‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 3)Chapitre 29 sur 229 · XVIIϰ SIÈCLE. LYON SOUS LOUIS XV · texte numérisé non relu

XVIIϰ SIÈCLE. LYON SOUS LOUIS XV

maîtres-ouvriers ; ils avaient pour eux la puissance du nombre et l'autorité du droit. Leurs réclamations instantes et répétées se résumaient dans ces trois chefs capitaux : égalité pour les différentes catégories de la communauté dans la nomination des maîtres-gardes , abolition du droit de réception de trois cents livres , liberté accordée aux ouvriers à façon et aux chefs d'atelier de travailler, soit pour leur compte, soit pour celui d'autrui. Ces concessions , la grande fabrique n'entendait nullement les faire; elle persista obstinément dans ses privilèges. Il y eut des débats contradictoires, des mémoires en faveur des uns et des autres, et surtout beaucoup de récriminations. Un règlement assez important, fait en 1 7 37 , faisait droit, en grande partie du moins, à la demande des maîtres-ouvriers, et organisait la fabrique sur des bases relativement assez équitables ; mais il eut à peine deux années de durée : l'autorité le rapporta. Une vive fermentation se manifesta aussitôt : peu familier avec la question industrielle, le contrôleur général Orry manda à Paris une députation composée de marchands et de maîtres - ouvriers en nombre égal; mais comment seraient élus les délégués de la fabrique ? Le prévôt des marchands ne voulut pas reconnaître ceux que les maîtres-ouvriers avaient nommés directement , et, pour en finir , l'autorité remit en vigueur l'arrêt oppressif rendu en MM. Toutes les prohibitions qu'il avait instituées étaient rétablies : le droit de trois cents livres pour l'admission dans la communauté était maintenu ; on défendait de nouveau aux ouvriers à façon et aux maîtres-ouvriers de travailler pour leur compte. A cette nouvelle, l'émotion dans la fabrique devint extrême , et bientôt la cause des ouvriers en soie excita de vives sympathies parmi les autres corps de métiers : il ne fallait qu'une étincelle pour allumer un violent incendie.

Le prix de la main-d'œuvre était fort bas , et un ouvrier capable avait peine à vivre en travaillant quinze heures par jour : quand il faisait l'addition exacte de son budget à la fin de l'année, la dépense excédait toujours considérablement la recette, quelle qu'eût été son économie. Alors le pain coûtait deux sous la livre, et la viande six sous; un petit appartement, pour deux ou trois métiers, était payé de loyer cent trente ou cent quarante livres; il y avait toujours des chômages, et cin-

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quante-dcux dimanches et dix-sept fêtes obligées1. Réduits à une extrême détresse, les ouvriers réclamèrent une augmentatioti d'un sou par aune : on la leur proiûit, et on ne l'accorda point. Cette déception porta au plus haut degré l'exaspération, déjà grande , de la classe OTjvrière.

Une sédition éclata pendant les premiers jours du mois d'août; on en tint d'abord peu de compte. Claret de la Tourette , prévôt des marchands , rendit une ordonnance par laquelle il défendait tout attroupement dans les places publiques, rues, carrefours et maisons particulières de la ville , sous peine de prison pour les contrevenants , sans distinction d'âge ni de sexe ; mais l'autorité n'avait pas les moyens de faire respecter cette mesure , et le peuple n'y eut aucun ég^rd. Bien loin de là , taffetatiers et satinaires , réunis en longues bandes, annoncèrent l'intention d'attaquer les agents de l'adminislration et d'obtenir à main armée le redressement de leurs griefs. Teinturiers, charpentiers, fabricants de bas, porte-faix et gens de tous les corps de métiers, non-seulement s'associèrent au mouvement des ouvriers en soie > mais encore firent des réclamations pour leur propre compte. Le 5 a«*ùt, l'insurrection, composée déplus de quinze mille ouvriers, était maîtresse de la ville : intimidée par ses démonstrations, et redoutant les plus grands malheurs, l'autorité consulaire céda; elle rapporta l'arrêté de 1744 , et rétablit celui de 1737. *

Le lendemain, ce fut le tour de la communauté des teinturiers en soie d'imposer ses volontés au consulat ; elle obtint la révocation de l'ordonnance du 10 juin qui la concernait, et le rétablissement des statuts du règlement de l'année 1716. Puis vinrent les requêtes des maîtres-gardes de la communauté des char-

1. — Voyez le budget détaillé d'un ouvrier en soie, en 1744 , dans les Archive* dm, Rhône, V. 161.

2. — J'ai sous les yeux un exemplaire des affiches que le prévôt des marchands fil poser dans la ville durant les troubles. Voici l'ordonnance que les ouvriers en soie lui arrachèrent le 6 août : « Il est ordonné que les règlements de la fabrique de 1737 seront exécutés ainsi « qu'ils étoient avant ceux de 1744 , qui sont regardés comme non avenus et demeurent

- supprimés; le tout sans appel. Eujoint aux maîtres-marchands de s'y conformer Il est

« ordonné aux maîtres-gardes , marchands , petits marchands et ouvriers , savoir : les sieurs « Benoit , de Pravieux , Girardon , Guy , Madioier, Desfarges et autres requis , de signer au m bas de notre ordonnance , pour l'approuver et y donner plein consentement. »

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pentiers et des fabricants en draps d'or , d'argent et de soie , demandant le rappel des arrêtés qui les concernaient. Le6 crocheteurs des ports de la ville voulurent la suppression de l'ordonnance qui cassait les bandes de ces porte-faix, établies pour le déchargement et le transport des menues denrées, en différents lieux de la ville : une fois entré dans la voie des concessions , le prévôt des marchands ne s'arrêta plus.

Restait à savoir comment la cour prendrait ces manifestations : inquiets de leur pouvoir, trois cents tafietatiers et satinaires se rendirent auprès du chapitre des comtes de Saint-Jean et sollicitèrent son intervention auprès du gouvernement du roi. Il était également dangereux d'accepter ou de refuser. Après une longue délibération, le chanoine-comte Dortan promit beaucoup au nom du chapitre , et renvoya contents les ouvriers , qui disaient en se retirant : « Nous le voulons pour échevin , il réglera bien les contraventions. » Ce même chanoine adressa, quelques jours après, aux corps de métiers une lettre aussi vague , quant au fond , qu'elle était triviale dans la forme. '

Six mois se passèrent sans bruit: trop faible encore, le pouvoir avait laissé aux ouvriers les concessions qu'ils avaient extorquées * ; mais le 25 février 1745 , le Conseil d'Etat du roi cassa et annula les ordonnances du consulat de Lyon des 7 , 8 et 10 août 1744, et prescrivit l'exécution des arrêts et ordonnances du 16 février 1741 , du 18 juin 1743, et du 12 août 1744. Le règle-

1. — Les chanoines de Saint-Jean étaient peu populaires à cette époque/ Us avaient obtenu , à la demande du cardinal de Tencin , la permission de porter un large cordou rouge bordé d'un petit ruban bleu, et auquel était suspendue une grosse croix : c'est , disaille peuple , la livrée de l'archevêque.

2. — Une chanson populaire , celle des ta ffe ta liera , eut une grande vogue à celle époque ; en voici le premier couplet :

As-lu rea vu passa par yquy

Lo posu de papy ,

Que met de grands pancardei

Den lot los carre forts?

Ce sont nos maîtres-gnnlf s ,

Que ne joïont le tort.

Un recueil ins. de Pierre Adauioli coulicul plusieurs pièces de vers satiriques écriu-s contre le prévôt des narchands Clarel de la Tourrelte et contre le chapitre , a l'occasion de l'insurrection de 1744.

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ment définitif de la fabrique, en date du 19 juin 1764, fut rétabli selon sa forme et teneur. l

Toutes les mesures avaient été prises pour assurer l'exécution de la volonté du roi ; le vicomte de Lautrec était entré dans Lyon avec des troupes nombreuses , qu'il logea militairement chez les bourgeois. Il rendit de sa seule autorité des ordonnances qui défendaient aux ouvriers de se réunir au nombre de plus de quatre , soit dans un café , soit dans tout autre lieu public. Il commanda d'une manière expresse à tous les artisans et gens travaillant de la main , nommément aux ouvriers en soie , compagnons et apprentis, teinturiers, chapeliers, porte-faix, et généralement à tous les ouvriers , de remettre leurs armes , dans le délai de vingt-quatre heures , aux capitaines de quartier, et prononça la peine de mort contre ceux qui n'obéiraient point. Les poursuites judiciaires commencèrent : un arrêt de la cour des Monnaies condamna le crocheteur Gaspard Jacquet à se rendre nu en chemise devant le péristyle du palais et la principale porte de l'Hôtel-de- Ville, pour y faire amende honorable; puis à être appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, enfin

1. — « Veut néanmoins S. M. que jusqu'à ce qu'il en ait «lé par elle autrement ordonné , les marchands-fabricants pour leur compte , appelés communément petits marchands ou petits fabricants , puissent avoir chez eux et continuer de faire travailler chacun quatre métiers, et faire des apprentis , et que eeux des maîtres-ouvriers a façon qui voudront dans la suite parvenir a la qualité de marchands , paient , au lieu des droits fixés par le nouveau règlement , la somme de trois cents livres , et les fils de maîtres -ouvriers deux cents livres , conformément aux dispositions de l'arrêt du conseil cl lettres-patentes des i«r et SI octobre 1712, dérogeant pour cet effet aux articles IV, VI, VII et VIII du titre sept , et autres articles dudit règlement du 19 juin 1744 , en ce qui peut être contraire au présent arrêt.

« Veut aussi S. M. que ceux desdits marchands-fabricants , et ceux faisant fabriquer pour leur compte, qui, avant été reçus marchands depuis ledit règlement de 1737, u'oot payé aucuns droits pour passer de l'étal de maîtres-ouvriers à celui de maîtres-marchands , soient tenus de payer chacun ladite somme de trois cents livres , ou de deux cents livres s'ils sont fils de maîtres , et ce , dans le délai de trois mois , et en observant , par rapport a leur enregistrement au bureau de la communauté , les formalités prescrites par lesdils articles VI el VU du titre sept dudit règlement de 1744 , le tout sous les peines y portées; et sera le présent arrêt lu , publié el affiché partout où besoin sera , et enregistré sur les livres du bureau de ladite communauté , et pour son exécution seront toutes lettres nécessaires expédiées. Car tel est notre plaisir.

• Fait au Conseil d'Etal du roi, S. M. y étant , tenu a Versailles le 25 février 1745.

« Signé Louis. »

Lyon, de f'impr. de Paul Valfray, 1745 , grand in -4°. %

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à être étranglé jusqu'à ce que mort s'en suivît, et pendu à vme potence dressée sur la place des Terreaux, Un autre (contumax) lut aussi condamné à la peine de mort, après avoir fait amende honorable , tenant à la main une torche ardente du poids de deux livres, et portant un écriteau sur lequel on lisait ces mots : « Ouvrier en soie séditieux. » l/arrêt prononçait la peine des galères à perpétuité contre François Exartier, et à temps contre Fleury Parra, Jean -Pierre Masson, Barthélemi Gand , ouvriers en soie , et contre Jean Cany dit Quinton et Claude Soubry, crocheteurç.

Ces jugements rendus , des lettres-patentes du roi , données à Versailles le Ier avril et le 22 mai 1 745, , maintinrent les. condamnations qui avaient été prononcées,, et proclamèrent une amnistie géaérale ■ . Maîtres,, à peu près, de la ville pendant plus de huit jours > les ouvriers e a, soie n'avaient commis aucun acte de violence, soit contre les personnes,, $oit contre les propriétés ; frappés d'un châtiment sévère, ils se soumirent à la force. L'extrême rigueur de la justice n,'était pas un moyen propre à ^établir l'harmonie dans la fabrique; une irritation profonde anima les maîtres-ouvriers contre les marchands , dont le joug leur parut plus pesant que jamais : ce malaise durait encore, lorsque , quinze jours plus tard, un nouveau règlement supprima, le droit de réception, et établit des lettres de maîtrise au profit du trésor royal, impôt onéreux que ne pouvaient payer te plus grand nombre des ouvriers à façon.

$ III. Cependant la lutte continue entre la Prusse et la France, d'unç part, et l'Angleterre alliée à l'Autriche, de l'autre»: le maréchal de Saxe est vainqueur à Fontenoy , et l'armée française obtient en Belgique de grands, sj^ccès compensés par des revers en Italie» Des troupes autrichiennes envahissent la Provence ; mais enfin l'inepte traité de paix sigaé à Aix-la-Chapelle , en 1748 , termine une guerre sajiÊ objet. Ea position d'obtenir beaucoup , la France déclare qu'elle ne veut rien; elle restitue

1. — LeUres- patentes du roy portant amnistie au sujet de la sédition excitée à Lyon au mois d'aousl dernier, données à Versailles le i avril 1745. Lyon , Paul falfray , 1745 , in -4°.

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ses conquêtes, et ne reçoit aucune indemnité comme compensation de la ruine de sa marine, du sacrifice de douze cent millions et du sang français versé à flots. Louis XV avait hâte de se replonger dans l'infamie de sa vie privée : profondément avilie par cet homme sans entrailles et sans pudeur , la royauté perdait tout son pouvoir et s'en allait déchue de tout son prestige, tandis que les classes moyennes grandissaient de tout ce que perdait en considération ime cour cupide et corrompue. Déclarée incapable de parvenir à aucun grade supérieur dans l'armée, dans l'église et dans l'administration civile > écartée des affaires , et accablée d'impôts dont un insolent privilège exemptait la noblesse, la bourgeoisie commençait cependant à sentir sa force, et s'apprêtait à recueillir ce qu'avaient semé l'impéritie et l'immoralité du gouvernement.

La honte de défaites inouïes pendant le cours d'une guerre nouvelle qui éclata avec l'Angleterre compléta la déconsidération du pouvoir royal ; rarement les armes de la France avaient subi de tels désastres. Alliées à celles de l'Autriche , elles furent accablées par le génie de Frédéric H, un des plus grands hommes de ce temps. Ce roi d'un petit pays se tira d'une position désespérée en apparence, par son courage et ses talents militaires; il termina par une paix glorieuse cette guerre de sept ans , qui couvrit de tant d'ignominie les généraux de Louis XV.

A l'intérieur , l'administration n'avait ni force ni dignité ; les idées philosophiques se développaient avec énergie : elles attaquaient les abus, sapaient jusque dans ses fondements l'organisation civile et religieuse de l'Etat , et étendaient leur œuvre de destruction jusque sur ces principes sans lesquels il n'y a pas de société possible. Institués depuis deux siècles pour contenir la réforme et pour raffermir le christianisme ébranlé, les Jésuites, qui avaient glorieusement accompli cette œuvre, se voyaient débordés par la marche des idées et déchus de leur puissance. Blessés au cœur par les coups qu'ils avaient portés aux jansénistes, déconsidérés par leurs violences contre leurs adversaires, dépossédés de leurs florissantes missions en Chine et au Paraguay , haïs des parlements , perdus dans l'opinion publique par leur ennemie irréconciliable, la philosophie, ces religieux n'en étaient pas moins encore le dernier et le plus ferme appui du

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christianisme et de la royauté. Us tombèrent renversés par la coalition des ministres de la France, de l'Espagne et du Portugal, et ne laissèrent après eux que d'immenses ruines.

Us avaient à Lyon un établissement important, le collège royal ; avant de leur signifier Tordre qui les expulsait , le consulat s'occupa préalablement du choix de leurs successeurs : à qui confierait-il l'éducation de la jeunesse? U s'adressa successivement, et sans succès, aux directeurs des séminaires de Saint- Irénée et de Saint-Charles et aux congrégations de Saint-Joseph et de Saint-Lazare. Quelques chefs d'institutions particulières firent des propositions, qui ne furent pas trouvées satisfaisantes; enfin les Oratoriens parurent disposés à accepter. Le 30 mars 1762 , les PP. Jésuites , recteurs du collège de la Trinité , de Vertrieux, principal de l'établissement, et Gochard, recteur du petit collège de Notre-Dame , reçurent communication de l'arrêt du parlement qui supprimait leur ordre. Les Jésuites protestèrent : ils prétendirent qu'ils étaient les propriétaires des bâtiments du collège , et ne consentirent qu'à évacuer la partie de l'édifice qu'occupaient les classes ; mais le consulat n'admit pas cette réclamation; il eut peu de peine à prouver le droit de la ville à la propriété entière de cette institution communale. Les Jésuites dépossédés revendiquèrent inutilement quelques collections, ceUe, entre autres, des médailles; ils partirent enfin, et cédèrent la place aux Oratoriens. Le P. d'Ànglade prit, au nom de cette congrégation, la direction du collège de la Trinité: il eut bientôt à lutter contre la sénéchaussée, qui fit quelques tentatives pour s'emparer de l'établissement; mais les prétentions de la magistrature furent repoussées. U y eut bientôt une mésintelligence marquée entre le consulat et les Oratoriens, qui s'obstinèrent à ne point recevoir dans les vastes bâtiments du collège la bibliothèque léguée à l'Académie par Adamoli, le collège de médecine et l'école de peinture.

Deux années après l'expulsion des Jésuites, des lettres-patentes du roi , données le 31 août 1764, modifièrent l'organisation du consulat , et la constituèrent ainsi : un prévôt des marchands à la nomination du roi, sur une présentation de trois candidats par l'assemblée des notables; quatre échevins, douze conseillers, le procureur du roi, le secrétaire de la ville, le receveur et le

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