et diligence « que vous avez faict et faictes des emprunts que je veulx faire « à Lyon, dont je vous sais très bon gré : et voyant, ainsi que « vous me mandez, que les marchands n'y veulent entendre « que mon filz le dauphin ne s'y oblige comme moy, j'en seray c< content, et desia mondict filz l'a ainsi accordé, dont vous « pouvez advenir les nuffchands, afin qu'ils tiennent leur argent «c prest, ainsi que me le mandez. » Kléberg devint échevin; il est désigné, dans les registres consulaires, sous le titre de Jean Flébergue, sieur de Ghastelard. Le bon Allemand mourut le 6 septembre 1546 : son testament contient un legs de /î,000 fir. en faveur de l'Aumône générale. Kléberg lègue à Etienne de la Forge , son beau-fils , « ses armures, espées , hacquebutes, javet< lines, et austres bastons et instruments de guerre. » Sa femme et son fils David héritèrent de sa fortune, qui passa un siècle plus tard à l'Aumône générale après l'extinction de la postérité de Kléberg. Une statue en bois, placée sur un roc dans le quartier de Bourgneuf, a été considérée comme celle de Jean Kléberg : elle représente un homme de guerre qui tient une bourse à la main, mais rien ne démontre qu'elle ait jamais représenté le bon Allemand; aucun monument, aucune autorité ne vient à l'appui de cette opinion , qui n'est pas même ime tradition ancienne. On ne sait en l'honneur . de qui cette statue a été érigée. *
t.— La biographie de Kléberg a été , sur plusieurs points, ('objet de vives controverses ; M. Breghot a relevé ce qu'elle avait d'ineiacl diez l'écrivain qui a le mieux traité ce sujet , M. C«ocliapd. Riea n'établit que le bon allemand ait liabilé Bourgneuf et qu'il j ait fait beaucoup de bien nuK pauvres , ou doté des filles. Ce qui est certain , c'est qu'au jour où il écnvit son testament il habitait un<> maison appelée Saint-Ambroise , sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la maison Tholosan. A-t-il été réellement militaire , a-t-il fait les guerres d*IIahc ? ou n'en trouve la preuve dans aucun écrivain. La statue placée sur le roc de Thunes à Bourgneuf est-elle bien la sienne? rien n'est plus douteux; personne ne s'était avisé de l'affirmer avant Pernetti , qui écrivait en 1740. Aucun livre contemporain ou du siècle suivant ne Pa dit , et la tradition qui le suppose n'est pas vraisemblable. Cette opinion a été reproduite de nos jours par M. Darmés , qui ne l'a soutenue d'aucun argument nouveau. Mais voici des faits démontrés : Jean Rléiierj; était d'une noble famille de Nuremberg ; il faisait à Lyon le commerce et la banque , et François f eut recours plusieurs fois K sa bourse ; il fut le marchand
liAUCRl? D£ LA CIVILISATION A LYON. XVI^ SIÈCLE. 609
Héberg , les marchands florentins et lucquois , et les bourgeois notables de la ville associés aux conseillers-éclievins , rendirent beaucoup de services aux habitants de Lyon pendant les années de disette. Peut-être n'est-il point inutile de terminer cette revue de Tétat des secours publics sous François P"^ et Charles IX, par l'indication des variations du prix du blé à Lyon pendant le seizième siècle. Il y a entre la valeur du pain et la condition des classes pauvres une relation directe : le bien-être de l'ouvrier dépend, non de l'élévation du salaire, mais du bon marché des objets d'indispensable consommation; il est impossible, si l'augmentation du prix de la main-d'œuvre n'est pas en rapport avec celle du prix du blé.
Il y eut pendant le seizième siècle de grandes variations dans le prix des céréales , causées , non par das spéculations commerciales ,. mais par des alternatives de récolter bonnes et mauvaises. A des années fertiles sucï^édèrent des sécheresses extraordinaires ; non-seulement Lyoa ne tirait plus, comme à l'ordidinaire, ses blés de l'Auvergne, du Beaujolais, du Forez et du Dauphiné épuisés , mais encore il recevait les pauvres de ces pays dès que la disette commençait à s'y faire sentir. On taxait régulièrement à la Grenette le cours du blé, mais il n'y avait pas d'approvisionnements en farine , et, quand le blé devenait rare, la hausse était subite et considérable : on vit quelquefois le prix du pain tripler, quadrupler et même sextupler en un mois. La manière de compter ne fut pas toujours la nôtre : le prix du pain était d'abord invariable , mais le poids variait ; pour une somme donnée , le boulanger livrait un pain plus ou moins gros selon que le blé était plus ou moins cher : c'est le contraire aujourd'hui; le poids est rigoureusement déterminé et toujours le même, mais le prix du pain suit les fluctuations du cours des grains. Il faut tenir compte encore de la différence relative de la valeur de l'argent : ainsi , au seizième siècle, le marc d'argent valant dix ou
allemand qui contribua pour cinq cents francs h la fonJalion de l'Aum^ône générale , inslituiion h laquelle il légua quatre mille francs par son teslament. J'avoue que je regrette la {légende. On peut consulter sur Jean Kiébf^rg les ouvrages suivants : BaiGiiOT , Nouveaux mélanges lilléraires ; — Cochard, L'Homme de la Roche ; Lyon , Pésieux , 18i7, in-i8 ; — Péricadd . Documents , etc. , année 1546; — Prrnetti , Les Lyonnois dignes de mémoire , tome I«r; — Biographie universelle, article Kléherg.
610 XVI* SIÉCLK.' — MARCHE DE LA CIVILISATION A LYOlf.
onze francs équivalait à cinquante-quatre francs de notre monnaie, c'est-à-dire qu'on pouvait se procurer alors avec dix francs autant de denrées qu'on le fait aujourd'hui avec cinquante-quatre.
Les boulangers de Lyon vendaient plusieurs qualités de pain , une supérieure, et une autre moindre : « Les pauvres mesnagers « chargés d'enfans et de serviteurs , dit une relation contempo- <c raine, mangeoient du gros pain fait à tout, et le cuisoient « chez eux. » De 1533 à 1534 un bichet de blé coûta, prix moyen, de dix à onze sous tournois ; il valut vingt sous, vingtsept sous et même soixante sous pendant les années de disette: on comprend combien cette hausse énorme devait causer de perturbation dans le ménage du pauvre ouvrier.
Quatre placards curieux oilt été communiqués aux Archives statistiques du Rhône *; ils n'ont ni date ni signature, quoique leur caractère soit évidemment oflBciel. Deux ont au bas de la page des vers que le crieur public chantait sans^ doute dans les rues et carrefours ; le premier, imprimé en caractères gothiques, parait être du commencement du seizième siècle, et est intitulé : « La Boulengerie de Lyon. » On y lit ce qui suit :
« C'est la table pour sauoir à quelque prix que soit le fro- « ment depuis deux gros iusques à ung franc le bichet, mesure « de Lyon, que doit poiser le pain blanc ou miche de ung, de « deux et de trois deniers tournois. Et semblablement le pain c< farain de cinq et de six deniers tournois , la façon de boulen- « gerie dudit mesme pain payée à raison de huit gros par « asnée qui est quatre blancs pour bichet. Suppose que ledit « bichet rende l'ung bled pourtant Tautre quarante et une c< liures de pain blanc ou soixante et douze liures de pain « brun bien cuyt et appreste, ainsy que par plusieurs essays a « este prouve et examine. » Après ce préambule, vient la table qui est composée de six colonnes : la première indique la valeur du bichet depuis six blancs jusqu'à un franc, et les cinq autres le poids que devait avoir chacune des cinq espèces de pain , c'est-à-dire le pain d'un , de deux et de trois deniers, et le pain ferain de cinq et de six deniers. Le minimum du prix du blé est porté à six blancs, et le maximum à un franc.