‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 2)Chapitre 261 sur 262 · I. — Portrails «livers : Louise Labé , iC · texte numérisé non relu

I. — Portrails «livers : Louise Labé , iC

poésie; LOUISE LABÉ. — XVI* SIÈCLE. 649

« sein du mariage , ces chants d'ardeur et de regrets comme « une licence poétique qui n'aurait pas trop tiré à conséquence c< dans la pratique. >> Quand Louise épousa Ennemond Perrin , elle avait déjà beaucoup de renommée comme femme poète ; il est probable qu'elle était mariée lorsque la première édition de ses oeuvres parut en 1555. Ce qui est certain, c'est que des copies de ses sonnets et de ses élégies circulaient chez ses amis. Qu'elle ait eu une passion vive pour un ami absent , tout porte à le présumer ; mais il y a loin d'un sentiment avoué à la dépravation qu'ont reprochée à Louise Labé quelques écrivains mal informés. Si on en croit Rubys ' et du Verdier -, Louise Labé était une femme déboutée; ils l'appellent, sans détour, la courtisane lyonnaise. Selon eux, elle se vendait sans scrupule et sans mesure à qui pouvait la payer , et ne se donnait qu'aux gens d'esprit '\ Bayle à répété ces infamies invraisemblables, sur la foi de Rubys; mais il ne cite aucun

1. — Claude Rubys s'exprime en ces termes dans Tavant-propos de son Histoire de Lyon : « Et de fait que Paradin aye esté de ces gens qui croyent et escrivent legierement, je le

« pourrois véritier par le récit de plusieurs discours fabuleux qu'il a employez et affirmez « pour véritables en ses escrits ; mais je me contenterai d'un seul... C'est là où il célèbre le « loz de ces deux insignes courtisanes qui forent de son temps h Lyon : l'une desquelles « fut Pernctte du Guillet... , l'autre Loyse Labé. »

Paradin était contemporain de Louise ; il n'aurait bien certainement jamais osé célébrer sa chasteté, si elle avait eu la réputation d'une femme de mauvaise vie. On sait d'ailleurs qu'il écrivait sous les yeux et par les conseils d'un magistrat austère , le prés idmt de Langes , qui n'aurait pas permis un mensonge si impudent.

2. — Voici comment Antoine du Verdier commence l'article qu*il a consacré à Louise dans sa Bibliothhque françoiss , p. 82? : « Loyse Labé , courtisane lyonnoise ( autrement nommée la belle Cordière), picquoit fort bien un cheval; à raison de quoy les gentilshommes qui avoieni accez à elle l'appelloienl le capitaine Loys , femme au demeurant de bon et g.iillard esprit et de médiocre beauté : recevoit graciousemcnt en sa maison entretiens de devis et discours , musique tant à la voix qu'aux instruments où elle étoit fort duicte , lecture de bons livres latins et vulgaires , italiens et espagnols , dont sou cabinet était copieusement garni. »

8. — Quis l«thmi« te Laidi dieat parem , Labbtta, Lagdani deeos,

Ce sont les premiers vers d'une des deux pièces latines ( très modernes) que M. Péricaud a découvertes , selon M. Sainte-Beuve , sur un exemplaire des œuvres de Louise Labé , qui p:iraU avoir appartenu à La Monnoye. Des épigrammes ne sont pas des autorités ; il faut appliquer la même observation au huitain qui commence ainsi :

N'admires tant que la belle Cordiére D'Amour en elle ait conçu tout le feu

fait, aucun témoignage à Tappui de son affirmation i. Si on en croit l'atrabilaire Calvin , Louise avait Thabitude de s'habiller en homme ; elle se montrait en public vêtue de la sorte , et c'est ainsi que la recevait en particulier un prêtre, Gabriel de Saconay. Mais où trouve -t- on cette assertion? dans un pamphlet où fourmillent des injures grossières contre un dignitaire de TEglise catholique. Ce ne sont pas des contemporains qui ont jugé de cette façon Louise Labé; telle est la première observation qu'il convient de faire : au contraire , des hommes de son temps et qui l'ont bien connue louent, en termes positifs , la sagesse de sa conduite et l'honnêteté de ses moeurs. Clémence de Bourges appartenait à une famille très distinguée ; elle était fille de noble Claude de Bourges , seigneur de Mjons , général des finances du Piémont, et de demoiselle Françoise de Momay : sa Êimille aurait-elle permis qu'elle devînt l'amie d'une femme de mauvaise réputation, et qu'elle vécût dans cette intimité ? On a vu ce qu'a dit de Louise un doyen de chapitre , le grave Paradin de Cuyseaulx * ; les témoignages de gens bien

i. — L'arlicleile Bajiu esl fort iusignifiaiit. Voyez DictioiiDaire historique, Il , 1635, article lahé, Voyex aussi Œuvres de Pierre Bayle; La Haye^ 1727, TI, Î9I.

On peut consulter encore sur Louise Labé : Colonia , Il , 558 ; — La Croix do Maire, Bibl. franc. (1584), p. 291 ; » Nicsaoïi , XXIII , 242 ; — Pbrnetti , Lyonoois dignes de mémoire , 1 , 348 ; — BiLLON ( François de) , Le Fort inexpugnable de l'honneur du snxe féminin; Parts, Jeand*Mlyery 1555, in-4<';— Roux (Loi/fs), Louise Labé, dite la belle Cordière; ses écrits; Revue du Lyonnais, XIX , 183; — Documents historiques sur la vie et les mœurs de Louise Labé, Lyon ^ 1844, in-8° (publiés par P. -M. Gonon) ; c'est un recueil de toutes les satires , de toutes les médisances et de quelques-uns des éloges dont Louise Labé a élé l'objet : on y lit , sur la belle Cordière , une chanson obscène par un anonyme , extraite d\in livre singulier, intitulé (selon M. Gonon): Le Thrésor du Chant francoys. Nouvellement imprime en Vinclyte et fatnosissime urbe de Lugdune (sans date ni nom d'imprimeur), petit in-8^: réimpr., comme pièce rare, dans la Collection des Bibliophiles lyonnais; — Saintb-Beuve , Louise Labé : Portraits contemporains et divers; Parts, 1846, m, !59; — Brbgrot , Lyonnaises dignes de mémoire : Mélanges littéraires , 332 et 376. — Voyez aussi ses Nouveaux mélanges; Lyon, 1831.

2. — « Et ne s'est celte nymphe seulement fait coniiotlre par ses écrits, aioçois (mais eu- « core) par sa grande chasteté. » Il n'en fallait pas davantage pour émouvoir la bile de Ruhys , et pour le porter à faire de Louise une courtisane. Paradin commence ainsi sou vingtneuvième chapitre : « En ce siècle et règne florissoyent à Lyon deux dames , comme deux « astres radieus , et deux nobles et vertueus esprits , ou plustol deux syrènes , toutes deux •t pleines d'un grand amas et meslange de très heureuses influences, et les plus clers •• cntendemens de tout le sexe féminin : l'une se nommoii Louise Labé... ; l'autre dame étoit - nommée Pemetlc du Guillet , toute spirituelle , gentille ei très chaste. »•

poésie; LOUISE LABÉ. XVI* SIÈCLE. 651

placés pour être parfaitement informés ne sont-ils pas plus dignes de foi que les assertions, sans conséquence et sans preuves, d'hommes qui ont écrit longtemps plus tard et d'après de vagues conjectures ? Eùt-ce été chez une femme sans pudeur que se seraient réunis tant d'hommes éminents par leur mérite et par leur position sociale? Si Louise eût été une Laïs de bas étage , aurait-elle vu sa maison recherchée par les personnages les plus graves et les plus distingués ' ? Elle a joui toujours de la plus grande considération : en eût-il été ainsi, même au seizième siècle , si la belle Cordière n'eût été qu'une courtisane à la libre disposition de qui voulait l'acheter? Il ne faut pas sans doute se poser en champion absolu de sa vertu, rôle toujours dangereux quand il s'agit d'une femme très belle , entourée de séductions et mariée à un vieillard ; mais ce qu'il convient bien moins encore de faire , c'est de dénigrer sans la moindre preuve une Lyonnaise qui a fait tant d'honneur à son pays.

Considérée au point de .vue de son talent littéraire , Xiouise n'a recueilli que des hommages : ses poésies sont fort estimées , et méritent de l'être ; on y reconnaît beaucoup de vei've , de passion , de sensibilité et de naturel, avec un singulier bonheur d'expression.

Ce sonnet seul ferait vivre à jamais sa mémoire :

Tant que mes yeux pourront larmes espandru , A l'heur passé avec toi regretter ; Et qu*aux sanglots et soupirs résister Pourra ma voix , et un peu faire entendre ;

Tant que ma main pourra les cordes tendre Dn mignard luth , pour tes grâces chanter ; Tant que l'esprit se voudra contenter De ne vouloir rien fors que toi comprendre -,

Je ne souhaite encore point mourir.

Mais quand mes jeux je sentirai tarir , Ma voix cassée et ma main impuissante ,

4. — Ennemond Perrin connaissait fort bien les poésies de sa femme ; il ahnail et estimait trop Louise pour prendre aucun souci des vivacités lyriques qu'on remarque dans quelques sonnets. Son testament est une preuve sans réplique de la nature des sentiments qu*il portait h sa femme j il l'institua son héritière, en lui substituant ses neveux.

bi iiiuii uâ|)i-il (iit ce moi'lel séjour

Ne pouvant plus montrer signe d'amanie ,

Prirai la mort noircir uiuu pins clair jour.

Louise Labé écrivait très bien en prose ; elle est Tautenr d'un cbarmant dialogue, intitulé : Débat de Folie et d'Amour, et composé à la manière de Lucien; rien de plus gracieux que les idées et de plus heureux que l'expression. Les personnages sont Folie , Vénus, Apollon, Amour, Jupiter et Mercure. Voici l'argument tel que l'expose Louise elle-même :

« lupiter faisoit un grand festin, ou estoit commandé à tous « les Dieus se trouver. Amour et Folie arrivent en mesme ins- « tant sur la porte du palais : laquelle estant ià fermée, et n'ayant « que le guichet ouvert, Folie voyant Amour ià prest à mettre « un pied dedens , s'avance et passe la première. Amour se « voyant poussé , entre en colère : Folie soutient lui apartenir « de passer devant. Ils entrent en dispute sur leurs puissances, « dinitez et préséances. Amour ne la pouvant veincre de pa- « rôles, met la main à son arc et lui lasche une flesche, mais « en vain : pource que Folie soudein se rend invisible ; et se « voulant venger , ôte les yeus à Amour. Et pour couvrir le heu « ou ils estoient , lui mit un bandeau fait de tel artifice, «< qu^impossible est lui ôter. Venus se pleint de Folie , lupiter « veut entendre leur diferent. Apollon et Mercure debatent les « droits de l'une et l'autre partie. lupiter les ayant longuement « ouiz , en demande l'opinion ans Dieus ; puis prononce sa sen- « tence : « Pour la difiiculté et importance de vos diferens , et « diversité d'opinions , nous avons remis votre aftaire d'ici à « trois fois, sept fois neuf siècles. Et cependant vous comman- « dons vivre amiablemement ensemble, sans vous outrager l'un « l'autre. Et guidera Folie l'aveugle Amour, et le conduira par- « tout ou bon lui semblera. »

C'est le même sujet qu'a traité La Fontaine, dont tout le monde connaît les vers :

Quand ou eut bien considéré L'intérêt du public , celui de la partie, Le résultat eufîn de la suprême Cour

Fut de condamner la Folie

A servir de guide à l'Amour.

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