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Consterné et furieux, le peuple de Lyon crut que celte peste était une maladie apportée et entretenue à dessein dans la ville par des malfaiteurs. De sinistres rumeurs circulaient et étaient accueillies avec avidité par la crédulité publique : on citait des tàits , des témoins ; on disait que des misérables , inspirés par une malice satanique , avaient composé un poison extrêmement subtil dont ils enduisaient les serrures, l'extrémité des sonnettes, les portes, les bénitiers dans les églises, tous les objets enfin qu'on touche habituellement ; on affirmait qu'une femme était tombée morte dans Téglise Saint-Nizier peu d'instants après avoir effleuré , en entrant , le goupillon d'un homme qui lui présentait l'eau bénite. Devenus odieux, les médecins étaient (disait-on) dans le secret de la formule d'un onguent pestilentiel; on attribuait à une malveillance calculée l'impuissance de leur art, et, quand ils paraissaient, ils étaient assaillis d'injures et de menaces par une multitude égarée. Ces bruits, tout invraisemblables qu'ils étaient , prirent de plus en plus de la consistance; malheur à l'étranger ou à l'homme suspect qui paraissait dans les rues ! malheur au passant inconnu qui approchait sa main par mégarde d'une porte ou d'une sonnette ! il était bientôt poursuivi par ce cri sinistre : Au Rhône l'empoisonneur ! Des bandes exaspérées parcouraient les faubourgs et les places publiques , et connnettaient impunément les plus graves excès. Des misérables , de la lie du peuple , volaient dans les maisons des riches et dans les magasins des Lyonnais qui s'étaient réfugiés à la campagne : on les appelait les engraisseurs. La plupart périrent , frappés par la peste , pendant qu'ils se livraient à leurs rapines; d'autres furent assommés sur place, surpris en flagrant délit de vol , par le peuple dont la colère fut quelquefois fatale à des innocents. Ainsi un malheureux qui portait à la main une chandelle allumée , dont le suif coulait sur ses vêtements, fut tué par une populace furieuse. Un médecin voulait faire prendre une potion à un de ses malades du faubourg de la Guillotière ; soupçonné de donner du poison au lieu d'un médicameut salutaire , il dut boire sur-le-champ le remède pour éviter la mort. On affirmait toujours que les chirurgiens fabriquaient cette pommade qui donnait la peste ; le P. Grillot parle comme un témoin oculaire de cet imaginaire onguent : « C'est , dit-il , vers le milieu de
septembre que Ton commença à en graisser lés portes. Le sacristain de l'église des Jésuites trouva derrière un banc une masse de cette graisse; il la fît brûler, mais la fumée était tellement fétide qu'on se hâta d*entcrrer ce qui restait du poison. Un voleur pris sur le fait, à Saint-Nizier , lut assommé par le peuple, comme empoisonneur; accablé de coups, le malheureux s'écriait qu'il était à la vérité voleur , mais non engraisseur. » Le peuple est partout le même dans tous les lieux; malgré les progrès de la civilisation , on a été témoin des mêmes horreurs dans les rues de Londres et de Paris , au temps si récent du choléra. ^
L'aspect de la ville était eflfrayant : plus de bruit d'ateliers en activité, plus de chants d'ouvriers au travail, plus de cris, dans les rues, des marchandes et des hommes aux métiers ambulants; partout les boutiques et les portes d'allées fermées; partout les fabriques abandonnées , le commerce suspendu; partout les rues les plus fréquentées désertes , rininiobilité et un silence de mort , interrompu quelquefois cependant et rendu plus lugubre par le passage , soit de groupes de vagabonds ou d'artisans - (îirieux , soit de longues files de tombereaux chargés de cadavres ^. On s'évitait les uns les autres, et tous les liens de la famille
1. — « Vespillones , dit le P. Rnynaud , magno licel numéro , pinguibusque slipeiuliis ad m corpora rfTercnda allccti , imparcs crant cadaverum inultitudini ; qux* proiiide temcrc « pafttim stiala per tîcos et compila , iuctuossissimo spectaculo , urbis fariem incesial>aiil. « Plcraqae iioiinisi mullos posi dics cffcrehantur , (cmere acerratimqur condeii<la : ut ea •< corponim tumulluaria clalio , aegris |d ««risque , accrbior morte ipsa accidcret. » {Opéra , XVIII , 488.)
9, — On iroyail les femmes, devenues loui-à-coup taciturnes, l*air abattu et un chapeh'i à la main , faire retentir l'air de hurlements affreux. Il y en eut qui , au bruit de la sonnette attachée aa tomberean pour avertir les passants de s'éloigner , tombèrent sans vie ; on on TÎl aoMÎ d'oiie fortune et d'une condition an-dessus du commun, qui, :iv.'inl entendu sonner la prière pour demander à Dieu la ci's^ation du fléau , furent saisies d'une telle frayeur , qu'elles tombèrent malades en rentrant clie7. elles et moururent. » ( Papo.i , .irchUes du Bhâne, Xy 169.)
3. — Le P. Grillot assure qu'il a traversé toute la nie Mercière sans rencontrer personne aatre qae les hospitaliers cl les morts , tant la désolation était grande : on trouvait h chaque p«0 des corps au-devant des maisons ou an milieu des rues , couverts d'un linge ou de lei>rs Tétements ; cinq ou six tombereaux et deux ou trois bateaux marchaient sans cesse, et il n'était pas facile de I<vs nvoir à temps (p. 56).
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et de Famitié étaient brisés : un père n'osait approcher du lit de ses enfants malades; une femme abandonnait son mari. La plupart des habitants de Lyon demeuraient enfermés dans leurs chambres, et regardaient de leurs fenêtres ou au travers des fentes des boutiques ceux qui passaient. Il y avait une telle perturbation des sentiments moraux, en présence d'une mort imminente, que les jeunes filles et les femmes les plus chastes n'avaient aucun souci de la pudeur, soit en prenant , soit en quittant leurs vêtements devant des honmies. La voix de la nature était éteinte chez beaucoup de gens : une malheureuse disait froidement qu'elle avait cousu de ses mains, dans leur linceul, ses enfants, son père, sa mère et son mari; une autre changea six fois d'époux en quelques mois. Ceux des habitants de Lyon qu'une nécessité impérieuse avait contraints à sortir marchaient à grands pas, tenant sous leur nez un flacon de vinaigre; les passants se fuyaient, ou se bornaient à échanger, en se rencontrant, quelques paroles prononcées à voix basse. Quand la nécessité amenait à Lyon des bourgeois retirés à la campagne , ils y venaient à cheval, allant au galop et enveloppés d'un manteau qui ne laissait paraître que leurs yeux. Lorsque la peste eut étendu ses ravages, la physionomie de la ville devint plus terrible encore. Chassés de leurs demeures par la faim , par la misère et par la maladie^ grand nombre de femmes, d'enfants, d'ouvriers et de vieillards parcouraient les rues au hasard , ou se rassemblaient dans les églises. On construisit des cabanes en planches dans les prairies d'Ainay pour les malheureux sans asile ou sans pain; leur nombre devint bientôt très considérable.
Les Lyonnais de toutes les conditions qui pouvaient fuir la ville empestée n'y manquaient pas; ils sortaient par toutes les portes depuis les premières heures du matin jusqu'à la nuit ' ,
1. — «La peste n'épargnait cependant point les campagnes voisines de Lyon, quelle que fôt leur exposition nu nord ou au midi , que le sol fût bas ou élevé : on la vit à Chaponost , à Sainte-Foy , à Saint-Genis , dans les villages des pays de montagnes , comm» dans ceux des plaines du Dauphiné. Une femme de condition et fort riche s'était enfermée avec ses enfants dans une maison de campagne spacieuse , bien aérée et fort commode , qu'elle avait garnie de provisions pour plusieurs mo» ; elle n'en mounit pas moins , en peu de jours , avec toute sa famille. » (Archive» du Rhône , X , 170.)
luais la plupart ne faisaient que changer de misère et de genre de mort : on ne voulait les recevoir en aucun lieu. Us ne trouvaient des consolations et des secours nulle part; on les pourchassait de village en village, souvent à coups de pierres; ils étaient traqués dans les bois , et beaucoup mouraient de la contagion ou d'inanition dans les fossés des chemins , au milieu des champs ou au fond des cavernes qui leur servaient de refuge , tant l'horreur de la peste avait endurci les cœurs... Un prélat de grande qualité, qui avait passé par Lyon, fut persécuté dans son diocèse d'une façon si étrange, que les paysans Tempèchëreut d'entrer sur son propre territoire , après lui avoir refusé ce qui lui était nécessaire pour continuer son chemin. Un isolement absolu , impossible presque partout , était considéré comme le moyen le plus sûr d'échapper à Tépidémie ; mais comment s'abstenir de toutes communications pendant le cours d'une maladie contagieuse d'une si longue durée? On vit des Lyonnais se réfugier dans les petites iles de la Saône ou du Rhône, et d'autres n'avoir pour domicile que des barques qu'ils avaient chargées de pain.
Les terreurs les plus étranges saisissaient une population consternée : un jour on ba((it la générale à Saint-Nizier, sur la place des Terreaux et à Bellecour , et de toutes parts le bruit se répandit que les protestants en armes s'approchaient de la ville pour s'en emparer une seconde fois. Ils étaient près, disait-on; des témoins prétendaient les avoir vus. Aussitôt tous ceux des habitants qui avaient encore la force de se tenir debout, tendirent les chaînes sur la rivière, dressèrent des barricades, placèrent des sentinelles aux points les plus en vue de l'ennemi , et organisèrent un service de rondes et de garde. Mais ces craintes si vives n'avaient pas le moindre fondement; l'unique résultat de cette agitation et de ces rassemblements fut de donner une activité nouvelle à la peste.
Un fléau si terrible annonçait la colère divine ; on chercha , dès le début de l'épidémie, à la fléchir : les échevins consternés firent un vœu à Notre-Dame du Puy. Deux religieux minimes, 86 chargeant de l'expiation générale, entreprirent courageusement un pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette ; mais ils rencontrèrent , dès leurs premiers pas , des obstacles qu'ils n'avaient
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pas prévus. Comme les bons pères sortaient d'une ville pestiférée, on les repoussait , on les chassait de toutes parts, et bien souvent on leur défendait d'aller plus loin. Ils mirent beaucoup de temps pour accomplir leur pieux message ; enfin ils arrivèrent et déposèrent , dans la sainte église , une lampe d'argent sur laquelle étaient gravés les noms des échevins. Si les sentiments moraux paraissaient éteints dans un grand nombre d'âmes, il n'en était pas de même de la foi , et jamais la religion n'eut plus d'empire sur les masses. On entendait partout les prédications des, moines; des autels improvisés s'élevaient sur tous les points, dans les rues , sur les places publiques , dans de vastes cours , et on avait soin qu'ils fussent l)ien hauts, afin que le prêtre qui bénissait la ville mourante fût aperçu de plus loin. Quand un capucin ou un prêtre passait dans la rue , les gens du peuple s'agenouillaient et lui demandaient l'absolution. Il y eut plusieurs fois des processions expiatoires : vêtus d'un sac, ceints d'une corde autour des reins, souillés de cendres et portant à la main une torche allumée , les pénitents de Notre- Dame - de - Confalon se rendirent pieds nus à Notre-Dame-de- Fourvière , chantant des hymnes pieux que leurs pleurs et leurs gémissements interrompaient souvent. Tous les jours , à midi, la grosse cloche de Saint -Jean sonnait; dès que les graves tintements du bourdon se faisaient entendre, les Lyonnais, quel que fat le lieu , dans les boutiques , dans leurs maisons , dans la rue , se mettaient à genoux et récitaient dévotement cinq Pater et cinq Ave. Saisis d'une contrition profonde , des pestiférés révélaient leurs péchés à haute voix en présence des autres malades , malgré les efibrts de leur confesseur pour l'empêcher : ils préféraient, disaient-ils, le contentement de leur âme à leur honneur.
La maladie qui les décimait se montrait avec ses symptômes ordinaires et caractéristiques; sa marche cependant était plus rapide, et son énergie plus terrible. Elle commençait souvent par un malaise indéfinissable, suivi d'un violent mal de tête et d'un extrême abattement; puis venaient des vomissements répétés. Alors des tumeurs d'un rouge vif se formaient aux plis de l'aine ou aux aisselles ; de petites taches violacées marquetaient la peaU ; d'autres fois on apercevait sur les membres, sur le visage ou sur
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la poitrine , un point rouge ou une petite ampoule d'une teinte violacée qu'entouraient des zones concentriques d'un pourpre foncé. La vésicule augmentait de volume, s'ouvrait, et présentait tous les signes de ce mal qu'on nomme charbon. Quelques pestiférés avaient les joues enflammées et les yeux injectés de sang: ceux-là étaient dans un délire continuel; mais le visage, chez le plus grand nombre , était pâle , livide , taché de plaques empourprées et d'un aspect cadavéreux : ceux-ci n'avaient plus de pouls , et cependant conservaient toute leur intelligence ; ils ne souffraient point, et protestaient qu'ils se trouvaient bien au moment où ils allaient rendre le dernier soupir *. Quelques ouvriers en soie , qui avaient positivement la peste , ne se mettaient cependant point au lit; ils continuaient à s'occuper de leiurs affaires, ou s'asseyaient, immobiles, auprès de leur métier.
Il y eut moins de femmes que d'hommes malades; elles résistaient mieux à la maladie et guérissaient en plus grand nombre , et moins diflScilement. Presque tous les vieillards que la contagion atteignit succombèrent; il y eut, enfin, moins de cas de peste chez les enfants que chez les adultes.
Quand il n'y eut plus de doutes sur le véritable caractère de la contagion , le consulat s'occupa sans relâche de l'organisation des secours publics. Peu d'échcvins étaient demeurés dans la ville , quelques-uns avaient cherché leur salut à la campagne , plusieurs étaient morts ^. Baylc , un des membres du Conseil , demeura courageusement sur la brèche jusqu'au dernier mo-
1. — Un l6moiD oculaire s'exprime en ces termes : • J'ai vu dis hommi'S forts comme îles Uoreaax , qu'on fut obligé d'enchMner dans les accès du délire ; j'en ai vu d*autrf*s, jouis- MDt de b meilleure santé, tomber morts en mettant le pied dans la tue; d'autres enfin, alleinU du coup mortel , en se déshabillant pour se mettre au lit , expirer avant d'avoir acheté. Mais que dire de cette populace imbécile qui , au mois de septembre , quand la Bort moissonnait tant de monde , s'attroupait pour voir passer les charrettes remplies de mofla • oa pour aller compter les maisons marquées du signe des pestiférés , et qui , s'iniéclanl dans son oisiveté , payait de la vie sa folle imprudence , et servait de leçon aux inconsidérés? » {Archives du Rhàne , X , 168.)
t. — Le consolât était composé ainsi : François de Chaponay , prévôt des marchands ; HogoniB de Boorg » Charles Bayle, Benoit de Pomey et Jacques Prost.
Charles de Miron était archevêque ; il mourut le 6 aoât 1698 , et eut pour successeur l'archeréque d'Aix , Alphonse de Ricbdieo , frère du cardinal.
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ment ; Silvecane et Mélier , représentants l'un de la sénéchaussée et Fautre du présidial , rendaient la justice et s'occupaient avec un zèle infatigable à faire mettre en vigueur les mesures d'ordre que la gravité des circonstances réclamait. Treize commissaires furent chargés de Tinspeclion générale du service de santé; ils se partagèrent les divers quartiers de* la ville et les faubourgs. 11 fallait séquestrer les malades ou les faire transporter à l'hospice; il fallait faire enlever promptement les cadavres, et régulariser le service difficile des inhumations ; il fallait enfin assurer des secours suffisants à des milliers de pestiférés frappés de la peste presque au même moment. On ordonna de tenir registre exact des maisons infectées et du nombre de personnes malades ou en bonne santé qui s'y trouvaient, et des peines sévères furent prononcées contre ceux des habitants de Lyon qui tromperaient l'autorité sur ces points essentiels. Il fut décidé que tous les vêtements , linges , draps de lit qui avaient servi aux pestiférés, seraient brûlés; mesure que la rapide propagation du mal rendit bientôt inexécutable. Des circulaires répandues par les échevins engageaient les bourgeois à tenir leurs maisons très propres , à débarrasser la voie publique des immondices qui l'encombraient d'ordinaire ^ et à nettoyer soigneusement les égouts. On plaça de cent pas en cent pas, dans les rues de Lyon, des lanternes dont les citoyens fournissaient les chandelles. On fit évacuer les prisons; des cas de peste s'y étaient montrés. Les commissaires de santé avaient le droit de vie et de mort; une de leurs principales attributions consistait à faire bonne justice des misérables qui , sous prétexte d'enlever les cadavres , dévalisaient les maisons , brisaient les serrures des coffres et arrachaient aux mourants leurs bagues , leurs bijoux, et jusqu'à leur chemise. On avait dressé sur divers points de la ville des potences dont la vue intimidait peu les malfaiteurs ^ Ce qui importait surtout, c'était d'organiser le service des garde-malades; il y avait tant de dévouement parmi les citoyens , qu'il ne fut pas difficile de pour-
1. — m Voici les noms des commissaires de santé dont le dévouement fut si remarquable : Jean de Silvecane , Pierre Mélier, Luc de Scève , Pancrace Marcelin , François Mizauid, Jean- Antoine de Cpdeville , François Rey, Jean Yvon , Armand Rochelle, Matliurin Coquel , Janton B«iniel , Rtui'^mond Duplomb ^ et Barihclemi Ballet. » (Le P. Grillot , 141.)
voir à ce soin *. Le clergé se montra , comme à l'ordinaire , dans ces grandes crises, d'une abnégation admirable : prêtres réguliers, curés , vicaires, habitués des paroisses, jésuites et capu^ cins surtout , répartirent entre eux le service des infirmeries et les visites des malades à domicile. Vêtus d'une toile gommée qui les enveloppait de toutes parts, les mains huilées, et tenant sous le nez un mouchoir imbibé de vinaigre, ils parcouraient la ville en tous sens. Quelques-uns d'entre eux portaient à leur cou , comme un moyen préservatif, de saintes reliques ou l'hostie consacrée ; dédaignant toute précaution et se fiant à la Providence, ainsi qu'à leur courage , ils abordaient et touchaient les malades sans crainte. Ces bons religieux se partagèrent la ville : les capucins prirent Saint-Paul et l'hospice des pestiférés; les minimes , Saint-Jean et Saint-George ; les récollets , Saint-Clair et lHôtel-Dieu ; les jésuites , tout le quartier populeux de Saint- Nizier. Ce n'eût point été pendant le long cours de cette peste qu'on aurait mis en question l'utilité des congrégations religieuses; elles acceptèrent avec empressement un service qui devait être pour beaucoup de leurs membres une sentence de mort : ces hommes pieux portaient souvent le dévouement jusqu'à toucher les bubons des pestiférés, pour rassurer l'imagination frappée du peuple ; ils ne recherchaient pas la louange pour des actions qu'ils trouvaient fort simples, leur récompense était ailleurs. Le nombre des victimes de la contagion était si grand que ,- pour arriver jusqu'au lit des malades , il fidlait quelquefois passer par-dessus les cadavres étendus sans
1. •> L*ouTrage de G. Gheralier est un (railé des mesures d'ordre public qui furent adofitéfsê dans Lyon pendant la durée de la peste ; il a été réimprimé plusieurs fois. CheraKer veat que les commissaires soient au nombre de dix , savoir : deux magistrats , nn médecin , un ex -consul et six bourgeois ou m<trchands. L'ex-consul a la surveillance des bâtiments tW l'botpice et du matériel des quarantaines ; un commissaire en permanence chei lui reçoit les dénonciations relatives aux malades soupçonnés d*ètre atteints de la peste , et fait immé> diatement vérifier le fait par un chirurgien : son bureau a pour attribution principale le transport des malades dans Thospice. Un autre a la charge de faire sortir les personnes en quarantaine (fixée h vingt-cinq jours en 1638) ; un antre a pour office de faire désinfecter les iMiaonsoù se sont trouvés des pestiférés ; un trésorier pourvoit aux dépenses. Chevalier indique les devoirs des infirmiers , et ceux des religieux et autres officiers employés dans l'bôpilai Saint- Laurent. Son livre contient beaucoup de renseignements qui peuvent encore étra Htifei.
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linceul sur le carreau , jusqu'à TarriTée des fossoyeurs. Souvent les bons pères trouvèrent de petits enfants qui criaient et pleuraient , tourmentés par la faim , auprès du corps de leur mère morte depuis plusieurs jours : un d'eux, voyant les Corbeaux qui tiraient le cadavre à eux pour l'emporter , s'efforçait de le retenir avec ses mains. Gomme il n'y avait personne d'ordinaire pour les recueillir et leur donner le sein, ces orphelins mouraient d'inanition et de misère. Une femme frénétique se jeta dans un puits ; une jeune fille, chassée de sa demeure , se précipita dans le Rhône.
Un hôpital avait été bâti tout exprès pour les pestiférés à la Quarantaine , sur la rive droite de la Saône ; mais il ne pouvait guère contenir que deux cents lits. Deux mille , trois mille et enfin quatre mille malades y furent entassés; on assure même que ce nombre s'éleva jusqu'au chiffre effi*oyable de six mille. Û y avait des pestiférés partout , dans les salles , dans les corridors, dans les cours, au grenier, dans les caves, sur tout espace où il était possible d'étendre un corps humain ; et cette population si condensée se renouvelait sans cesse. On n'avait pas toujours le temps ni la possibilité de séparer les morts des vivants , les enfants des vieillards , et les deux sexes l'un de l'autre; un même Ht recevait une femme et ses enfants, un cadavre , un malade récemment arrivé et un agonisant : heureux encore ceux qui avaient des lits! c'était le très petit nombre. Beaucoup de mourants gisaient couchés sur de la paille, sur un mauvais matelas , sur une couverture, ou à nu sur le sol; et tel était l'encombrement , que les gens de service et les médecins pouvaient à peine se frayer un passage au travers des rangs pressés de tant de misérables. C'était un spectacle horrible que celui de cet hospice ! Dévorés jusqu'aux entraUles par une soif ardente , des pestiférés se roulaient sur le sol en demandant à grands cris la charité d'un verre d'eau; d'autres , véritables spectres, se levaient sur leur grabat le visage terreux, les orbites excavés , l'œil terne et sanglant , poussaient un gémissement profond et tombaient morts. On n'entendait de tous côtés que des cris de douleur ou des râles d'agonisants ; on ne voyait de toutes parts que des cadavres ou des mourants plus hideux encore , couverts de plaques charbonneuses , et en pleine putréfaction , quoique
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vivants. D autres malheureux s'élançaient hors de leur lit et trébuchaient bientôt sur leurs voisins , traînant après eux le drap grossier qui devait , quelques instants après , leur servir de linceul.
Et cependant cet abominable hospice était vivement désiré par les misérables qui mouraient délaissés au coin d'une rue ou sur te bord d'un fossé ! Et cependant , malgré l'efifroyable activité de la peste dans son œuvre de destruction , les malades arriTaient en nombre plus grand encore que celui des cadavres! On bàdt de vastes cabanes adossées aux murs de l'hôpital , et qui forent bientôt encombrées à leur tour , quoiqu'elles fussent cayertes au vent et à la pluie. Un de ces hangars était appuyé contre une terrasse , dont la muraille , déchaussée par les eaux pluviales, s'écroula un jour et écrasa sous ses débris un nombre considérable de malades. Faut-il ajouter foi à l'afireux témoignage d'une relation contemporaine ? Des malheureux, qui n'avaient pas même ces abris en planches mal jointes , se construisirent une cabane dont les parois et le toit étaient formés des cadavres roi dis de pestiférés dressés sur leurs pieds!
On conçoit ce que devait être l'air dans l'intérieur de l'hospice ; aucun poison ne pouvait être plus dangereux , et nulle part les chances de mort ne devaient être si nombreuses. Tout le zèle des médecins et des infirmiers devenait impuissant contre les conséquences inévitables de l'encombrement des malades : médicaments, linge, draps de lit, pain, bouillon étaient en trop petite quantité, quand on en avait.
On dut craindre souvent que la terre aussi ne manquât aux morts ; il y avait trop de cadavres : on enterrait partout , dans le cimetière devenu bientôt insufiisant , dans les jardins , dans, les caves , sur les places publiques , dans tous les lieux où la bêche pouvait creuser le sol. II n'y avait plus possibilité de donner à chacun ses six pieds de terre ; une fosse large et profonde recevait la charge d'un tombereau. Plus de pompes funèbres , plus de chants de prêtres , plus de sonnerie des cloches ; les enterrements se faisaient sans les cérémonies de l'Eglise, et simple ment comme mesure de salubrité. Il y avait une si grande presse pour la sépulture, qu'on n'attendait pas toujours que le pestiféré eut rendu le dernier souffle pour le transporter dans la sinistre
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charrette ; morts et mourants partaient ensemble. On dit, et l'histoire hésite encore à retracer ces horreurs, que des agonisants ainsi ensevelis, quoique vivants encore, eurent assez de force pour tendre leurs bras amaigris au travers de la couche de terre dont on avait eu la barbarie de les couvrir. On assure qu'un de ces malheureux, déposé sur un monceau de pestiférés et bientôt recouvert lui-même par de nouveaux cadavres , passa ainsi toute une froide nuit , et eut le lendemain assez de force pour se dégager de son afireux voisinage et pour regagner sa demeure dans laqueUe il eut le bonheur de recouvrer la sauté. Ce qui épouvantait nombre de pauvres malades , c'était l'horrible genre de sépulture qui les attendait: quelques-uns, pour se conserver au moins un linceul , s'enveloppaient de leur drap jusqu'au cou et en retenaient les extrémités avec leurs dents. Un vieillard, dit le père Raynaud > , avait vu mourir de la peste sa famille entière , il restait seul , et la contagion l'avait frappé à son tour : il va mourir , et ne peut compter sur personne pour le soigner et pour l'ensevelir chrétiennement; il n'a plus ni voisins, ni amis, ni parents. Epuisé par son grand âge et par ses souffrances, cet homme sort de sa chaumière, une bêche à la main, va dans le champ le plus proche , et se creuse une fosse avec ses bras débiles, non sans de pénibles efforts. Ce travail terminé, le vieillard plante sur l'un des bords de l'excavation sa bêche et son hoyau attachés en forme de croix , et se couche sur l'autre , animé de l'espoir qu'une dernière convulsion , pendant sa prochaine agonie, le fera rouler au fond de la fosse, et qu'ensuite la pitié d'un passant couvrira son corps d'un peu de terre ^. On appelait Corbeaux les gens qui venaient chercher les cadavres , et qui les transportaient sur leurs épaules jusqu'au