CHAPITRE VIII
MARCHE DE LA CIVILISATION SOUS NAPOLÉON
(consulat et empire, 1800-1815.)
J 4. Traraux publics. — § 2. Industrie ei commerce : Jacquard. — $ 3. Beaux-arts; Ecole des beaux-arts : Revoit , Chinard. Musée : le labtcau du Pérugin. Antiquités : Artaud. — § 4. Instruction publique : Lycée. Ecole de la Martiniére : Claude Martin. — $ 5. Littérature : réorganisation de l'Académie sous le titre d'Athénée. Le Génie du Christianisme à l'Académie. Dugas-Monlbel, Degérando, Rallanche, Lémontcy, Dechazelle. Sciences : Petit , Dumas, Sainte-Marie, Grognier, Patrin, Prony, Brisson, Ampère. Cercle littéraire , Société d'agriculture , Société de médecine. — §6. Religion : Concordat de Napoléon ; les églises rendues au culte catholique. — % 7. 1814. Chute de l'Empire. Augereau général en chef de l'armée de l'Est. Bataille de Limonest; entrée des Autrichiens a Lyon. Le Conseil municipal proclame Louis XVIII roi de France.
§ I. Quand Napoléon parvint au consulat , la ville de Lyon était sortie de la crise violente qui l'avait en quelque sorte anéantie; elle commençait à se remettre de convulsions terribles, et attendait qu'une main intelligente et vigoureuse vînt la relever de ses ruines. Commerce, beaux-arts, instruction publique, établissements scientifiques et littéraires, religion catholique, tout avait péri pendant la tempête révolutionnaire , et il fallait tout régénérer. Préoccupé de ses propres daïigers, et obligé de donner l'œuvre de chaque jour au soin de sa propre conservation, le Directoire ne fit rien pour réparer les maux que Lyon avait soufferts. Enfin Napoléon parut.
TRAVAUX PUBLICS SOUS l'eMPIRE. XIXe SIÈCLE. 1089
Il y avait tant à faire , et son règne de quatorze années fut rempli par de si grandes guerres , qu'il y eut peu de travaux publics de quelque importance exécutés pendant cette époque : ce fat le temps qui manqua aux intentions du premier consul, bientôt empereur. On a vu qu'il avait donné le signal de la reconstruction des façades de Bellecour ; plusieurs décrets la pressèrent , et cependant un autre règne devait voir l'achèvement de ces monuments. On discuta longtemps sur le système d'architecture qu'il convenait de suivre , et il y eut beaucoup de tâtonnements avant l'adoption d'un projet définitif La dépense était considérable; plusieurs citoyens de Lyon se réunirent pour la supporter. Peut-être aurait-on pu mieux réussir : parfaitement symétriques, mais d'un dessin trop nu qui leur donne l'aspect de grandes casernes, les nouvelles façades ne firent point oublier les anciennes. Napoléon ordonna la construction , à Serin , d'un pont en bois , désiré depuis longtemps par les habitants des deux rives. Divers obstacles retardèrent l'exécution de ce projet : le pont de Serin n'a été livré au public qu'en i 81 5. Ses piles sont en pierre, et ses arches en bois; il a cent treize mètres de longueur. Ce fut en 1 808 , au plus beau temps de l'Empire , que le magnifique pont en pierre de l'Archevêché sur la Saône établit enfin une voie de communication perpétuelle entre le quartier de l'Ouest et celui de Bellecour : dix années suffirent à peine à l'achèvement de ce monument, un des plus beaux en ce genre que possède la France. On lui donna le nom de Tilsitt , en mémoire d'un des épisodes les plus brillants de l'histoire contemporaine; il le garda toujours, du moins dans la langue du peuple, même au temps où un gouvernement nouveau lui imposa un autre nom. Construit par Carron , ingénieur en chef du département, ce pont a cent cinquante mètres trente centimètres de longueur , et treize mètres soixante-quatre centimètres de largeur ; les cinq arches qui le composent ont chacune vingt mètres soixante - dix - neuf centimètres d'ouverture. Les pierres granitiques des parapets sont remarquables par leur dimension et parleur solidité. Commencés en 1788 , les travaux avaient été interrompus par le malheur des temps et par la débâcle des glaces de la Saône qui enleva, en 1789, les échafaudages et chantiers de construction. On bâtit en 1793 la seconde pile occi-
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dentale, mais il y eut presque aussitôt un long temps d'arrêt, et un pont de bateaux , établi vis-à-vis du port du Temple, servit provisoirement de voie de communication : une débâcle l'emporta. En 4 804 , une compagnie obtint l'autorisation d'établir à ses frais un pont en bois entre PArchevêché et le quartier des Célestins ; cette passerelle n'était qu'un moyen de communication insuffisant. Napoléon, en 1802, ordonna la reprise des travaux du pont en pierre , qui ne marchèrent cependant avec une grande activité qu'en 1807.
Sur la rive gauche de la Saône, une rue sombre et étroite, celle de la Pêcherie , fatiguait les regards et gênait la circulation; Napoléon ordonna de raser les maisons qui formaient son côté occidental, après avoir indemnisé les propriétaires, plus heureux que ceux de l'ancienne rue de Bourgneuf. Un quai fut établi, au temps de la Restauration, sur les fondations de ces masures insalubres, et bientôt de belles constructions dans la situation la plus heureuse vinrent le décorer. Au midi , sur la même ligne , entre la Manufacture de tabacs et le confluent du Rhône et de la Saône, était une vaste presqu'île, alors couverte d'eaux marécageuses , coupées par de petites chaussées plantées d'arbres aquatiques. Napoléon avait de grands projets sur cette partie du territoire de la ville ; il se proposait d'y jeter en énorme quantité le gravier du Rhône , jusqu'à ce que le sol fût élevé au-dessus du niveau des hautes eaux, et d'y bâtir un palais impérial qu'il aurait entouré de vastes jardins. Ce projet superbe plaisait beaucoup aux Lyonnais qui attendaient impatiemment son accomplissement, mais il s'évanouit avec l'Empire. *
1. — Ce fut sous le Consulat, et dans Tan IX, qu'eut lieu la pose déjà première pierre du quai Humbert. L'arrêté du préfet Verni nac , daté du 5* jour complémentaire de l'an Vin , relatif a la construction de ce quai , fut gravé sur une table de bronze qui fut déposée au centre de la première pierre. Cet arrêté se termine ainsi : « Fait à L)on , sous le consulat de m Bonaparte , premier consul ; de Cambacérès , second consul ; de Lebrun , troisième cousul ; m le 5« jour complémentaire de l'an VIII de la République française (22 septembre 1800 ,
- v. s. ) ; le soleil entrant dans le signe de la Balance , cent jours après la vicloire de Ma-
• rengo, remportée par l'armée française, sous les ordres du premier consul Bonaparte ,
• sur l'armée autrichienne ; les armées françaises occupant l'Italie, sous les ordres du général «. Brune , depuis les Alpes , du Nord au Midi , jusqu'à la Toscane ; l'Allemagne , sous les « ordres du général Moreau , du Rhin au Danube ; l'Egypte , sous les ordres du général Me-
- nou , depuis la mer jusqu'aux cataractes du Nil ; a (tais mémorable pour la ville de lyon ,
INDUSTRIE Et COMMERCE; JACQUARD. — XIXe SIÈCLE. 1091
S IL La restauration de l'industrie et du commerce fut un des premiers objets de la sollicitude de Napoléon ; pour encourager les fabriques d'étoffes de soie , il voulut que les velours et autres riches tissus de Lyon fussent employés dans les costumes officiels des premiers dignitaires de l'Etat , et servissent à la décoration des palais impériaux. Le Consulat réorganisa en 1801 la Bourse de commerce , et fixa à cinquante le nombre des agents de change , dont le cautionnement fut réglé à vingt mille francs. C'est en 1802 que la Chambre de commerce entra en fonctions. Servie par le génie de quelques hommes, la fabrication des tissus de soie avait fait de très grands progrès ; elle parut avec éclat à l'exposition des produits de l'industrie lyonnaise qui eut heu, en 1805, au palais Saint-Pierre. On admira , à cette exhibition brillante , un écran sur un fond de velours brodé en dorures, et un tapis de même genre exécuté avec autant de goût que de richesse dans les ateliers de M. Boni; des velours superbes et de riches étoffes en soie façonnées, sortis des ateliers de M. Maillié ; des satins remarquables par leur souplesse et par leur lustre , et un portrait de l'empereur tissé au métier sur un fond de velours sous la direction de MM. Bea avais; enfin, de beaux damas, des étoffes moirées et des brocarts or et argent, exposés par M. Pernon. La fabrication des étoffes de soie avait conservé toute sa supériorité ; fort recherchés par les étrangers, ses produits étaient devenus un des éléments de la richesse nationale. Cet art n'avait pas dit cependant son dernier mot : un simple ouvrier devait lui faire éprouver une véritable révolution.
Joseph-Marie Jacquard eut dans sa vie un éclair de génie ; il n'était ni savant mécanicien , ni artiste , ni même ouvrier d'une grande habileté : un cercle fort peu étendu renfermait ses idées simples et naïves. Jacquard est tout entier dans le hasard heureux ou dans l'inspiration qui lui fit découvrir, d'après le principe d'une machine oubliée de Vaucanson (le cylindre à serinette),
« par la pose , de la main du premier consul Bonaparte , de la première pierre de la réédi- « ficatioo de la place Bellecour ; par la fondation de l'Athénée , par celle du Prjlanée , et - celle d'une chaire de chimie expérimentale applicable aux arts et aux manufactures. « R. Verninac , préfet du département du Rhône » Urbain Jaume , secrétaire. » Il n'y eut , en aucun temps , d'inscription plus magnifique.
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le principe unique qui règle toutes les combinaisons du tissage de la soie !. Avant lui , un métier d'étoffes façonnées ne pouvait convenir qu'à un seul dessin; il fallait le démonter lorsqu'on voulait un tissu d'un autre goût , et la dépense était considérable. Mais, avec une mécanique à la Jacquard, un même métier peut exécuter tous les dessins possibles , depuis le plus simple jusqu'au plus riche : il suffit du changement de quelques cartons pour lui donner cette faculté merveilleuse. Dans l'ancien système, rien n'était plus compliqué que le procédé du tissage; il exigeait le concours indispensable de deux ouvriers, dont l'un était condamné à une gymnastique fatigante et même dangereuse pour la santé des enfants qu'on employait à cet office : le métier Jacquard a supprimé ce second ouvrier, et beaucoup simplifié la manoeuvre de celui qui tisse le fil de soie avec la trame -. C'était rendre à la classe entière des ouvriers en soie un immense service : devenue infiniment plus simple et moins coûteuse , la fabrication des étoffes de goût prit rapidement une grande extension. On fit mieux , à meilleur marché , et en quantité trois fois plus forte , à nombre égal d'ouvriers; le consommateur y gagna. En 1801 , année de la découverte Jacquard , deux mille huit cents métiers , sur sept mille que possédait alors la fabrique, étaient employés au tissage des étoffes façonnées ( il y en avait vingt-cinq mille vingt ans après) 3. Leur extrême simplicité a permis aux ateliers disséminés dans les campagnes de les recevoir : ils ont fait aussi fortune à l'étranger et dans toutes les villes industrielles; on les
1. — Il faut cependant faire celte observation , que Jacquard n'a tu qu'eu 1804 , au Couservatoire des arts et métiers , le mécanisme de Vaucanson : ainsi , l'idée-mère de son intention est bieu à lui.
2. — La machine de Jacquard parut, en 1801, à l'exposition des produits de l'industrie nationale , fit peu de sensation et n'obtint que la médaille de bronze. Cependant son auteur ne se découragea point ; il se pourvut d'uu brevet d'invention pour dix ans , et lit fabriquer d'après ses idées un premier métier que visitèrent , sans l'apprécier beaucoup , plusieurs chefs de commerce et quelques membres de la Consulta cisalpine. Jacquard crut avoir fait une découverte bien plus importante en inventant son métier à fabriquer clés filets pour la péchc maritime , qui lui valut la grande médaille d'or, décernée par la Société d'encouragement.
3. — En 1804 , Jacquard obtint l'autorisation d'établir dans l'hospice de l'Antiquaille uu atelier de métiers construits d'après ses procédés.
INDUSTRIE ET COMMERCE; PRUD'HOMMES. — XIXe SIÈCLE. 1093
a adaptés enfin au lissage, non-seulement de la soie pure, mais encore de la soie mélangée à fils de laine , de coton , d'or et d argent. Et cependant l'invention de Jacquard fut mal accueillie par les ouvriers ; ils s'ameutèrent contre la machine , et menacèrent plusieurs fois les jours de son auteur : on vendit publiquement , en \ 804 , le métier modèle sur la place des Terreaux , le fer pour du vieux fer , et le bois pour du vieux bois ; il fallut vingt ans aux ouvriers pour comprendre l'importance et les avantages de la découverte de Jacquard. Jamais bataille gagnée n'avait rendu à la nation un service si capital : le métier nouveau , c'était une province conquise au pays , unie au territoire pour jamais , et que le sort capricieux des armes ne pouvait nous faire perdre. Napoléon, qui le savait, alloua à Jacquard une prime de cinquante francs pour chaque métier qu'il placerait ; il autorisa l'administration municipale à acheter de lui l'exploitation de sa machine au prix d'une rente viagère de trois mille francs. Cette même année (1806), l'Académie décerpa à Jacquard le prix fondé par le prince Lebrun. '
L'institution du Conseil des prud'hommes , qui remonte à \ 806 , fut encore un bienfait de Napoléon. Ce tribunal a été créé expressément dans l'intérêt des travailleurs : c'est un conseil de famille; il est formé de fabricants et d'ouvriers élus librement par leurs camarades ; sa mission est toute de conciliation et de paix. Chefs de commerce et simples ouvriers sont jugés ici par leurs pairs , par des hommes qu'ils ont choisis euxmêmes , et dont l'élection est déjà une présomption d'impartialité et de capacité. Chacun des membres dont le tribunal est
I. — Jacquard reçut , en 1819 , la décoration de la Légion-d'Honnnur ; il mourut dans sa petite maison de campagne d'Oullins , à l'âge de quatre vingt-deux ans. l/anoée suivante > l'Académie mit son éloge au concours , et décerna eu 1837 le prix qu'elle avait proposé. Un portrait de Jacquard assis, magnifiquement peint par M. Ronnefond , décore la salle dr>s délibérations du Conseil municipal; une copie est au Minée. Il a été reproduit tissé nu métier par M.- Didier-Petit, et M. Vibert le grave en ce moment sur de grandes dimensions. Un monument a été érigé à Jacquard, en 1835, dans le cimetière d'Oullins Enfin, en 1839 , le Conseil municipal a voté au célèbre inventeur du métier mécanique l'érection , sur la place Sathonnay, d'une statue colossale eh bronze qui fut inaugurée quelques années après. Cette statue est peu digne de son auteur (M. Foyatier), de Jacquard et de la ville de Lyon ; elle sera certainement refondue sur un modèle de meilleur goot.
109Û XIXe SIÈCLE. LYON SOUS NAPOLÉON.
formé cesse d'être ouvrier ou chef de commerce dès qu'il s'assied devant la table du conseil : ses fonctions lui imposent impérieusement le devoir de déposer à la porte de la salle son caractère privé , pour revêtir celui de juge. En créant ce tribunal , Napoléon pourvut à un des besoins les plus impérieux de l'industrie ; il ne servit pas moins heureusement les intérêts de la fabrique lorsqu'il institua la Condition des soies , établissement dans lequel la matière première , la soie , est ramenée à un degré de dessiccation déterminé avant d'être livrée au commerce. Il a reçu dans ses procédés de très grands perfectionnements , mais l'idée première de sa constitution n'en appartient pas moins à l'empereur.
S III. C'est à l'Empire que Lyon est redevable de son Musée et de son Ecole des beaux-arts.
Le maire Fay de Sathonnay et le préfet d'Herbouville eurent l'idée de ces deux institutions , et Napoléon l'adopta avec empressement. Lyon avait beaucoup à espérer de la culture des arts, non-seulement comme satisfaction de l'intelligence, mais encore pour le progrès de ses fabriques. C'est dans l'abbaye des dames de Saint-Pierre , devenue le palais des Beaux-Arts , que les collections devaient être naturellement exposées ; on fit plusieurs acquisitions : des sarcophages , des autels tauroboliques , des cippes couverts d'inscriptions antiques , furent placés sous les portiques de l'ancien monastère. Il y avait encombrement de tableaux dans les greniers du Louvre; plusieurs furent donnés au Musée de Lyon, et devinrent des objets d'étude pour les artistes dont ils contribuèrent à former le goût. Alors la victoire et des traités avec les villes conquises enrichissaient la France des chefs-d'œuvre des arts; Napoléon pouvait être libéral. Quelques généreux citoyens servirent ses vues par leurs dons , et bientôt une galerie du palais fut remplie de tableaux anciens , dont quelques-uns avaient un grand mérite. On remarquait dès Tannée 1807, dans ce musée naissant, un très beau Rubens, l'Adoration des Rois; deux des meilleures compositions de Jacques Jordaens; une Vierge, du Tintoret; une Adoration des Bergers, par Philippe de Champagne; un Annibal Carrache; une Assomption, par Guido Reni ; Saint François d'Assise, par Joseph Ribeira dit l'Espagnolet ; le Christ à la colonne , de Jacob
BEAUX -ARTS; ARTAUD; LE MUSÉE. — XIXe SIÈCLE. 1095
Palma; le Portrait de Mignard, par lai-même; l'Adoration des Anges , par Stella ; un Paul Véronèse f et surtout l'Ascension de Jésus, un des beaux ouvrages du Pérugin, tableau qui avait décoré la cathédrale de Saint -Pierre à Pérouse et enrichi quelque temps le Musée de Paris. C'était la conquête qui l'avait donné : les alliés le réclamèrent avec de vives instances, et il eût bien fallu céder ; mais M. de Damas demanda pour la ville de Lyon ce chef-d'œuvre du Pérugin, et le pape Pie VII , auquel il appartenait, s'empressa de l'accorder, en témoignage de son affection et de son généreux souvenir pour une ville qui l'avait si bien accueilli '. Artaud publia, en 1808 , une première notice sur le Musée de Lyon; elle ne fait mention que de soixante tableaux, dont plusieurs étaient modernes. La Galerie des antiques est de la même époque ; elle ne devait pas tarder à devenir fort riche en inscriptions romaines et en monuments , dont un des plus curieux est l'autel tauïobolique. Quelques objets d'art ancien commencèrent une collection, que des acquisitions faites par le Conseil municipal et des fouilles multipliées ont rendue très précieuse. Peu considérable sous l'Empire , le Musée de Lyon ne devait pas tarder à prendre de grands accroissements sous l'active direction d'Antoine-Marie-François Artaud , ancien négociant, dessinateur et peintre , qui avait, sinon la science , du moins la passion de l'archéologie. Presque étranger aux langues grecque et latine , et médiocrement versé dans les connaissances variées et profondes que doit posséder un antiquaire , Artaud suppléait à ce qui lui manquait par un zèle infatigable et par la conscience de ses recherches. Bon observateur , et toujours à l'affût des fouilles qui étaient faites sur le sol lyonnais , il racontait avec bonhomie et sagacité ce qu'il avait vu. La mort le surprit avant qu'il eût eu le temps de publier les trois compositions capitales dont il s'occupa pendant vingt-cinq ans : son Lyon souterrain , l'ouvrage sur la Céramie ou vases sigillés des an-
i. — Peint sur bois , et transporté dans la galerie du second étage , le tableau du Pérugin ne tarda pas à éprouver des avaries qui le menaçaient d'une destruction complète et ' prompte : un des panneaux s'était fendu dans une grande partie de sa longueur, et la peinture tombait par larges écailles. Ce chef-d'œuvre a été soumis, en 1845 , à la délicate opération du rentoilage , qui a fort bien réussi.
1096 XIXe SIÈCLE. — LYON SOUS NAPOLÉON.
ciens, et sou Musée lapidaire qui obtint le prix mis au concours sur les antiquités nationales par l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Artaud avait fait une étude particulière des mosaïques , et des médailles d'Auguste et de Tibère au revers de l'autel de Lyon : sa direction du Conservatoire des arts et du Musée des antiques était fort intelligente; elle lui acquit une considération méritée. *
Instituée en 1807, l'Ecole des beaux -arts était appelée à former des peintres, des statuaires , des architectes, et surtout des dessinateurs pour la fabrique ; elle avait en elle un bel avenir. Son personnel fut d'abord peu considérable : Gay enseignait l'architecture , Ghinard la sculpture, Revoil la peinture; d'autres cours , bientôt reconnus nécessaires , complétèrent l'enseignement. Bien dirigé, il devait maintenir et stimuler le goût; il commençait pour la riche industrie lyonnaise une ère nouvelle. Quelques-uns des anciens professeurs de cette école ont droit à une mention particulière :
Joseph Ghinard, sculpteur, était déjà célèbre avant 1789 : il avait exécuté de beaux ouvrages , entre autres les pendentifs du dôme de l'église de Saint-Paul, le groupe de Persée et Andromède qui lui avait valu le grand prix mis au concours par l'Académie de sculpture et les honneurs du Gapitole à Rome ; les bustes de Bacchus, d'Ariane, d'Homère, de Germanicus; le groupe du Taureau et du Lion , une Vénus , la statue colossale de la Liberté pour la fête de la fédération aux Broteaux, et d'autres compositions estimées. Il excellait à rendre les chairs ,
f • — Voici l'indication des principaux ouvrages d'Autoine-Marie-Fraiiçois Artaud : Description de la mosaïque de M. Ma cors. Lyon, Bail anche , 1806, in-8°. — Description d'une mosaïque représentant des jeux du Cirque , découverte à Lyon le 18 février 1806. Lyon , Ballanchê , grand in-fol., fig. — Discours sur un projet de recherches des monuments antiques dans la ville de Lyon. Lyon , Ballanchê , 1808 , in-8» Notice des antiquités et des
tableaux du Musée de Lyon. Lyon, Ballanchê , 1808 , in -8° (réimpr. en 1816). — Discours sur les médailles d'Auguste et de Tibère au revers de l'autel de Lyon , etc. Lyon , Lambert- Ge/Uot , 1818, in-4°,grav. — Mosaïques de Lyon et des départements méridionaux de la France. Lyon, 1825, grand in-fol. , fig. —-Ancienne statue équestre de Louis XIV à Lyon. — , Lyon , Barret , 1826 , in-8°. — Nouvelle statue équestre de Louis XIV à Lyon. Lyon, Barrri, 1836, in-8°.
Artaud légua à l'Académie de Lyon m bibliothèque et ses manuscrits ; la ville fit, en 1835, l'acquisition de son cabinet d'antiques, qui fut placé au Palais des Arts.
BEAUX- ARTS; REVO IL . — XIXe SIÈCLE. 1097
et à donner de la vie à ses compositions. Ses bustes étaient fort estimés ; aucun sculpteur ne réussit mieux dans ce genre difficile : on remarqua beaucoup ceux de Desaix, de Napoléon, d'Eugène Beaubarnais et de Baraguay d'Hilliers. Peut-être excellait -il davantage encore quand il avait une tête de femme à faire revivre : rien de plus gracieux et en même temps de plus vrai que ses bustes de l'impératrice Joséphine , de Mme Michel et de Mme Récamier. On sait qu'il est l'auteur de la belle statue du Carabinier qui décore l'arc de triomphe du Carrousel. Chinard était un fort bon professeur ; s^ renommée et le succès de son enseignement donnèrent un vif éclat à la naissante Ecole des beaux-arts.
L'artiste qui dirigeait la classe de peinture , Pierre Revoil , ne fut pas moins utile à cette institution : formé par les leçons de David, il unissait à beaucoup de goût le mérite d'un dessin correct. Sa première composition a peut-être été son meilleur ouvrage : elle représentait la ville de Lyon relevée par l'empereur. Lyon, sous les traits d'une mère éplorée et gisante au pied d'un monument élevé aux mânes de ses défenseurs , semblait se ranimer à l'aspect du vainqueur de Marengo qui l'aidait à sortir de ses ruines. Revoil l'avait entourée , du reste , de ses enfants malades : quelques-uns d'entre eux, reconnaissant leur libérateur, se livraient à l'espérance et à la joie; mais le génie des manufactures lyonnaises était près d'expirer de langueur , et la navette tombait de ses mains. Cependant le héros ramenait avec lui le commerce et les beaux-arts; l'architecture déroulait les nouveaux plans de la place Bellecour , et on lisait sur une bandelette flottante que déployait la poésie ce vers de Virgile :
O fortunali quorum jam mœnia surgunt !
Cette belle page, si précieuse pour l'histoire de Lyon , avait été commandée à Revoil par le ministre de l'intérieur ; elle orna longtemps le Musée de Lyon. En 1814, ce tableau, celui d'Antoine-François Callet, qui représentait l'entrée triomphale à Lyon de Napoléon entouré déjeunes Lyonnais , de ses ministres et des députés de la Consulta cisalpine, ainsi qu'une bonne copie du portrait de Napoléon par Gros, furent lacérés publi-
quement dans la cour du Palais des Arts et brûlés en présence du secrétaire général de la mairie , d'Artaud , conservateur- du Musée, et de Revoil lui-même à qui son exaltation royaliste fit voir avec joie cet acte d'un vandalisme sauvage f. Nommé professeur de peinture, l'habile Revoil forma de très bons élèves, qu'il aimait et servait de tout son pouvoir ; plusieurs , qui ne s'en sont pas tenus à ses leçons , ont de beaucoup dépassé leur maître dont la renommée, considérable sous la Restauration, a singulièrement faibli *. On a de Revoil d'assez nombreuses compositions historiques, parmi lesquelles on distingue Charles-Quint , Duguesclin et Bayait convalescent. Le tournoi à Rennes eut peu de succès ; le sujet était mal choisi , et l'effet de la composition gris et terne. Comme Girodet , Revoil s'impatientait de la lenteur du pinceau , et le laissait souvent pour le crayon ; on a de lui plusieurs dessins, spirituellement composés et exécutés avec finesse. 3
1. — Le dessin très soigné de celte grande composition enrichi lf jusqu'en 1829, la collection de M. Coulet ; il est aujourd'hui aux archives de la ville , et fait partie du musée Rosaz. Revoil l'avait présenté au ministre de l'intérieur, dans la séance de l'Académie du 4 pluviôse anX.
2. — MM. Bonnefond , Biard , Jacorain , Triroolet , Rey , Thienïat , Lepage, etc. Revoil forma aussi pour la fabrique de très bons dessinateurs. (Eloge historique de Pierre Revoil, par E.-C Martin-Daussigny. Lyon, Batret , 1842, în-8°.)
Quoique Jean Pillemeut n'ait pas appartenu à l'Ecole des beaux-arts , on ne doit point l'oublier dans une esquisse de l'histoire de la peinture lyonnaise : il avait uo vrai talent, surtout quand il peignait le portrait et des marines. Sou tableau des Quatre Saisons a été gravé en Angleterre par Woellett. Né à Lyon vers 1728, il mourut dans sa ville natale, âgé de quatre-vingt-un ans , précisément à l'époque où commençait à poindre la nouvelle école lyonnaise.
3. — Je ne dois point oublier, dans cette esquisse de l'histoire de la peinture, deux artistes d'un talent très distingué dans des genres divers, Michel Grobon et Antoine Dubost.
Membre de l'Académie et professeur à l'Ecole des beaux-arts , Grobon a excellé à peindre le paysage des environs de Lyon ; il l'a rendu avec autant de goût que de fini. Ses tableaux sont des pages de l'histoire lyonnaise ; on y admire la vérité de la couleur , la transparence des eaux , le mouvement du feuillage, et l'intelligence de la perspective : les maîtres flamands et hollandais n'ont rien fait de mieux. Voici les productions principales de cet habile peintre : Vues de l'Ile-Barbe , prises du côté du hameau de Cuire , du côté du Vernay , du côté de Saint- Rambert , et Vue prise du Vernay même ; une Masure à Saint-Rambert , vis-àvis de l'Ile-Barbe ; Vues de Rochecardou , prises du côté du moulin , au-dessus du pigeonnier et du côté du bois ; Vue prise de Sainl-Jusl et embrassant le Rhône et la Saône , ainsi que les aqueducs placés sur le devant ; la Grotte des Etroits ; Vue du port Sablé ; Vue de Lyon , prise du quai Saint-Antoine ; Vue d'un moulin du Rhône ; Vue de l'église d'Ainay ; Vue du
beaux -arts; GROBON, DUBOST. — XIXe SIÈCLE. 1099
§ IV. Pendant que la création du Musée et de l'Ecole des beaux-arts introduisait au sein de la civilisation lyonnaise un nouvel élément de progrès, l'instruction publique, organisée par le Directoire , recevait du Consulat une constitution plus forte. Un arrêté rendu par le préfet, en 1803, mit à la disposition de l'administration municipale tous les bâtiments de l'ancien Grand-Collège qui n'avaient pas été aliénés. Installé le h juillet de cette année , le Lycée eut Bérenger pour proviseur , et Champagny pour censeur ; ce fut Jauffret qui prononça le discours d'ouverture. Placé dans la première classe des établissements de son ordre sous le régime de l'Université , le Lycée de Lyon prospéra sous l'Empire : les études y étaient très fortes et bien dirigées; grand nombre de familles y placèrent leurs enfants. Un autre genre d'enseignement , l'éducation professionnelle , celle qui convient à l'ouvrier et au chef d'atelier , fut donné à la
Lyon , prise dans un temps nébuleux ; Vue de la cathédrale de Lyon ; l'église d'Ainay ; les masures de l'Ile-Barbe; Vue de la Quarantaine, Vue de l'Ile- Barbe et des paysages environnants (gouaches) ; Vue de Lyon, prise du faubourg de la Guilloliére (dessin) ; Vue de l'ancien rocher de Pierre-Scise , à Lyon ; Vue d'un bois ; Vue prise du côté de l'Arbresle ; un jeuuc Elève qui prépare des couleurs ; le Rémouleur ; l'Intérieur d'une Cuisine ; le bois de la Brcvenne , prés de l'Arbresle ; une aquarelle représentant le pont de l'Arbresle ; un gros arbre.
Né à Lyon, eu 1769, d'un riche épicier de la rue Pizay, Antoine Dubost aimait les chevaux avec passion, et les peignait avec beaucoup d'animation cl de vérité. Ses tableaux d'histoire sont estimés et peu nombreux : il exposa au salon de 1801 te départ de Brulus et de Porcie , et son Damoclès au salon de 1804. Son tableau de Vénus et Diane fait partie de la galerie du Luxembourg , à Paris. On connaît encore de lui les tableaux suivants : la Belle et la Bêle , Ulysse et Pénélope , et le Joueur dépouillé. J'ai vu longtemps à Lyon , dans une collection particulière, une suite de douze compositions représentant des courses de chevaux à New- Market. Dubost mourut à Paris , en 1825 , des suites d'un duel. ( M. Passeron a publié une notice sur Antoine Dubost ; Lyon , J.-M. Bmrei , 1827.)
Quoique j'aie dû m'inierdire de parler de mes contemporains vivants , peut-être me pardonnera-t- on quelques exceptions: Grobon est l'une , une autre sera M. Fleury-François Richard, membre de l'Académie et ancien professeur de l'école de peinture à l'Ecole des beaux-arts. Aucun peintre lyonnais n'a mieux réussi dans les tableaux de genre ; le pinceau de M. Richard a un fini précieux , et réussit surtout à rendre les effets de lumière : ou estime beaucoup en lui la vérité de la couleur et la science du dessin. Voici les principales compositions de cet excellent artiste , une des gloires de notre éoole de peinture : Valentine de Milan , l'Atelier de l'auteur, François I"", Mn,€ de la Vallière , un Chevalier en prières dans une des cryptes de Saiut-Iréuée , Jacques Molay , Marie Sluart , Bayart dans l'église d'Ainay , Mm* de Montmorency , Tanneguy-Duchatcl sauvant le Dauphin; le Tasse prisonnier à Ferra rc , visité par Michel Montaigne ; la Chartreuse de Saint-Bruno , ta mort du prince de Talmonl , Louis de la Tré mouille revenant dans sa famille après la bataille de Mariguan , etc. , etc.
1400 XIXe SIÈCLE. — LYON SOUS NAPOLÉON.
ville de Lyon par un de ses plus dignes enfants, qui se souvint de la terre natale dans les régions lointaines où l'avait conduit son aventureuse carrière.
Un pauvre tonuelier de Lyon avait un fils : cet enfant ne reçut aucune éducation, mais l'intelligence et la bonne volonté lui donnèrent ce qu'on demande souvent en vain à la fortune ; il travailla, et apprit seul le dessin et les mathématiques. Devenu grand, il s'enrôla : « Tiens , lui dit sa belle-mère en lui jetant un rouleau de * pièces de vingt-quatre sous, tiens, mais ne reviens jamais qu'en « carrosse. » Le fils du tonnelier partit pour les Indes avec Lally, quitta bientôt le drapeau que la victoire abandonnait, passa aux Anglais, devint sous - lieutenant , capitaine, favori de Seddji- Eddanla, nabab d'Aoud, inspecteur général d'artillerie, gouverneur de Lucknow, et major-général au service de la Compagnie des Indes. Dans cette terre de féerie, ses pièces de vingtquatre sous se métamorphosèrent en millions : ses jeunes années s'étaient écoulées dans une misérable boutique; il eut, dans son âge mûr, un palais superbe qu'environnaient de magnifiques jardins , mourut comblé de prospérité et d'honneurs , et fut inhumé dans un fastueux tombeau sur lequel il avait fait graver cette éloquente épitaphe : « Ci-gît Claude Martin, né à Lyon en « 1 735, venu simple soldat dans l'Inde, et mort major-général. » Claude Martin avait réalisé le vœu de sa belle-mère ; il aurait pu revenir à Lyon en carrosse. S'il ne quitta pas sa royale résidence des rives de la Goumtie , du moins il n'oublia pas sa patrie dans son testament '. Le généreux major-général lui légua douze
1. — Voici le texte original de l'article vingt-cinquième du les ta ment du major-général Martin , contenant le legs fait à ta ville de Lyon :
« Art. 25*1» : I give and bequealb the sum of two hundred ihousantl sika rupees to be deposited in the most securc inlerest fund in the town of Lyon in France ; and the magi strates of tbal town , to hâve it managed under their protection and control. Tbat above roentioned sum is to be placed , as I said , in a stock or fund bearing interesl ; lhat inlerest is to serve to eslablish an institution for the public benefil of 1 liai town ; and the Académie of Lyon is lo devise the besl institution that can be permanently supporled wilh the inlerest accruing of the above named sum ; and if not betler , lo follow the one devised in the article tweniy fourth, as al Lucknow the institution to bear the nameof Marti nière , and hâve an inscription madeal the bouse of the institution, meiilioning ihe same Utile , as Ihe one Calcutta , and ihis institution to be eslablished at the place Saint-Saturnin , being where I hâve been christened iherc; at that place to buy or built a house fur (lut purpose ; and to marry two