II*-1V* SIÈCLES. — LE CHRISTIANISME
jours après *, des mauvais traitements qu'il avait subis dans ce trajet.
Mais d'autres condamnés attendaient Texécution de leur arrêt: on fit de leur supplice un divertissement pour le peuple : au jour désigné on exposa les chrétiens aux bêtes dans Famphithéàtre , après leur avoir fait subir la torture. Des bourreaux promenèrent Âttale dans l'enceinte, portant devant lui cette inscription : «C'est Attale le chrétien. » Le peuple réclamait à grands cris pour le condamné la torture et la mort; mais le gouverneur n'osa point porter cet arrêt contre un citoyen romain , sans la décision de l'empereur, qui ne se fit pas attendre. Marc-Aurèle ordonna la mort de tous ceux des chrétiens qui persisteraient dans leur foi. Grand nombre d'étrangers avaient été attirés, à Lyon, par les jeux publics qu'on devait y célébrer pour la grande fête : le gouverneur saisit cette occasion pour leur donner le spectacle du supplice des martyrs. On amena une dernière fois devant son tribunal les chrétiens emprisonnés ; et comme tous maintinrent leur déclaration, il condamna les citoyens romains à être décapités, et les autres à l'exposition aux bêtes. Ce fut alors que le plus grand nombre de ceux qui avaient reculé devant une mort ignominieuse, revinrent sur leur désaveu et se déclarèrent chrétiens. Un des spectateurs, phrygien de naissance et médecin à Lyon, Alexandre, encoura-
1 . — L'époque précise de la mort de Potbin a élé controversée ; la Gallia chrisUana s'ciprime en ces termes sur ce point : « Quo porro anno martyrium compleverit , non constat apud omnes. Blondellus et Dodwellus illud ad septimum Marci Aarelii annum , Christi cenlesimum sexagesimuro, rererunt ; at quae profert argumenta Dodwellus nullius sunt roboris , et pleraque sententiam ipsius evertunt. Paulo serius Pearsouius ad annum scilicet 175 revocal; veran in hoc peccat, quod et nibil babeal apud Eusebium sibi consentiens , et quod io una ludorum Lugdunensium epocha confidat , quam aut falsam aut saltem incertam , ac ipsi repugnantem ostendunt viri doctissimi : dicamus ergo sanctum Pothinum martyrio coronatum anno 177; id docet Eusebius in praedicti libri proœmio. « Igitur, inquit, Sotere roman» urbitepiscopo post octavum episcopatus annum vita Tunclo , duodecimus ab Àpostolis Eleulherius in ejus locum successit. Ânnus tune agebatur 17 imperii Antonini Yeri. » Anuum porro 17 illias imperaloris esse Cbristi 177 patet inde quod hos annos simul coujnngat in chronico; sub Eleutherii vero initia martyres Lugdunenses passos fuisse constat et ex Eusebii verbis, el ex ipsorummet martyrum epistola , in qua sic loquuiitur : « Te per omnia ac perpétue optamus in Deo valere, patcr Eleutheri. »
( Sammartbani fratres {Scœvola et LudovtcHi). Gallia cbristiana , seu Séries omnium arcliiepiscoporum, episcoporum et abbalum Fraocias , etc.. Parisiii , e typ^reg., 17t8, in-fol., tom. !V , p. 4. )
geait les accusés du regard et du geste ; on aurait dit une femme en travail d'enfantement ( raconte une chronique naïve ), tant il y avait d'agitation dans sa contenance. Remarqué par le peuple , il fut saisi , conduit au juge et condamné sur son aveu. Quand le jour de l'exécution fut enfin venu, on amena les condamnés, dont la mort avait beaucoup réduit le nombre. Assis sur une chaise de fer rougie au feu, Attale , pendant que ses chairs brûlées exhalaient une odeur fétide , adressait ces paroles aux spectateurs : « Voilà ce qui s'appelle dévorer des hommes; le crime dont vous nous accusez, c'est vous qui le commettez. » Et comme le peuple lui demandait par dérision : «< Chrétien, quel est ton dieu? — Les noms sont pour les hommes, répondait le martyr mourant , Dieu n'en a pas. »
Il y avait parmi ces malheureux une jeune fille esclave, nommée Blandine , si firèle et si soufirante, qu'à la voir on l'aurait crue incapable de supporter une faible partie des épreuves qui l'attendaient. Condamnée comme elle , sa maîtresse redoutait que la rigueur de la torture et l'aspect d'une mort ignominieuse et cruelle n'ébranlassent la foi de cette enfant; Blandine trompa ses craintes: elle eut du courage, non-seulement pour elle, mais encore pour ses compagnons de misère. Rien n'ébranla son âme simple, mais forte : « Je suis chrétienne, répondait-elle au juge ; il n'y a point de criminels parmi nous. » Cette fille, si délicate et si débile, supporta , sans fléchir un seul instant , les douleurs les plus atroces : flagellée et déchirée par les bourreaux , elle ne faisait entendre ni gémissements ni plaintes , et ne cessait d'exhorter et d'encourager ses frères à la mort. Blandine alla au supplice comme à une fête : jamais jeune fiUe ne souffrit autant et avec une si grande constance : on aurait cru , à son extase , qu'elle avait quitté la terre , et qu'elle s'entretenait déjà famihèrement avec le Christ. Enfin , on l'enveloppa d'un filet et on l'exposa aux bêtes : un taureau furieux la perça de ses cornes et la lança défaillante dans l'arène. Cependant Blandine respirait encore : un des bourreaux regorgea '. Un enfant âgé de quinze ans périt, auprès d'elle, du même supphce.
I . — « Tanto aninii robore firmata est Blandina , ut torlores , qui în\iccm sibi succcden- « tes a prima luce usque ad vesperam omiii lormentorum génère eam excruciaverant, resoluta • nerrorum compage , deficerenl ; seque victos confessi , cum nuUum tormenli genus , quod
Vingt-quatre chrétiens, citoyens romains , durent à leur qualité un autre genre de mort : on les décapita. Il est triste d'apprendre que le peuple joua un rôle dans ces exécutions sanglantes : il ne se bornait point à poursuivre les condamnés de ses invectives; c'est lui qui déterminait le genre et la durée des tortures. Quand tout fut fini, le gouverneur de Lyon fit mettre en un monceau tous les cadavres et les fit brûler auprès de l'autel d'Auguste ; on jeta leurs cendres dans le Rhône : les corps des chrétiens morts en prison avaient été livrés aux chiens K D'autres disciples du Christ moururent d'une mort ignorée, et, un instant, la foi nouvelle parut éteinte. Les débris des martyrs offraient aux yeux l'afireux spectacle de tètes séparées du tronc, de lambeaux de chair, et
« ipsi inferri possel, reliquum haberent, mirarenlur adbuc illam spirilum ducere , toto cor-
•• pore lacerato atque perfosso , testarenlurque uoicum (ormenli genus ad illam enccandam « suiïecisse , iiedum lot ac tanta lormenla. Vcrum beata illa , instar generosi cujasdam
« atbleta , îd ipsa confcssione vires atque animos resumebat ; eranlque ei refeclio et qaies ,
» sensomque omnem prxsenlis doloris adimebat prolalio borum verborum : « Cbristiana sum,
•• et nihil apud nos mali gerilur... » Blandina venim, ad paluinsuspensa, bestiis objecta est.
« Qux cum iii crucis speciem suspensa cerneretur , Deoque contentissimesupplicaret, maxi-
« mam alacritatem addebat cerlanlibus -, cumque nulla tune bestia corpus illius attigisset,
•• deposita ex slipîle , rursus in carcerem conjicitur , in aliud certamen reserrata Beata
•• vero Blandina omnium , postremo , tanquam nobilis mater, quas filiosad fortiter certandum « accenderat , et viclores ad regem prxmiserat , eosdcm ccrtaminum cursus , quos (îlii con- •• fecerant , remeticns, ad eosdem ire properabat , de exitu suo Ista atque exsultans , prorsas « quasi ad nuptiale convirium invitaia , non bestiis objecta esset. Denique post flagra , post m ferarum vcllicaliones , post sartaginem , rcticulo inclusa , tauro objecta est. A quo diu in •• altum jactaia , nibil jam eorum , qus fiebant, penitus sentiens , cumobspem et compre- « bensionem eorum quœ crcdcbat bonorum , tum ob familiarem congressum , quem cam « Christoin oratione habebat , tandem et ipsa victifnae instar jugulaia est; ipsis eliam genti- « libus ingénue fatentibus , nullam unquam apud se féminam exstitisse, quae tôt ac tanta perte tulerit. » {Lettre des chrétiens de Vienne et de Lyon. Euseb. Pamphil. Ecclcsiast. Histor. lib.V, p. 314.)
1. — Les martyrs de Lyon furent les premiers martyrs des Gaules, parce que, selon Sul* pice-Sévère, la religion chrétienne pénétra fort lard dans ce pays: « Sub Aurelio deinde , Antonini filto , persecutio quinta agitatur , ac tum prinium inlra Gallias martyria TÎsa , serins trans Alpes Oei religione suscepta. » ( Solpicii Sbveri Opcra omnia , ace. Georg. Horoio. Jmstelodami , apud Elzevirios , 1665, in-8°, p. 366, lib. IL)
L'opinion de Sulpicc-Sévère a rencontre des contradicteurs parmi les historiens de rFglisc.
Voyex, «ur les mtrtyres de Lyon: Eosébk, V, I ;— Acl. SS. Perpel et Fel. 17, apud RcmAtr; — Doixard., 17 jtn., p. 77; — Ptfi. SS. Epipod. et Alexandr., apud Rem.; — TittwoiT, Histoire ecclés.» III, 590;— Tia- TOLiua., ad Hartyr.;-- Gatooa. Tcroh., Glor. martyr., 49;— RocEas.Vie de sainte Dlandine(VfW de* Saints). — M. ToiiaaT {Amédée) a Tait un éloquent récit do celte persécution dans le tome second de son Histoire âe la Gaule sous l'administration romaine, p. l7S-i|3.
de membres à demi-brûlés; une garde vigilante disputa aux fidèles ces restes vénérés , et , le sixième jour, cet horrible et précieux amas fut réduit en cendres que les bourreaux jetèrent dans le Rhône , pour en faire disparaître jusqu'aux derniers vestiges.
S IV. Les supplices sont sans puissance contre les idées : un chrétien périssait victime de sa croyance , et, au spectacle de sa mort, vingt païens se faisaient chréliens.Une grande révolution se préparait : il lui fallait du temps pour être complète ; mais c'est en vain qu'on semait des échafauds sur son passage , pour arrêter sa marche; retardée quelques moments, elle avançait toujours.
Polycarpe avait donné à Pothin un savant prêtre grec pour docteur et compagnon : Irénée, son élève, était un des ornements de l'église d'Asie par son savoir et par ses vertus '. Il aida Pothin avec zèle; sa parole éloquente convertit au Clirist un grand nombre de Lyonnais païens ^. Déjà , dans ces temps reculés, des hérésies corrompaient la foi dans sa source. Irénée s'attaqua corps à corps avec cet autre ennemi , et écrivit contre Florin , Valentinianus et les Gnostiques, des ouvrages dont quelques-uns seulement sont parvenus jusqu'à nous. Irénée était une des lumières de l'Occident ; il avait beaucoup de science ; versé dans la lecture des poètes, savant, et littérateur habile, il citait avec à-propos Hésiode , Homère, et les autres vieux poètes. Il ne iaut pas le juger par la sèche et dure traduction latine que nous possédons de ses écrits; son style, dans le grec, sa langue maternelle, se reconamande par d'éminentes qualités. TertuUien
1 . —- ■ s. Irenœus oalione graecus , ut nomcn indical , et ipse sigiiîGcal cum iu epislola ad FloriouiD ait se puerum adboc et in prima sua slate Poljcarpuro jam omoino senem audiisse , et ab eo primis christianœ religiouis rudiineotis imbutum. Smjruœ veto ponlificalum gcrebat Poljcarpus. » (Gallia cbristiana , IV, p. 4.)
2. — «Ad episcopales infulas cveclus, se lotum contulit ot illala ecclesiœ Lngdunensi praecedenti persecutione damna resarcirel. Mortuas oves ad vilam rerocaTÎt , dispersas collegît y collectas fovit et Terbo ac exeroplo iu pdslinum slatum restiluit , iunumeraque gentilium moltitadine mirum in roodum auxit. Hinc illa Gregorii Turon. verba : •« Bealissimus Irenxus luijus soccessor martjris (Potliini) admirabili virtute cniluil , qui in modici tcmporis spatio . pnedicatione sua maxime , io inlegro civiialero reddidil cbrislianam. >• (Gallia cbristiana , IV, p. 8.)
180 Il^^-IV*' SIÈCLES. — LE CURISTIAJNISME
trouvait dans les ouvrages dlrénée beaucoup d'érudition et de force , et en même temps du naturel et de l'éloquence.
Lorsque la persécution éclata , en 177 , les chrétiens de Lyon, privés de pasteur , députèrent Irénée au pape Eleuthère ' et le lui recommandèrent avec les plus pressantes instances , en louant son zèle et sa vertu. C'était le moyen le plus direct et le plus sûr pour obtenir la nomination d'Irénée au siège épiscopal de Pothin. Alors l'église de Lyon relevait immédiatement de celle de Rome; il n'y avait point d'évèque dans les Gaules pour imposer les mains à Irénée ,et le pape pouvait seul remplir ce saint office. Irénée, déclaré évêcjue , se hâta de revenir à Lyon et de réunir son troupeau dispersé. Ses prédications firent de nombreux prosélytes à la foi chrétienne : on affirme qu'une partie considérable de la population lyonnaise se rallia à sa croyance ^. C'est par ses soins que le premier concile de Lyon fut convoqué, l'an 190: il avait pour objet la fixation du jour auquel il convenait de célébrer la fête de Pâques , point sur lequel il n'y avait pas encore unité d'opinion dans l'Eglise. On vit dans l'assemblée beaucoup de disciples d'Irénée et de docteurs de l'Eglise , Ferréol, Félix, Fortunat , et au premier rang , Hippolyte et Caïus. ^
1. — « Eleutbcrius, anno Chrisli nati 179, M. Aurelii imperaloris 17, 5 maii , pontificatom nuspicatiis, a niarljribus Lugdunensibas littcras in vincuHs de rébus apud eos ge8ti8(qiK>d
idem feceruDt Vienncnses ) scriptas , et pcr Irenxuro Romain delatas , accepit. » (Co:<ci-
LioRUM omnium generalium et provincialium Colleclio regia. ParisHSf 1644 , in-fol. , tomel, p. 249.)
2. — « Irénée s'occupa a^ec ardeur de la propagation de la religion clirélienne, nonseulement à Lyon , mais encore dans les campagnes voisines.
M Nec anguslioribus Lugdunensis soli (inibus se passus est coarctari immensus illias in Cliristianam religionem ardor : in tolam Galliam diffusus est. In cas partes , quas noTÎs apottolis indigerc ratus est , disc'ipulos misit , ut lestantur sanclorum martjrum Ferreoli presbjteri , et Ferructionis diaconi , Felicis sacerdotis ac Fortunati et Achillei diacononim acta ; ex quibus duos priores Vcsuntionem , très vero posteriores Valentiam ab eo misses edocemar. » (Gallia CHRiSTiAitA , tome IVy p. 8.)
3. — Les œuvres d'Irénée occupent un rang très distingué dans la Collection des Pères de l'Eglise :
S. iRENiEi , episcopi Lugdunensis et martjris , delectionis et eversionis falso cognominate agnitionis, seu contra haerescs, librî quinque, post Francisci Feuardcntii et Joan.-Era. Grabe
fecensionem castigati studio et labore Domini Renali Hassuet. Parisiis, Coignard, 1710,
in-fol.
A LYOK. — 11*-IV* SIÈCLES. 181
Les chrétiens n'avaient point été maltraités pendant le règne de Commode; ce prince §i cruel ne s'occupa point de la religion nouvelle , que protégeait d'ailleurs la plus aimée de ses maîtresses, la fameuse Marcia K Sévère même , pendant les preniiières années de son règne , ne fut pas défavorable aux disciples du Christ; il avait donné à son fils Caracalla une nourrice et un précepteur chrétiens. Plusieurs des personnages de sa cour qu'il distinguait le plus appartenaient à la foi nouvelle; lui-même était persuadé qu'il avait retiré de salutaires effets des saintes huiles que lui avait appliquées un de ses esclaves pendant une maladie dangereuse. Mais le nombre toujours croissant des chrétiens fixa beaucoup l'attention de l'empereur, inquiet pour les dieux de Rome : alarmé de ce progrès , Sévère rendit un édit qui paraissait ne concerner que les nouveaux convertis, mais qui ne pouvait être mis strictement à exécution, sans exposer à un danger et à un châtiment graves , les plus ardents des apôtres et des missionnaires*. Une circonstance particulière fit verser, à Lyon , des flots de sang chrétien.
S V. Cette ville avait été cruellement punie de son attachement à la cause d'Albin ; la vengeance de Sévère pesait encore sur elle de tout son poids. L'empereur était allé faire la guerre en Orient, et ses peuples se préparaient à célébrer les décennales, c'est-à-dire la conunémoration des dix ans de règne du souverain. Cette occasion de montrer du dévouement au prince parut bonne aux Lyonnais; ils avaient encore un autre motif: Bassianus Caracalla, fils aîné de Sévère, était né dans leurs murs ^.
1 — GiBBO» (Ed.), The Décline and fall of (hc roman empire , cbapl. xvi. Pam, Galiynani, 1831, in-8*>, p. 420.
9. -i- Année 198. Gibbon. In (his miiigaled persécution , we may sliil discoTer ihe indulgent spiril of Rome aud of poljrilieism , whicb so readily admiUod every excuse in favour of tbose wiio practised ibe religious cérémonies of tlieir falhers ( p. 221.)
3. — La naissance de Caracalla à Lyon n'est point , cependant, un fait historique bien démontré.
Selon Aurélius- Victor, de Cœsarib. , c. xxi, el Eutrope, Hfist. Rom.^ lib. VIII, c. ii , Julie, mère de Géta , n'était que la belle-mère de Caracalla , qui ainsi aurait été le fruit du premier mariage de Sévère arec Harcia. Dion , llérodien , et d'après eux Tillemont , HUt. des Empe^ rewê, tome lU, p. 132 et 449, Bayle , art. Julie, el les auteurs des articles Caracalla ^Jtdia Domna et Cela dans la Biographie unirenelle , veulent que Julia ait été la mère des deux