LYON SOUS LE REGNE DE LOUIS XV
$ 1". La régence; système de Law. Premières années du régne de Louis XV; administration probe du cardinal de Fleury.— %%. Insurrection des ouvriers en soie, en 1744. — $ 5. La France sous Louis XV. Expulsion des Jésuites du collège de Lyon , en 1709. Emeute contre le collège des médecins, en 1768. — $ 4. Premières années du régne de Louis XVI. Joseph II , Cagliostro et La Fayette 4 Lyon. Insurrection des ouvriers en soie, en 1786.
§ I. La régence fut une époque de réaction conlre la politique de Louis XIV. Accablé de misères qu'il n'avait jamais connues à ce degré , le peuple insulta à la mort et aux obsèques du roi ; maltraité et mis hors des affaires , le parlement cassa le testament du monarque : clergé , noblesse , citoyens de toutes les classes , ouvriers , marchands et paysans avaient souffert beaucoup de l'arbitraire et du despotisme du gouvernement qui venait de finir , ils saluèrent avec enthousiasme Pavénement du pouvoir nouveau. Une cour hypocrite, se réglant sur les mœurs sévères de Louis et de Madame de Maintenon , avait fait parade de principes religieux qu'elle n'avait pas; celle du régent, en
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haine de la vie bigote et triste à laquelle le vieux roi l'avait condamnée , afficha la plus grande dépravation et donna à la nation le spectacle contagieux de l'immoralité poussée jusqu'au scandale. Il n'y avait point d'argent au trésor royal; des armées permanentes de deux cent mille hommes et des guerres longtemps malheureuses avaient épuisé les finances et la population du royaume. Maître de l'Etat , Philippe d'Orléans s'abandonna aux doctrines épicuriennes qu'il avait toujours professées. Toutes les places furent envahies par une noblesse cupide , et, délivrée du pouvoir absolu qui pesait sur elle d'une manière si rude , la magistrature se mêla de l'administration et prit une grande part au gouvernement. Cette réaction morale et religieuse , poussée jusqu'au cynisme , s'appuyait sur un système politique entièrement contraire à l'inlérét national et qu'on peut résumer en ces deux mots : trahison et lâcheté. Acheté par Por de l'Angleterre , Dubois , ministre infâme du trop facile régent , fit déclarer la guerre à l'Espagne, qu'il ruina au profit de l'ennemie de la France.
Cependant il fallait beaucoup d'argent* à la cour libertine et prodigue du régent; rien n'égalait le désordre des finances. Les dépenses étaient très supérieures aux recettes , et s'accroissaient sans cesse ; Philippe dévorait d'avance , par de continuelles anticipations, le produit d'impôts énormes que la nation ne pouvait plus supporter. Une dette immense et immédiatement exigible engageait l'avenir pour longtemps , et des mesures immorales , telles que la réduction de la rente , la refonte des monnaies sous un titre plus élevé, et des poursuites tyranniques exercées contre les créanciers dé l'Etat , avaient détruit le crédit public. La banqueroute était imminente. C'est dans ces graves conjonctures que Philippe d'Orléans se laissa éblouir par les promesses de l'écossais Jean Law : dupe lui-même de ses calculs, Law imagina une banque pour l'administration des revenus de l'Etat , et un papier-monnaie à l'abri des variations de la monnaie d'or et d'argent ; à la richesse positive et naturelle il substitua une richesse fictive, et créa pour celle-ci un signe de convention auquel il sacrifia le numéraire. Entraînée par un esprit de vertige, les classes moyennes et la noblesse recherchèrent avec avidité le papier de Law , et un agiotage effréné s'empara d'une
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grande partie de la nation. Mais cet engouement ne pouvait durer , rien ne le justifiait ; beaucoup de grands, seigneurs échangèrent leur papier-monnaie contre de l'or ou contre des terres , et réalisèrent des bénéfices énormes : la France fut ruinée. Lyon souffrit peu du système, directement du moins; il s'en était défié: toutefois , la ville fut atteinte par le contre-coup qui suivit cet ébranlement; ses revenus subirent une grande diminution Le gouvernemenUlu régent avait ordonné la suppression de quelques impôts et la réduction de quelques autres ; le sur-octroi du vin et de la viande, le tiers-surtaux , le quarantième, et les droits d'entrée sur les soies, furent considérablement abaissés. Obligée de venir au secours de l'Etat, la ville avait contracté une dette énorme de huit millions trois cent mille livres : le gouvernement du régent se libéra envers elle , mais il paya en billets déjà frappés d'une forte dépréciation. La caisse du receveur de Lyon n'était pas moins vide que celle du trésor royal; on mit des droits nouveaux sur les vins et sur les soies , et on adjugea leur exploitation à une compagnie fermière au prix de cinq cent vingt mille livres ; tous les anciens impôts furent maintenus ou rétablis.
Au gouvernement de Philippe d'Orléans , régent , succédèrent l'administration probe et désintéressée, mais timide et peu intelligente , du cardinal de Fleury, et une politique de paix et d'apathie. Tout le système du nouveau ministère consistait à éviter les chocs et à ne point aborder de front les difficultés de la situation ; il eut un moment de prospérité lorsqu'un Bourbon , placé sur le trône de Naples, eut engagé cette partie de la péninsule italique dans le système français. Malgré sa réserve méticuleuse, le cabinet fut entraîné à une guerre injuste en 1741. Héritier d'un royaume que l'énergique volonté de Frédéric - Guillaume son père avait élevé à un haut degré de puissance , Frédéric II s'apprêtait à jouer un grand rôle en Europe : politique profond , habile administrateur , doué de talents militaires de premier ordre, fort ambitieux et très peu scrupuleux , ce jeune roi signala son avènement au trône par l'invasion de la Silésie. Attaquée par une coalition puissante dans laquelle la France entra, la fille de Charles VI, l'impératrice Marie-Thérèse, fut au moment de perdre sa couronne. Son intrépidité , l'alliance de l'Angleterre , le dé-
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vouement des Hongrois et l'impéritie des généraux français lui conservèrent ses états. '
A l'intérieur, s'il n'y avait pas précisément prospérité , une amélioration considérable dans le crédit et dans la condition des classes laborieuses ne pouvait être méconnue. On travaillait : il y avait un peu de vie dans l'industrie , le peuple ne se plaignait pas. C'est dans cette situation, satisfaisante à beaucoup d'égards, qu'une émeute de nature très grave vint compromettre la tranquillité publique à Lyon. Ce fut en 1744 que ce mouvement insurrectionnel éclata ; pour le comprendre , il faut préalablement rechercher les causes qui l'amenèrent et bien poser la question.
§ IL Le célèbre mécanicien Jacques Vaucanson avait reçu du cardinal de Fleury la mission de se rendre à Lyon , d'inspecter les métiers pour le tissage des étoffes de soie , et d'améliorer les procédés de fabrication ; il la remplit avec empressement : peutêtre l'avait-il sollicitée. Vaucanson étudia beaucoup le mécanisme du tissage , et proposa plusieurs moyens ingénieux pour le simplifier *. Son esprit inventif imagina un métier pour fabriquer des étoffes dans toutes les largeurs avec une navette volante, une mécanique pour diminuer le nombre des marches , et une autre pour changer à volonté de navette pendant le lissage des étoffes de différentes couleurs; un métier pour tisser en même temps plusieurs pièces d'étoffes , un moulin à soie , des métiers pour divers genres de tricots , etc. , etc. Ces créations du génie de Vaucanson ne réussirent point auprès des ouvriers; ils se persuadèrent que ce mécanicien voulait rendre avec les machines leurs bras inutiles , et le poursuivirent à coups de pierres 3. Ces
1 — C'est vers ce temps (1741) qu'un ambassadeur lurc , envoyé a Louis XV, passa par Lyon : on lui fit une réception brillante. Le consulat lui fit les honneurs de la ville ; on lui donna le spectacle d'un feu d'artifice et celui d'un bal a l'Opéra , et les dames surtout s'empressèrent de lui faire bon accueil.
2. — A la même époque , le P. Péronier , franciscain , imaginait uu moulin pour monter la soie à tours comptés , procédé qui aurait rendu impossibles les fraudes des teinturiers.
3. — Vaucanson , pour se venger , construisit une machine au moyen de laquelle un âne tissait une étoffe de soie à fleurs. (Vaucanson à Lyon en 1744 , documents historiques pour servir à l'histoire de Lyon nu dix-huitième siècle , publiés par P.-M. Gonon. fyon ,J844, in-8». )