‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 3)Chapitre 14 sur 229 · Ù XVII0 SIÈCLE. — PESTE A LYON EN · texte numérisé non relu

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ment ; Silvecane et Mélier , représentants l'un cje la sénéchaussée et l'autre du présidial , rendaient la justice et s'occupaient avec un zèle infatigable à faire mettre en vigueur les mesures d'ordre que la gravité des circonstances réclamait. Treize commissaires furent chargés de l'inspection générale du service de santé; ils se partagèrent les divers quartiers de la ville et les faubourgs. 11 fallait séquestrer les malades ou les faire transporter à l'hospice ; il fallait faire enlever promptement les cadavres, et régulariser le service difficile des inhumations ; il fallait enfin assurer des secours suffisants à des milliers de pestiférés frappés de la peste presque au même moment. On ordonna de tenir registre exact des maisons infectées et du nombre de personnes malades ou en bonne santé qui s'y trouvaient, et des peines sévères furent prononcées contre ceux des habitants de Lyon qui tromperaient l'autorité sur ces points essentiels. 11 fut décidé que tous les vêtements, linges, draps de ht qui avaient servi aux pestiférés, seraient brûlés; mesure que la rapide propagation du mal rendit bientôt inexécutable. Des circulaires répandues par les échevins engageaient les bourgeois à tenir leurs maisons très propres , à débarrasser la voie publique des immondices qui l'encombraient d'ordinaire, et à nettoyer soigneusement les égouts. On plaça de cent pas en cent pas, dans les rues de Lyon, des lanternes dont les citoyens fournissaient les chandelles. On fit évacuer les prisons; des cas de peste s'y étaient montrés. Les commissaires de santé avaient le droit de vie et de mort; une de leurs principales attributions consistait à faire bonne justice des misérables qui , soils prétexte d'enlever les cadavres , dévalisaient les maisons , brisaient les serrures des coffres et arrachaient aux mourants leurs bagues , leurs bijoux, et jusqu'à leur chemise. On avait dressé sur divers points de la ville des potences dont la vue intimidait peu les malfaiteurs ,. Ce qui importait surtout, c'était d'organiser le service des garde-malades; il y avait tant de dévouement parmi les citoyens , qu'il ne fut pas difficile de pour-

i. — « Voici les noms des commissaires de sa nié doul le dévouement fui si remarquable : Jean de Silvecane , Pierre Mélier, Luc de Scève , Pancrace Marcelin , François Mizauld, Jean- Antoine de Codeville , François Key, Jean Yvon , Armand Rochelle, Malhurin Coquet , Janloti Boniel , Enueinoud Duplomb, el Uarlhétemi Ballet. » (Le P. (îrillot , 141.)

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voir à ce soin '. Le clergé se montra , comme à l'ordinaire , dans ces grandes crises, d'une abnégation admirable : prêtres réguliers, curés , vicaires, habitués des paroisses, jésuites et capucins surtout , répartirent entre eux le service des infirmeries et les visites des malades à domicile. Vêtus d'une toile gommée qui les enveloppait de toutes parts, les mains huilées , et tenant sous le nez un mouchoir imbibé de vinaigre, ils parcouraient la ville en tous sens. Quelques-uns d'entre eux portaient à leur cou , comme un moyen préservatif, de saintes reliques ou l'hostie consacrée ; dédaignant toute précaution et se fiant à la Providence, ainsi qu'à leur courage , ils abordaient et touchaient les malades sans crainte. Ces bons religieux se partagèrent la ville : les capucins prirent Saint-Paul et l'hospice des pestiférés; les minimes , Saint-Jean et Saint-George ; les récollets , Saint-Clair et THôtel-Dieu ; les jésuites , tout le quartier populeux de Saint- Nizier. Ce n'eût point été pendant le long cours de cette peste qu'on aurait mis en question l'utilité des congrégations religieuses; elles acceptèrent avec empressement un service qui devait être pour beaucoup de leurs membres une sentence de mort : ces hommes pieux portaient souvent le dévouement jusqu'à toucher les bubons des pestiférés, pour rassurer l'imagination frappée du peuple ; ils ne recherchaient pas la louange pour des actions qu'ils trouvaient fort simples, leur récompense était ailleurs. Le nombre des victimes de la contagion était si grand que, pour arriver jusqu'au lit des malades, il fallait quelquefois passer par-dessus les cadavres étendus sans

I . — L'ont rage de G. Chevalier est un traité des mesures d'ordre public qui furent adoptées dans Lyon pendant la durée de la peste ; il a été réimprimé plusieurs fois. Chevalier ▼eut que les commissaires soient au nombre de dii , savoir : deux magistrats , un médecin , nn ex-consul et six bourgeois ou marchands. L'ex-consul a la surveillance des bâtiments de l' bot pi ce et du matériel des quarantaines ; un commissaire en permanence chez lui reçoit les dénonciations relatives aux malades soupçonnés d'être alteiuts de la peste , et fait immédiate méat vérifier le fait par un chirurgien : son bureau a pour attribution principale le transport des malades dans l'hospice. Un autre a la charge de faire sortir les personnes en quarantaine (fixée à vingt-cinq jours eu 1638); un autre a pour office de faire désinfecter les maisons où se sont trouvés des pestiférés ; un trésorier pourvoit aux dépenses. Chevalier indique les devoirs des infirmiers , et ceux des religieux et antres officiers employés dans l'hôpital Saint-Laurent. Son livre contient beaucoup de renseignements qui peuvent encore être

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linceul sur le carreau , jusqu'à l'arrivée des fossoyeurs. Souvent les bons pères trouvèrent de petits enfants qui criaient et pleuraient , tourmentés par la faim , auprès du corps de leur mère morte depuis plusieurs jours : un d'eux, voyant les Corbeaux qui tiraient le cadavre à eux pour l'emporter , s'efforçait de le retenir avec ses mains. Comme il n'y avait personne d'ordinaire pour les recueillir et leur donner le sein, ces orphelins mouraient d'inanition et de misère. Une femme frénétique se jeta dans un puits ; une jeune fille , chassée de sa demeure , se précipita dans le Rhône.

Un hôpital avait été bâti tout exprès pour les pestiférés à la Quarantaine , sur la rive droite de la Saône ; mais il ne pouvait guère contenir que deux cents lits. Deux mille , trois mille et enfin quatre mille malades y furent entassés; on assure même que ce nombre s'éleva jusqu'au chiffre effroyable de six mille. D y avait des pestiférés partout , dans les salles , dans les corridors, dans les cours, au grenier, dans les caves, sur tout espace où il était possible d'étendre un corps humain ; et cette population si condensée se renouvelait sans cesse. On n'avait pas toujours le temps ni la possibilité de séparer les morts des vivants , les enfants des vieillards , et les deux sexes l'un de l'autre; un même lit recevait une femme et ses enfants, an cadavre , un malade récemment arrivé et un agonisant : heureux encore ceux qui avaient des lits ! c'était le très petit nombre. Beaucoup de mourants gisaient couchés sur de la paille, sur un mauvais matelas , sur une couverture, ou à nu sur le sol; et tel était l'encombrement , que les gens de service et les médecins pouvaient à peine se frayer un passage au travers des rangs pressés de tant de misérables. C'était un spectacle horrible que celui de cet hospice ! Dévorés jusqu'aux entrailles par une soif ardente , des pestiférés se roulaient sur le sol en demandant à grands cris la charité d'un verre d'eau; d'autres , véritables spectres, se levaient sur leur grabat le visage terreux, les orbites excavés , l'œil terne et sanglant , poussaient un gémissement profond et tombaient morts. On n'entendait de tous côtés que des cris de douleur ou des râles d'agonisants ; on ne voyait de toutes parts que des cadavres ou des mourants plus hideux encore , couverts de plaques charbonneuses , et en pleine putréfaction , quoique

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vivants. D'autres malheureux s'élançaient hors de leur lit et trébuchaient bientôt sur leurs voisins , traînant après eux le drap grossier qui devait, quelques instants après , leur servir de linceul.

Et cependant cet abominable hospice était vivement désiré par les misérables qui mouraient délaissés au coin d'une rue ou sur le bord d'un fossé ! Et cependant , malgré l'effroyable activité de la peste dans son œuvre de destruction , les malades arrivaient en nombre plus grand encore que celui des cadavres! On bâtit de vastes cabanes adossées aux murs de l'hôpital , et qui furent bientôt eucombrées à leur tour , quoiqu'elles fussent ouvertes au vent et à la pluie. Un de ces hangars était appuyé contre une terrasse , dont la muraille , déchaussée par les eaux pluviales, s'écroula un jour et écrasa sous ses débris un nombre considérable de malades. Faut-il ajouter foi à l'affreux témoignage d'une relation contemporaine ? Des malheureux, qui n'avaient pas même ces abris en planches mal jointes , se construisirent une cabane dont les parois et le toit étaient formés des cadavres roidis de pestiférés dressés sur leurs pieds!

On conçoit ce que devait être l'air dans l'intérieur de l'hospice ; aucun poison ne pouvait être plus dangereux , et nulle part les chances de mort ne devaient être si nombreuses. Tout le zèle des médecins et des infirmiers devenait impuissant contre les conséquences inévitables de l'encombrement des malades : médicaments, linge, draps de ht, pain, bouillon étaient en trop petite quantité, quand on en avait.

On dut craindre souvent que la terre aussi ne manquât aux morts ; il y avait trop de cadavres : on enterrait partout . dans le cimetière devenu bientôt insuffisant , dans les jardins , dans les caves , sur les places publiques , dans tous les lieux où la bêche pouvait creuser le sol. 11 n'y avait plus possibilité de donner à chacun ses six pieds de terre ; une fosse large et profonde recevait la charge d'un tombereau. Plus de pompes funèbres , plus de chants de prêtres, plus de sonnerie des cloches; les enterrements se faisaient sans les cérémonies de l'Eglise, et simp le ment comme mesure de salubrité. Il y avait une si grande presse pour la sépulture, qu'on n'attendait pas toujours que le pestiféré eut rendu le dernier souffle pour le transporter dans la sinistre

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charrette ; morts et mourants partaient ensemble. On dit, et l'histoire hésite encore à retracer ces horreurs, que des agonisants ainsi ensevelis, quoique vivants encore, eurent assez de force pour tendre leurs bras amaigris au travers de la couche de terre dont on avait eu la barbarie de les couvrir. On assure qu'un de ces malheureux, déposé sur un monceau de pestiférés et bientôt recouvert lui-même par de nouveaux cadavres , passa ainsi toute une froide nuit , et eut le lendemain assez de force pour se dégager de son affreux voisinage et pour regagner sa demeure dans laquelle il eut le bonheur de recouvrer la santé. Ce qui épouvantait nombre de pauvres malades , c'était l'horrible genre de sépulture qui les attendait: quelques-uns, pour se conserver au moins un linceul , s'enveloppaient de leur drap jusqu'au cou et en retenaient les extrémités avec leurs dents. Un vieillard , dit le père Raynaud { , avait vu mourir de la peste sa famille entière , il restait seul , et la contagion l'avait frappé à son tour : il va mourir , et ne peut compter sur personne pour le soigner et pour l'ensevelir chrétiennement; il n'a plus ni voisins, ni amis, ni parents. Epuisé par son grand âge et par ses souffrances, cet homme sort de sa chaumière, une bêche à la main, va dans le champ le plus proche , et se creuse une fosse avec ses bras débiles, non sans de pénibles efforts. Ce travail terminé, le vieillard plante sur l'un des bords de l'excavation sa bêche et son hoyau attachés en forme de croix , et se couche sur l'autre , animé de l'espoir qu'une dernière convulsion , pendant sa prochaine agonie, le fera rouler au fond delà fosse, et qu'ensuite la pitié d'un passant couvrira son corps d'un peu de terre *. On appelait Corbeaux les gens qui venaient chercher les cadavres , et qui les transportaient sur leurs épaules jusqu'au

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