VÊPRES LYONNAISES. XVI* SIÈCLE
La ouit suivante fut passée en pillages et en meurtres : on enleva aux boutiques leurs marchandises, leurs meubles aux maisons. Trahis par des indices , ceux qui se cachaient furent arrachés de leurs retraites, et beaucoup périrent dans la rivière. Blessé par rhorrible aspect des cadavres de tant de protestants égorgés dans la cour de Tarchevéché, Mandelot donna ordre d'en charger des bateaux, de les porter sur l'autre rive et de les déposer dans le cimetière de Tabbaye d'Ainay, où se trouvait autrefois Fautcl de Lyon. On envoya des fossoyeurs pour ensevelir les corps ; mais les moines d'Âiuay déclarèrent qu'ils ne souffriraient pas que ces cadavres fussent mis en terre sainte. A un signal donné , la multitude précipita les morts dans la rivière , après avoir livré aux pharmaciens les corps les plus gras pour qu'ils en fissent de la graisse : tel est le récit d'hommes qui ont écrit au temps où les haines étaient récentes encore. Mais la licence de tuer ne s'arrêta pas là : en eflet , quelque temps après les frères Darut , marchands d'un grand renom , La Bessée , Gautier et Floccard , citoyens distingués , furent tirés de leur prison , égorgés et précipités dans le Rhône. Tel fut aussi le sort de Claude Goudimcl , excellent musicien de notre âge , qui avait adapté aux psaumes de David, traduits en vers par Marot et par Théodore de Bèze, des accompagnements variés et agréables que les protestants chantent encore aujourd'hui en public, dans leurs réunions, et en particulier. Parmi tant de massacres, quelques protestants réussirent à s'échapper, grâces au concours et à la pitié des officiers de la garnison , et de Mante , commandant de la citadelle : de ce nombre furent les pasteurs de la ville , Jean Rigaud et Antoine Caille ; un autre ministre, Jean Langlois, avait été tué pendant le premier tumulte. On dit que huit cents personnes de tout âge et des deux sexes périrent ainsi inhumainement. Les cadavres surnageant sur le Rhône, s'entassèrent en si grand nombre à Toumon, que les rives en étaient couvertes. Effrayés de ce spectacle inattendu, les habitants coururent aux armes comme si l'ennemi eût été proche. Indignés par un crime dont ils détestaient les auteurs , les gens de Tournon , bien qu'ils n'appartinssent pas à la religion protestante, employèrent des hommes pour écarter du rivage et livrer au courant du fleuve les cadavres des victimes. On n'eut pas moins d'horreur de cet affreux spec-
tacle à Vienne, à Valence , à Bourg-Saint- Andéol , à Viviers, an Pont-Saint-Esprit et même dans Avignon , où cependant la haine contre les protestants est plus forte qu'ailleurs. Arles, où la pénurie en puits et en fontaines oblige de boire Peau puisée dans le fleuve voisin , éprouva de grandes incommodités ; ses habitants, détestant le crime qui avait été commis, ne voulurent faire usage ni de l'eau ni des poissons du Khône , bien qu'il leur fut impossible de s'en procurer autre part , et la vue même de ce fleuve leur faisait horreur. »
Il n'y a point d'excuses pour le crime ; lorsque le sang innocent a coulé, la main qui l'a versé doit être flétrie, quelle que soit la couleur de son drapeau. Ce forent d'abominables meurtres que les Vêpres lyonnaises ; ceux qui lès provoquèrent seront à jamais stigmatisés du nom d'assassins. Mais que l'indignation publique ne s'égare point au sujet des auteurs de cette tragédie; qu'elle n'accuse pas du massacre des protestants TEglise de Lyon et la foi catholique. Jamais la religion du Christ n'a commandé ou approuvé le meurtre ; on a pu abuser de son nom , mais ses dogmes la justifient. Jamais de vrais chrétiens n^ont mis aux mains des bourreaux ce fer qui a déchiré le sein d'un si grand nombre de leurs frères : leur rôle , ce n'est pas celui de meurtriers, c'est celui de martyrs. Le clergé £ut entièrement étranger à cette boucherie; les Vêpres lyonnaises furent un crime politique, que la responsabilité en retombe sur une populace égarée par quelques hommes dont l'Eglise de Lyon désavoue les actions et les paroles ! Que le sang des infortunés protestants couvre d'une tache indélébile Mandelot * et les conseillers de Charles IX ! à eux la honte et l'éternelle réprobation de la postérité.
Le nombre des morts a été évalué à plus de quatre mille par quelques écrivains , mais ce chifire parait exagéré. Ce détestable coup d'état avait été si maladroitement exécuté, que, quelques semaines après le massacre , le parti protestant avait pris les
4. — Les lettres <ie Mandelot ont été publiées dans le recueil suivant : Correspondance du roi Charles IX et du sieur de Mandelot, gouverneur de Lyon pendant Tannée 1572, époque du massacre de la Saint-Barthélemi. Lettre des Seize au roi d'Es]>agne , Philippe II; année 1591 ( publiées par M. Paulin-PAris). Paris , Crapeht , 1829, in -8*.
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armes et était plus terrible que jamais. Il n'en fut pas cependant (le même à Lyon, les calvinistes ne se relevèrent jamais de cette catastrophe. Beaucoup se réfugièrent à Genève et dans le Dauphiné : ceux qui restèrent étaient en trop petit nombre pour donner des inquiétudes , et un seul rôle leur demeura , celui de victimes. Après les Vêpres lyonnaises il n'y eut plus dans la ville, jusqu'aux dernières années du seizième siècle , qu'un parti, se disant catholique, parti réactionnaire, violent, oppresseur, et bientôt en hostilité ouverte avec l'autorité du roi. Il accueillit avec une grande distinction le cardinal des Ursins que le pape Grégoire III envoyait en France; ce légat se vit un jour environné d'une foule de gens du peuple agenouillés qui lui demandaient sa bénédiction avec instances; c'étaient les hommes du 31 août : le cardinal leur donna l'absolution, et n'excepta pas même le misérable Boidon , Momieu et Le Clou. Tant de meurtres commis sans prétexte, avec la plus insigne barbarie, n'inspirèrent aucune indignation, et, bien loin d'éprouver quelques remords, les bourreaux s'applaudirent de leur crime comme d'une action méritoire
S VIL Charles IX s'efiraya d'abord de la quantité de sang qui coulait autour de lui ; il eut un moment la volonté d'arrêter les massacres , mais Catherine le rassura, et revenant à l'abominable politique de sa mère , le roi ordonna aux provinces d'imiter l'exemple de Paris. Eut-il plus tard des remords? entendait-il, pendant ses nuits inquiètes et douloureuses , les cris des victimes qu'il avait fait égorger? Sa mort étrange fut-elle, même à ses yeux , une expiation ? Rien n'autorise à le penser. Si Charles se repentit de quelque chose, ce fut sans doute d'avoir si mal réussi; ses regrets, s'il en eut, ne lui vinrent que lorsqu'il vit la guerre civile rallumée et les protestants plus menaçants que jamais. Il mourut peu de temps après la Saint-Barthélemi.
Quand Mandelot eut appris la fin déplorable de Charles, il convoqua dans son hôtel les notables ainsi que les corps de métiers, et fit reconnaître pour roi Henri III, alors en Pologne. Une députation reçut la mission d'aller présenter au prince l'hommage et les félicitations de la ville; Henri la reçut à Venise , et lui promit de passer par Lyon : il tint parole. Catherine de Médicis et son prisonnier le roi de Navarre l'y attendaient; on
le reçut avec les honneurs accoutumés : le roi rendit aux bourgeois les clefs et la garde de la ville.
Si la guerre de religion avait cessé dans la ville , elle existait aux environs , et elle s'y maintint longtemps. L'histoire des vingt dernières années du seizième siècle est le récit sans intérêt de surprises de châteaux ou de prises de quelques villes tantôt par les protestants , tantôt par les catholiques : petits événements sans importance , même pour l'histoire locale. Une troupe de huguenots s'était embusquée dans le château de Pérault, à peu de dislance de Gondrieu, et fatiguait le pays par des incursions continuelles. Mandelot les chassa, et rasa le château. Il assiégea et prit bientôt après la petite ville d'Andance, et sauva Saint-Rambert dans le Forez de l'attaque des calvinistes. Ce gouverneur avait quelques talents militaires et beaucoup d'activité ; il se mettait fréquemment en campagne, à la tète de troupes peu nombreuses, mais expérimentées.
La tranquillité de la ville n'était plus troublée par les discordes des citoyens armés les uns contre les autres; il y avait une trêve forcée entre les partis. Deux fléaux très graves compromirent, en 1573, cet état de calme : Rubys se demande si ce ne fut point pour Texpiation du sang versé l'année précédente. Toiites les vignes gelèrent à la Gn du mois d'avril, etla récolte du vin fut entièrement perdue. Cette même année , celle du blé fut insuffisante et mauvaise; la mesure du poids de soixante livres s'éleva au prix énorme de sept francs, et encore ne pouvait-on s'en procurer. Il y eut une disette si grande, qu'on vit de pauvres gens se nourrir dans les champs d'herbes et déracines. La bienfaisance publique se signala comme à l'ordinaire avec éclat : des milliers de pauvres furent vêtus , chauffés et nourris aux frais de citoyens qui dépensèrent à secourir la misère des pauvres une partie considérable de leur fortune.
Cependant Henri avait convoqué les premiers états-généraux de Blois (1576); la députation lyonnaise qui se rendit â cette assemblée avait un mandat impératif, elle réclama l'unité du culte catholique à Lyon, l'expulsion du royaume de tous les ministres protestants, et l'interdiction formelle de la liberté de conscience. C'est avec plus de raison qu'elle demanda la démolition de la citadelle que Charles IX avait fait construire sur le