Procès de Joseph Chalier, secondé partie, p
AN II DE LA RÉPUBLIQUE (4793). XVIIIe SIÈCLE 959
nommé Lassausse ) , il se jeta dans ses bras et le pressa contre son cœur. Chalier écrivit à sa famille , distribua aux pauvres une somme de cent soixante francs qu'il avait sur lui , offrit ses livres aux gendarmes , 6t ses adieux à son compagnon de captivité , Tex-maire Bertrand , qui fondait en larmes , et donna à sa gouvernante un dernier témoignage de l'affection qu'il lui portait. '
L'exécution avait été fixée à six heures du soir, et le moment du départ approchait : « Partons, dit Chalier, l'heure de mon « triomphe a sonné. » Il se récria quand le bourreau lui attacha les mains: «Crains-tu donc, lui demanda-t-il , que je ne m'é- « chappe? » Dans le trajet de la prison de Roanne au lieu du supplice , il fit à son confesseur l'aveu d'une tentative de suicide. L'aspect de la place des Terreaux et de l'échafaud lui fit perdre toute son assurance : il eut une défaillance et son visage devint très pâle, selon quelques relations , dont le témoignage a été contredit par celui du confesseur, qui ne quitta pas le condamné un seul moment. Chalier , a dit l'abbé Lassausse , regarda d'un visage tranquille les spectateurs et l'instrument de mort; il monta d'un pas ferme sur l'échafaud , et voulut parler, mais un roulement de tambours ne le lui permit pas. Alors, se tournant vers son confesseur, qu'il embrassa ainsi que le crucifix : « Annonce « au peuple , lui dit-il, que je meurs pour la liberté ; que je serais « trop heureux si ma mort et mon sang pouvaient la consolider,
1. — Chalier n'était pas riche; il possédait à Saint-Clair un petit terrain qu'il avait fait défricher, et dont la valeur ne dépassait pas cinq à six cents livres. Au moment de marcher à l'échafaud , Chalier fit une sorte de testament par lequel il invitait la municipalité de Caluire à maintenir sa gouvernante dans la possession du petit champ qu'il léguait à sa compagne. Il parla d'une somme de 60,000 fr. qui lui était due à Palerme en Sicile , et exprima le désir que la nation la Ht rentrer. Il aimait mieux , disait-il , défricher un terrain inculte que d'avoir un jour recours à des secours peut-être humiliants, parce qu'il voyait que tout allait lui échapper.
Cependant Chalier devait avoir quelque aisance: il était depuis longtemps dans un commerce qui avait prospéré , et il possédait sans doute autre chose que son champ inculte de six cents livres et sa créance sur Païenne. Après avoir donné un premier à-compte à sou défeuseur officieux , Moulin : «* Si celle somme ne suffit pas , dit-il , parlez; adjoignez-vous « des avocats , et , si vous réussissez à me retirer des mains de mes bourreaux , je vous « donnerai dix mille livres. » Chalier pouvait donc disposer de celte somme. ( Mémoire justificatif pour le citoyen Moulin, défenseur officieux de Chalier). Après sa condamnation , Chalier souscrivit un billet de 900 livres que paya Bertrand , son associé , à l'avoué Moulin.