SIÈCLE. — BATAILLE DE LYON
monde romain attendit avec terreur le résultat de ce combat de géants. '
L'historien de ces temps malheureux , Dion , était à Rome et faisait partie du sénat; il a raconté les prodiges inouïs qui présa-
I. «—La bataille litrée par Albin k Sévère est racontée longuement par les bistorieSs de Lyon } c'est Dion qui a fourni les détails : ils sont très circonstanciés, et paraissent fort exacts. Quelques écrivains ont brodé ce texte ; leur imagination complaisante fait manœuvrer les deux armées comme s*ils avaient été témoins oculaires : ils disent les marches et les contremarches , et assignent sa position à chacune des divisions de l'un et de l'autre camp. Je crois devoir m'en tenir au texte de Dion , dont voici la version latine :
« Praelium vero Severi et Albini apud Lugdunum ita factum est. Erant ambobus militum CL millia , aderatque prssens uterque in bello , quippe de caplle certantes : etsi Sevems ante nulli praelio interfoerat. Albinus nobilitate et doctrina antecellebat : alter scieotîa rei militaris et peritia ducendi exercilus potior erat. Accidit autem priore pugoa t ut Albinus Lhpum vinceret , unum ex ducibus Severi , ac roultos e copiis ejus milites interficeret. Sed genus alterius pugn» varium fuit, varia item fortuna. Nam, quum primo sinistrum cornu Albini victum in munitionem castrorum profugisset, eosque insequuti Severiani simul in castra cum ipsis irruerent , caedes faoerent , et tentoria diriperent; eodem tempore ii milites Albioi qui dextrum cornu tenebant , quum baberent ante se cœcas fossas et foveas , quorum superficie! terra inspersa erat, ad cas usque progressi , jaculabantur eminus , neque longius progrediebantur , sed simulato timoré retrocedebant , ut hostes ad insequendum se peUicerent , id qnod evenit. Indignati enim Severiani qood illi impetum tam exigui temporis.fecissent , ac jam contemtim habeotes quod tam subito fugissent, ruere in ipsos cœperunt , campum , qui inter utramque aciem médius erat , percurri posse rati. Sed quum ad fossas venissent, cladem gravissimam.acceperunt : nam primi , fractis subito iis rébus, qu» fuerant in superficie posit» f in foveas incidunt ; qui proximi sont , super illos corroant > decidnntque iu foveas : casleri dnm retrocedunt 4 timons causa , propter subitam conversionem et ipsi irapingunt, et novissimum agmen conturbant , idque adeo in vallem profundam compellunt ; unde horum pariter et eorum , qui in foveas inciderant , magna caedes facta est- equoram viroromqne inter se mîxtomm. Prsdterea in hoc tumultu , qui inter vallem erant et fossas , sagittis telisque transfixi concidebant. Qaa re animad versa, Severus cum praetorianis cohorltbus ad opem eisfcrendam venit; tantumque abfuit , ut illos auxilio juvaret , ut eliam prœloriauos fere perderet. Ipse quidem Severus, amisso equo , in periculum venit ; sed ut vidit soos omoes fugere, stalim discissa ohlamyde districtoque gladio , in fugientes insiliit , ut vel, affecti pudore , reverlerentur, vel ipse una cum eis periret. Itaque mulli , Severum (ali babitu conspicati , substiterunl ac reversi sunt : qui, quum suis fugientlbus subito obvii occurrerent , mullos primum eorum, non aliter ac si Albiniani essent , concidunt ; post vero hostes , insequentes se in fngan conver* tunt 3 quos adorti ex obliquo équités , qui cum Laeto supervenerant , penilus rem confece« runt. Laetus quidem , quamdiu pugna œqualis fuerat, otiosus spectaverat certamen , sperans utrumque periturum sibique reliques utrinque milites imperium daturos. Sed posleaquam Sevenim jam superiorem esse cogoovit , tandem operam soam sociam contuUt , atque ita Severus Victoria potitus est.
«c In hoc praelio vires Romanorum valdealtritae sunt, quod utrinque innumerabiles ceciderint , ita ut victores magna ex parte banc calamitatem lamentarentur , dum campum totum hominibus equisqne mortuis plénum viderenté Pars etiam multis jacebat vulneribus concisa , mactatorum instar , multi , nullis acceptis vulneribus , acervo caelerorum cadaverum obniti erant : tum arma dispersa jacebanl, lantaque copia erat effusi saoguinis , ut in fluvios inciderct.
ENTRE ALBIN ET SÉVÈRE. -—Il® SIÈCLE. 113
gèrent la catastrophe dont les bords de la Saône devaient être incessamment témoins. Un jour une course de chars devait avoir lieu dans le Circpe, et Taffluence du peuple était extraordinaire. Tout-à-coup , cette multitude juscpe-là silencieuse et attentive fait entendre spontanément ces cris : « Vive RomeTimmortelle! « Serons-nous donc toujours en guerre ? Jusques à quand souf- « firirons-nous de ces divisions ? » Au même instant le ciel parut tout en feu du côté du Nord, Rome eut le pressentiment d'un événement extraordinaire.
Issu d'une famille illustre , doué de talents militaires distingués , enfin aimé pour l'agrément de son commerce et l'aménité de ses mœurs , Albin valait mieux que sa réputation. D faut bien qu'il ait eu de grands vices pour qu'on l'ait appelé le Gatilina de son siècle. Né sous un ciel brûlant , Sévère était impitoyable et cruel, du sang afiricain coulait dans ses veines ; il avait la férocité , la force et l'esprit de ruse des tigres de son pays. Plus habile général qu'Albin , il entendait très bien l'art de la guerre ; César n'eut pas une plus grande activité. Les deux armées ennemies étaient rivales comme leurs chefs; elles avaient à soutenir, l'une sa vieille renommée conquise en Bretagne et dans la Germanie, l'autre la gloire cju'elle venait d'acquérir en Orient, et l'orgueil de son triomphe sur Pescennius Niger. Celle d'Albin devait combattre sur un sol qui lui était connu ; elle avait pour elle la sympathie de la population gauloise, et se composait d'éléments homogènes. Recrutée en partie parmi les légions vaincues de Niger, celle de Sévère comptait beaucoup de soldats vaillants et habiles, mais très médiocrement attachés à la cause de leur général : l'une devait avoir pour elle l'appui moral et matériel d'une grande ville, et l'autre la capacité supérieure de son chef
Cependant Albin est entré dans la Gaule avec ses légions que recrutent avec empressement les peuples de cette terre de soldats,
Albîoua io domum quaradam ad Rhodanum confiigerat , quam ut sensit septam undique cubIodia teneri , mortem sibi conscmt. Hic ea oon referam quœ scripsit Sevcrus , sed ea quae fere constat esse fiacta. Severus enim , ut cadaver Albini Tidk , multum oculis suis , muUuin lingosiodalsit ; reliquum quidcin jussit abjici , caput autem misit Romam , palo praefiium. >•
(Cassii Dionu Cocceiaui Historiœ rotnanœ quœ supersunt , vol. II , lib. LXXV, 6. Hambnrgi, 1752, in-fol., p. 1260.)
ilÛ 11*^ SIÈCLE. BATAILLE DE LYON
il marche sur Lyon ; cette ville se déclare pour sa cause , et lui ouvre ses portes ' . Pendant ce temps l'actif Sévère remonte le Danube et la Drave, traverse rapidement la Pannonie, la Norique et la Rhétie , atteint le Rhin auprès de Constance , suit la rive gauche de ce fleuve jusqu'à Baie , et débouche dans le pays des Ségusiens par Besançon et Châlon. Albin s'est porté à sa rencontre sur la rive droite de la Saône ; il livre bataille à son adversaire auprès de Tournus - , la perd , et se repUe précipitamment sur Lyon. La fortune lui est plus favorable sur un autre point : un de ses généraux remporte un avantage signalé sur Lupus, un des Ueuteiiants de Sévère ^. Enhardi par cette victoire , Albin sort une seconde fois de Lyon et se dispose à livrer une bataille qui sera décisive : Sévère a continué sa marche; ses légions ne sont séparées de la métropole des Gaules que par tme courte distance.
Cent cinquante mille hommes sont en présence sur un plateau de la rive droite de la Saône , en vue de Lyon ; les deux généraux ont bien assis leur camp : Albin couvre Lyon par son centre , les légions de la Germanie forment son aile gauche; à sa droite sont les légions de la Bretagne et ses plus valeureux soldats. Sévère est maître du cours de la Saône , ainsi que de la grande voie qui conduit au Rhin; son flanc gauche est protégé par la rivière , sa droite se déploie sur le plateau que le Mont- Cindre borne au nord ; il occupe le centre avec les cohortes prétoriennes, et, en cas d'échec, sa retraite est assurée. Les deux che& sont revêtus des insignes de la dignité impériale, et bien résolus à commettre leur vie et l'empire au sort de cette journée. Le champ de bataiUe est vaste et varié : à TEst la Saône , au Nord le groupe du Mont-Toux et du Mont- Verdun , au Midi Lyon et
1 . — Le village d'Albigoy parait avoir reçu son nom d'Âlbitius ; on y a vu longtemps une inscription en l'honneur de ce général : Menestrier la croit supposée. Le nom de Sévère se retrouve dans celui de Civrieux, Severiacum , village du plateau bressan; un autre village du même nom est situé sur l'Azerguc , a trois lieues de Lyon.
•2 — « Multis inlerim varie geslis in Gallia, primo apud Tinurtium contra Albinum felicissirac pugnavil Severus. »» (iEtius Spartianis , Histor, Ai/gust.; Severus, IL)
3. — On a placé, sans preuves suffisantes , le lieu de la défaite de Lupus h Montluel , Mous Lupelli,