‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 2)Chapitre 80 sur 262 · LETTRES. II1*-IV* SIÈCLES · texte numérisé non relu

LETTRES. II1*-IV* SIÈCLES

si Taptitude particulière des Lyonnais de cette époque pour la poésie et réloquencç,ne supposent pas nécessairement un haut mérite littéraire, ils prouvent du moins, dans la population, le sentiment des lettres et Tamour de la bonne littérature. Un pas* sage d'une lettre de Pline le Jeune à son ami Géminius apprend qu'il y avait des libraires dans cette ville , et qu'on y jugeait ses ouvrages avec discernement: « Je ne savais pas , dit-il, qu'il y eût des bibliopoles à Lyon; aussi ai-je appris avec plaisir que mes écrits s'y vendaient, et qu'ils y recevaient un accueil non moins fevorable qu'à Rome. Je conmience donc à concevoir bonne opinion d'ouvrages sur lesquels des hommes de climats si différents sont du même avis * . » Ce Géminius, auquel Pline écrivait ainsi , était un savant gaulois qui faisait de fréquents voyages à Rome, soit pour y visiter ses amis, soit pour les affaires dont il était chargé. Ami intime de Pline, il entretenait avec lui une corres^ pondance dont la haute moralité faisait hoimeur à l'un et à l'autre. Aucune lettre de Géminius n'est venue juscfu'à nous. *

Les bibliopolœ dont parle Pline ne doivent point être confondus avec les librarii : ceux-ci étaient des copistes qui transcrivaient les ouvrages des écrivains et fusaient l'office des imprimeurs de notre temps 5. Telle n'était pas la profession des bibliopolœ , qui étaient de véritables libraires dont les magasins renfermaient les ouvrages des littérateurs en rouleaux bien étiquetés, non de papier de chiffons qui n'existait pas encore , mais de ce tissu végétal qu'on nommait papyrus; on enduisait les tablettes d'huile de cèdre , pour garantir ces rouleaux des insectes. La langue

1 . — « Bibliopolas Liigduni esse non putabam , ac tanto libentius ex iiltcris Uiis cognoTÎ veuditari libellos meos, quibus peregre inanere graliam quam in urbe collegerinl deleclor. Incipio enim salis absolulum existimare , de quo lanla diversitate regionum discreta hominum judicia coosenliant. Vale. » (Plikics, Elpû/. IX, 11.) .

2. — Histoire Kttéraire de la France, par des religieux bénédictins de la congrégatioD de Sl-Maur. In-4'», tomel, p. 247.

3. — BticooT w LvT. Librairie de Lyon sous les Roinoios. Archires historiques et statistiques du département du Rhône , tome II, p. 1 , ou Lettres lyonnaises y p. I.

Gairro {H.). Remarques sur une lettre de Pline à Géminius , où il est question des bibliopoles lyonnais. Revue du Lyonnais, tome II (1840), p. 3.

— Le même : Notice sur une Inscription du Musée , relative à un Ckartarius lyonnais. Revue du Lyonnais (1840), tome XII, p. 46K.

— Histoire littéraire de la France, tome I , première partie. TauasT {A.), Hbtoirc de» Gaulois, tome III, p. 360.

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grecque était très répandue, et presque aussi familière aux Lyour nais que le latin et le gaulois : lorsque des prêtres de TAsie mi* neure vinrent enseigner à Lugdunum les vérités de l'Evangile , c'est en grec qu'ils prêchèrent et qu'ils écrivirent; leurs instructions aux fidèles des églises de Lyon et de Vienne étaient rédigées en cette langue. C'est en grec qu'est écrite la lettre des chrétiens de Lyon à leurs frères d'Asie ; on ne lisait pas moins , à Lyon, Hésiode, Sophocle et Homère, que Cicéron, Horace et PUne.

Beaucoup d'hommes célèbres alors dans les lettres sont maintenant entièrement oubliés; beaucoup de grandes réputations, au temps de Pline et de Géminius , sont éteintes aujourd'hui : ce malheur est commun à tous les siècles , et le nôtre le connaîtra à son tour. Parmi les savants de ces temps anciens , Abascantus , médecin de Lyon au second siècle , mérite d'être cité; Galien, qui le connaissait et l'estimait, l'a nommé plusieurs fois : ses ouvrages ne sont pas venus jusqu'à nous. Si l'on écarte les digressions toutes littéraires de ces âges reculés , pour s'en tenir à ce qui appartient au sujet, on a bien peu de faits et bien peu de noms à rappeler. Quelques, mots d'un ancien auteur, avec quelques Ugnes mutilées d'une inscription, su£Ssent à la redoutable érudition des archéologues pour enfanter des volumes, mais un historien n'a pas les mêmes Ubertés. L'âge qui va suivre verra éclore une littérature puissante et vigoureuse; elle sera tout entière dans les ouvrages des écrivains chrétiens, et il n'y en aura pas d'autres pendant une période de phis de douze siècles.

S rV. DE LA RELIGION CHEZ LES ANCIENS LYONNAIS. Ou u'aU-

rait qu'une idée bien imparfaite de la société lyonnaise avant l'établissement de la foi chrétienne, si l'on ne connaissait la reUgion de Lugdunum. Elle a une influence si grande sur la condition matérielle et morale des nations, que son appréciation doit être une des premières études de Thistorien.

Lorsque les Romains établirent leur domination dans les Gaules , ils mirent fin au druidisme , non sous le rapport religieux , mais au point de vue politique. Ce qui leur importait , c'était de renverser , non le culte de Tentâtes , mais le pouvoir des prêtres : ils avaient d'ailleurs la sage politique de respecter

le culte des yaincus, en adoptant leurs divinités. Rome donnait ses dieux aux nations conquises, et prenait les leurs; son Panthéon n'avait rien d'exclusif. Cependant les Gaulois adoraient déjà plusieurs des divinités romaines, bien avant la conquête. « Mercure est le dieu qu'ils honorent le plus, a dit César : grand « nombre de statues lui sont élevées : ils le regardent comme « l'inventeur de tous les arts , comme le guide des voyageurs , « et coname présidant à toute sorte de gain et de commerce. « Après lui ils vénèrent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve; ils M ont de ces divinités à peu près les mêmes idées que les autres « nations. » *

Mercure devait être, en effet, la divinité de prédilection d'un peuple commerçant. Dans une inscription remarquable , Septimanus promet aux étrangers un gain considérable par la faveur de Mercure , dieu du commerce , et la santé au nom d'Apollon , qui en est le dieu*. Un peuple guerrier devait honorer Mars, et c'est aussi ce que faisaient les Gaulois; ils n'avaient pas moins de vénération pour Jupiter : le marbre d'Albigny contient l'expression d'un vœu adressé par les Lyonnais à Jupiter, en faveur d'Albin. Ils regardaient la déesse Copia comme leur protectrice , et rhonoraient par un culte particulier : une statue de cette déesse est venue jusqu'à nous ; elle a été trouvée dans le jardin de l'Antiquaille.

Les Romains introduisirent en Italie , vers l'année 67 avant l'ère chrétienne, l'adoration de Mithras, personnification d'Orzmud, comme principe générateur et comme l'emblème de la fécondité qui perpétue l'univers : ils avaient trouvé TOrient rempli des noms de Vénus et de Mithras. Ces divinités obtinrent une place distinguée parmi celles de Rome ; leur culte prit quelque extension en Italie , et ne tarda pas à se répandre dans les Gaules. Ce mythe, selon Frédéric Creuzer, a pour base une des

1 . — « Deuin maxime Mercuriam colunt : hune omYiium inventorcm arlium fcrunl , huiic mrom alqae itioenim dacem , liunc ad quaslum mercaturasque liahere vim maximam nrliitraolar. Post hune, Apollinem, et Mariem, el Jorera, et MinerTam ; eamdem fere quam reliqaae gentcs babenl opinionem. » (Cjbsar, de Belh Gallico, 1. VI, 17.)

S. — CotofiA. Dt la religion des anciens Lyonnais. {Histoire littéraire et antiquités de Lyon, p. t37.)

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idées les plus élevées et les plus pures de l'antiquité ^ Ou a vu longtemps à Lyon, dans le cloître de Saint-Jean, un bloc de pierre sur lequel était sculpté un serpent entortillé, avec cette légende : deo invicto mithh. secvndinvs dat.

Il y avait sans doute sur le sol lyonnais d'autres monuments du culte de Vénus et de Mithras , emblème du soleil , surtout sous le règne de Commode ; mais ils ne sont pas venus jusqu'à nous.

A tous ces dieux, la flatterie et les mœurs du temps ajoutèrent des divinités visibles dont le culte fut observé avec ferveur : Auguste , comme on l'a vu , eut de son vivant des autels , un temple et des prêtres. Cet exemple fut suivi pour ses successeurs, et plus le prince régnant s'éloigna de l'humanité par l'excès de ses vices, plus un peuple et un sénat qui avaient perdu tout sentiment moral s'empressèrent à le diviniser. Chaque empereur devint dieu , non-seulement après sa mort , mais encore pendant sa vie. Ce n'est point tout , on honora des divinités créées^ tout exprès pour protéger ces augustes personnages, et décorées du nom de Maires Augustœ. U y avait dans la Dalmatie et dans la Pannonie des déesses particulières à ces pays; Sévère avait commandé longtemps dans ces contrées : Rome , lorsqu'il fut empereur, lui donna ces mêmes déesses pour divinités protectrices, sous le nom de Matres Aufaniœ. Un bas-relief fort curieux, qui a été longtemps placé au haut du portail de l'église d'Ainay, représente trois de ces Matres Aagustœ, portant aux mains des cornes d'abondance et des finiits.

Un des rites reUgieux les plus solennels chez les anciens Lyour nais, c'était le sacrifice du taurobole, sorte de baptême de sang qui s'introduisit à Rome pendant le deuxième siècle , et fut bientôt très répandu dans les Gaules. Il s'accomplissait de la manière suivante : on creusait une fosse profonde , dans laquelle un ministre du culte descendait; elle était recouverte d'un pont percé

1. — C«tos» {Frédèrie). Religions de l'anliqaité considérées prineipalement dans leurs formes sjflubo^ liques et mjrlkolofiqucs', trad. par J.-D. Gaigniaut. Paris, 1826, tome !*'■', p. 3iS.

LiJARD {Félix). Recherches sur le culte , les symboles , les attributs et les monuments figurés dt Véntts to Orient et en Oeeident. Paris, Bourgeois' Maze, 1835, in-4*. Introduction, p. six.

M. Laj.inl a fait à l'Académie de I.yon plusieurs lectures sur le culte (Je Mithras.

TAUROBOLE. — U'-IV* SIÈCLES. 163

à jour, et le sacrificateur immolait sur ce plancher un taureau dont le sang tombait sur la tête , le visage , les mains et tout le corps du prêtre. La cérémonie terminée , cet homme , ainsi consacré, sortait de la fosse et se montrait, inondé d'un sang encore chaud et fumant, au peuple assemblé, pour lequel il devenait, pendant vingt années, un objet de vénération et de sainte horreur. On faisait un sacrifice taurobolique pour obtenir de la faveur céleste le succès d'une entreprise ou le rétablissement de la santé d'un prince *. Antonin-le-Pieux était tombé dangereusement malade ; sa vie était menacée : les Lyonnais instituèrent un sacrifice taurobolique pour demander à la mère des dieux la guérison d'un empereur qui leur était si cher. Lucius jEmilius Carpus, sextumvir augustal et dendrophore, consacra à ses dépens l'autel taurobolique et la tête du taureau par le ministère de Quintus Sammius Secundus , que le très saint ordre de Lyon déclara pontife perpétuel. Cet autel , le plus ancien et le plus curieux des monuments de ce genre, et une des richesses les plus remarquables du musée archéologique de Lyon , est fait d'une seule pièce ; il a la forme d'un piédestal carré , et l'inscription qu'il porte est parfaitement conservée. On voit, au milieu de cette inscription, une tête de taureau sculptée en relief et couronnée des bandelettes sacrées. Sur le côté droit est représenté en relief un de ces couteaux ou harpes qu'on appelait viciimaires , et on lit au-dessus l'heure et le jour du mois où fiit accompU le sacrifice. Au milieu de la paroi gauche , on remarque une tête de bélier entourée, comme celle du taureau, des bandelettes dont les prêtres ornaient les victimes au moment du sacrifice , et sur la partie supérieure de l'autel , la place du bassin dans lequel le sacrificateur déposait les entrailles encore palpitantes du taureau. Cette cérémonie taurobolique eut lieu le 9 décembre de l'année 160, à l'heure de minuit; son but ne fut point atteint : Ântonin mourut quelques mois après.

1 . ^ Une des opinions les plus étranges du P. Hardouin , c'est Texplicalion qu'il a donnée des sacrifices taoroboliques : il a tu dans Cyhèle la Vierge Marie , dans les dendrophores et dans les sévirs au^ustaui des prêtres chrétiens , et enfin , dans la cérémonie elle-même , le mystère du saint Sacrifice. Ainsi cet acte de la piélédes Lyonnais envers Antonin n'était autre cliose, selon Texcentrique jésuite , que le sacrifice de la Croix.

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