‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 3)Chapitre 23 sur 229 · SIÈCLE · texte numérisé non relu

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marchant, tantôt s arrêtant quand la presse devenait trop grande, pois faisant de nouveau quelques pas. Peut-être aurait -elle franchi peu à peu la porte du Rhône , sans un accident imprévu qui la mit tout-à-coup dans l'impossibilité d'atteindre les quais , tandis qu'en arrière , d'autres groupes arrivant sans cesse , la rendaient de plus en plus compacte et augmentaient l'encombrement.

Le carrosse de Madame Servi en de la Part-Dieu s'était engagé sur le pont , allant à la Guillotière , en sens contraire de la foule; il avait dépassé le corps-de-garde et parcouru péniblement environ un tiers de l'étroit couloir; mais il rencontra sur ce point d'autres voitures qui , venant dans une direction opposée, s'efforçaient d'atteindre la rue de la Barre. Il y eut dès-lors impossibilité absolue , soit pour les chevaux , soit pour les piétons, de faire un pas, et cependant grand nombre de gens affluaient toujours du côté de la Guillotière , et poussaient de toutes leurs forces ceux qui étaient devant eux pour se frayer un passage. Le tronçon de cette masse vivante, compris entre le carrosse de Madame Servien et la rive droite , aurait pu déboucher sur le quai de la Charité : aucun obstacle sérieux ne s'y opposait; mais on dit que, voulant mettre à profit ce désordre, les soldats du poste fermèrent la barrière et ne l'entr'ouvrirent que pour ceux qui avaient beaucoup d'argent à leur donner. Ils maltraitaient et repoussaient sans pitié sur le pont ceux dont l'offrande ne leur paraissait pas suffisante , spéculant sur la peur et mettant à un haut prix leurs services '. Il n'y avait donc point de voie d'écoulement pour la multitude , et cependant l'encombrement au point de jonction des voitures ne cessait de s'aug-

1. —On a beaucoup accusé let soldats du potte. Si l'on ajoute foi à la relatiou qui paroi le 14 octobre, ils auraient indignement exploité leur position. Des mères au désespoir leur offraient ce qu'elles avaient sur elles de plus précieux pour obtenir le passage de leurs enfants ; ceux qui n'avaient rien à donner étaient repousses sur le pont à coups de crosses de fusil. Les soldats arrachaient eux-mêmes aux femmes leurs colliers et leurs bijoux. Hat on tnous de faire observer que ces accusations horribles n'ont point été prouvées ; le sergent du poste ne fit probablement pas tout ce qai dépendait de lui pour maintenir l'ordre et faciliter refoulement de la fbufe ; mais il n'eut vraisemblablement pas d'autres torts. On ne prouva peint qn'il eût été d'intelligence avec les voleurs , et qu'il eût fait fermer le guichet trop tôt , pour exploiter à son profit ta frayeur des malheureux que la foute écrasait.

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menter. En un instant, les chevaux du carrosse de Madame Servien furent abattus, étouffés et écrasés : la voiture elle-même, renversée , était couchée au travers du pont , à droite du corps-de-garde. Bientôt quelques personnes , se culbutant dans un horrible pêle-mêle , s'entassèrent sur les cadavres des chevaux. On entendait de toutes parts des cris affreux ; hommes et femmes, enfants et vieillards périssaient meurtris et littéralement broyés : impossible aux uns et aux autres de se prêter le moindre secours ; ceux qui parvenaient à se hisser sur le parapet, et très peu en venaient ii bout, étaient bientôt précipités dans le Rhône. On assure que des malfaiteurs qui s'étaient glissés dans la foule arrachaient aux femmes leurs boucles d'oreilles, leurs colliers, leurs bagues, et dépouillaient les morts ; la plupart périrent étouffes à leur tour.

Cette scène dura une longue demi -heure. Informé de ce qui se passait , le prévôt des marchands , accompagné de quelques échevins , d'un détachement de la milice bourgeoise et d'agents de police, se rendit sur le lieu de la catastrophe , fit allumer un grand nombre de torches , et prit aussitôt des mesures pour faire déblayer le pont. Il était sept heures du soir; le prévôt traversa le Rhône dans une barque, passa sur la rive gauche , et parvint à faire rétrograder dans les rues de la Guillotière les groupes nombreux qui arrivaient toujours. Il n'était pas facile d'entamer par un point quelconque la masse condensée qui encombrait le pont dans toute sa longueur ; cependant on parvint , du côté du quai de la Charité, jusqu'au principal obstacle: le carroswse renversé fut brisé, et on entraîna les chevaux. Alors on eut un peu d'espace , et ce fut seulement dans ce moment qu'il fut possible de se faire une idée de la grandeur du désastre.

C'était un spectacle affreux : entassés les uns sur les autres , les morts formaient des murailles d'une hauteur considérable ; ils étaient tellement entrelacés que les efforts de dix hommes suffisaient à peine pour dégager un seul cadavre. Il y avait, en plusieurs lieux, douze ou quinze corps ainsi enchevêtrés : tous n'étaient pas entièrement morts; quelques-uns , lorsqu'on parvenait à leur rendre quelque liberté de mouvement, poussaient un faible soupir et expiraient. Beaucoup avaient les côtes brisées et les poumons déchirés; chez d'autres, c'étaient les os du crâne ou

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