II*-IV* SIÈCLES. — LE CHRISTIANISME
prendre leur direction spirituelle et travailler à Taugmentation de leur nombre. '
Le christianisme était méprisé à Rome, et il commençait à être craint. Rien n'est plus douteux que Tibère, dont le mépris pour toute religion est connu, ait eu la pensée de faire placer le Messie des Juifs parmi les divinités de l'empire , et assez^de clémence pour protéger les chrétiens contre la sévérité des lois : aucun historien de la Grèce ou de Rome n'a confirmé par son autorité une assertion aussi extraordinaire. On assure que Marc-Aurèle leur fut plus favorable : on a parlé d'un édit que lui arracha une juste reconnaissance. Pendant la guerre des Marcomans, son armée, enveloppée par les barbares , et assaiUie par une tempête horrible , était réduite aux dernières extrémités. Il n'y avait plus de salut à attendre de moyens humains : les prières ferventes des soldats chrétiens obtinrent la délivrance de l'armée romaine , et l'empereur, témoin de ce retour soudain de la fortune, défendit par un édit toute persécution contre une reUgion qui lui avait rendu un si grand service. Que les chrétiens, dans une conjoncture aussi critique , aient ardemment imploré le salut de tous et le leur , c'est ce qui est très probable ; mais on ne saurait présenter comme un fait avéré l'édit de l'empereur reconnaissant. Ni Marc-Aurèle , ni l'armée , ni le sénat , n'avouèrent l'obligation qu'ils auraient eue aux prières des disciples du Christ : bien loin de là, des monuments d'airain et de marbre, des médailles et la colonne antonine attribuèrent le salut de l'armée à l'intervention de Jupiter et de Mercure. Marc-Aurèle, si bienveillant, si humain et si vertueux , fut cruel pour les chrétiens ; il ne les comprenait pas. Les persécutions sanglantes qui éclatèrent sous son règne furent sans doute excitées par les gouverneurs des provinces, par les prêtres du paganisme exaspéré , et par les clameurs de la multitude; mais Marc-Aurèle aurait pu les réprouver, et il ne le fit pas : bien plus, il sanctionna par ses éditsla peine de mort contre les chrétiens qui persisteraient dans leurs doctrines.
1 . — « Le Grec d'Asie , saint Polhiii (Uodetvàç, l'homme du désir), disciple du plus mystique des apùlres , fonda la mystique église de Lyon , métropole religieuse des Gaules. «• (Mi* CHELET, Histoire de France f t. I, p. 115.)
Selon Ozanam , Pothin devait être appelé Pliotiu. {Mémoire itatittique pn\ir servir à VétahlÎMMenunt an Christianisme à Lijon, p. 13.)
Pothin était déjà avancé en âge, lorsqu'il vint continuer à Lyon et à Vienne Fapostolat qu'il avait rempli avec tant de succès dans l'Asie mineure ^ Son arrivée excita une grande joie au sein de la petite communion chrétienne : il justifia Taccueil qu'il reçut par son dévouement et par la prudence de sa conduite.
Un aveu public de sa foi et de sa mission n'était pas possible : les magistrats de Lyon et les prêtres augustaux n'auraient pas permis la libre pratique d'un culte haï. Pothin se cacha dans les bois d'une petite île formée au confluent du Rhône et de la Saône, et fit construire dans ce heu désert un oratoire souterrain qu'il consacra à la Vierge et aux saints Apôtres. C'est sous la protection du secret que le saint prêtre exerça son ministère : des haines profondes menaçaient les chrétiens de Lyon , et l'explosion de la colère d'une population, obstinée dans ses doctrines, pouvait éclater d'un moment à l'autre ; la prudence recommandait de ne pas donner un prétexte à tant d'animosité. Femmes, enfants , esclaves et prolétaires , se rassemblaient dans des grottes écartées ou dans des carrières abandonnées , pour écouter la voix de Pothin. Il ne fallait au culte , dans ces temps de foi , qu'une croix de bois pour emblème, et une pierre pour autel.
Vingt années s'écoulèrent, et pendant ce temps le christianisme grandit : il se propagea , non-seulement parmi les classes inférieures du peuple , mais encore dans les rangs élevés de la société. On vit dans la communion des fidèles, non-seulement grand nombre d'esclaves et d'ouvriers gallo-romains ou grecs , mais encore des chevaliers romains et des femmes qui appartenaient à des classes privilégiées. Devenue plus nombreuse , l'église lyonnaise fut peut-être moins prudente ; elle ne réussit plus aussi bien à se cacher. Le mystère dont elle s'entourait servait de prétexte aux accusations les plus calomnieuses : ces ténébreuses retraites, dans lesquelles s'enfermaient les chrétiens , furent désignées aux pas-
1.-*« Lyon eul rhonnear de donner, noo-seulemenl à la Gaule, mats à (oui l'Occidont barbare, sa première église. Quelque oliosc de merveilleux sembla même s'atlaclier aux circonstances de cotte fondation , opérée sans le concours de Rome. La croix arrivait aux nations transalpines, à travers les flots, des mêmes lieux qui leur avaient enrojé , huit siècles auparavant , les premiers rudiments de la civilisation païenne sur les vaisseaux émigrés du la Phocée. » (Thierry ( Jmédée ) , ffUtoirg de la GauU nous V administration romaine , lomeH, p. 175.)
sions de la multitude comme le théâtre habituel de scènes de débauche et de meurtre. On parla d'orgies scandaleuses , de festins, d'enfants égorgés , de mariages d'OEdipe et de banquets de Thyeste : des témoins avaient vu, des esclaves avaient parlé; on citait, on précisait les faits. Toutes ces colères populaires qui s'amassaient sourdement n'attendaient, pour faire irruption, que le signal donné par les prêtres païens ; la tempête éclata.
On se tromperait beaucoup si l'on voyait , dans le récit de la condamnation et du supplice des premiers martyrs de Lyon, un épisode des annales de l'Eglise , sans intérêt pour des lecteurs autres que ses prêtres, ou une légende à Pusage des âmes dévotes. Et d'abord, la lettre qui le contient, écrite par les chrétiens des églises de Vienne et de Lyon à leurs frères d'Asie , appartient , comme style , à l'histoire httéraire des premiers siècles : elle en est un des monuments les plus remarquables. Scaliger ne pouvait se lasser de la relire ^ Sous un autre point de vue, elle est
1 . — La lettre adressée par les chrétiens de Lyon et de Vienne à leurs frères d'Asie est attribuée arec beaucoup de yraisemblance à Irénée ; elle n*est point parrenue eu entier jusqu'à nous , mais Eusèbe nous en a conservé la partie la plus considérable. 11 y avait au second siècle de Tère chrétienne beaucoup de relations entre les églises de Vieune et de Lyon ; elles délibéraient sans doute en commun sur les questions essentielles , et souffraient des mêmes persécutions. C'est d'après la lettre célèbre des chrétiens des deux églises que j'ai écrit, en très grande partie, la relation du supplice de nos premiers martyrs i Grégoire de Tours , la Gallia chrhtiana et Sulpice-Sévére m'ont fourni d'utiles renseignements. Voici quelques fragments de la lettre; ce sont ceux qui concernent les faits principaux :
•( Servi Ghristi , qui apud Viennam et Lugdunum Gallis degunt , fratribus per Asiam et Phrygiam constitutis , qui eamdem nobiscum (idem acspem habent redemptionis ,- pax clgratia... Et gravitalem quidem ipsam aerumnarum , et geutilium adversus sanctos furorem ac rabicm , quasque et quanta beali martyres perpessi sumus , neo nos exprimere diccndo , nec quisquam scribendo complecti accurate posait. Omni siquidem virium impetu in nos inruit adversarius , adventus sui , in quo cum oroni licentia grassaturus est , jam tum uobis initia ac primordia exhibens. Nihil quippe inlentatum reliquit , dum ministros suos assuefadt , et quibusdam quasi proludiis exercet adversus servos Dei ; adeo ut non solum ab sedibus , a balneîs, a foro arceremur, verum etiam interdictum fuerit, ne quis nostrum quocumque in loco appareret... Ac prirouro quidem , quscumque a populo universo acervatim ingerebantur, constantissime tderarunl : acclamationes scilicet, plagas, raptationes , spoUationes bononim, lapidum jactus , carceres , cuncta denique, quaa vulgus , furore et rabie concitatum , adversus hostes et inimicos comminisci solet. Perducli deinde in forum a tribuno militum et a magistralibus civitatis, coram universo populo interrogati confessique, usque ad prsDsidis adventum conjecti sunt in carcerem. »
(Evniii PAMPsai Eeelesiattieœ HIstorite libri deeem, gne^ et Itline; éd. Broettvt Zimrotmtnat ( l{b. V, e«p. i). FrancofurU ad Mœnum , 18W, ff. in-8«, p. M6-)
un des titres originaux du tableau de rétablissement, à Lyon, d'une religion qui régna, même temporellement,dans cette ville pendant pbisieurs siècles. On y trouve une peinture de mœurs féconde en enseignements de divers genres; ceux qui l'ont écrite ont souffert eux-mêmes les maux dont ils racontent la touchante histoire , et ce qu'ils disent , ils l'ont vu. C'est pour toutes les opinions une étude d'un grand intérêt que celle de la lutte de quelques hommes isolés, mais convaincus, contre des adversaires puissants, nombreux, et dont le bourreau est le dernier mot. La mort violente d'un si grand nombre de Lyonnais , nos pères , n'est-elle pas un fait historique d'une grande importance ? Seize siècles écoulés n'ont point effacé la trace du sang des martyrs de Lyon : un début aussi énergique du christianisme révélait tout l'avenir de cette ville , dont la vie devait être un long combat.
$ IIL Quels que soient les temps et les lieux , la populace abandonnée à ses fureurs est toujours la même : pendant la période de la civilisation la plus avancée , comme aux âges de barbarie , elle procède toujours avec la même violence comme avec la même cruauté. Qu'une opinion religieuse , une idée politique , ou la terreur d'un grand fléau lui aient mis aux mains la torche et le fer , toujours impitoyable , elle s'acharne sur ses victimes de la même manière et avec le même aveuglement. Ce triste spectacle, Lyon le donnera souvent dans des temps séparés par de grands intervalles, et pour des causes bien diverses.
Déchaînée contre les chrétiens , la multitude les chassa des bains pubUcs , de leurs maisons ; elle les poursuivit dans les rues, sur les places publiques , dans tous les heux où elle espérait les atteindre. En un instant tous ceux qui étaient désignés comme disciples du Christ furent assaiUis par une populace furieuse , injuriés , frappés , jetés dans des prisons infectes, jusqu'au jour de leur condanmation. Cette persécution eut lieu en 177, sous le règne de Marc-Aurèle , au commencement du pontificat du pape Eleuthère. L'histoire de l'Eglise a conservé les noms de quarantehuit de ces martjnrs : on comptait parmi ces chrétiens , Attale , citoyen romain, que distinguaient son rang élevé et Taustérité de ses mœurs ; Alcibiade , autre citoyenromain , homme d'une grande énergie et très influent; Alexandre et Epipodius, l'un grec, l'autre
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gaulois, jeunes hommes que recommandaient leurs vertus, leurs richesses , leur science , et la tendre amitié qui les unissait. Il y avait des femmes grecques : Bibliade , qui devait fournir successivement à TEglise un sujet d'affliction et de joie; Trophime, Gamnique , Rhodana , Elpis, douce comme l'agneau dont le nom lui avait été donné , et des femmes gallo-romaines en plus grand nombre, Julia, Albina, Grata, Rogata, Emilia, Posthumiana, Pompéia, Quarta, Materna, qui possédaient le droit de cité romaine; puis Antonia, Justa, Alumna, Ausonia, Lucia, pauvre veuve, dont la cabane , au bourg de Pierre-Encise , s'ouvrait toujours pour le chrétien persécuté ; enfin au dernier rang, l'esclave Blandine.
L'Eglise parle de tous ces fidèles avec vénération ; si cependant elle établit quelque distinction entre eux, c'est en faveur non des puissants et des riches, mais d'esclaves et de pauvres dont les' vertus et le malheur excitent au plus haut degré son intérêt.
Cependant le procès des chrétiens s'instruisait, et précisément au temps de la célébration des jeux publics. Tout fiit disposé pour ce qu'on appelait une chasse, divertissement qui consistait à lancer des bêtes fauves, dressées pour cet exercice, sur des condamnés dont elles déchiraient les entrailles et les membres palpitants , aux grands applaudissements de la populace.
Amenés au forum devant les magistrats, pour y subir une première interrogation , les accusés avouèrent leur foi. On les conduisit, quelques jours après, devant le gouverneur de Lyon Sextus Ligurius Marinus , de la tribu Galéria , absent de la ville au moment de l'explosion des haines païennes. On leur imputait, entre autres crimes , celui d'irréUgion et d'impiété. Vettius Epagathus , un des spectateurs , les défendit avec courage et se déclara chrétien. Tous les accusés ne résistèrent pas aux douleurs de la torture : dix faiblirent, et n'osèrent confesser leur rehgion : l'instruction étant complète pour quelques-uns, le juge rendit son arrêt; il fut terrible. Trois des condamnés, Sanctus, Maturus et Attale, de Pergame, étaient surtout l'objet de l'animosité pubUque. Interrogé sur son nom , sa profession et son état , Sanctus, à toutes ces questions, ne fit qu'une même réponse : « Je suis chrétien; » et alors même que son corps, brûlé par l'application,
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sur les parties les plus sensibles de la surface, de plaques d'airain rougies au feu , avait perdu la forme humaine , il répétait encore d'une yoÎK mourante les mêmes paroles.
On nuuenales autres condamnés dans leur cachot, et on passa leurs pieds dans des ceps de bois serrés, jusqu'à dislocation des os. Beaucoup succombèrent à cette torture.
Efl&rayé par un si grand désastre, tout le troupeau des fidèles se dispersa ; quelques-uns réussirent à fuir. Valérianus et Marcellus se dirigèrent au Nord de Lyon en remontant la Saône ; Bénignus, Ândochius, et le diacre Thyrsus, gagnèrent le pays des Ëdues et des Lingons ; Epipodius et Alexandre avaient trouvé un asile à Pierre-Encise , dans la chaumière de Lucia : un de leurs domestiques les livra.
Pothin avait échappé • , mais sa retraite fut enfin découverte. Cette nouvelle remplit de joie les persécuteurs: ils amenèrent devant le magistrat ce vieillard débile, mais dont le corps presque centenaire renfermait une àme jeune et vigoureuse. Une foule exaspérée se pressait aux alentours du tribunal, et accablait d'injures le chef des chrétiens : c< Quel est ton dieu ? » demanda le gouverneur au vénérable évêque. — Vous le connaîtrez , répondit Pothin , si vous en êtes digne. » Cette réponse fut accueillie avec indignation par le juge, avec iureur par les spectateurs. Traîné dans son cachot par ses bourreaux, Pothin mourut, deux
i. — « Beotissimus aulem PolhiDU8,qoi episcopatum LugduDeDsis ecclesise administrabat , « Mooageoario major , et corpore admodum iofirmo , ob praesentem quidem corporis imbe- « ciliîlatem jegre spiritum trahens , cœteruiD pra; cupiditale imminentis martyrii mirabili ala- « crilale aoîmi firmatus , etiam ipse ad tribunal fereb'atur : corpore quidem partira ob seuec- « tutem , parlim a morbis peoilus exhausto ac soluto , animam rero adbuc retiueus ut per « eam Cbristus iriumpharet. Perlatus igitur a mililibus ad tribunal , prosequeotibus ipsum « magistratibuf ciritatis , et universa plèbe variis cum acclamationibus iropetente , tanquam « ipseChriilus essel , egregium edidît testimooium. Inlerrogatus vero a praeside , quisoam «( esset cbrisliaoorum Dcus , respondit : « Sidignus fucrit, cognotces. » Post baec abaque uilo « humanitatis respectu raptatus , alque iouumeris plagia affectas est , cum ii quidem , qui « propius adstabant , calcibus et puguis illum contumeliose appeterent , nec ullam ejus tetali « revereutiam exhibèrent : qui vero longius dislabant , quicquid ad manum erat , in tptum m coDJicereDt , omnes denique gravissimi delicti ac piaculi reos se exislimarenl , niai pro sua « quisque parte ei pelulanter iusullare studuissent. Quip|>e hoc modo injuriam deorum suo- « rum ulluros se arbitrabantur. Exinde vix adbuc spirans in carcerem projectus est , tandem- M que post biduumaDimam'exhalavit... » (heUre des chréUens de Vienne et de Lyon, Euseoii Pamphiu Eccles. Historiaî lib. V, p. 505.)