‹ Histoire de la ville de LyonChapitre 24 sur 364 · XVII* SIÈCLE. — PESTE A LYON EU · texte numérisé non relu

XVII* SIÈCLE. — PESTE A LYON EU

de janvier 1620; puis elle diminua graduellement au printemps, cessa presque entièrement pendant les mois de juin et de juillet, se montra de nouveau au mois d'août , et disparut en septembre. Ainsi , elle avait duré une année entière.

La mortalité fut énorme ; pendant la période ascendante , presque tous les malades mouraient, quel que f&t le traitement employé par les médecins , et la mort était prompte. Il y eut telle journée dont chaque heure vit plusieurs centaines de Lyonnais frappés par le fléau. Le chiffre absolu des décès, pendant le cours d une épidémie si longue , ne peut être déterminé avec précision: on Ta porté à soixante-dix mille, nombre exagéré peutêtre; les calculs les plus modérés le réduisent à trente -cinq mille. L* Aumône générale avait pourvu aux besoins de dix-huit mille malades, dont six cents seulement guérirent. La mortalité fut très grande chez les infirmiers et infirmières : il y avait quatre-vingts filles de Sainte-Catherine, soixante moururent; le corps médical perdit huit médecins et soixante-dix chirurgiens. Cinq à six cents personnes des classes moyennes succombèrent ; ce fut surtout parmi les ouvriers que la peste se montra terrible : elle fit d'énormes ravages parmi les ouvriers en soie , et anéantit presque en totalité les imprimeurs. Beaucoup de prêtres, de capucins et de jésuites périrent victimes de leur dévouement : plusieurs moururent auprès des malades dont ils s'efforçaient de cahner les douleurs.

Quand l'épidémie eut atteint sa période de décroissement , il y eut des cas de guérison plus nombreux ; moins de personnes tombaient malades , et la peste n'avait plus la même intensité. Ce fut alors que l'art des médecins, jusqu'alors à peu près inutile, parut reprendre quelque puissance : aucune méthode de traitement n'avait réussi; on avait cependant tout essayé. Un des premiers moyens auxquels on eut recours fut l'emploi des procédés de désinfection , si imparfaits à cette époque : on faisait brûler dans l'hospice et dans les rues des baies de genièvre ou des plantes odoriférantes; on allumait de grands feux sur les places publiques : ces vains palliatifs n'eurent aucun succès. Il y eut beaucoup de conférences entre les médecins , qui eurent d'abord à résoudre la question de savoir si l'on ferait conduire, sans exception, tous les pestiférés à l'hôpital Saint-Laurent: on

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décida , après un mûr examen , que les malades qui ne voudraient pas sortir de leur domicile pourraient y être traités. Aucun résultat utile ne suivit les consultations , dont l'objet était de convenir d'une méthode curative applicable au traitement des pestiférés; ou discuta beaucoup^ on fît beaucoup de théorie, et Ton ne tomba d'accord sur rien. Quelques médecins vantèrent les sudorifiques : ils avaient remarqué de bons effets des sueurs considérables. Deux frères, tous deux boulangers, tombèrent malades en même temps ; Fun d'eux s'enferma dans son four encore chaud, eut une transpiration abondante et guérit; l'autre suivit un traitement , et mourut au bout de cinq jours. Mais un fiadt isolé ne prouve rien en médecine ; une médication qui ne guérit qu'une ou deux fois après avoir été appliquée à un grand nombre de malades, n'a évidemment aucune puissance curative. Persuadés que les médecins ne connaissaient rien au traitement de la peste , nombre de gens du peuple ne voulurent prendre aucun remède, et, convaincus qu'il n*y avait pour eux aucune chance de salut, burent et mangèrent comme à l'ordinaire; d'autres même fîreiit des excès pour s'étourdir sur leur triste sort , ils s'enivraient avec du vin et des liqueurs fortes ; plusieurs guérirent. '

On se ferait difficilement une idée de l'aspect déplorable de la ville, lorsque la contagion eut enfin cessé; beaucoup de mai* sons étaient abandonnées, et Lyon paraissait désert. Il n'y avait plus de commerce , plus de fabriques de soieries ; c'est à peine si quelques métiers d'ouvriers en soie continuaient à battre. U y avait, avant la contagion, dix-neuf moulins en activité sur le Rhône; neuf suffirent lorsque la peste eut cessé, et encore n'étaient-ils que médiocrement occupés. Le consulat et l'archevêque ordonnèrent une procession générale à la chapelle Saint- Roch à Saint -Just, pour remercier Dieu au sujet de la délivrance de la ville : magistrats , noblesse , bourgeois de tous les ordres , ouvriers de toutes les conditions s'empressèrent de se

I. — La convalescence était extrêmement pénible, et souvent troublée par des accidents ynivet ; souvent encore la guérison n'était pas complète : les malades restaient valétudinaires, naigret et d'une grande pAleur; ceu\-li étaient devenus soirds , ccut-ci aveugles , d'autres paralytiques, quelques-uns muets.

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rendre à rinvitation de rautorité ecclésiastique. Quand tout fut disposé, on se mit en marche , bannières et confréries en tète ; mais à peine la procession 'commençait -elle à sortir, qu'une frayeur panique la saisit ; en un instant chacun fuit sans s'informer de la cause du désordre ; des cris se font entendre de toutes parts , ils viennent d'enfants et de femmes qu'écrase la multitude épouvantée. On ne sut jamais la cause de cette terreur panique. Telle fut la dernière scène de cette affireuse peste de 1628, dont Lyon a toujours conservé la mémoire; quelques cas isolés de contagion se présentèrent encore pendant la saison chaude des années suivantes, mais l'épidémie ne reparut plus * : les médecins observèrent quelques cas de peste pendant les années 1629, 1638 et i6b3, mais il n'y eut pas d'épidémie à proprement parler. En 16^3 , persuadés de l'insuffisance des moyens humains, les échevins placèrent la ville sous la protection de Marie et firent construire l'autel de la chapelle de Fourvière,

$ III. Le cardinal de Richelieu luttait avec énergie contre des cabales de cour , en même temps qu'il dirigeait contre l'empereur l'épée du grand Gustave ; peut-être déployait-il encore plus de force et d'habileté pour maintenir sa domination sur le caractère faible, irrésolu et jaloux de Louis XIII, que pour donner à la France une situation digne d'elle dans la politique de l'Europe. Haï avec violence de la reine , dont il avait été le protégé, cet habile ministre parvint toujours à surmonter les difficultés

I. — Le P. Michel-Angb RBacuN. Traité de l'eslal pilojable auquel se trouva la provioce «les CapucÎDs de Lyon pendant le temps de la peste, l'an 1628. — Mémoire (Mss. ) sur la peste de 1628, à Ljron , rédigé par ordre du R. P. J.-M.de Nolton, général des Capucins.— Annales minor. Capuc. , III , 739. — Archives curieuses de l'Histoire de France, 2* série. — Grïllot (le P.). Lyon affligé de cootagiou. Lyon, Fr. de la Bottieref 1629, petit in-8o. — Le même : Lugdunum lue affeclum et refectum. Lugduni , Fr. de la Bottièrê , 1629, in-8. — Chevalier {G,), L'Ordre public pour la ville de Lyon pendant la maladie contagieuse. Lyon , Simm Rigaud y 1644 , in-t2. ^Binet {EstUnne), Remèdes souverains contre la peste et mort soudaine. Lyon, François de la Bottièrê ^ 1629, in -12. (C'est un ouvrage ascétique) — Ratnado (le P. Théophile), De Martyrio per pestem ad martyrium improprium et proprium ecclesiaslicum coroparato, disquisitio tlieologira. Lugduni, Jac» Cat-ion , 1630 , in-8» ; et Opéra , XVIÎÎ , 361. — Papon {Jean- Pierre), Traité de la peste , ou Epoques mémorables de ce fléau. Partf, Egron , 1800 , I, 16.5-185. Les pages qui concernent Lyon , dans cet ouvrage , ont élé réimprimées dans les Archive» du lOwne , X , 163. — Ca- HOÛR (l'abbé). Nolrc-I>arae-de -Fourvière. — PinicAaD (//.). Noies cl documents , année 1628.

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de sa position. La guerre de la France avec la Savoie el TEspagne appela plusieurs fois le roi à Lyon en 1630 ' ; il y tomba dangereusement malade le 22 septembre. Après quelques jours d'une indisposition qui paraissait légère , une fièvre violente se déclara, la tête se prit, et quelques jours après on désespéra de la vie du roi. François de Sales était, à cette époque, en grande vénération ; on citait des miracles dus à l'intercession du nouveau saint : persuadée qu'elle lui devait la guérison du duc de Mercœur son fils, la duchesse de Vendôme fit présent aux religieuses de la Visitation d'un reliquaire d'or dans lequel fut placé le cœur de l'évèque de Genève. Les deux reines consternées eurent aussi recours au même moyen ; elles envoyèrent chercher au monastère de Bellecour le cœur de François de Sales : à peine Louis eut-il aperçu la sainte relique , qu'il eut la force de se soulever sur son lit. Il la plaça sur un des côtés de la poitrine, qui lui faisait éprouver les plus vives souffrances; la douleur cessa au moment même de ce contact. Louis s'écria : <c Je suis guéri ! » soupa le soir même, et fut en état, quelques jours après, de continuer son voyage -. Toutes les relations s'accordent sur ce fait, que la guérison du roi fut soudaine. Louis avait une piété profonde; convaincu qu'il devait son prompt rétablissement à l'intercession du saint évêquc, il fit présent aux religieuses de la Visitation d'un reliquaire d'or aux armes de France et semé de fleurs de lis : ainsi le cœur de saint François de Sales reposa désormais dans deux boites d'or, dont la plus grande enchâssait l'autre. ''

I. — Le i mai , le roi , la reine- mère et le cardinal de Richelieu arrivèrent à Lyon ; Louis partit peu de jours après pour Grenoble , el vint vers le milieu de mai rejoindre In reine dans h maison qu'elle habitait , près du pont de bois de Bellecour , el qu'on nomma depuis le Petit- Louvre. Le 21 juin , le roi retourna à Grenoble et j demeura jusqu'à la fin du mois ; il revint à Ljon le 7 aoAt.

t. — Véritable récit de ce qui s'est passé en la maladie du roy à I jon , avec les paroles très chrétiennes de Sa Majesté , par le R. P. Souffrant , son confesseur ordinaire. Lyon, /VicoloM Vermonet , 1630, in-8*. Réimprimé dans les archivée nirieiues de r histoire de France , t« série. — Réveil du roy malade à Lyon , le 22e jour du mois de septembre 1630, et miraculeusement guéri 1«' 30 du même mois. Li/on , Claude Cayne , 1630 , in-8®. — Mss. de la BHil. de Lyon, u» 1345. — PAricauu {^.). Notes et documents, année 1630. — Mémoires de Richelieu , 268.

3. — A l'époque de la révolution , les dames de la Visitation ont emporté i Venise le cœur de saint François ; il y est rvslé.

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La cour revint à Lyon deux ans après , au mois de septembre. Partie de Roanne le même jour que le roi , la reine vint coucher à Tarare, et fut reçue à la porte du faubourg de Vaise par le consulat. Le lendemain^ aux approches de la nuit, son carrosse versa, et Madame de Chevreuse qui se trouvait près de la portière fut légèrement blessée au nez et à la lèvre. Pendant cette nuit , un incendie consuma cinq ou six maisons à l'extrémité du pont de la Saône , et causa un tel embarras que le roi , qui arriva le jour suivant à six heures du soir , fut obligé de traverser la rivière en bateau pour se rendre à Tabbaye d'Ainay : c'est là qu'il reçut le lendemain le prévôt des marchands et le corps des échevins. Le 1 4 septembre , la reine, qui allait au Pont-Saint-£sprit, s'embarqua sur une galiote peinte et décorée avec une grande élégance par les soins du consulat. C'était l'époque de la guerre si imprudemment déclarée au cardinal de Richelieu par Gaston , duc d'Orléans , frère du roi, et par le duc de Montmorency, gouverneur du Bas-Languedoc. Pris les armes à la main au combat de Castelnaudary , Montmorency eut la tète tranchée à Toulouse. Un officier de l'armée de Monsieur , Ghabestan , fut amené à Lyon , jugé par les magistrats de cette ville , et décapité. Gaston obtint un pardon qu'il méritait peu ; ce prince vint à Lyon le 16 octobre, et fut reçu par le gouverneur du Lyonnais avec les honneurs dus à son rang.

Quelques désordres eurent lieu dans le cours de cette année à Lyon, et se reproduisirent plusieurs fois ; ils étaient causés par l'établissement continuel de taxes qui £itiguaient beaucoup les classes ouvrières et la bourgeoisie: c'étaient, tantôt un droit exigé pour la marque des futaines, tantôt un impôt mis sur les cuirs, et le sou pour livre. La ville réclamait, et n'obtenait rien; elle offrait en vain de se charger de la perception des subsides nouveaux, pour ' épargner du moins aux habitants de Lyon les vexations dont les traitants les accablaient. Tous ses efforts pour alléger le fardeau de la contribution relative à la solde des gens de guerre échouèrent constamment ; elle opposa sans succès ses franchises aux prétentions du fisc ; les taxes arbitraires auxquelles on la condamnait pesaient sur la population d'un poids d'autant plus lourd, que la noblesse et le clergé trouvaient toujours le moyen de s'en affranchir. Cette situation des choses entretenait une

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grande fermentation dans les esprits : traité brutalement par les gens du fisc, le peuple murmurait; des attroupements se formaient devant les bureaux des fermiers; tous les corps de métiers se prêtaient un appui mutuel, et bientôt de graves désordres troublaient la paix de la cité. Une multitude furieuse forçait et pillait la maison des employés de l'octroi ; elle brûlait devant la porte, dans la rue, tous les meubles des percepteurs , ses ennemis naturels. Quand le tumulte était arrivé à ce point, le gouvernement, qui n'avait rien su prévenir ou empêcher , écrivait à la cour pour réclamer des forces militaires. Des régiments marchaient sur Lyon , et on logeait les soldats chez les bourgeois , sans aucun égard pour leurs réclamations. Puis venaient les poursuites judiciaires, les condamnations, et de temps en temps des exécutions capitales. Ainsi commençaient et finissaient toutes les émeutes.

Elles n'auraient point eu lieu , sans doute , si tous les agents de l'autorité avaient eu la sagesse de l'archevêque de Lyon , Alphonse -Louis du Plessis de Richelieu. Ce vénérable prélat gouverna son diocèse pendant vingt- quatre ans avec la plus grande distinction : ami des pauvres , protecteur des ouvriers, il faisait beaucoup de bien et était fort aimé. Le Conseil d'Etat requit de lui , au prix d'une somme de cent mille livres , la possession définitive du château de Pierre-Scise , dont le gouvernement royal s'était emparé sous Louis XI. Alphonse de Richelieu montra un grand dévouement , lorsque la peste reparut à Lyon, en 1638 ; il allait visiter les malades à domicile, et veillait lui-même à ce que tous les secours dont ils avaient besoin leur fussent donnés. '

Si le gouverneur d'Halincourt sacrifiait trop souvent les droits de la ville aux volontés du pouvoir . royal , s'il était meilleur courtisan qu'administrateur , du moins ne négligeait-il pas les travaux publics , et surtout ceux des fortifications. Il fit construire, en 1639, à Serin, une porte qui reçut son nom : c'était une sorte de tunnel ; elle faisait partie du système général de défense. On y voyait du côté de la rivière , de vastes casemates percées ,

1. — Pékicaod (il.). Notice sur Al|ihonte-Louis du Plessis He Riclielieu, archevêque de Lyon. (jirckfr08 du Rhàne , X , 1S8.)

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d*embrasures deslinées à recevoir des canons. C'était sons cette porte d'Halincourt qu'on déposait les chaînes dont on se servait pour barrer la rivière : ainsi la voûte servait d'entrée et faisait partie des fortifications , office qu'elle remplissait beaucoup mieux que la vieille tour qu'on voyait autrefois sur ce point. Les travaux étaient fort avancés, lorsque le cardinal de Richelieu vint à Lyon le 1 1 septembre. Louis XIII, qui arriva le 16, fit son entrée par la porte Saint-Sébastien; il partit le 19 pour Grenoble : son Vbyage n'avait pas d'objet politique.

$ rV. Le cardinal de Richelieu avait placé auprès du roi un jeune homme qui lui devait beaucoup et dont il se croyait sûr: c'était Henri Coiffier de Rusé , marquis de Cinq-Mars. Louis accepta le nouveau favori qu'on lui donnait, et le fit grandécuyer. Léger, présomptueux, enorgueilli de sa faveur, Cinq- Mars se crut assez fort pour lutter avec le premier ministre ; il se lia avec les ennemis du cardinal, et conçut, dit-on, la pensée d'un attentat semblable à celui que Vitry et de Luynes avaient commis sur la personne de Concini. Ce projet d'un assassinat n'eut pas de suite ; Louis fut soupçonné d'en avoir eu connaissance et de ne pas l'avoir beaucoup désapprouvé. Obligé de chercher un autre moyen de renverser Richelieu , le jeune favori entra dans une conspiration qu'avait ourdie Gaston, frère du roi, de concert avec les Espagnols , et dont le résultat devait être le démembrement du royaume. L'Espagne mettait à la disposition de Gaston douze mille hommes d'infanterie , cinq mille de cavalerie , et quatre cent mille écus pour faire des levées en France. D'Olivarez signa le traité au nom de cette puissance ennemie, Fontrailles engagea le prince. Cinq-Mars, un des principaux meneurs du complot, communiqua ce qui se passait à son ami François -Auguste de Thou, fils aîné de l'historien : de Thou reçut avec peine cette dangereuse confidence , et déploya tous ses efforts pour dissuader le grand-écuyer de son entreprise. Richelieu veillait; il parvint à obtenir une copie du traité au moment où , déjà valétudinaire , il traversait le Languedoc pour rejoindre l'armée royale dans le Roussillon. On arrêta les conspirateurs : le faible et irrésolu Gaston révéla tout. On avait fait espérer à Cinq-Mars sa grâce , s'il ne cachait rien de ce qu'il

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savait: troublé par l'imminence du danger, Cinq-Mars nomma tous ses complices , et même son ami de Thou. Ce fut en vain que la maréchale d'Effiat implora la clémence royale ; Richelieu voulait un exemple : il ordonna que Cinq-Mars et de Thou fussent transférés à Lyon , où lui-même devait bientôt se rendre. Les deux prisonniers furent conduits au château de Pierre- Scise , le 3 septembre 16^r2, par une compagnie de dragons. Quatorze commissaires nommés par le roi , présidés par le chancelier Séguier, ennemi personnel de Cinq-Mars, et assistés par quelques conseillers au parlement de Grenoble , procédèrent au jugement des accusés; c'est à Jacques Martin, sieur de Laubardemont , que l'instruction avait été confiée.

Le cardinal de Richelieu arriva presque mourant à Lyon, en bateau; il venait de Valence. On avait construit pour lui une chambre portative assez grande pour contenir une table , une chaise et un lit; elle était couverte en damas gris : on fut obligé de rompre les portes et les fenêtres de l'abbaye d'Ainay pour l'introduire dans le monastère. Il fît son entrée, porté sur les épaules de dix-huit gentilshommes de sa garde splendidement vêtus et qui marchaient tète nue ; il n'y eut pas de harangues. Tous les membres du consulat saluèrent respectueusement quand le cardinal parut. '

Cependant les interrogatoires avaient commencé : Cinq-Mars arriva au palais de justice dans un carrosse de louage , et de Thou bientôt après. Questionné par le chancelier, de Thou répondit qu'il pourrait très bien nier d'avoir eu connaissance du complot , puisque le seul homme du monde qui lui en eût parlé était Cinq-Mars qu'on ne pouvait considérer comme témoin, puisqu'il était accusé. Il avoua que la conspiration lui avait été révélée par son ami ; « mais , dit-il, je n'avais pas recherché cette confidence; il ne dépendait pas de moi de l'éviter,

1. — Le cardinal était déjà Tenu à Lyon en 1642. Le mercredi 19 février , il fut harangué à U porte de Vaise par le prévôt des marchands*, et logea à l'arche vèclié. Le ieuderoaiii , il alla rendre ses devoirs i Louis XIII et i la reine, qui passèrent quelques jours à rabbn\e d'Ainay.

Molière se trouvait-il à Ljon en 1642? a-t-il été un des témoins de la tragédie que Riche lii*ii fit r.-présenter s:ir la place des Terreaux? On Ta dit , mais sans preuves.

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et je n*ai point été coupable. » De Thon affirma qu*il avait fait les plus vives instances auprès de Cinq-Mars pour le déterminer à se désister de son projet , mais qiie , n*ayant pas réussi et ne voulant pas dénoncer son ami, il avait préféré la mort à Finfamie dune trahison. Il ajouta qu'un autre motif encore ne lui avait pas permis de foire une révélation : c'est qu'il n'aurait pu fournir aucune preuve d'une conspiration dans laquelle le frère du roi se trouvait compromis. Cinq-Mars renouvela ses aveux. La procédure marcha avec une précipitation inouïe ; en huit ou neuf heures les accusés furent interrogés et confrontés , le rapporteur prit ses conclusions, et le président prononça un arrêt qui condamnait Cinq-Mars et de Thou à la peine de mort et à une amende de soixante mille livres. «Eh bien! dit en souc< riant de Thou à Cinq-Mars , ne pourrais-je pas me plaindre c< de vous ? Vous m'avez accusé , et c'est vous qui me faites « mourir. Mais Dieu sait combien je vous aime. Mourons , Mon- « sieur, mourons courageusement et gagnons le paradis. » Les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et se félicitèrent de mourir ensemble. Après la lecture du jugement, on remit la garde des condamnés au prévôt des marchands Thomé. Le cardinal de Richelieu était parti la veille ; il savait tout ce qu'il devait attendre de la docilité de ses commissaires: une tête lui suffisait, et on lui en donnait deux. Son étonnement fut si grand quand il apprit la double condamnation, qu'il s'écria deux fois: c< De Thou, mon Dieu! de Thou aussi ! » On avait commencé les préparatifs de l'exécution avant même que l'arrêt eût été rendu.

Les condamnés demandèrent leurs confesseurs : deux jésuites, les PP. Malavalette et Mambrun, vinrent les préparer à la mort. De Thou, apercevant un domestique de la présidente de Pontac, lui adressa ces paroles : « Mon ami , dis à ma sœur que je conc( nais maintenant mieux que jamais combien le monde est meurt songe et vanité , que je meurs content et , par la grâce de Dieu, « avec les sentiments les plus vifo de la religion. » L'exécution devait suivre immédiatement l'arrêt : le 1 2 septembre , à trois heures de l'après-midi , quatre compagnies armées de la milice bourgeoise , composées chacune de trois cents hommes et commandées par leurs officiers, vinrent former sur la place des Ter-

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reaux un carré dans rintcricur duquel on ne laissait entrer personne. Au milieu s'élevait un échfaaud de neuf pieds de surface et de sept pieds de haut : sa face principale regardait Touest ; on y voyait une petite échelle du côté de l'abbaye Saint-Pierre ; le bloc était sur le devant.

Ce drame avait excité au plus haut degré la curiosité des Lyonnais; aussi Taffluence des' spectateurs était-elle considérable : fenêtres, balcons et boutiques , rues , places et quais étaient obstrués et encombrés par la foule. Une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants garnissaient les toits ; il y avait des gens suspendus à toutes les saillies des murailles, et l'on apercevait une masse compacte de tètes sur les collines du voisinage. On avait réservé pour les échevins une maison sur la place des Terreaux, qui portait l'enseigne du Gros-Caillou : cinquante arquebusiers étaient rangés en haie devant la porte.

L'arrêt portait que Cinq-Mars serait mis a la question ; l'efFroi du condamné fut grand lorsqu'on le fit entrer dans la chambre de la torture : « Mon Dieu ! s'écria-t-il , où me menez-vous ? » Mais on se borna à une simple démonstration , Tordre d'aller plus loin n'ayant pas été donné. Il était cinq heures du soir; Cinq-Mars fut invité à se mettre en marche : il s'attendait à être conduit au supplice dans une charrette et garrotté, aussi parut-il étonné lorsqu'on le fit monter dans un carrosse de place. Il était vêtu avec élégance et luxe : habit de drap brun de Hollande couvert de larges dentelles d'or, chapeau noir retroussé à la catalane ; bas de soie verts , et par- dessus un bas de soie blanc garni de dentelles ; manteau écarlate : sa contenance était noble et ferme , sans fierté et sans abattement. De Thou était en habit de deuil et en manteau court. Derrière le carrosse marchait l'exécuteur : le bourreau en titre s'était cassé la jambe ; on lavait remplacé par un homme sans expérience du sanglant office qu'il allait remplir : c'était un vieux porte-faix , petit , chétif, contrefait , et vêtu comme un manœuvre.

Cinq-Mars monta le premier sur l'échafaud ; il salua respectueusement les spectateurs , après avoir entendu lecture de son arrêt par le greffier criminel , ôta son pourpoint et son manteau, et plaça son cou sur le billot. Le frère qui accompagnait le jésuite confesseur coupa avec des ciseaux les cheveux du condamné ;

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Cinq-Mars fit sa prière , et, s adressant à l'exécuteur qui n'avait pas encore tire son couperet d'un méchant sac : « Eh bien! lui dit-il, que fais-tu et qu'attends-tu ? » L'homme leva son coutelas a deux mains et frappa; mais le col n'étaitpas tranché; un second coup n'acheva pas , il fallut couper les chairs en sciant. Pendant ce temps, de Thou attendait en bas dans le carrosse, dont on avait levé le store pour lui dérober la vue de ce qui se passait. Son tour venu, il monta Féchelle avec rapidité, son manteau sous le bras , aperçut le bourreau tout sanglant , courut à lui , l'embrassa et salua l'assemblée ; puis il récita à haute voix la paraphrase du psaume 115. Emu par l'aspect du billot inondé du sang de son ami , de Thou ne put supporter ce spectacle ; il demanda qu'on lui bandât les yeux , dénoua les cordons de sa chemise et mit sa tête sur le bloc. Le bourreau porta un coup mal assené; et comme le corps du condamné, bondissant, était tombé à côté du poteau, il acheva de Thou en frappant à coups redoublés; puis il dépouilla les deux cadavres, dont les vêtements lui appartenaient. On transporta les restes sanglants des deux amis au monastère des Feuillants. '

Ainsi périrent à Lyon Cinq-Mars et de Thou , punis l'un et l'autre par la justice cruelle de Richelieu , tandis que leur dénonciateur Gaston d'Orléans, bien plus coupable qu'eux, échappait, grâces à son rang , au châtiment qu'il avait si bien mérité y et oubliait dans son palais le sang généreux que sa lâcheté faisait couler.

Richelieu survécut peu de mois à Cinq-Mars : accablé de fatigues et usé par son génie bien plus que par l'âge, il vécut du moins assez pour être témoin du succès de sa politique. Ses ennemis étaient abattus, les Espagnols vaincus, l'Artois et le Roussillon conquis ; Perpignan avait ouvert ses portes à l'armée royale; la maison d'Autriche était affaiblie et humiliée : ainsi ce grand ministre avait glorieusement accompli son œuvre. Louis XIII suivit de près le cardinal au tombeau.

1. — Uistoire véritable de (oui ce qui s*est fait el i>nssé dans In ville de L)on en la morl de MM. Cinq-Mars el de Thou. (Sans nom de ville el d'imprimeur), in-4». M. Péricaud croit que celle relation est de François Dnranci ; elle a 6l6 reproduite dans les Histoires tragiques de Rosset p et dans ta Revuê du Lyonnais,

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