‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 3)Chapitre 19 sur 229 · LYON SOUS LOUIS XIII. — XVII1' SIÈCLE · texte numérisé non relu

LYON SOUS LOUIS XIII. — XVII1' SIÈCLE

reaux un carré dans l'intérieur duquel on ne laissait entrer personne. Au milieu s'élevait un échfaaud de neuf pieds de surface et de sept pieds de haut : sa face principale regardait l'ouest ; on y voyait une petite échelle du côté de l'abbaye Saint-Pierre ; le bloc était sur le devant.

Ce drame avait excité au plus haut degré la curiosité des Lyonnais; aussi l'affluence des spectateurs était-elle considérable : fenêtres , balcons et boutiques , rues , places et quais étaient obstrués et encombrés par la foule. Une multitude d'hommes , de femmes et d'enfants garnissaient les toits ; il y avait des gens suspendus à toutes les saillies des murailles , et l'on apercevait une masse compacte de tètes sur les collines du voisinage. On avait réservé pour les échevins une maison sur la place des Terreaux, qui portait l'enseigne du Gros-Caillou : cinquante arquebusiers étaient rangés en haie devant la porte.

L'arrêt portait que Cinq-Mars serait mis à la question ; l'effroi du condamné fut grand lorsqu'on le fît entrer dans la chambre de la torture : « Mon Dieu ! s'écria-t-il , où me menez-vous ? » Mais on se borna à une simple démonstration , Tordre d'aller plus loin n'ayant pas été donné. Il était cinq heures du soir; Cinq-Mars fut invité à se mettre en marche : il s'attendait à être conduit au supplice dans une charrette et garrotté, aussi parut-il étonné lorsqu'on le fit monter dans un carrosse de place. Il était vêtu avec élégance et luxe : habit de drap brun de Hollande couvert de larges dentelles d'or, chapeau noir retroussé à la catalane; bas de soie verts , et par- dessus un bas de soie blanc garni de dentelles ; manteau écarlate : sa contenance était noble et ferme , sans fierté et sans abattement. De Thou était en habit de deuil et en manteau court. Derrière le carrosse marchait l'exécuteur : le bourreau en titre s'était cassé la jambe ; on l'avait remplacé par un homme sans expérience du sanglant office qu'il allait remplir : c'était un vieux porte-faix , petit , chétif , contrefait , et vêtu comme un manœuvre.

Cinq-Mars monta le premier sur l'échafaud ; il salua respectueusement les spectateurs , après avoir entendu lecture de son arrêt par le greffier criminel , ôta son pourpoint et son manteau, et plaça son cou sur le billot. Le frère qui accompagnait le jésuite confesseur coupa avec des ciseaux les cheveux du condamné ;

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Cinq-Mars fit sa prière , et, s'adressant à l'exécuteur qui n'avait pas encore tiré son couperet d'un méchant sac : « Eh bien! lui dit-il, que fais-tu et qu'attends-tu ? » L'homme leva son coutelas à deux mains et frappa; mais le col n'était pas tranché; un second coup n'acheva pas , il fallut couper les chairs en sciant. Pendant ce temps, de Thou attendait en bas dans le carrosse, dont on avait levé le store pour lui dérober la vue de ce qui se passait. Son tour venu, il monta l'échelle avec rapidité, son manteau sous le bras , aperçut le bourreau tout sanglant , courut à lui , l'embrassa et salua l'assemblée ; puis il récita à haute voix la paraphrase du psaume 115. Emu par l'aspect du billot inondé du sang de son ami , de Thou ne put supporter ce spectacle ; il demanda qu'on lui bandât les yeux , dénoua les cordons de sa chemise et mit sa tête sur le bloc. Le bourreau porta un coup mal assené; et comme le corps du condamné , bondissant, était tombé à côté du poteau , il acheva de Thou en frappant à coups redoublés; puis il dépouilla les deux cadavres, dont les vêtements lui appartenaient. On transporta les restes sanglants des deux amis au monastère des Feuillants. •

Ainsi périrent à Lyon Cinq-Mars et de Thou , punis l'un et l'autre par la justice cruelle de Richelieu , tandis que leur dénonciateur Gaston d'Orléans , bien plus coupable qu'eux, échappait, grâces à son rang , au châtiment qu'il avait si bien mérité , et oubliait dans son palais le sang généreux que sa lâcheté faisait couler.

Richelieu survécut peu de mois à Cinq-Mars : accablé de fatigues et usé par son génie bien plus que par Page , il vécut du moins assez pour être témoin du succès de sa politique. Ses ennemis étaient abattus, les Espagnols vaincus, l'Artois et le Roussillon conquis ; Perpignan avait ouvert ses portes à l'armée royale; la maison d'Autriche était affaiblie et humiliée : ainsi ce grand ministre avait glorieusement accompli son oeuvre. Louis XIII suivit de près le cardinal au tombeau.

1. — Histoire véritable de (ont ce qui s'esl fait et passe dans la ville de f.yon en la mort de MM. Cinq-Mars et de Thou. (Sans nom de ville cl d'imprimeur), in-4°. M. Péricaud croit que cette relation est de François Raranci ; elle a été reproduite dans les Histoires tragiques de llosaet , et dans la Revus du Lyonnais.

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