XVIII0 SIÈCLK. — LYON 0OUS LOUIS XV
la campagne , et tous les échevins anoblis depuis 1715. Tantôt le gouvernement supprimait des offices tout exprès pour en vendre à haut prix le rétablissement , tantôt il s'emparait des octrois dont il avait concédé l'exploitation/ après avoir exigé pour le trésor des sommes considérables ; il n'avait ni pudeur ni bonne foi. Après des démarches longtemps infructueuses , la ville parvint à recouvrer, en 1772, la jouissance de ses octrois , et le rétablissement de l'impôt sur les soies indigènes : toutes les exemptions accordées abusivement aux couvents et aux abbayes furent supprimées; on créa des offices nouveaux , et on assujettit à un droit les marchandises exportées de la ville sur d'autres points du royaume ou envoyées à l'étranger ; enfin , on soumit les faubourgs à l'octroi. Ces mesures financières produisirent de grandes ressources , soit pour subvenir aux dépenses , soit pour établir un fonds d'amortissement de la dette publique.
Le consulat qui les avait provoquées ne gouvernait pas tranquillement ; son administration était au contraire fort orageuse. On l'accusait ouvertement d'ignorance et d'impéritie dans la gestion des revenus de la ville ; on lui reprochait de fausses spéculations et la mauvaise direction des travaux publics , une grande prodigalité, et un système de comptabilité qui ne présentait, aucune garantie. Attaqué par l'opinion publique , il l'était aussi par la sénéchaussée , et se défendait avec peine contre les empiétements incessants de la magistrature. Il y avait eu de si fortes clameurs , que le gouvernement s'était vu forcé d'ordonner une enquête sur la situation financière de la ville. A Lyon comme à Paris, tous les pouvoirs sociaux luttaient entre eux et ne pouvaient s'entendre sur leurs attributions mal définies ; on voyait partout les abus défendus avec opiniâtreté par ceux qui en profitaient. Rien n'était réglé , rien ne demeurait stable ; il n'y avait plus de traces des anciennes libertés de la ville ; un conseil supérieur à l'administration municipale s'était emparé d'une partie des prérogatives du consulat; il imposait des règlements aux corps de métiers. La sénéchaussée s'immisçait , tant qu'elle le pouvait , dans les affaires ; les recteurs des hôpitaux s'efforçaient de se rendre indépendants , et l'archevêque , ainsi que le chapitre, faisait revivre quelques-unes de ses prétentions. C'était encore une confusion générale parmi les pouvoirs.
BJMEUTB DE 1768. — XVIIIe SIÈCLE. 825
Une émeute grave, et qui fit verser beaucoup de sang, eut lieu en 1768; voici à quelle occasiom : la ville s'était réservé la jouissance d'une chapelle située au-dessous de la bibliothèque , dans les bâtiments du collège de la Trinité ; elle la fit partager, au moyen d'un plafond , en deux salles : Tune , celle d'en haut, pour l'école de dessin; l'autre, celle d'en bas, pour le collège de médecine et l'enseignement de l'anatomie , de la chimie et de la botanique , confié à trois hommes distingués , Vitet , Joly et Gilibert, Des rumeurs sinistres circulèrent parmi le peuple : on affirmait que les médecins arrêtaient les passants pendant la nuit et qu'ils leur brisaient les membres, pour enseigner aux élèves le traitement des fractures; on disait que des enfants avaient été enlevés et disséqués vivants. Ces bruits odieux prirent de la consistance: un dimanche (c'était le 27 novembre), des femmes passant sur le quai s'arrêtèrent devant la salle de dissection et la firent remarquer à d'autres ; elles se racontèrent ce qu'on en disait , et bientôt une d'elles soutint qu'elle savait positivement qu'un enfant venait d'y être porté. En peu d'instants un attroupement considérable se forma; après avoir proféré force imprécations , toute cette multitude , s'enivrant de sa colère , se précipita furieuse sur la chapelle, força une porte , pénétra dans l'école de dessin , et brisa avec rage tout ce qui se trouva sous sa atain. De la salle supérieure , elle descendit dans celle du collège de médecine et y commit les mêmes dévastations ; aucune représentation ne put la calmer : par bonheur, les professeurs étaient absents. On assembla en bâte les soldats du guet sur la placç des Terreaux ; ils se rendirent au collège , et s'introduisirent dans la salle de l'école de dessin qu'ils occupèrent. Cette troupe eut un véritable siège à soutenir; elle fut assaillie à coups de pierres, et contrainte de faire feu : ces démonstrations vigoureuses exaspérèrent le peuple, qui accumula des fagots devant la porte du collège pour brûler le bâtiment et ses défenseurs. De nouveaux renforts arrivèrent à la compagnie du guet, et la lutte redoubla de violence : on dit qu'il y eut trois cents tués et un plus grand nombre de blessés ; enfin l'émeute cessa , et la force militaire demeura maîtresse du collège. Le lendemain un calme parfait régnait dans la ville; mais beaucoup de médecins et de chirurgiens s'étaient enfuis. On mura la porte du collège de
médecine; l'autorité municipale invita les citoyens à lui faire la déclaration de tous les enfants qui auraient disparu de leur domicile. Cette enquête , ainsi qu'on devait s'y attendre , ne révéla rien. Plusieurs curés , à la demande de l'archevêque , montèrent en chaire pour éclairer le peuple sur ses préjugés : on distribua dans les maisons des ouvriers , à grand nombre d'exemplaires , un discours fort sensé du chanoine de Géry ». Quelques hommes avaient été emprisonnés; on jugea et on pendit deux porte-faix. -
Il n'y eut pas d'autre événement remarquable à Lyon pendant les dernières années du règne de Louis XV; la ville souffrit peu de la banqueroute de l'Etat sous l'administration de l'abbé Terray . Un roi blasé , et tombé au dernier degré de la dépravation, oubliait auprès de la Dubarry ou dans les ignobles voluptés du parc aux Cerfs la misère de ses sujets et la dignité de la France. Il consentait au partage de la Pologne , et prenait peu de souci des immenses dangers qu'il léguait à son vertueux successeur. Louis XV mourut enfin en 1774, laissant la France sur un volcan.
S IV. Tous les étais du trône étaient minés, et il ne restait de l'édifice social qu'une façade sans points d'appui et incapable de résister au premier choc. Menacés de périr dans le bouleversement général , le clergé et la noblesse résistaient aveuglément à toute réforme ; cette aristocratie inintelligente semblait prendre à tâche d'irriter une nation encore patiente, niais déjà convaincue du sentiment de sa puissance, et emportée par un besoin impérieux de rénovation. Ce que cette nation voulait , elle le disait : c'était l'égalité de tous devant l'impôt et devant la loi, la suppression des privilèges et des droits féodaux, la liberté de la conscience et de l'industrie , l'admission des Français capables à tous les emplois, l'uniformité des poids et des mesures , et la reconnaissance du principe de la souveraineté du peuple : Louis XVI aurait accordé sans trop de répugnance une grande partie de ces réformes , mais sa cour ne le voulait pas. Honnête homme dans la plus
1. — Discours prononcé par un de MM. les curés de la ville de Lyon , le dimanche 4 décembre 1768 , à l'occasion de l'émeute populaire arrivée dans celle ville le dimanche précédent. Lyon, Joseph Bette nà , 1817 , in 8°.
2. — PtaiCAUo (^.). Emeute populaire contre le collège des médecins de Lyon {Revue du Lyonnais, I, 433). Tablettes chronologiques, décembre 1817 , p. 28.
LAFAYETTB A LYON. XVIIIe SIÈCLE. 827
stricte acception du mot , rempli d'amour pour son peuple , dévoué à ses devoirs et profondément religieux, l'infortuné petitfils de Louis XV était étranger à la pratique du gouvernement; il avait peu de résolution, peu de volonté, et ne savait ni prendre l'initiative d'un acte de vigueur , ni suivre avec fermeté un bon conseil.
Lyon jouit d'un repos profond pendant les douze premières années de ce règne; son commerce était redevenu florissant , et le désordre de ses finances avait en grande partie cessé. En 1777, l'empereur Joseph H , qui voyageait sous le nom du comte de Falckenstein , fit sans éclat son entrée dans cette ville ; il visita PHôtel-Dieu dans le plus grand détail, le ii juillet, voulut* tout examiner, et loua fort tout ce qu'il y voyait. Étonné de l'immensité de la charge qu'acceptaient les recteurs , il demanda ce qu'on leur donnait : « Rien , répondit un d'eux ; au contraire , n chacun de nous en entrant en exercice fait aux pauvres , pour « toute la durée de son service , l'avance d'une somme de dix « mille livres prêtée sans intérêt : la somme versée par le tré- « sorier est de cent mille livres. » Joseph H fut conduit dans plusieurs ateliers, et vit avec beaucoup d'intérêt fabriquer sous ses yeux des étoffes de soie : l'empereur parut charmé de la richesse et de la prospérité de la ville de Lyon. Un autre voyageur , non moins célèbre dans un ordre bien différent , Joseph Balsamo , plus connu sous le nom de Gagliostro , montra la même surprise en 1781. Il revint en 1784, et éblouit les loges maçonniques , ainsi qu'une partie de la population, par ses jongleries et ses prétendus secrets. On lui fit une réception brillante, et on lui offrit de riches présents; reconnu grand -maître de la maçonnerie égyptienne , il trônait en cette qualité dans un temple qui avait été construit à droite de la grande allée des B rot eaux. Cependant l'affaire du collier, qui éclata peu de temps après , affaiblit bientôt le prestige dont ce charlatan s'était entouré.
Un esprit d'indépendance et un vif désir de liberté s'étaient développés dans la population lyonnaise ; elle accueillit avec enthousiasme, en 1785, Lafayette qui revenait des Etats-Unis d'Amérique , dont l'émancipation glorieuse était en grande parlie son ouvrage. On remarquait déjà de la fermentation parmi
828 XVIIIe glÊCLB. LYON SOUS LOUIS XVI.
les ouvriers ; les classes moyennes avaient acquis beaucoup de lumières et d'ascendant : elles remplissaient avec activité et dévouement les devoirs civiques qui leur étaient imposés. Il y avait une émulation vive parmi les compagnies de la milice bourgeoise , dont l'organisation et l'esprit étaient excellents. Cette garde citoyenne, qui devait rendre de si bons services, était passée en revue plusieurs fois dans Tannée par le prévôt des marchands , qui distribuait, après l'inspection, des épées d'honneur aux officiers et des médailles d'argent aux sous-officiers ; puis, tous les pennonages défilaient en ordre devant le consulat En 1786, cette milice plantait un mai , en signe d'honneur , • devant la porte de Tolozan de Montfort, prévôt, des marchands , et y suspendait cette inscription : cives dilecto civi. Ces grandes revues étaient l'occasion de banquets et de réjouissances publiques; elles inspiraient beaucoup d'intérêt à la population.
Une émeute sans caractère politique troubla la paix publique le 7 août 1 786 ; elle eut quelque gravité. L'archevêque Malvin de M ontazet avait ordonné la perception d'une taxe payée autrefois par les cabaretiers , en échange de la permission qui leur était accordée de vendre du vin pendant le mois d'août; il réclamait encore les ariérages. Cette exigence excita de fortes rumeurs parmi les marchands de vin ; ils se refusèrent au paiement de cet impôt suranné, et fermèrent leurs cabarets. Au même temps les ouvriers en soie sollicitèrent une augmentation de deux sous par aune pour les étoffes unies, et un salaire plus élevé pour les tissus façonnés. D'autres corps de métiers élevèrent des prétentions semblables : ainsi les chapeliers voulurent que le prix de leur journée fiit porté de trente-deux sous à quarante sous. Ces demandes n'ayant obtenu , de la part des marchands , que des paroles dilatoires , les ouvriers abandonnèrent en masse leurs ateliers, remplirent les cabarets de la ville et des faubourgs, et formèrent des attroupements considérables. Conduits par les chefs qu'ils s'étaient donnés, ils parcouraient, un bâton à la main, et en longues bandes, les rues de la ville où ne se trouvait pas une force militaire suffisante. Deux comtes de Saint- Jean , les chanoines Pingon et de la Magdeleine, se rendirent aux Charpennes , parcoururent les guinguettes, et parlèrent si bien qu'ils déterminèrent les ouvriers à rentrer paisiblement chez
ÉMEUTE DE 1786. XVIIIe SIÈCLE. 829
eux. Intimidé par des démonstrations dont il avait été témoin , le consulat céda : il accorda l'augmentation des salaires ; mais ces concessions furent retirées dès que l'autorité eut des troupes à sa disposition. On logea militairement chez les habitants, et à leurs frais, un escadron de chasseurs du Gévaudan, un bataillon de Royal-Marine et un bataillon du régiment d'artillerie de la Fère , dans lequel se trouvait Napoléon Bonaparte en qualité de sous-lieutenant. Les chasseurs occupaient la Guillotière , l'infanterie était à la Croix-Rousse , et l'artillerie à Vaise. Une ordonnance de police défendit les rassemblements , sous des peines sévères. Aux approches de la nuit, deux compagnons chapeliers et un ouvrier en soie , qui revenaient des Charpennes , voulurent passer, sans payer, le pont de bois du Rhône; ils furent arrêtés, et conduits aussitôt devant les juges de la prévôté qui condamnèrent ces malheureux à être pendus. C'est en vain que les comtes de Saint-Jean intervinrent en leur faveur : on voulait un exemple. Le comte de Clugny sollicita instamment un sursis auprès du baron d'Yzeron, prévôt général delà maréchaussée, et crut l'avoir obtenu : il apprit l'exécution des trois condamnés avec une irritation très vive, et adressa au baron, qu'il avait rencontré sur le pont du Change, des paroles amères suivies de voies de fait. Un duel eut lieu à l'instant même; le prévôt fut tué d'un coup d'épée. Le supplice, sans la moindre nécessité et sans motifs légitimes , de trois pauvres ouvriers excita beaucoup de fermentation dans le peuple, qui s'en souvint longtemps; le moment de la réaction était proche, et déjà les signes précurseurs de la tempête révolutionnaire apparaissaient de toutes, parts*
Mais, avant de raconter ce qu'elle fut à Lyon , reportons nos regards en arrièjre , et suivons» la marche de ta civilisation dans cette ville pendant le dix-huitième siècle.