CHAPITRE V
MARCHE DE LA CIVILISATION A LYON
SOUS LI HBGNI Dl LOUIS XIV.
$ I. TraTiux pobliei. L'Hôtel -de -Ville construit par Simon Maupin, en 1646; le palais Saint-Pierre rebâti par Le Valfiaiére, en 1667 ; nouveaux bâtiments de l'Hotel-Dieu, ele. — $J. Beaux-arts : Stella, CoyeeYoi, les deux Cou* ton. Statu» équestre de Louis XIV; Gérard Audrftn. — $ 5. Science* et lettres : Menettrier, Colonie, Spon , Vergier. Molière à Lyon; l'opère.
$ I. L'hôtel dans lequel se réunissaient les échevins et les bourgeois notables était fort incommode : on n'avait pu placer les bureaux dans cette maison ancienne et mal distribuée, et on ne pouvait y arriver que par des rues étroites et d'un parcours difficile. Enfin, dans une dernière délibération, prise le 16 janvier 1646, les échevins firent choix définitivement d'un emplacement que possédait la ville à l'est de la place des Terreaux. On n'aurait pu en trouver un meilleur.
Il y avait alors à Lyon trois hommes de talent dans des genres divers: Simon Maupin, architecte; Gérard Désargues, géomètre; et Thomas Blanchet, peintre: le consulat leur confia la construction et la décoration du nouvel Hôtel-de- Ville. Simple voyer à trois cents livres de gages , Maupin avait le génie de son art , et, quoiqu'il fiit très peu connu, il n'en était pas moins un homme d'un très grand mérite. Son plan fut conçu d'un seul
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jet , aussi tout y était parfaitement lié : jamais conception d'artiste ne présenta plus d'harmonie dans ses différentes parties. Ami de Descartes, et en relation avec les plus célèbres géomè^ très de son temps , Roberval , Gassendi et Pascal , Désargues enseignait aux ouvriers la coupe des pierres , et s'occupait de travaux et d'études utiles au public. Quelle fut sa part dans la construction de l'JIÔteL-de-Ville ? a-t-il été l'auteur véritable du plan ? rien n'autorise à le dire ; l'honneur de cette belle conception est demeuré à Simon Maupin. Quant au peintre parisien Thomas Blanchet , il avait fait le voyage d'Italie et y avait eu pour amis L'Albane, André Sacchi et notre Charles Le Brun. De retour en France , il céda aux instances du peintre Panthot et choisit Lyon pour résidence ; les nombreux tableaux qu'il y peignit lui procurèrent une grande renommée : c'est lui que le consulat choisit pour décorer l'Hôtel-de-Ville de peintures. La place des Terreaux, dont cet édifice devait occuper l'extrémité du cAté de Test , manquait de régularité en 1640 , mais on y remarquait déjà la belle abbaye de Saint-Pierre. On voyait dans sa partie centrale une pyramide à quatre faces, surmontée d'une croix et portée par un beau piédestal : comme elle nuisait à la perspective , on la démolit et on la transporta à Fourvière. Un château d'eau, d'une exécution très médiocre, la remplaça ; il n'eut luimême qu'une courte existence.
C'est le 5 septembre que la première pierre de l'Hôtel-de-Ville fut posée ; de Sève était prévôt des marchands. On poussa les travaux avec tant d'activité , que l'inauguration du monument eut lieu en 1651 , cérémonie à laquelle le consulat présida; quatre ans après, l'édifice était entièrement achevé: on avait mis neuf années à le construire.
L'Hôtel-de-Ville , tel qu'il est sorti de la pensée de Simon Maupin, est un édifice entièrement isolé , de la forme d'un carré long , composé d'une façade sur la place des Terreaux , de deux ailes en retour de soixante-dix toises de longueur, formant un des côtés des rues Lafont et Puits-Gaillot, et de pavillons sur la place de la Comédie , liés par une galerie. On y remarque un perron , un grand portail, un vestibule , une grande cour intérieure, et une autre plus petite , à un niveau moins élevé. L'aspect général du monument est bien : il est majestueux et plaît par sarégu-
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larité; toutes les parties concourent à l'effet de l'ensemble, et sont les détails d'une pensée dont l'unité est le caractère dominant. Percée de quatorze fenêtres d'un bon style , la façade principale est remarquable par la belle disposition des lignes et par l'harmonie des proportions. On y voyait, au temps de Maupin , quatre grands médaillons en bronze qui représentaient Henri IV , Louis XIII, Louis XIV et Anne d'Autriche ; des lions et trophées d'armes sculptés , et les armoiries de Villeroi , que remplaça plus tard une statue équestre de Louis-le-Grand. Un balcon est placé au premier étage, et communique avec la grande salle : les quinze marches du perron conduisent au portail, qui est décoré par deux colonnes doriques en marbre rouge. On entre dans le vestibule sur lequel s'ouvrent à droite la salle où se réunissait le conseil chargé de maintenir l'abondance , à gauche la grande salle pour la juridiction de la police. Un escalier sans noyau et d'une hardiesse remarquable conduit au premier étage ; vis-à-vis est le grand escalier, très large , fort bien disposé et terminé par une galerie. Du vestibule on passe dans la cour intérieure, vaste parallélogramme de trois cent cinquante-un pieds de longueur sur cent quarante-quatre de largeur. De cette cour intérieure on arrive à un péristyle orné de fontaines et de statues ; il est formé de trois arcades que surmonte une galerie , et qui s'ouvrent par deux perrons sur une cour inférieure, par laquelle on entre sur la place de la Comédie. Derrière la façade est une tour haute de cent cinquante pieds , surmontée par une coupole qui recouvre une horloge à quatre cadrans et porte une boule dorée.
La grande salle a quatre-vingt-dix pieds de longueur; elle recevait le public , au dix-septième siècle , le jour de la Saint- Thomas, lorsqu'on proclamait les prévôts des marchands et les nouveaux échevins. A gauche était l'entrée de la salle de juridiction établie pour le commerce , et à l'autre extrémité , celle de la salle de Henri IV ou des Portraits. On y a vu longtemps ceux des prévôts des marchands et échevins : celui de Henri, de grandeur naturelle , était placé sur la cheminée. Derrière cette pièce se trouvait une chambre bien décorée , dans laquelle le corps consulaire tenait ses réunions particulières : on entrait par le vestibule dans la salle des audiences de la Conservation , et un escalier particulier conduisait à une pièce vaste et fort bien dis-
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posée pour recevoir les archives de la ville. Tout le restant de l'aile gauche servait de logement au secrétaire du consulat ; le procureur général et l'avocat de la ville avaient leurs appartements dans l'aile droite. Telles étaient les distributions intérieures de FHôtel-de- Ville au temps de M aupin ; elles ont peu changé. Il y avait au-dessous de la tour de l'horloge une chapelle dont l'autel était supporté par une conque en relief; une belle descente de croix par Palme le Vieux la décorait.
Blanchet , dont le pinceau facile ne manquait cependant pas d'un certain grandiose , peignit à fresque, sur la muraille du grand escalier, l'incendie de Lyon sous Néron , et, dans la salle du Consulat , la Justice poursuivant le vol et la fraude. Il y avait aux angles du plafond des médaillons qui représentaient la Bonne Foi , l'Agriculture , la Navigation et les Arts. On estimait beaucoup la composition du môme artiste dans la grande salle : un des compartiments montrait le temple d'Auguste orné de peintures emblématiques ; un autre, la fondation de Lyon par Plancus; on voyait sur un troisième la réunion de la ville de Lyon à la couronne ; enfin , les batailles d'Alexandre étaient figurées sur quatre panneaux. Un incendie, qui dévasta l'Hôtelde- Ville en 167û , détruisit la plupart des peintures de Blanchet, qui faillit en mourir de chagrin ' : c'étaient ses compositions les meilleures ; on en louait beaucoup le coloris et l'exécution habile. Malgré quelques incorrections dans le dessin , ces fresques faisaient l'admiration des étrangers.
Jules-Hardouin Mansart restaura ou plutôt gâta, en 1702, la façade de FHôtel-de-Y ille. La toiture , d'après le plan de Simon M aupin , était en ardoises et à pans coupés ; des fleurs de lis et des trophées la décoraient : elle fut remplacée par des dômes et des mansardes lourdement ornées. C'était une atteinte grave au caractère primitif du monument : malgré cette restauration , FHôtel-de- Ville de Lyon est demeuré, sinon un chef-d'œuvre,
1.— C'était le 13 septembre ; le feu, qui avait éclaté tout-à-coup, détruisit en peu d'heures la grande salle , l'horloge , le grand escalier et les deux pavillons du Nord. On réussit , après de grands efforts , à faire la part des flammes -, il y eut quelques bourgeois blessés , d'autres furent tués.
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du moins un des édifices les plus remarquables de ce genre '. Beaucoup d'autres travaux publics furent entrepris à Lyon sous le règne de Louis XIV.
On donna une extension considérable aux bâtiments de i'Hôtel-Dieu, devenus insuffisants. Quatre ou cinq malades étaient couchés dans un même lit , et quelquefois un cadavre gisait auprès d'un convalescent ; l'espace manquait : on construisit plusieurs salles, de l'année 1620 à 1670, d'après les plans d'un bourgeois nommé Laure; elles furent disposées en forme de croix , et dirigées de telle sorte que toutes aboutissaient à un dôme central. Commencée en 1637, sur les plans du sculpteur Jean Mimerel, l'église s'éleva avec rapidité; sa façade, d'ordre
1 . — Le P. Jean de Bussières a fait en vers et en prote une longue description de l'Hôlel-de- Villc , dont voici le titre : Basil ica Lugdunensis, tire Domut consularis. Lugduni, apvd Gtiilelmvm Barbier , 1661 , grand in-4° , avec un plan.
Cet ouvrage ett antérieur à l'incendie de 1664 ; sous ce rapport et sous d'autres encore , il mérite d'être consulté : lui seul reproduit avec fidélité la conception primitive de Simon Maupin. De Bussières décrit , dans autant de chapitres particuliers, la situation de l'édifice , la fontaine qui était sur la place des Terreaux , la façade , le toit , la cour inférieure , les escaliers , la grande cour , les peintures de Blanchet > l'horloge , etc. J'extrairai de son travail ce qu'il dit du toit et du jardin, qui n'existent plus :
« Quin et tectum et totius aedificii somma fastigia magnificentiam latius différant.
Nam, prêter illam primarum aedium partem , geminae subslructiones versus ortum immenso spatio porriguntur ; quarum tecla francico more declivia et faetigiata ; ardosia , hoc est lapide sectili , conciune instrata , plumbo mnltiplici et colorato ornata , prsegrandibus liliis et inauratis distincta , ita nitent , coruscantet fulgent, ut procul e gemino monte geminoque amne spectantibus admirabilissimum opus videatur : unum et multiplex, lucens et solidum, coloratum et verum , et infinita oculorum capacitas spoote et jucunde conscribatur uno spectaculo. » (Pag. 18.)
Voici ce que dit le P. de Bussières du jardin de l'Hôtel -de- Ville :
« Clathris ferreis ab extremo cavœdio hortus dirimitur, ut qui passim plebis vestigia arcent, admittant oculos , et inclus» deliciae nullo damni periculo omnibus pateant. Ac illse quidem angusto in spatio confertas et plurimae , curiosss tamen et selectae. Meditullium sihi seponit arca, erepente buxo distincta , collucens varietate florum mirifica ; cupressi spalium oingunt , et viriditate perpétua vel candicantibus nivibus aciem recréant. Latum ambulacruin dividit hortum bifariam , fonte conspicuum , erumpente aqua ex roedio , mox fluctuante intra labrum marmoreum ; prope exitum in basi attollitur Flora simulacrum sculptum in raarmore , laeta fronte circumspiciens suas opes. Ad latera porriguntur ambulatiooes tiliarum ramis inumbratae , pratulis in tapetii formam surgentibus et implentibus médium spatûim ambulationis. Circum ex carpino per gratas ambages xysta sont plurima , ubi conquiescere, sermones sererej, et considère in subselliis liceat. » (Pag. 36.)
Le P. de Bussières n*a pas oublié les inscriptions dans sa prose et dans ses vers emphatiques; son ouvrage est terminé par un poème en vers latins adressé à Louis XIV.