JOURNÉES DE NOVEMBRE 1831. XIX* SIÈCLE
les blessés de lanibulance de l'Hôtel-de-Ville à THôtel-Dieu , ou dans des maisons particulières; ils n'atteutent à la liberté de personne. Bientôt les insurgés rétablissent Tadministration municipale à rHôtel-de-Ville , et remettent M. Bouvier-Dumolard en possession de Thôtel de la Préfecture. Quiconque veut sortir de la ville en est le maître : singulière révolution que celle dans laquelle le vainqueur est impatient d'obéir au vaincu ! Les ou* vriers s'aperçoivent que l'unique fruit qu'ils ont retiré de leur victoire, c'est l'ennui des stations au corps-de-garde et l'obligation de faire en personne un service public fort pénible : ils invitent eux-mêmes les gardes nationaux à se mettre dans leurs rangs en habits bourgeois et à partager avec eux l'occupation des postes. Beaucoup de sang a coulé ; il y a eu des deux parts deux cents morts et environ trois cents blessés.
Paris apprit avec stupeur , le 2î2 au matin , par une dépêche télégraphique , les événements de Lyon ; il demeura plusieurs jours sans nouvelles positives; un épais brouillard rendait les signaux impossibles. Le roi et le ministère étaient dans une grande anxiété , et ne s'attendaient nullement à cette catastrophe. M. Bouvier-Dumolard écrivait , en eftet , le 1 9 ; « Jamais la tran- « quillité n'a été plus entière; les émeutes ne sont pas et n'ont « jamais été à craindre à Lyon.» Les dépêches du général étaient conçues dans le même sens. Une estafette, envoyée à Paris par un employé supérieur, fit connaître enfin au Gouvernement les faits tels qu'ils s'étaient passés : aussitôt une ordonnance du roi , rendue le 24 , envoya à Lyon le prince royal et le maréchal Soult , ministre de la guerre. Casimir Périer fit à la Chambre des députés , le lendemain , un rapport sur l'insurrection des ouvriers de Lyon ; les deux Chambres , par l'organe de leurs présidents , présentèrent une adresse à Louis-Philippe , qui répondit avec émotion : on fut rassuré bientôt par l'attitude des ouvriers sur les conséquences de ce grave mouvement.
Le général Roguet avait établi son quartier général à Rillieux, et porté ses avant-postes à Caluire et à Montessuy ; de nombreux renforts lui furent bientôt amenés de Bourgoin , de Montbrison et de Vienne , par les généraux Saint-Clair , Tissot et Boudinhon. Arrivés le 28 , le prince royal et le ministre de la guerre passèrent en revue sur les hauteurs , au-dessus de Caluire , sept mille cinq
cents hommes des 13% 24% 40' et 66* de ligne , trois escadrons du 12« dragons et quelques compagnies de gardes nationales. M. Prunelle s'était hâté de quitter Paris à la première nouvelle des troubles de Lyon; il se rendit au camp de Rillieux , accompagné des maires des trois faubourgs , et présenta au prince trente hommes choisis dans tous les corps de métiers : ces ouvriers exprimèrent un vif désir du retour de Tordre et de la légalité.
S IV. Le 3 décembre , à midi, le prince royal et l'armée firent leur entrée à Lyon ; personne ne songeait à opposer la moindre résistance. Une proclamation énergique du maréchal Soult ordonna le désarmement de la garde nationale et des ouvriers; canons, sabres, fusils, munitions, durent être immédiatement réintégrés dans l'Arsenal. La garde nationale fut licenciée ; tous les corps constitués complimentèrent le duc d'Orléans, qui répondit avec beaucoup de modération et de convenance au discours du maire. Il n'y eut pas de poursuites judiciaires , il y avait eu des torts des deux parts : ceux de l'administration n'étaient peut-être pas les moindres; elle avait accumulé fautes sur fautes. M. de Gasparin fut nommé préfet du Rhône, en remplacement de M. Bouvier-Dumolard.
Cependant l'occupation de la ville par la garnison n'était pas une solution de la question industrielle. Un des premiers actes du Gouvernement avait été de casser le tarif: la force était demeurée à l'autorité; mais des bataillons et des canons, arrivés en grand nombre, n'étaient point une amélioration apportée à la condition critique des ouvriers en soie. L'adminislration le savait : il ne dépendait pas d'elle de changer la vieille constitution de la fabrique , cl d'intervenir dans des transactions dont une liberté entière, pour chacune des parties contractantes, est la condition première. Ce qu'elle fit , c'est ce qui était possible. Les ouvriers obtinrent une proportion plus large dans la composition du Conseil des prud'hommes; huit places sur dix-sept leur furent données , et le droit électoral s'étendit à tout chef d'atelier possesseur de quatre métiers. On créa dans leur intérêt une caisse de crédit dont le Gouvernement , le département et la ville fournirent le capital : elle était destinée à fournir des ressources aux chefs d'atelier par des avances de fonds , faites sur de simples