XVI6 SIÈCLE. GUERRES DE RELIGION A LYON
inévitable. Malheureusement pour la cause royale , il y avait un homme d'un haut mérite parmi les princes de la maison de Lorraine ; le duc de Guise grandissait de toute la déconsidération qui rabaissait et rapetissait le frère avili de Charles IX.
L'union catholique prit beaucoup de développement à Lyon , et bientôt elle y donna la loi. Pendant qu'elle y jetait de profondes racines , une insurrection de paysans contre leurs seigneurs faillit renouveler les temps de la Jacquerie : cette manifestation nouvelle de la haine des pauvres contre les riches n'eut pas le temps de devenir dangereuse , Mandelot la réprima par d'énergiques mesures ; il n'y eut que quelques châteaux de brûlés. Une guerre sans résultats définitifs troublait toujours le Dauphiné , l'Auvergne et le Forez ; on peut la résumer en quelques mots : toujours même intolérance de la part des catholiques bien déterminés à ne permettre nulle part la prédication évangélique , et même résistance de la part des protestants qui n'étaient ni moins violents ni moins oppresseurs que leurs adversaires quand ils se trouvaient les plus forts.
Une peste plus meurtrière qu'à l'ordinaire éclata dans Lyon eu 4582, et suspendit les querelles des partis qui s'étaient ravivées. Cette épidémie fut précédée par l'apparition de myriades de chenilles : elle fit de très grands ravages dans les quartiers Saint-Just et Bourg-Chanin. Le jésuite Emond Auger se distingua beaucoup par son zèle à servir les pauvres et les malades ; malgré l'imminence du danger , son dévouement ne faillit pas un seul jour. Cette maladie cruelle reparut encore quatre années plus tard.
La peur de la contagion ne détourna point Henri III du dessein qu'il avait formé de faire un nouveau voyage.
D'Epernon , qui devait être pour Mandelot un rival dangereux, vint aussi dans cette ville; on sait qu'il faillit y périr d'une chute de cheval entre Ecully et La Tour; Henri III craignait de perdre son favori. Quand d'Epernon eut recouvré la santé , il fit tous ses efforts pour se créer un parti dans la ville : Aimard de Poisieux, sieur du Passage , qui lui était dévoué, eut le commandement de la citadelle Saint-Sébastien ; il ne le garda pas longtemps.
Cette forteresse était pour les citoyens un objet continuel
LA PESTE A LYON. — XVIe SIÈCLE. 697
d'alarmes ; ils ne pouvaient recouvrer leurs libertés tant qu'elle subsisterait. Le capitaine qui la commandait devenait le maître d'une ville dont il tenait la clef principale , et qu'il pouvait faire occuper par ses soldats quand bon lui semblait. Vingt fois le consulat avait sollicité auprès du gouvernement du roi la démolition de cette citadelle, et toujours il avait écboué : ce que les moyens légaux n'avaient pu obtenir , les bourgeois le demandèrent à la force. Engagés très avant dans l'Union catholique, ils avaient fort peu de respect pour l'autorité royale : la forteresse appartenait au roi; c'était pour eux un motif de plus pour s'en emparer et pour la détruire. L'expédition résolue , on en confia l'exécution à trois compagnies de soldats commandées par du Soleil, capitaine de la ville, Masso, lieutenant, et La Grange, capitaine de la garde de M andelot. Des détachements de la garde suisse et des arquebusiers furent mis aux ordres de ces officiers ; cette petite troupe se rendit sans bruit et par pelotons dans une maison voisine de la porte neuve Saint-Sébastien , et s'y tint cachée toute la nuit. Le lendemain matin elle se glissa silencieusement dans le fossé de la courtine, et, sans être aperçue par les sentinelles , arriva jusqu'à une porte que lui livra un sergent-major gagné par une somme de deux mille écus. Il n'y avait dans le fort qu'une petite garnison ; elle ne se défendit pas. Pendant qu'elle se laissait désarmer (2 mai 1585) , le commandant de la citadelle, descendu de bonne heure dans la ville, s'entretenait en parfaite sécurité sur la place Saint-Jean avec Mandelot; il fut arrêté par le capitaine du Fenoyl. Une semblable agression contre une forteresse royale n'aurait pas été possible sous un gouvernement fort, mais celui de Henri III ne l'était pas : le roi approuva ce qu'il ne pouvait punir. Il agréa un don de quarante mille écus que lui offrit le consulat pour obtenir l'autorisation de démolir la forteresse , et écrivit aux Lyonnais qu'il ne voulait pour la conservation de la ville d'autre citadelle que leur cœur. Ainsi le pouvoir royal consentait : on mit une activité extraordinaire à démolir la forteresse ; les trente-six pennons de la ville furent requis pour ce travail ; ils étaient tour à tour de service ; on leur adjoignit les manants de la banlieue qui étaient requis par paroisses , et un certain nombre de maçons aux gages de la ville. Les ligueurs triomphaient.
698 XVIe SIÈCLE. GUERRES DE RELIGION A LYON.
Mandelot , leur chef, n avait pas renoncé à ses expéditions militaires ; elles ne réussissaient pas toujours. Battu par le duc de Guise, un corps de reîtres s'était replié sur le Forez et se dirigeait vers le Nord ; Mandelot vint lui barrer le passage avec quelques troupes levées à la hâte : elles furent mises dans une déroute complète , et s'enfuirent précipitamment. Leur chef se hâta de rentrer dans Lyon.
Pendant ce temps de grands événements se passaient à Paris. Dominé par la faction des Guise et dépouillé presque entièrement de son autorité après la journée des barricades, Henri ne vit d'autre moyen de salut que de se mettre à la tète de la Ligue; elle ne le craignait point , et n'avait en lui aucune confiance. Guise parut se réconcilier de bonne foi avec le roi; Mayenne se rendit à Lyon, et y devint le chef de l'Union catholique. Mandelot mourut : Charles-Emmanuel de Savoie, duc de Nemours, fut nommé gouverneur du Lyonnais; son père , Jacques de Savoie, premier duc de Nemours, avait porté ce titre après la mort du maréchal de Saint-André. Avantageux , entreprenant , très ambitieux, mais peu capable, le jeune duc accepta avec empressement l'important gouvernement qui lui était assigné.
Henri ne s'était rapproché du duc de Guise que pour le perdre: hors d'état de lutter ouvertement avec ce terrible sujet, et tremblant, non sans raison, pour sa couronne vacillante, il se délivra de son ennemi par un assassinat : cette catastrophe mit fin aux seconds étals de Blois. Guise avait auprès de lui quelques-uns de ses principaux partisans ; on les emprisonna : parmi eux se trouvaient le duc de Nemours et Pierre d'Epinac, archevêque de Lyon. D'Epinac avait eu dans sa jeunesse beaucoup d'inclination pour la religion réformée ' : son ambition l'éloigna des
1. — Pierre d'Epinac est cilé plus d'une fois dans la satire Ménippée ; elle devait une attention spéciale à un des chefs ligueurs les plus ardents et les plus obstinés. Voici un portrait énergiquement peint de l'archevêque de Lyon : « Pourquoi ne dira) -je pas que Monsieur de Lyon est luthérien comme il a esté autrefois , encore qu'il fasse sa prunelle toute blanche , eu la tournant aux voultes de l'église , quand il adore ou feint d'adorer le crucifix? Et il sait bien ce qu'on lui a dit naguères quand il a proposé de faire faire les pasqties à cette belle assemblée , su!> utraque specie. » (Sal. Ménip. , êdil. 1824, II, 142). Les royalistes accusaient l'archevêque de Lyon d'inceste avec sa sœur ; ils lui reprochaient de faire un commerce simoniaque de toutes les choses sacrées , et d'avoir dissipé tousses biens
LYON ADHÈRE A LA LIGUE. XVIe SIÈCLE. 699
protestants. Chanoine-comte de Lyon dès l'âge de dix ans , il fut initié de bonne heure aux affaires du chapitre, devint archevêque de Lyon après la mort de son oncle Antoine d'Albon, s'engagea l'un des premiers dans la faction du duc de Guise , et travailla de tout son pouvoir au renversement de l'autorité du roi Henri.
Mayenne était à Lyon depuis quelques jours , lorsqu'un courrier particulier, envoyé par l'ambassadeur d'Espagne , lui apporta la nouvelle du coup d'état de Biois ; c'était le 25 décembre i 588, fort avant dans la nuit. Effrayé par la mort sanglante de ses frères, Charles de Lorraine prévit le sort qui lui était réservé. Que ferait-il ? pouvait-il compter sur le dévouement des Lyonnais , et seraient-ils assez forts pour le protéger? Sa perplexité était grande; il passa le reste de la nuit à délibérer sur le parti qu'il avait à prendre. Le lendemain matin de très bonne heure il se rendit à Saint-Nizier, fit appeler quelques bourgeois notables , entre autres Guillaume de Gadagne , sieur de Bothéon , lieutenant du gouverneur, leur communiqua la fatale nouvelle , et demanda s'il pouvait demeurer à Lyon. Peu rassuré par la réponse qu'il reçut , ce prince se hâta de se rendre dans son gouvernement de Bourgogne.
Il n'y avait pas un moment à perdre ; Alphonse d'Ornano arrivait en poste avec une mission , sanglante sans doute , de la part du roi : il ne manqua Mayenne que de quelques heures. Henri tenait extrêmement à conserver Lyon sous son autorité; il écrivit lettres sur lettres au consulat pour ,1'exhorter à demeurer fidèle. Mais les événements se succédaient avec une rapidité extraordinaire , et un même sentiment d'indignation entraînait toutes les villes du royaume à se soulever contre le roi meurtrier.
en débauches. Dans la confession des chefs de l'Union , donnée par la satire Ménippée , Pierre d*Epinac avoue les vices les plus condamnables et finit par ces vers :
Mais toutefois, peu sainct , j'ai grande confianee,
Qu'ayant exécuté ma résolution
D'employer vie <t biens pour la saincle Union ,
Le mérite est plus grand que n'est grande l'offense.
La satire Ménippée est un admirable pamphlet : elle fut l'action de bons citoyens ; mais il ne faudrait cependant pas prendre pour des articles de foi toutes ses allégations contre les ligueurs, ses adversaires politiques. Comme dans toutes les luttes de parti, celte satire cherche bien plus â frapper fort qu'à frapper juste.
700 XVIe SIÈCLE. — GUERRES DE RELIGION A LYON.
L'exaspération fut grande, à Paris, lorsqu'on y apprit la catastrophe de Blois ; à peine informée du coup d'état, la garde bourgeoise prit les armes de son propre mouvement, et se donna le duc d'Aumale pour chef. On organisa un gouvernement nouveau; toutes les chaires retentirent de déclamations violentes contre Henri. Un corps dont la parole avait une grande autorité , la Sorbonne, délia solennellement les Français de leur serment de fidélité au roi. Il y avait beaucoup d'hésitation dans le parlement , dont la majorité résistait à l'esprit de rébellion ; Bussy-le-Clerc chassa les conseillers royalistes , et la compagnie ainsi épurée se déclara pour l'Union. Elle admit la veuve du duc de Guise à lui présenter sa requête contre les assassins de son mari. Henri fit tous ses efforts pour maintenir les provinces dans l'obéissance qu'elles lui devaient, mais il échoua sur tous les points : la France ne voulait plus de lui.
S VIII. Lyon eut ses barricades comme Paris avait eu les siennes: cette ville avait appris avec une vive indignation la mort du duc de Guise ; elle ne tarda pas à se déclarer ouvertement contre le gouvernement du roi. Ses magistrats appartenaient en très grande partie à l'association catholique; ils eurent peu de peine à organiser leur conspiration : tout le monde en voulait être. Quand l'heure désignée pour l'explosion eut sonné (c'était le ~ïk février 1589), une foule de citoyens courut aux armes; on tendit les chaînes, on dressa des barricades dans les rues : en un instant tout fut terminé. Une assemblée générale d'échevins et de notables eut lieu à l'Hôtel -de-Ville ; des orateurs prirent la parole , et accusèrent le roi avec une grande véhémence '. On déclara que la ville de Lyon adhérait
1. — Les ligueurs commirent de grands excès : « Plusieurs gens de bien furent exécutés injustement parla main du bourreau. >• (Les Barricades de 1594 «H Lyon. Lytm , 1842, in-8°, p. 9). « II n'est possible de représenter les sacrilèges , violemens , blasphèmes contre Dieu , « mocqueries de toute religion , notamment de la catholique romaine, perpétrées es villes « ligueuses, et aux champs parmi leurs trouppes. Leurs soldats , dont une partie estoyenl « prestres et moines, tout du long du Caresme , au mespris des ordonnances du pape , qu'ils « appelloyent Père Sainct , mangeoyent de la chair , mesmement es lieux où ils avoyent « abondance de poisson. Plusieurs d'entre eux contraignirent les curez et vicaires des pa- « roisses , en leur mettant le poignard à la gorge, de baptiser ( excusez-moi si j'use de ce « sacré mol en un acte si exécrable ) des veaux , moutons , aigneaux , cochons , chevreaux,
LYON ADHÈRE A LA LIGUE. — XVIe SIÈCLE. 701
à la Ligue; on décida qu'elle s'unirait aux autres villes et qu'elle servirait de tout son pouvoir la cause de l'Union. Lyon , tout en protestant de sa fidélité , renonça formellement à l'autorité royale et se mit sous la protection de son gouverneur, le duc de Nemours , qui s'était évadé de sa prison : l'archevêque Pierre d'Epinac, détenu au château d'Amboise, avait de son côté acheté de son geôlier la permission de sortir de la sienne , au prix de trente mille écus. Un homme , dont le nom est connu à plus d'un titre , remplit un grand rôle dans les événements qui s'accomplissaient : ardent, obstiné, catholique et ligueur par conviction , ennemi déclaré des protestants, Claude Rubys devint l'âme de son parti. Nul mieux que lui ne connaissait les affaires de la ville, dont il était le zélé procureur général; sa place lui donnait beaucoup d'influence , il l'occupait depuis longtemps. C'était au reste un citoyen très considéré , malgré la viplence de ses écrits et de son caractère; on le nomma échevin. Rubys organisa l'opposition contre Henri de Navarre avec une infatigable activité : ferme et résolu après les plus grands échecs , habile à trouver des ressources quand la situation paraissait désespérée, toujours prêt à servir la Ligue de sa parole , de sa plume et de son bien, il fut un des principaux auteurs de la rébellion, et l'adversaire le plus redoutable de l'autorité du roi.
Nemours fit son entrée dans Lyon, le 22 mai 1589, aux cris mille fois répétés de : Vivent les catholiques ! Vive le gouverneur! On l'acueillit avec un vif enthousiasme , et les corps de métiers vinrent le complimenter. Les échevins lui présentèrent solennellement les clefs de la ville ; il les rendit aux bourgeois , et partit bientôt pour Paris, qui l'appelait à sa défense, après
« poules et chapons , et leur bailler des noms Je brochets , carpes , barbeaux , soles , tur- • bols , harencs , etc. C'est en beaucoup de lieux et par diverses fois que cela s'est fait ,
- tandis que la Sorbonne et les prescheurs fouldroyoient contre leur prince légitime et souve- « rain. Forcer femmes et filles dans les temples , meurtrir les pauvres paysans auprès des « Autels , dérober le calice et despouiller les ecclésiastiques , estoil la forme esseutielle d'un
- bon et zélé ligueur. « ( Recueil historique sur les règnes de Henri II, François 11 , Charles /X, Henri III et Henri If, p. 694 ). Les ligueurs mirent à mort plusieurs de leurs adversaires, et dévastèrent leurs propriétés. Voyez l'opuscule suivant :
Coq-à-l'asne et chanson sur ce qui s'est passé en France , puis la mort de Henry de Valois, jusques aux nouvelles deffaictes; où sont contenus plusieurs beaux équivoques et proverbes. Lyon, 1590. — Nouvelle édition , publiée par P.-M. Gonon. Lyon, Dumoulin, 1843, in-8°.
702 XVIe SIÈCLE. — GUERRES DE RELIGION A LYON.
avoir remis le commandement de la ville à son frère , le marquis de Saint-Sorlin , et fait tracer le plan d'une nouvelle enceinte fortifiée autour de la montagne de Fourvière. Il n'y eut de terminée que la porte de Vaise, flanquée de deux demi-bastions '. Un conseil d'état institué par les ligueurs fut chargé de l'administration de la ville sous la présidence du duc de Nemours, qui s'était emparé de tous les pouvoirs. M âcon , Villefranche , Belleville , le Puy et d'autres villes voisines entrèrent dans la Ligue et se confédérèrent avec Lyon.
Cette alliance prit plus de force encore après la mort sanglante de Henri 111, assassiné par Jacques Clément le 1er août J 589 2. C'est à un prince protestant , c'est à Henri IV qu'appartenait la couronne ; mais la Ligue ne voulait pas d'un roi hérétique : elle mit sur le trône le cardinal de Bourbon , fantôme de souverain , sous le nom de Charles X. Nommé gouverneur de Paris , Nemours défendit cette ville contre les attaques de Henri IV : inquiété par Mayenne , il se démit de ses fonctions et se rendit à Lyon , dont il fit le centre de ses opérations militaires ". Un de ses premiers soins fut de conclure avec d'Ornano, lieutenant-général du roi en Dauphiné , une trêve qu'il n'avait nullement l'intention de tenir. Il profita en effet de cette suspension d'armes pour s'emparer de Vienne , que lui livra Maugi-
1. — On lisait sur cette porte de Vaise la devise des ligueurs : vu dif.v. vn eoy. vni foy.