SIÈCLE. — LYON SOUS VITELLIUS
séparables de leur bonne et de leur mauvaise fortune , seraientils, en cas de malheur , laissé» à la merci d'un voisin furieux ?
Ces discours , et mille autres semblables , avaient tellement échauffé le soldat , que les lieutenants et les chefs de corps ne croyaient plus qu'il fût possible de calmer sa colère. Les Viennois, qui ne se dissimulaient pas leur dapger, vinrent sur le chemin de Farmée avec tout l'appareil religieux des suppliants , et là , se jetant aux genoux des soldats , s'attachant à leurs armes, à tous leurs pas , ils commencèrent à les adoucir. Alors on sentit toute l'importance d'une colonie aussi ancienne , et les représentations du général pour qu'on ne détruisît pas la ville furent écoutées favorablement. Toutefois on leur infligea une peine publique : on les dépouilla de leurs armes , et en particulier chaque habitant fournit des provisions de toute espèce au soldat.
Othon avait été porté à l'empire par la renonmiée de ses vices et par l'efiroi qu'inspiraient les vertus de Pison , successeur désigné de Galba : un compétiteur encore plus digne de mépris , ViteUius, s'était présenté , et, servi par d'habiles Ueutenants , menaçait Rome et l'Italie. Fabius Valens , qui rançonna si bien les Viennois, était l'un de ces chefs mihtaires. La bataille de Bébriac prononça entre les deux rivaux : Othon, vaincu, se tua, ViteUius apprit sa victoire pendant qu'il marchait sur l'Itahe , à la tête des troupes de la Bretagne et d'une partie des légions du Rhin; l'armée continua sa route par terre. Quant à ViteUius , il s'embarqua sur la Saône , n'ayant rien de l'appareil impérial, et montrant le spectacle de sa première indigence. Junius Blaesus, gouverneur de la Gaule Lyonnaise, qui soutenait sa haute naissance et sa générosité par d'immenses richesses , entoura VitelUus du cortège convenable à un prince ; lui-môme il l'escortait avec magnificence , et par-là même U déplut , quoique , pour déguiser sa haine, ViteUius lui prodiguât des caresses ignobles *. Il trouva à
1 . — « Exerciluin ilinere terrcslri pei'gere jubct : ipse Arare flumine de? eliilur, ùuUo priocipali paralu , sed vetere egestale conspicuus ; doocc Juoius Blaesus , Lugduueosis Galliœ reolor , génère illustri, largus auiroo , et par opihus , circumdarel priucipi roinisteria , comilarelur liberaliler, eo ipso iugratut, quamvis odium ViteUius ? ernilihus blaudîliis velaret. Prassto fuere Lugduni viclricium victarumque parttum duces , Valeutem et Cœcioam pro coocione laudatos curuli sux circumposuit. Mox universum exercilum occurrere îufaoti filio jubet , perialumquo et p.aludameoto opertum , siuu rctioeus , Germauicum appellavit , cinxllque cuoctis fortuose priucipalis insignibus.... » (G. CoaM. Tagiti HUtoriar, iib. IL)
RIVALITÉ ENTRE LYON ET VIENNE. 1®' SIÈCLE. i07
Lyon les chefs du parti victorieux et ceux du parti vaincu, prononça en public Téloge de Valens et de Gécina , et les fit asseoir aux côtés de sa chaise curule. Il ordonna à Tarmée entière d'aller au-devant de son fils , enfant au berceau : on le lui apporta couvert du paludamentum ; il le prit dans ses bras, le nomma Germanicus , et le décora de tous les attributs du pouvoir suprême.
Vitellius , pendant son séjour à Lyon , donna des combats de gladiateurs : ses efforts pour plaire au peuple ne lui réussirent point : témoins de son intempérance extrême et de ses vices ignobles , les Lyonnais le prirent en mépris. L'empereur continua sa marche sur Rome , et se fit accompagner des personnages les plus riches et les plus distingués de la Gaule. On sait ce qu'il advint de cet héritier indigne des Césars : Vespasien le renversa du trône. Ce fut vers ce temps que Sabinus conçut, pour son malheur, la pensée d'être empereur des Gaules : il avait pour lui les Langrois, et contre lui une armée formidable composée des légions des Lyonnais , des Eduens et des Séquanais. L'un des fils de Vespasien , Domitien , se rendit à Lyon pour surveiller cette guerrt , dont la durée fiit courte. Vespasien monta sur le trône , et l'ordre fat rétabli dans l'empire.
Cependant , les Lyonnais et les Viennois avaient compris enfin le tort que faisaient aux deux villes leurs rivalités : tout commerce, toute relation de bon voisinage, avaient cessé entre les deux cités. Placées l'une et l'autre sur le littoral du Rhône , elles ne manquaient jamais de mettre obstacle à la navigation du fleuve , lorsqu'en le faisant l'une d'elles trouvait moyen de nuire à sa rivale. Marseille, qui avait si grand intérêt à leur envoyer ses produits , n'osait faire avec elles aucun négoce ; elle proposa son arbitrage, qui fiit agréé. Des commissaires, désignés par les deux cités , exposèrent leurs griefe respectife ; les délégués marseillais proposèrent une conciliation , et réussirent à la faire accepter. 11 fiit convenu que tout Lyonnais qui viendrait s'établir à Vienne y jouirait de tous les droits de citoyen après un séjour d'une année , et les Viennois obtinrent la réciprocité. Une administration mixte fut instituée pour régler les droits de péage dans les ports du Rhône et de la Saône, et pour juger les contestations qui survenaient si firéquemment entre les mariniers des deux pays. Un sévir augustal de Lyon devint en même temps sévir
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augustal de Vienne, et, pour célébrer leur bonne harmonie , les deux, villes se donnèrent des fêtes publiques. Leur traité fut approuvé par le propréteur de la Gaule Lyonnaise et par le proconsul de la province de Vienne ; Tempereur le ratifia , et depuis lors Lyon et Vienne ont vécu dans une parfaite intelligence. *
$ VIL U est peu question de Lyon dans l'histoire pendant la dernière moitié du premier siècle. Occupés à réparer leurs désastres, ses habitants ne prirent point départ, connue du moins, aux événements politiques qui se passaient Vespasien régnait d'ailleurs : bon aduûnistrateur et général habile , il était, arrivé à l'empire au moment où le monde romain était menacé d'une subversion totale ; sa haute capacité et la sagesse de sa politique retardèrent ce bouleversement Vespasien maintint l'ordre dans les provinces et la paix au dehors. Les Graulois et Lyon surtout s'attachèrent à son gouvernement : il laissa le pouvoir honoré et craint à son fils Titus , qui ne le garda point assez longtemps pour le bonheur du monde. Un nouveau Néron, Domitien , hérita de l'empire, dont il était si peu digne ; envieux , lâche et cruel, il persécuta tout ce qui lui faisait ombrage. Un mérite éminent était un crime à ses yeux : c'est en vain que le vainqueur des Germains et des Bretons eut la prudence de cacher sa gloire , ses victoires le condamnaient à la mort ; mais , du mcdns , Tacite devait le venger. Heureuses de l'éloignement qui les séparaient de l'empereur, les provinces eurent peu à soufirir de la tyrannie sanguinaire de Domitien ; il les oubUa. Le règne trop court de Nerva ne laissa pas de traces dans les Gaules ; celui de Trajan ouvrit avec éclat le second siècle de l'ère chrétienne. Avide de gloire et souvent engagé au loin dans des expéditions militaires, ce grand homme ne négligea cependant point les intérêts de la Gaule. Lyon lui dut un de ses monuments pubUcs , un forum qui fut longtemps célèbre. Adrien, son successeur, réunissait à de grands défauts des qualités distinguées : on le vit plusieurs fois traversant les provinces à la tète de ses soldats , marchant à pied , et la tête nue exposée à toute Tînclémence des
4. — Tacile , Annales , liv. II ; Colonia ; Thierry, Hiiloire des Gaulois ; Midielet j Mcrmel aîné , Histoire de la ville de Vienne.
LYON gOUS LES AIÎTONINS- — 2"^ SlÊGLfi. 109
temps et des saisons ^ Les Gaulois loi surent gré de la modéra* tion des impôts; Adrien non-seulement ne leur demanda pas de nouveaux subsides , mais encore il leur fit remise entière de tout l'arriéré *. Une médaille antique Ta représenté debout et la Gaule à ses pieds ; elk porte cette inscription , qui dit tant de choses dans sa brièveté : Rtstitutari Galliœ.
Lyon eut sa part de la prospérité de l'empire sous le règne des Antonins , qui remplit une partie considérable du second siède. Tout était tranquille au dedans comme au dehors ; le nom de Rome était respecté, il contenait encore dans leurs hmites les nations barbares, qui cependant commençaient k s'agiter, et dont le monde entendait déjà avec tareur de sourds mugissements , précurseurs de la tempête. Un autre grand événement se préparait : une religion nouvelle , née sous Tibère , le christianisme , avait grandi dans les persécutions ; en un siècle et demi elle s'était fait une large place dans le monde, et il n*était déjà plus au pouvoir des eno^ereurs d'arrêter ses progrès. Tite-Antoûin écrivit aux Grecs en faveur des chrétiens : un illustre Grec, Pothin , vint prêcher le christianisme dans les Gaules , et couvrit des semences de la foi cette terre féconde.
Soixante années de sécurité avaient beaucoup accru la prospérité de Lyon, déjà si florissant ; la paix est la vie des villes de commerce. Reconnaissants de tout ce qu'Antonin avait fait pour le bonheur du monde et pour le leur en partictdier, les Lyonnais lui élevèrent , sur la rive droite de la Saône , un temple qui devint plus tard l'autel des Césars, lorsqu'il eut été dédié à Marc-Aurèle et à Lucius Vérus '. L'empereiu* tomba malade , et bientôt le danger qui le menaçait fut connu dans les provinces. C'est avec une vive affliction que Lyon apprit cette nouvelle : un de ses citoyens les plus distingués demanda solennellement aux dieux la conservation des jours d^Antonin , en instituant un
1 . — « Non eoim onquam aut propter uites celticas aut calores œgyplios opertum ooput babnit. » (Dion.)
« Spartiancs , Vita Hadriani.
3. — Le temple d'Antonin fut bâti sur remplacement qu'occupe actuellement l'église Saiot- Jean ; ses débris ont servi à la construction de la basilique.
sacrifice taurobolique dont un de nos monuments antiques le plus curieux a conservé jusqu'à nous la mémoire. Cet acte de piété fiit inutile; Antom'n mourut. C'est vers ce temps qu'une colonie de Grecs d'Antioche s'était établie à Lyon.
Philosophe sur le trône , mais philosophe pratique dont la conduite fiit toujours enharmonie avec les principes , Marc-Aurèle continua Antonin ; il régla les actions de toute sa vie d'après les lois de la morale la plus piire ; sa tempérance , son esprit d'équité , sa clémence inépuisable , lui méritèrent l'amour des peuples et la vénération de la postérité. Cependant le monde romain fut affligé de grandes calamités pendant ce règne ; il fut désolé par une inondation que suivit la famine , et par une des épidémies les plus meurtrières dont l'histoire ait conservé le souvenir : elle a été observée et décrite par Galien. A ces fléaux vint se joindre la guerre étrangère : de toutes les nations germaniques la plus redoutable, les Marcomans se révoltèrent. Marc-Aurèle se montra constamment à la hauteur de ces circonstances critiques, et retarda, par la sagesse de son administration, la chute d'un empire miné de toutes parts : heureux s'il n'avait eu Faustine pour femme, et surtout Conmiode pour fils! Marc- Aurèle avait prévu ce que serait son indigne successeur : « Je vois en lui, disait-il, Caligula , Néron et Domitien.» Conunode justifia cette prédiction par la foUe de sa conduite et par sa cruauté : le palais si respectable d' Antonin et de Marc-Aurèle devint le théâtre d'orgies dont le scandale n'avait pas eu d'exemple. Commode faisait sa société habituelle des gens les plus méprisables ; il ne rougit pas de paraître en public sous le double costume de consul et de gladiateur. Sa mort tragique remit en question le sort de l'empire ; elle devint le signal d'un bouleversement qui devait être fatal à la ville de Lyon.
Maîtres du pouvoir , les prétoriens le regardèrent comme leur propriété partici^ère et le mirent à l'encan ; ils offrirent l'empire à qui serait assez riche pour le payer. Pertinax voulut contenir ces soldats, il périt. Sûre de l'impunité, la garde prétorienne adjugea , après enchère, la puissance impériale à Didius Julianus : ce marché déshonorant excita l'indignation des généraux des armées; ils protestèrent contre l'élu des soldats privilégiés , en se faisant proclamer eux-mêmes empereurs. C'était la même pré-
ALBIN ET SÉVÈRE. — II® SIÈCLE. iH
teation sans déguisement , et la même anarchie : Farmée s'arrogeait le droit de disposer de l'empire.
S VIII. Trois riyaux , Pescennius Niger , Albin et Sévère, se disputèrent la succession de Pertinax : l'Orient obéissait à Niger, Albin avait le gouvernement de la Grande-Bretagne , Sévère confmandait l'armée de Pannonie et gouvernait une province qui s*étendait jusqu'aux Mpes Juliennes *. D'autres chefs militaires, campés dans les Gaules ou sur les frontières de la Germanie , ne se trouvaient point assez forts pour élever des prétentions personnelles à l'empire, ils attendaient l'événement. Maîtresses de ritalie, les gardes prétoriennes n'avaient point assez de puissance pour la conserver au fantôme d'empereur qui les avait achetées, et ce n'était pas dans Rome que le sort du monde devait se décider.
La lutte s'engagea d'abord entre Pescennius Niger et Sévère : chacun des trois compétiteurs ne pouvait arriver à l'empire cjue par l'extermination de ses deux rivaux ; il n'y avait pas de partage possible : vaincre ou périr , telle était la situation pour tous. Sévère n'était point assez fort pour faire face en même temps à ses deux adversaires; résolu à combattre l'un , il fut assez habile pour obtenir l'équivoque neutralité de l'autre. Le rusé Africain proclama Albin César , le nomma consul , fit frapper des monnaies à son effigie , et le déclara son successeur. Vaincu sur les bords de l'HeUespont , puis une seconde fois à Issus , Pescennius fttt tué dans sa friite par les soldats de son ennemi. Toutes les provinces de l'Orient reconnurent le pouvoir de Sévère.
Albin crut le moment favorable pour saisir la pourpre. Sévère était à Viminiacum, ville considérable de la haute Mœsie, sur le Danube , à une grande distance de Rome. Les deux généraux n'avaient aucune confiance l'un dans l'autre et se haïssaient : si Albin n'était pas empereur , sa chute devenait certaine : débarrassé de Niger, Sévère ne voulait pas du César qu'il avait nommé, et n'avait plus de ménagements à garder envers un rival dont il redoutait les légions. Un terrible choc devint inévitable , et le
1. — Ginoo!! (E.), Tho dcctine and fail of llic roman empire , chapler V.