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des membres qui étaient fracturés : grand nombre de gens étaient morts de l'impossibilité de respirer. On travailla depuis sept heures du soir jusqu'à deux heures après minuit à déblayer le passage ; placés d'abord en files sur un des côtés du pont , les cadavres furent ensuite transportés sur le rempart du bastion le plus proche : il y en avait deux cent dix-sept ; presque tous ces corps étaient nus. Dans leur nombre se trouvaient des femmes grosses; on les ouvrit, et on relira de leurs entrailles des enfants qui donnèrent quelques signes de vie. On transporta vingt-neuf blessés à l'Hôtel-Dieu, six moururent; la relation qui fut écrite par ordre du consulat cinq jours après l'événement porte à deux cent trente-huit le chiffre total des morts ; presque tous appartenaient à la classe ouvrière. Il est très probable que beaucoup de ceux qu'on avait transportés expirants dans leurs demeures y moururent des suites de l'horrible accident : on a évalué à mille ou douze cents le nombre des morts et des blessés. i
Le lendemain fut pour la ville une journée d'affliction; des milliers de familles éplorées allaient reconnaître parmi les morts ceux des leurs qu'elles avaient perdus : leurs cris étaient déchirants.
Vinrent ensuite les poursuites judiciaires; on délibéra sur ce qu'il aurait fallu faire pour prévenir le malheur qui venait d'avoir lieu , et Ton résolut de donner quelque satisfaction à l'opinion publique exaspérée. Un sergent qui commandait le poste, Thomas Michel dit Belair, porta la peine de l'impéritie et de la négligence des magistrats : il fut condamné au supplice de la roue sur la place des Terreaux, et exécuté. Cet homme mourut en protestant de son innocence ; les vrais coupables , et probablement les seuls,* c'étaient les hommes de la police qui n'avaient pas pris la moindre précaution pour maintenir l'ordre aux abords du pont , et pour empêcher le passage des voitures
1. — Relation du grand malheur arrivé à la porte du Rhône, le 11 octobre de l'année 1711 , au retour de la promenade de Bron , dans le faubourg de la Guillotière; in-40 de quatre pages. C'est la relation populaire qui était criée dans les rues; elle a été publiée par la Revue du Lyonnais, I, Î55. — Rosait {François). Histoires tragiques de notre temps. Lyon , Barrei , 1744 , in- 8°. — Mémorable accident arrivé sur le pont de la Guillotière te 1 1 octobre 1711 (relation extraite des A ct$s consulaires et publiée par M. -Godemard ). — D acier. Histoire chronologique de l'Hôpital général , Il , 50.)
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an travers de la masse compacte qui revenait de la Guillotière. Cet immense désastre fat expié plus tard ; la Providence le fit tourner à l'avantage de cette classe ouvrière parmi laquelle il avait fait un si grand nombre dé victimes. L'encombrement avait eu pour cause principale l'arrivée sur le pont de ce carrosse dans lequel se trouvait Catherine de Mazenod, veuve de Maurice- Amédée de Servien : cause innocente de la catastrophe, cette dame se reprocha toujours la part involontaire qu'elle y avait prise. Pour rendre quelque repos à sa conscience , elle légua aux Hôpitaux par son testament les terres de son fief de la Part- Dieu : évalués environ cent mille francs en 17M , ces domaines ont acquis progressivement une valeur qu'on porte aujourd'hui à quatorze millions.
§ V. Trois années après cet événement, la tranquillité de la ville de Lyon fut compromise par une émeute, peu grave cependant et de courte durée. Fatigués de l'impôt mis sur le bétail , les bouchers et les marchands de bestiaux s'étaient concertés pour en obtenir la suppression ou la réduction ; rien ne vint au marché, et le commerce de la viande fut suspendu. On menaça les bouchers du retrait de leurs privilèges : ils ne cédèrent point. Une ordonnance rendue par le consulat permit alors à quiconque le voudrait d'amener dans Lyon des moutons et des bœufs, de les tuer et d'en vendre la viande au détail. Des attroupements se formèrent, et grand nombre d'ouvriers prirent parti pour les bouchers : un des employés de l'octroi eut sa maison pillée , et un soldat du guet fut tué. Intimidé par ces démonstrations , le consulat suspendit la perception de l'impôt sur le bétail, mais le tapage n'en continua pas moins, et bientôt une multitude furieuse se disposa à brûler tous les bureaux de l'octroi. Tous les officiers de la milice bourgeoise furent convoqués chez le prévôt des marchands, dont l'anxiété était extrême ; les citoyens bien intentionnés reçurent l'invitation de se réunir et de s'armer ; enfin le maréchal de Villeroi entra dans la ville avec des troupes, comprima la sédition et rétablit l'octroi.
Lyon était en pleine décadence; sa population était tombée, pendant le long règne de Louis XIV , de quatre-vingt-dix mille âmes à soixante-neuf mille ; son commerce végétait , sa dette avait pris un accroissement considérable , et ses fermes étaient
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au rabais. A la misère générale s'ajoutait l'extrême détresse des hôpitaux, qui succombaient sous le poids de l'entretien des enfants trouvés et de la distribution , soit d'aliments aux mendiants, soit de secours à domicile aux indigents.
Pendant que Lyon était frappé de tant de calamités , la France ruinée commençait cependant à respirer : elle était délivrée enfin de la présence des armées alliées au cœur de ses provinces. Commandée par d'Aremberg, la formidable armée de l'archiduc d'Autriche avait été battue à Villa-Viciosa ; Philippe régnait à Madrid. Une révolution de palais avait brisé Tépée de Malborough , et , profitant habilement d'une faute du prince pugène , Villars avqit remporté sur les arrogants Hollandais cette victoire de Denain , qui eut pour résultat le traité dUtrecht. De grands malheurs domestiques assaillirent la vieillesse de Louis XIV; il perdit dans l'espace de quelques mois le dauphin , le duc et enfin la duchesse de Bourgogne : toute la France était plongée dans une consternation profonde. Louis mourut en 1745 ; il laissa le royaume épuisé, sans commerce , sans crédit , sans argent , dépeuplé , mais intact sur toutes ses frontières , et agrandi de l'Alsace : ce fier monarque savait mieux supporter l'infortune que la prospérité.