SIÈCLE. — INCENDIE DE LYON
« dre; mais il ne s'était point armé contre un malheur aussi
H imprévu et aussi inouï, et je ne m^é tonne point qu'il n'ait pas
« appréhendé une catastrophe sans exemple. Le feu a ravagé
c< un grand nomtre de villes ; il n'en a anéanti aucune. En ejHTet,
« lorsqu'une main ennemie porte la flamme sur les toits d'une
« cité, elle en épargne grand nombre de lieux; et alors même
« qu'elle est attisée à diverses reprises, elle laisse toujours au
« fer quelque chose à faire. Jamais tremblement de terre n'a
«< été si terrible et si ftineste, qu'il ait bouleversé une cité de
« fond en comble ; jamais incendie ne s'est montré nulle part
« avec une si grande fureur , qu'il n'ait laissé quelque chose à
« faire à un autre incendie. Une seule nuit a renversé tant de
u beaux édifices qui auraient suffi à l'illustration de plusieurs
(t villes , et il est arrivé en pleine paix ce qui n'aurait pas été à
« redouter en temps de guerre. Qui le croira ? maintenant que
<( les armes se reposent de toutes parts , et qu'une sécurité pro-
« fonde est répandue dans toutes les régions de l'univers, on
<c cherche ce Lyon dont s'enorgueillissait la Gaule ! La fortune
« accorde à tous ceux que frappe un malheur public le temps
« de le prévoir et de le craindre , et il n'est aucune grande chose
« dont quelque intervalle ne sépare les ruines; mais ici, entre
« une grande ville et rien , il n'y a eu que l'espace d'une nuit : il
« a fallu moins de temps pour la détruire que je n'en mets à le
« raconter. Telle est la calamité dont s'afflige notre Libéralis , lui
« si courageux et si ferme contre les malheurs qui ne firappent
" que lui. Et certes , il ne s'est point ému sans sujet : les malheurs
« inattendus sont ceux qui nous affectent le plus ; la nouveauté
et ajoute son poids à l'infortune , et de toutes les douleurs , celles
« qui nous accablent davantage , ce sont les douleurs qui nous
« étonnent. Aussi , devons-nous toujours nous attendre à tout :
<c en toutes choses , l'esprit doit prévoir et soumettre à ses mé-
« ditations, non ce qui a coutume d'arriver, mais ce qui peut
« arriver Un incendie a détruit, sur la montagne peu élevée
« qui la portait , une ville opulente régie par ses lois, et l'orne- « ment de la province dont elle faisait partie- »
Sénèque dit plus loin, dans la même lettre : « Telles sont les « consolations que j'adresse à notre Libéralis, lui qu'embrase « un si vif amour de sa patrie. Mais peut-être n'a-t-elle été dé-
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« truite que pour renaître plus belle ; souvent l'injure de la for- « tune a donné lieu à de meilleures destinées , et beaucoup de
« villes sont tombées pour se relever plus florissantes Il est vrai-
<t semblable que tel sera le sort de celle-ci ; ce qu'elle a perdu , « elle le retrouvera plus grand et plus durable. Qu'elle soit re- <c bâtie sous des auspices meilleurs et pour un plus long âge ! <c Elle était dans sa centième année depuis son origine : ce n'est « que Tâge extrême de la vie humaine. Colonie amenée par « Plancus , elle avait dû sa population à l'opportunité du lieu ; « mais elle devait être frappée de cette catastrophe dans un âge « qtii est celui de la vieillesse de l'honmie. » *
Le reste de la lettre de Sénèque, qui est fort longue, n^est autre chose qu'une série de réflexions sur l'instabilité delà fortune. Que l'écrivain philosophe ait fait de Pincendie de Lyon un texte pour ces déclamations dont il était si prodigue , qu'il n'y ait vu qu'un sujet pour un jeu d'esprit et d'éloquentes moralités , on ne saurait le nier. Cette lettre n'est nullement un récit , mais on y trouve du moins des faits capitaux: l'extrême violence et la rapidité de l'incendie; la grandeur du désastre ,,tel que la ville entière a disparu ; l'âge précis de Lugdunum; la magnificence de la métropole des Gaules, au moment de la catastrophe ^. Auguste avait élevé de
1. — Oa présame qae le personnage dont il est quesiioo dans la lettre de Sén^ae est cet AbutÎM Libétalis, auquel le philosophe a dédié son traité des BienfaiU. Libéralis descendait d'osé ancienne famille consulaire , et il était fort lié avec Sénèque. On lit sur quelques inscriptions le nom d'an Libéralis , lyonnais aussi , qu'il ne faut pas confondre avec iEbutius Libéralisa
i.— -Fidèle à l'obligation que je me suis imposée de reproduire tous les documents originaux» je crois devoir insérer ici le texte même de la lettre de Sénèque :
« Libéralis noster nunc tristisest, nuotiato inoendio quo Lugdunensis cdonia ezustaest : movere hie casus qnenlibet posset , nedum hominem patriœ sus amantissimum. Qu» res efficit ot fimritatem antmi sni qusrat , quam videlici'l ad ea qua: timeri posse pulabat , exercuit : hoc ver6 tam tnopinatom malum , pêne inaudit um , non miror si sine metu fuit , cum esset sine exemple. Multas enim civitates incendium vcxavit , nuUam abstulit. Nam etiam ubi hostili manu in tecta ignis immissus est , muUis locis déficit ; et quamvis subinde excitetur , raro Umen siccuocla depascitur , ut nibil ferro relinqual. Terrarum quoque vix unquam tam gravis et perniciosus fuilmolus, ut tota oppida everleret. Nunquam denique tam infestum ulliexarsit incendium y ut nibil alleri superessel inoendio. Tôt pulcherrima opéra , qux singula illustrare urbes singulas possent, una nox slravît , et in tanla pace , quantum ne betlo quîdem timeri potest , accidil. Quis hoc credat ? ubique armîs quiescentibus , cum tolo orbe terrarum diffusa securitas sit. Lugdunum quod ostendebatur in Gallia quxrilur ; omnibus fortuna , quos publice aOlixit , quod passuri erant , timere permisit : nulla res magna non aliquod habuit ruin» sus