‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 3)Chapitre 22 sur 229 · XVII* SIÈCLE. LYOJI SOUS LOUIS XIV · texte numérisé non relu

XVII* SIÈCLE. LYOJI SOUS LOUIS XIV

tiaux et des soies, le tiers-surtaux , le péage du pont du Rhône et les revenus des biens communaux produisaient une somme totale de seize cent cinquante mille francs ; le budget des dépenses de toute nature n'allait pas au-delà de quatorze cent mille : restaient près de trois cent mille francs pour l'amortissement de la dette; mais les demandes incessantes d'un gouvernement obéré et absolu ruinaient la ville. '

Pendant que des revers inouïs accablaient la vieillesse de Louis XIV , l'hiver de 1709 , si terrible pour toute la France , fut particulièrement désastreux pour la ville de Lyon. Un froid extrêmement vif se fit sentir à six reprises différentes; c'est du 6 au 23 janvier qu'il eut sa plus grande intensité : la Saône était gelée à une profondeur considérable ; le Rhône fut pris , et si fortement que son écorce de glace supportait , sans se briser, de lourdes charrettes. On ne brûlait pas encore de la houille , du moins comme combustible ordinaire, et le bois était fort cher; il en était de même du pain: il n'y avait eu, en 1708, qu'une demi-récolte. Privés de travail ou mal payés, les ouvriers se mouraient de froid et de misère ; leur sort cruel inspirait une profonde pitié. D'abondants secours cherchèrent les pauvres ; mais le mal était trop grand , et l'ardente charité des Lyonnais ne pouvait suffire à tant d'infortunes. L'excès du froid fit périr les noyers , les châtaigniers , une partie des vignes , et les semailles : jamais il n'avait produit de tels désastres. Un premier dégel eut lieu le 26 février : il y eut une si forte débâcle que le pont en bois fut emporté , et le pont en pierre tellement endommagé qu'on en défendit le passage pendant plusieurs jours. Ces calamités en présageaient de nouvelles; il n'y eut en 1709 qu'une récolte insuffisante et de mauvaise qualité : bientôt le prix du pain augmenta beaucoup, et la misère devint extrême. On ne trouvait plus de blé dans les greniers ni au marché , et

1. — Un événement singulier fit beaucoup de bruil à celte époque (1705). Mandeville , commandant de la prison de Pierre- Se ise , gardait le château avec beaucoup de négligence , et usait d'une trop grande familiarité avec ses prisonniers. Cinq d'entre eux , parmi lesquels se trouvait le comte de Labarre , formèrent le projet de s'évader , et l'exécutèrent après avoir assassiné le trop confiant Mandeville. La responsabilité de celte catastrophe remonta jnsqu'au consulat , qui fournissait chaque jour au château les hommes de garde ; le gouverneur et son lieutenant se trouvaient absents.

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tous les efforts des échevins pour en faire venir des provinces voisines et de l'étranger échouèrent pendant longtemps. Un arrêté du consulat défeudit l'exportation des céréales hors du Lyonnais , un autre prononça l'expulsion hors de la ville des mendiants , des vagabonds et des étrangers. Les communautés religieuses reçurent Tordre de se nourrir avec leurs provisions particulières. Des rôles qui indiquaient le nombre des ménages logés dans chaque maison avaient été remis aux boulangers par l'administration consulaire , et la répartition du pain se faisait à raison d'une livre pesant par tête. Cette disette , une des plus terribles dont Lyon ait conservé la mémoire , dura plus de six mois.

Lyon commençait à peine à respirer, lorsqu'une inondation considérable , une des plus fortes dont cette ville , si souvent menacée par les eaux , ait eu à se plaindre , survint brusquement et causa de grands ravages. L'hiver de l'année 171 1 avait été fort doux, mais pluvieux, beaucoup de neige était tombée dans le mois de janvier, et un vent du midi très chaud avait amené de nouveau des pluies excessives. Enflé par ses affluents , le Rhône sortit de son lit, couvrit les plaines et ne tarda pas à décroître. Il pleuvait toujours et très fort; le fleuve franchit encore ses rives, envahit les campagnes et entra dans la ville. Il pénétra fort avant dans la rue de l'Hôpital , et joignit la Saône débordée sur la place des Jacobins , après avoir été au moment de l'atteindre dans la rue Confort. Les rues Mercière et de la Grenette étaient inondées ; six pieds d'eau recouvraient le portail de l'église de la Charité, et on allait en bateau sur la place de Bellecour. La Saône avait gagné les portes de Vaise , d'Halincourt et de Saint- George ; elle s'était élevée jusqu'au niveau du plancher du pont de bois de Saint - Vincent et de la dernière arcade du pont de Pierre , dont le passage fut interdit aux voitures. Cette crue énorme dépassa d'un mètre l'inondation de 1602 : beaucoup de maisons situées sur le bord des deux rivières avaient été inondées; et, bloqués dans leurs demeures, grand nombre d'habitants, dans les quartiers submergés , recevaient leurs aliments par le toit des maisons voisines. De plus en plus furieuse , la Saône envahit l'église des Jacobins , souleva et déplaça les pierres tumulaires, et monta jusqu'au maitre-autel ;

elle creusa de profondes excavations dans l'intérieur de l'église des Augustins, qu'elle rendit inhabitable pour un. long espace de temps. Il serait difficile d'évaluer le dommage : une multitude de maisons avaient été renversées ; tous les bois des chantiers , tous les bateaux amarrés dans les ports avaient été emportés avec leurs chargements en vins et en blés. Le pont Volant de Bellecour, relevé à peine de sa chute pendant la débâcle de 1709, n'existait plus, de même qu'une portion considérable des parapets : tout le littoral de la Saône présentait l'image de la désolation.

§ IV. Un autre événement non moins sinistre survint à Lyon à la fin de cette même année 1711 .

Il existe dans la plaine du Dauphiné , à peu de distance du faubourg de la Guillotière , un petit village appelé Saint-Denisde-Bron. Une grande partie de la population ouvrière s'y rendait chaque année , à un jour déterminé de l'automne , attirée par un usage singulier : tous les passants avaient le privilège de s'adresser des invectives, et ils en usaient largement. Ces injures et ces quolibets, quel qu'ils fussent, ne devaient pas être pris au sérieux : l'étranger qui s'en fâchait excitait aussitôt l'hilarité générale. Ce fut sans doute un motif religieux qui appela d'abord les classes ouvrières à Saint-Denis-de-Bron ; comment ce pèlerinage dégénéra t— il en saturnales ? on l'ignore.

Quoiqu'il en soit, le jour de la fête du village de Saint-Denisde-Bron était arrivé : c'était le 11 octobre. La journée était magnifique , un beau soleil d'automne et un air tiède invitaient le peuple à se donner le divertissement qui lui plaisait si fort. Il y avait eu un peu de travail pendant l'été , le pain et le vin étaient à bon marché. Une multitude immense , évaluée à quarante mille âmes, se répandit dans les plaines de la Guillotière; elle encombrait les guinguettes et les rues du faubourg, ainsi que la route qui conduit au village. Cette journée se passa bien ; jamais les ouvriers n'avaient montré plus de gaîté.

La nuit arriva , et , venant de tous les points du faubourg et de la plaine , toute cette masse compacte s'ébranla pour rentrer en ville. Elle n'avait à sa disposition que le pont si long et si étroit de la Guillotière; la foule se précipita dans ce défilé , qu'elle obstrua bientôt. Cependant elle s'avançait lentement , tantôt

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