‹ Histoire de la ville de LyonChapitre 111 sur 364 · MALAISE DES OUVRIERS (1832-1834). XIX^ SIÈCLE. H · texte numérisé non relu

MALAISE DES OUVRIERS (1832-1834). XIX^ SIÈCLE. H

trie : cette arme puissante , la suspension générale du travail , était un moyen certain de faire revivre le tarif.

§ V. Une réduction de 25 centimes par aune avait été faite , dans quelcpies maisons de fabrique, sur le prix de la façon des peluches; c'était un rabais très faible. Plainte fut portée au conseil exécutif par les ouvriers qui s'occupaient de ce genre de tissus; ude convocation extraordinaire de Fassociation mutuelliste eut lieu le mercredi 12 février 1884 : deux mille trois cent quarante-un chefs d'atelier étaient présents , douze cent quatrevingt-dix-sept votèrent la suspension générale du travail , mille quarante-quatre se prononcèrent pour la négative; ils étaient en minorité. L'interdit fut lancé à partir du vendredi 24 février : le même jour, à la même heure, et dans tous les quartiers, les' métiers s'arrêtèrent ; vingt mille refusèrent le travail. Un certain nombre d'ouvriers auraient voulu continuer à gagner leur salaire , mais le conseil exécutif ne le leur permit pas et les contraignit à Tinactioii par des menaces et par des violences. Chaque journée de cette grève faisait perdre aux ateliers 100,000 fr. de façons; huit s'écoulèrent sans changement à cette situation extrême. Quelques pères de famille avaient besoin de pain et de travail; ils demandaient instamment à remonter sur leurs métiers, mais l'association fut inflexible. Six chefs d'atelier mutuellistes , prévenus du délit de coalition, furent emprisonnés , et une instruction judiciaire commença.

On marchait rapidement à une catastrophe; elle était inmiinente : à leur irritation habituelle c(A)tre les fabricants, se joignait , chez beaucoup d'ouvriers , l'orgueil mal dissimulé des journées de novembre ; chez quelques chefs de commerce se manifestait cette pensée imprudente, que la paix ne serait pas solidement rétablie à Lyon tant que ces mêmes journées n'auraient pas eu leur contre-partie. De leur côté les sociétés politiques délibéraient : le moment d'une lutte décisive était-il venu ? il était évident que l'autorité prenait ses mesures. Puisqu'il était impossible d'éviter la bataille , ne fallait-il pas la livrer lorsque des chances aussi favorables que celles du concours des mutuellistes se présentaient ? D'autres faisaient observer qu'on manquait d'armes et de munitions , qu'on n'était point assez assuré de la coopération du peuple , que les intelligences du parti ré •

publicain parmi les troupes de la garnison ne promettaient pas des résultats assez certains, enfin qu'un mouvement précipité pourrait tout perdre , tandis que le succès était certain en différant de ({uelque temps la bataille. U y eut de violents débats au sein de la Société des Droits de Thomme; la majorité se prononça pour Topinion qui voulait qu'on attendit. Un des chefs du parti démocratique se rendit à Paris avec la mission d'exposer le véritable état des choses au comité de la capi taie, de prendre le mot d'ordre, et d'amener à Lyon deux hommes énergiques qui dirigeraient le mouvement. Le comité parisien voulut qu'on attendit et qu'on s'abstint de toute provocation. De grandes dissidences existaient parmi les radicaux : quelques républicains , hommes de conscience et de cœur, intervenaient comme médiateurs entre les fabricants et les mutuellistes , et allaient d'atelier en atelier, recommandant la modération et le respect de la légalité; mais beaucoup de têtes ardentes , qui ne reconnaissaient pas de chefe , demandaient instamment le combat et compromettaient la partie : leur voix devait être nécessairement celle qui serait écoutée. *

La loi contre les associations fut rendue ; elle atteignait nonseulement celles qui étaient politiques, mais encore les industrielles : cette nouvelle produisit à Lyon une grande effervescence chez les ouvriers et chez les radicaux. Deux mille cinq cent quarante mutuellistes signèrent une protestation; en présence du danger commun , toutes les sociétés secrètes se coalisèrent : celle des Droits d^ l'homme ne pouvait ni résister au mouvement ni le diriger; elle était complètement débordée.

On était au 5 avril , et l'on avait appelé par-devant le tribunal de police correctionnelle la cause des six chefs d'atelier mu-

1. — L'histoire des sociclés secrètes à Lyon , eo 1829 et de 1830 à 1834 , a si peu d*iiiiporlance aujourd'hui et présente un si faible intérêt , que j'ai cru pouvoir nie borner à quelques indications générales. M. Louis Blanc, probablement très bien informé , en a dit davantage ; je renvoie à son livre ceux de mes lecteurs qui désireraient plus de détails sur ce point. Si les mesures prises par le gouvernement en 1834 , pour résister au parti radical , avaient {)esoin d'apologie, les révélations de H. Blanc en tiendraieut lieu; de si audacieux projets doivent provoquer , de la part de tout gouvernement établi , une répression énergique. Le pouvoir constitué en juillet et la légalité ont usé du droit de légitime défense ; il fallait renverser le parti républicain , ou être renversé par lui : c'est ce que déclare M. Louis Blanc dans les termes les plus formels.

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iuellistes prévenus de coalition : grand nombre d'ouvriers encombraient la place Saint-Jean, ainsi que la cour et les avenues de rhô tel. Après l'interrogatoire des chefs d'atelier et les dépositions des témoins, un grand bruit se fit entendre; le président renvoya le jugement au mercredi suivant. Cette décision fut mal interprétée par les ouvriers; ils virent en elle l'intention , de la part des juges, d'éviter la publicité des débats. Pendant qu'ils se communiquaient avec véhémence leurs impressions , un témoin à charge vint à passer devant les groupes; il venait de dénoncer les violences au moyen desquelles lesmutuellistes l'avaient forcé de suspendre son travail. Cet homme fut à l'instant entouré , menacé, frappé ; il fallut l'intervention corps à corps du procureur du roi pour le dégager. Dans le même moment , un détachement du 7* léger se présenta pour faire évacuer une cour dans laquelle se faisait un tumulte qui troublait l'audience : à leur aspect, les ouvriers, violemment émus, crurent à un guet-à-pens, s'écrièrent ; c< A bas les baïonnettes! » et entourèrent les soldats. Assailli par une multitude exaspérée, ce piquet de soixante hommes eut la prudence de ne pas faire usage de ses armes. Le champ de la mêlée demeura aux ouvriers.

Us eurent , le lendemain , en quelque sorte occasion de faire la revue de leurs forces à l'enterrement d'un des leurs; huit mille mutuellistes formèrent le cortège : cette démonstration était inquiétante.

On avait renvoyé la cause des six ouvriers 'accusés de coalition au mercredi 9 avril : ce jour devait être nécessairement celui de la conflagration générale; ouvriers, fabricants , conservateurs, radicaux, soldats, fonctionnaires, citoyens de toutes les conditions , s'y attendaient et le disaient dès la veille. Les chefs du parti ennemi du Gouvernement voulaient-ils encore éloigner la crise et s'abstenir de toute agression directe ? peutêtre , mais leur mot d'ordre n'était pas attendu ; ils n'étaient plus les maîtres de la situation , et ne pouvaient plus contenir l'exaltation de quelques-uns de leurs hommes. Quelles étaient les forces dont disposait l'administration dans cette situation critique?

Avertie et menacée depuis longtemps , elle avait eu tout loisir pour faire ses préparatifs de défense : son plan, médité d'ar vance, consistait surtout à se maintenir maîtresse des hauteurs i

des têtes des ponts et des grandes lignes de conununication , à ne point engager les troupes dans les rues , à combattre à coups de canon , à isoler les insurgés de telle sorte qu'il leur fôt impossible de se réunir , enfin à tenir la Croix-Rousse étroitement bloquée , ainsi que la ville de la Guillotière. Des forts détachés avaient été construits depuis 4881 ; la plupart n'étaient pas terminés , mais celui de Montessuy et la caserne crénelée des Bernardines répondaient du dangereux faubourg et le tenaient sous clef, en quelque sorte. Dix mille hommes d*armes diverses composaient la garnison. Voici les positions qui leur furent données: le ?• de ligne et le général Buchet à l'Archevêché , sur la place Saint-Jean et aux alentours du tribunal de police correctionnelle ; un demi-bataillon du 6* de ligne devant le Palais-royal ; auprès du corps-de-garde des Célestins, un demi-bataillon du 28*; à FArsenal, une batterie à pied du 13*; sur la place Louis XVIII, trois batteries du 13* et le matériel d'une batterie; sur la place de Bellecour, le lieutenant-général A jmard avec la réserve composée de deux bataillons du 6" , d'un bataillon du 15* léger, de quatre escadrons du U^ dragons , et de deux batteries à cheval dulS""; à THôtel-de- Ville , un bataillon descendu des Collinettes; à la Guillotière , un bataillon du 6' et un escadron de dragons ; aux Broteaux, sur la place Louis XVI, un bataillon du 15* léger; à la Croix-Rousse, le général Fleury et le colonel de Perron. Tout engagement des troupes devait être évité autant qu'il serait possible ; on canonnerait à outrance les points qu'occuperaient les ouvriers.

S VI. Le mercredi 9 avril , à neuf heures et demie du matin , une foule considérable de curieux couvrait la place Saint-Jean et remplissait les avenues et les cours de l'hôtel de Chevrières où siégeait le tribunal de police correctionnelle ; il y avait des attroupements, mais sans caractère agressif Un homme se plaça au milieu d'un groupe et commença la lecture d'une proclamation ; des agents de police l'arrêtèrent , mais le peuple le délivra. En un instant la place de Saint-Jean fut évacuée par la multitude; elle était silencieuse et entièrement déserte. Des hommes étrangers au quartier de l'Ouest élevèrent rapidement deux barricades y l'une à l'entrée méridionale de la rue Saint-

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Jean , lautre à Tentréc de la rue de la Brèche : une maison en construction dans le voisinage fournissait des matériaux. Impassible et indifférente , la population des quartiers de Saint-George et de Saint-Jean n'annonçait aucune démonstration et laissait faire. A onze heures un détachement du 7* de ligne entra sur la place Saint-Jean et marcha aux barricades, précédé par un commissaire de police : il fut assailli par une grêle de projectiles , et répondit par des coups de fusiL Un homme tomba , c'était un agent de police : on le transporta dans une salle de Thôtel de Ghevriéres ; une balle lui avait traversé le ventre. Au bruit de la fusillade , Tavocat des mutuellistes interrompit sa plaidoirie et déclara qu'il ne pouvait continuer pendant que les citoyens s'entr'égorgeaient. Le président leva la séance , et juges, avocats et curieux regagnèrent au plus tôt leurs demeures. Le préfet, en habit bourgeois , était devant la grille de l'Archevêché , suivi d'un groupe de soldats.

L'autorité militaire exécute le plan qu'elle a préparé ; chaque régiment se rend à sa destination ^ Ainsi réparties, les troupes de la garnison occupent les quais du Rhône et de la Saône , les tètes des ponts , en un mot tous les points fortifiés ; les insurgés sont partagés en petites masses qui s'agitent en tous sens, sans réussir à se grouper. Tout l'intérieur de la ville entre les deux lignes des quais leur est abandonné; ils élèvent une multitude de barricades sur le terrain dont on les a laissés maîtres , surtout dans les rues Mercière, Grôlée, Saint-Dominique et de THôpital. EmlfUsqués derrière les murailles du théâtre provisoire en

l. — Au premier signal Ue l'insiirreclioo , la ville de Lyon s'est trouvée scindée el diviséi* eo Irois gnimls arrondissemenls militaires» ayant chacun uu chef spécial Le premier de ces arrondissements s'étendait de la biirricrc Sainl-Clair h celle de Serin, comprenant la Croii- Rousseet les côtes , jusqu'à la place Sathonnay el à la Croix-Pâquet. Le commandement du deoiième arrondissement s'étendait du pont Morand au puni de la Feuillée , el comprenait les quartiers de l'Uôtel-de-Ville el des Terreaux. Le Iroisième s'étendait du pont de In Guillotière au pont Tilsitt , comprenant tout le quartier de la Préfecture, celui des Céleslins el la presqu'île Perracbe. Des commandants particuliers étaient établis dans le quartier Saiol-Jean , aux tètes des ponts de la Guillotière , Lafayelte cl Morand (rive gauche du Rhône), ainsi qu'aux Chartreux, à la Manutention, à la Poudrière el aux Camies-Décbaussés. Eu cas d'alerte , le« troupes avaient ordre d'occuper tous les postes militaires de ces arrondissements el d'intercepter aux insurgés les communications d'un cpiartier de la ville à l'autre. (Lettre du lieiftenant général Aymard à J.-U. Monfalcon , avril 1831.)

construction sur la place des Jacobins , des insurgés tirent sur rhôtel de la Préfecture , dont ils essaient bientôt d*escalader la haute grille ; mais la troupe de ligne occupe le poste et tient bon. Elle est dégagée bientôt; deux forts détachements de soldats attaquent la place par deux points opposés, la rue Saint-Doniinique et la rue Mercière. Les insurgés s'enfuient dans Tallée de r^gue , dont ils ferment la grille sur eux; cet obstacle est brisé à coups de canon , et le passage enfilé dans toute sa longueur par la mitraille.

Très peu nombreux , sans munitions , presque sans armes , sans direction et sans alliés, soit à Tintérieur, soit à l'extérieur, les insurgés ne pouvaient avoir de plan d'opérations. Enfermés dans le massif des rues du centre , ils s'y retranchèrent , s'emparèrent des églises et sonnèrent le tocsin , dont les tintements devinrent permanents. Ils étaient maîtres des quartiers Saint- George , du faubourg de Saint-Just , de toute la rive droile de la Saône , à l'exception des alentours de la place de Saint- Jean , de la caserne du Bon-Pasteur où ils avaient trouvé quelques effets d'équipement, et de toute la partie Nord de la ville, jusqu'aux approches de la place des Terreaux : on ne les inquiétait nullement dans ces positions. Aucun bruit ne se faisait entendre sur les places , sur les ponts et sur les quais occupés par les troupes, personne n'y paraissait et il y régnait un silence de mort; quelquefois des pelotons de soldats les traversaient avec rapidité , disant feu en passant dans la direction des rues. On tirait aux fenêtres , si quelque mouvement s'y faisait apercevoir. *

C'était une guerre singulière. La ville était traitée en ennemie et menacée d'une destruction , sinon totale , du moins partielle ; ses ujaisons , qui n'appartenaient point aux insurgés et dont ils ne prenaient aucun souci , étaient incendiées ou abattues à coups de canon. Tous ses habitants étaient condamnés à se tenir exactement renfermés dans leurs demeures ; il n'y avait d'accessible pour eux que la partie de Lyon qu'on avait abandonnée à la révolte ; les soldats tiraient sans distinction sur les bourgeois, même sur ceux qui s'étaient munis de laissez-passer. On fit sauter avec des pétards les portes de quelques-uns des plus beaux magasins de l'Herberie , et le général Aymard ordonna de mettre à bas grand nombre des arbres de Bellecour. Choisie pour champ

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de bataille , la ville de Lyon n'avail pris aucune couleur dans cette guerre civile, et c'était elle qui en payait les frais!

Aucune tactique des deux parts dans la journée du 10 : um^ fusillade à distance , de continuelles décharges d'artillerie , point d'engagements. A la Croix-Rousse, toutes les rues du centre appartenaient aux insurgés; même situation à la Guillotière, dont une batterie , placée sur la rive droite du Rhône, foudroyait les premières maisons. A Vaise , des attroupements nombreux s'étaient formés sur la place de la Pyramide ; les insurgés s'eujparèrent de la caserne de gendarmerie , de la mairie , du magasin d'équipement des dragons , et se recrutèrent d'un détachement de trente soldats disciplinaires qui traversaient le faubourg, allant à Alger. Saint-Just avait été laissé en entier aux insurgés ; ils se portèrent sur la caserne Saint-Irénée , qui avait été évacuée, et y mirent le feu. Un bateau de foin enflammé par un obus descendit la Saône , vint échouer contre la passerelle Chazourne et l'incendia. Perrache demeura à la garnison , dont les communications avec Paris étaient interceptées. Une centaine d'hommes, armés de mauvais fusils , occupaient la place des Cordeliers et ses alentours , quartier général de l'insurrection. Les ouvrier» en soie conservaient une neutralité à peu près complète. Aucun secours du dehors n'était venu aux révoltés : ils s'étaient partagés en groupes de dix , vingt ou trente hommes au plus , allant où les appelait la nécessité du moment; établis dans l'intérieur de l'église de Saint-Nizier, quelques-uns fabriquaient de la poudre , d'autres fondaient des balles.

Une telle situation n'avait rien d'alarmant; ce fut pourtant pendant cette journée du 10 qu'un conseil de guerre, présidé par le Ueutenant-général Aymard , discuta fort sérieusement la question de l'évacuation de la ville. Bien mal informée de ce qui se passait, l'autorité militaire croyait à un soulèvement générai des classes ouvrières, et redoutait la marche sur Lyon des répubUcains de Rive-de-Gier et de Saint-Etienne. La femme du préfet, Madame de Gasparin, reçut à la Préfecture un avis qui l'invitai i à empaqueter dans le plus bref délai son argenterie et ses effets les plus précieux , et à se tenir prête pour le départ. On proposait de concentrer les forces principales de la garnison sur la rive gauche du Rhône , en conservant la possession des hauteurs

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de la rive droiie de la Saône , de la caserne crénelée d'Orléans qui comiuande la Croix-Roasse et ferme sa principale coniniunication avec la ville , du fort de Montessuy , et des forts détachés de la ligne du Rhône. Habile et brave , le général Aymard avait ajouté trop de foi à des rapports de police : on était au moment d'adopter le parti si grave de l'évacuation, lorsqu'un officier supérieur du génie entra dans la salle du conseil, s'étonna fort de la proposition qui était faite , et raconta ce qu'il venait de voir par ses yeux au quartier général des insurgés , composé à peine d'une cinquantaine d'hommes mal armés. Le prbjet de retraite fut ajourné; mais le lendemain encore on eut la pensée d'abandonner tout le quartier de l'Ouest , y compris les plateaux de Fourvière et de Saint-Just. Le procureur général , qui habitait sur la rive droite de la Saône, fut averti et se récria contre le danger d'une telle mesure. Il fut question, dit-on, de hrûler le quartier Saint-George : des renseignements nouveaux firent renoncer à ces desseins.

Aien de nouveau dans la situation le vendredi ii : deux canons encloués avaient été trouvés au fort Saint-Irénée par les insurgés; ils les traînèrent sur la plate-forme de Fourvière, et, après être parvenus à les mettre en état de service, firent d'inofiensives décharges sur la place de Bellecour. Les boulets manquaient ; on les remplaça par des morceaux de vieux fer. Un fort détachement des insurgés du centre tenta une démonstration sur l'Hôtel-de-Ville , et fut repoussé; ceux de la Croix- Rousse essayèrent aussi de déboucher sur la ville, ils furent reçus à coups de canon. Leurs émissaires furent plus heureux dans les campagnes : ils désarmèrent , sans trouver d'opposition, les gardes nationales de plusieurs communes. Divers engagements à distance et sans résultats eurent lieu sur plusieurs points de l'intérieur de la ville ; le tocsin de Saint -Bonaventure n'avait pas cessé de se fidre entendre. Quelques chefs des insurgés montrèrent beaucoup d'activité et de résolution; ils étaient firauchement dévoués à leur cause , et tenaient peu à leur vie. Un d'eux fit preuve de courage* et de générosité ; il sauva des prisonniers , et ne cessa de recommander aux siens le respect des personnes et des propriétés. Au reste, aucun acte de désordre , hors le fait mémo de l'insurrection , ne fut commis

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par les combattants d'avril ; les abordait qui voulait , ils ne s'informaient pas si ceux qui les visitaient étaient amis ou ennemis.

Enfin, le samedi 1*2, le général Aymard se détermina à en finir : une forte colonne entra dans la grande rue de la Guillotiére , et en atteignit l'extrémité après en avoir enlevé sans opposition les barricades. Il n'y eut pas plus de résistance à Saint- Just. Le général Buchet s'empara des places de la Fromagerie et de Saint-Nizier ; des sapeurs forcèrent les portes de Téglise de Saint- Bonaventure : onze insurgés se trouvaient dans la nef; aucun d'eux ne voulut se rendre , on les tua. Des scènes afireuses accompagnèrent l'occupation du faubourg de Vaise ; un coup de fusil était parti d'une fenêtre pendant le passage de la colonne qui avait forcé les barricades; furieux de cette agression, des soldats se précipitèrent dans la maison et en massacrèrent sans distinction tous les habitants : ils tuèrent un vieillard de soixante-quatorze ans , un enfant , un malheureux qui veillait auprès du lit de son frère mourant, jetèrent un homme par la fenêtre, et en fusillèrent un autre dans la rue. Treize soldats disciplinaires périrent du même genre de mort , ainsi que plusieurs hommes du faubourg qui n'avaient pris aucune part au combat. Ni l'administration , ni le général , ni les chefs de la colonne d'expédition n'avaient commandé ces horreurs , elles furent l'œuvre à jamais regreUable du subit emportement de quelques hommes. En diverses occasions les troupes montrèrent, pendant le combat, beaucoup de ménagements et de générosité ; elles suspendaient le feu quand elles apercevaient des femmes et des enfants devant les barricades. Un coup de fusil avait blessé mortellement, à la Croix- Rousse, un capitaine aux ordres du colonel de Perron ; les soldats voulaient pénétrer à l'instant dans la maison , le colonel eut assez d'empire sur eux pour les retenir jusqu'au soir. Alors la maison fut cernée; beaucoup d'armes et de munitions avaient été jetées par la fenêtre. Quand les soldats pénétrèrent dans la maison, personne n'avait fait feu, il n'y avait point d'ennemis; l'exaspération s'était calmée , grâces à la prudence de M. de Perron : il n'y eut pas de victimes. Presque tous les chefs des radicaux et environ deux cents insurgés furent faits prisonniers, et conduits dans la prison de Perrache.

1182 XIX® SIÈCLE. — LYON SOUS LOULS-PHILIPPB.

Le lendemain la ville présentait Tirnage d'une ville prise d'assaut : plusieurs maisons du quai de Retz avaient été accablées par les décharges continuelles des batteries de la rive gauche du Rhône ; la maison du Concert était percée à jour comme un crible, d'autres avaient été dévorées par des incendies; des devantures de magasins et des portes d'allées avaient été brisées par des pétards; un pavillon placé au-dessus de la Quarantaine n'était qu'un monceau de ruines. ^

J'ai hâte d'arriver à la fin de ce triste récit, que j'aurais voulu taire ; je n'en tirerai du moins aucune accusation contre les hommes ou contre leur drapeau : je l'ai dit , ces temps sont déjîi loin de nous ; paix éternelle aux deux partis , respect aux convictions! De vives récriminations ont été échangées, après le combat, entre les opinions qui se firent une guerre désespérée pendant les journées d'avril : lequel , du Gouvernement ou du parti démocratique , voulut le combat et choisit Lyon pour champ de bataille ? lequel fut l'agresseur? questions irritantes, et que chacun résout d'ordinaire avec une pensée arrêtée d'avance. Je ne les discuterai point, et je laisserai raconter à l'histoire générale le procès des insurgés lyonnais devant la Cour des pairs.

§ VIL La guerre civile avait porté ses fruits ; des maisons incendiées, d'aulres ébranlées par des pétards ou percées de boulets , d'immenses dégâts causés par les explosions , présentaient , dans une partie de la ville de Lyon et de la Guillotière , un hideux et affligeant spectacle. L'incendie et les boulets n'avaient pas causé seulement des dommages matériels ; sur une

I. — 218 insurgés sont entrés h l'Hôtel-Dieu , 128 blessés et virants, et 90 morts : sur le chiffre total on ne trouva que 34 individus nés à Lyon , et 29 ouvriers en soie. Beaucoup de blessures étaient fort graves ; beaucoup des opérations chirurgicales qu'elles rendirent nécessaires eurent des suites funestes. 11 faut ajouter au chiffre des morts 42 blessés qui succombèrent. Total des morts du côté des insurgés , environ 200.

322 militaires furent mis hors de combat. Il y eut pendant les six journées 18 officiers blessés et 6 tués , 49 soldats tués et 249 blessés, dont les deux tiers moururent. S'il y eut deux fois plus d'hommes tués sur place chez les insurgés , il y eut deux fois plus de blessés à rh6pital militaire. 600 hommes des deux parts furent tués ou blessés ; sur ce nombre , plus de 300 périrent sur le champ de bataille ou dans le lit de douleur.

J'ai donné , dans un antre écrit , l'état nominatif des officiers et des soldats tués ou blessés dans chacun des régiments de la garnison.

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foule de points des citoyens inofiensifs avaient péri ou gisaient couverts de blessures. Il fallait apporter un soulagement a tant de calamités et calmer tant de soufirances; le Conseil municipal de Lyon se réunit : convaincu que les maux soufferts dans l'intérêt de la France et pour une cause qui , loin d'être locale, était celle des institutions du pays et de la civilisation tout entière , devaient être réparés par la France elle-même , il arrêta qu'une députation de trois de ses membres serait envoyée à Paris , afin de réclamer du Gouvernement une indemnité pour les désastres, suites des journées d'avril. Le scrutin désigna pour faire partie de cette commission MM. Chinard , Terme et Faure- Péclet, qui partirent immédiatement et furent aussitôt admis dans le cabinet de M. Thiers , ministre de l'intérieur. M. Thiers reçut d'abord la députation lyonnaise d'une façon peu encourageante : les raisons sur lesquelles la commission s'appuyait lui paraissaient spécieuses et n'apprenaient rien ; une seule touchait le ministre, c'était que les malheurs de Lyon, écrasants pour cette ville, répartis sur la France entière, deviendraient légers pour tous. Du reste , le mot indemnité ne devait pas être prononcé ; l'opinion que les citoyens de Lyon n'avaient pas, dans les événements d'avril, fait tout ce qu'ils devaient s'était fortement établie dans son esprit. Cependant M. Thiers protestait de ses bonnes intentions, mais celles de la Chambre lui paraissaient mauvaises : il fallait , disait-il, attendre, gagner du temps et préparer les convictions. La commission était d'un avis entièrement opposé; elle pensait qu'il importait de saisir l'occasion présente : selon elle, l'émotion causée par les malheurs de Lyon vivait encore dans tous les coeurs ; c'était la France entière qui venait d'échapper à un immense danger. En effet, Lyon pris par la république, tout le Midi était entraîné par l'insurrection, et à la guerre civile serait venue se joindre la guerre étrangère. Les délégués lyonnais trouvèrent meilleur accueil chez les autres ministres; M. Prunelle, maire de la ville, et les membres de la députation les accompagnèrent : mais ils avaient été précédés par des rapports officieux qui représentaient la population lyonnaise sous les plus fausses couleurs , et condamnaient son apathie , ainsi que son refus de concourir au rétablissement de Tordre. Cette opinion était surtout celle de M. Persil , dont l'àpre énergie s'irritait à la pensée

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qu'une population tout entière s'était montrée timide et glacée en face de l'émeute et de Fanarchie. Ces préventions avaient pénétré jusqu'au roi qui, cependant, dans une audience accordée aux délégués de la population lyonnaise , s'était montré plein de bienveillance pour la ville de Lyon et profondément ému de ses malheurs <. Il fallait faire valoir les motifs qui militaient en faveur de l'indemnité , prouver que la loi de vendémiaire an IV n'était pas applicable à Lyon , et démontrer enfin que les désastres de la ville avaient été causés, non par les insurgés, mais par la défense militaire. Ce fut pour arriver à ces résultats que la commission publia et fit distribuer aux Chambres une note dans laquelle la question était bien posée: ce document, quelques mots introduits avec beaucoup d'adresse et de tact dans un discours prononcé par M. Jars, et enfin un discours dans lequel M. Prunelle fit valoir toutes les raisons de justice , d'équité et de bonne politique qui appuyaient les réclamations de la ville de Lyon , amenèrent un changement sensible dans les dispositions du ministre de l'intérieur, et bientôt le principe d'un secours (^ non d'une indemnité ) fut arrêté dans le Conseil. Sur ces entrefaites, une députation de la Guillotière, composée de MM. Léguillier et Clément Reyre, arriva à Paris pour joindre ses réclamations à celles de la ville de Lyon : le Gouvernement proposa aux Chambres une loi dont l'objet était d'accorder à la ville de Lyon un secours de douze cent mille francs. Ce projet fut discuté à la Chambre des députés dans la séance du 16 mai 1834: MM. de Rancé et Ganneron le repoussèrent avec énergie; il fut appuyé non moins chaleureusement par MM. Champanhet et de Corcelles. La Chambre rejeta la proposition. Six mois plus lard , le 31 janvier i 835 , les députés du Rhône présentèrent à la Chambre la demande d'un crédit en faveur des Lyonnais qui avaient éprouvé des dommages pendant les journées d'avril : MM. Jars , Thiers et Sauzet en firent valoir la haute justice dans la discussion préalable des bureaux. Une commission fut nommée;

1 . — Admis à celle époque auprès du roi , j'eus avec S. M. un très long enlrelien , dont la situation de L)fon fut le sujet presque unique : Louis -Philippe m'exprima la plus vive sympathie en faveur des ouvriers en soie, et me parla à plusieurs reprises el avec chaleur de son désir d'adoucir les malheurs d'une ville dont la prospérité importait si fort k celle de la France.

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