‹ Histoire de la ville de LyonChapitre 25 sur 364 · LYON SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

LYON SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XIV

{ 1. Minorité de Louis XIV; la Fronde. Le cordinal Chigi à Lyon. — %%. Les Viileroi, gouvfrnrun du Lyonnai*. — $ 8. Philippe d'Anjou à Lyon. Guerres malheureuKeft de Louis MV. Hiver de 1709; inondationt. — $4. Catastrophe wr le pont de la Guilloliére, en 1711. — Ç K. Emeute à Lyon. VirilleMe et port da Loilia XIV.

$ I. Richelieu mourant avait propose au roi les services d'un homme en qui son génie avait reconnu une {prande dextérité , beaucoup de connaissance des hommes et un esprit fertile en expédients: c'était IVlazarin. Louis XllI ne vécut pas assez pour prendre en considération le vœu de son ministre, mais Anne d'Autriche accepta la recommandation ; elle régna pendant la minorité de Louis XIV , et le rusé Italien gouverna. Il y avait dans cette situation des éléments de désordre qui ne devaient pas tarder à se développer : un roi de cinq ans, une femme pour régente , un premier ministre étranger de naissance et qui n'était pas même gentilhomme , combien de chances pour Tambition des princes et des grands ! Une violente réaction co&tre

la politique de Richelieu ne pouvait tarder à éclater. Cependant la France continuait avec honneur la guerre avec les Espagnols et avec les impériaux : Condé remportait de brillantes victoires à Rocroy et à Fribourg, tandis que Turcnne s'inmiortalisait par sa belle campagne d'Allemagne. La paix de Westphalie termina la longue querelle entre le catholicisme et la reforme , et constitua sur de nouvelles bases le système politique de l'Europe.

Aussitôt que la mort de Louis XIII avait été connue, le consulat s'était empressé d'envoyer auprès du gouvernement nouveau une députation composée du prévôt des marchands Mascrany et du procureur général Grolier , avec la mission d'obtenir pour la ville la confirmation de ses privilèges et la continuation de l'exploitation des fermes et octrois. Cette concession , selon l'usage , devait être chèrement achetée ; la cour vendait au plus haut prix qu'elle pouvait la jouissance de droits légitimes : telles étaient les vieilles coutumes. Jamais , toutefois , le gouvernement royal n'avait élevé ses prétentions si haut : il réclamait neuf cent mille livres à titres divers. Lyon transigea ; il paya quatre cent cinquante mille francs pour le rachat des taxes , et n'obtint le renouvellement du bail de l'impôt du quarantième qu'en versant trois cent trente mille francs au trésor. Pour satisfaire à tant d'exigences , la ville engagea pendant huit années le produit de l'octroi sur les vins.

L'or que le cardinal Mazarin arrachait aux provinces ne consolidait pas son pouvoir , et ne suffisait pas aux dépenses de l'Etat. Une longue guerre avec rAutriche avait épuisé les finances, et un désordre incroyable ne permettait aucune amélioration : il avait fallu recourir à des emprunts désastreux , la France était ruinée. Peuple, clergé, noblesse, gt^nds seigneurs et princes du sang, paysans , marchands, soldats et magistirats, gens de tous états et de toutes conditions , prodiguaient à l'envi à Mazarin les témoignages de leur mépris et de leur haine. Tous les Français se levaient pour chasser Un ministre diipide , dont la misère générale alimentait la scandaleuse fortune , et l'animadversion publique^ enveloppait dans la même réprobation le surintendant des finances d'Emery. Mais, fort de l'appui inébranlable d'Anne d>' Autriche, Mazarin tint tète à l'orage ; il combattit les parlements et les princes , et, vingt fois sur le point de succomber, il

réussit néanmoins à se maintenir au pouvoir , malgré les intrigues de cour et malgré la Fronde.

Peu s*en fallut cependant qu'il ne succombât , renversé par l'exaspération des Parisiens , lorsqu'un ordre imprudent , donné par ' Anne d'Autriche , eut arraché au parlement le conseiller Brous^ei et deux autres magistrats. Excitée par le cardinal de Retz , la' garde bourgeoise prit les armes de son propre mouvement, et deux cents barricades furent improvisées en quelques heures' : maîtresse de Paris, Témeute délivra les magistrats prisonniers et chassa la régente et son ministre.

Nous n'avons pas à raconter les épisodes, tantôt sérieux, tantôt burlesques, de cette guerre civile, mêlée d'intrigues d'amour, et dirigée de part et d'autre avec un parfait oubli des intérêts du pays. Tous les grands seigneurs, en armes contre le roi, n'avaient aucune conviction politique; ils n'écoutaient que l'inspiration de leur ambition ou de leur cupidité : on vit successivement Turenne et Condé à la tète d'une armée espagnole contre une armée française. La province n'avait aucun intérêt engagé dans ces cabales ; qu'importait à Lyon la chute ou le triomphe de la faction de la belle duchesse de Longueville , le succès ou la ruine des complots ourdis par le coadjuteur ? Ces troubles sans cesse renaissants ruinaient le trésor public et le commerce , ils arrêtaient l'essor de la prospérité de la France ; mais qui prenait souci du bien du pays? Cette anarchie se prolongea pendant dix-sept ans ; elle ne cessa qu'à l'époque de la majorité de Louis XIV.

La Fronde n'eut pas d'influence sensible à Lyon; s'il y eut dans cette ville quelque agitation en i 053 , ce fut la cherté des grains, cl non la politique, qui causa l'émotion populaire : on crut aux accapareurs et aux accaparements. Un sergent périt massacré parle peuple; la milice bourgeoise parvint à comprimer l'émeute, et une femme qui avait pris grande part au meurtre du sergent fut livrée aux tribunaux , condamnée à mort et pendue.

Christine de Suède vint à Lyon en 1656 , et fit, le l 'i août , son entrée solennelle : le roi avait donné l'ordre de la recevoir avec les honneurs dus à son rang. Toute la milice bourgeoise avait été mise sous les armes; deux mille cavaliers et un grand

nombre de carrosses étaient allés au-devant de l'ex-reine, au-delà de la porte du Rhône. Christine n'arriva qu'à la nuit close ; quand le prévôt des marchands se présenta pour lui adresser un discours , elle l'interrompit dès les premiers mots en lui adressant brusquement ces paroles : « Je suis lasse , Monsieur le pré- « vôt ; à demain les harangues, s'il vous plaît!» Elle ne les perdit pas, les présentations officielles eurent lieu le lendemain. Christine logeait à l'archevêché , chez Camille de Neuville ; elle alla visiter l'Hôtel-de-Ville : on la reçut dans la salle des portraits, et on lui servit une superbe collation de fruits. Il y eut ensuite un concert de dix-huit violons; puis la princesse descendit dans le jardin, et se promena quelque temps avec l'archevêque et le duc de Guise. Quelques jours après , elle se rendit au collège des Jésuites: la conversation du P. Menestrier parut l'intéresser beaucoup. Une grande affluence de peuple se pressa constamment sur son passage pendant les dix journées de son séjour; cependant les Lyonnais goûtèrent peu son allure cavalière et ses manières excentriques. Deux années après, Louis XIV, la reinemère et le cardinal Mazarin vinrent aussi à Lyon : il était question alois d'un mariage entre le roi et une princesse de Savoie; mais d'autres projets survinrent, et celte alliance n'eut point lieu. La cour demeura à Lyon depuis le 2U novembre 1658 jusqu'au jft janvier 4059 : une querelle de préséance s'était élevée, à l'occasion de l'entrée du roi, entre les échevins et le chapitre; elle se termina à l'avantage du consulat. Quelque temps après Louis épousa l'infante Marie-Thérèse , et la paix entre la France et l'Espagne fut proclamée. Il y eut de belles réjouissances, les corps de métiers et les divers quartiers de la ville luttèrent d'enthousiasme et de magnificence : on illumina les édifices publics.

Mazarin conduisait avec bonheur la guerre contre l'Espagne , qui demanda la paix; le traité des Pyrénées la lui accorda: bientôt après, malgré son peu d'expérience des affaires, le roi annonça l'intention de gouverner par lui-même; il avait perdu le cardinal en 'i66l. Jeune, ambitieux, rempli du {gentiment di sa grandeur et de la force de la France , Louis avait une fo iutime dans l'essence supérieure et presque divine de la royauté il disait avec conviction: «L'Etat, c'est moi. » Son règne fu

la réalisation la plus complète et la plus noble du pouvoir absolu; toute la nation était personnifiée dans le monarque. A son avènement le roi sut admirablement choisir les hommes ; il eut aux armées Condé et Turenne , aux affaires étrangères Lionne, cl'CoIbert aux finances: nulle administration ne montra autant d'homogénéité, d'intelligence et de vigueur. On sait qu'aux qualités morales de Louis se joignaient des avantages naturels que peu de souverains ont possédés au même degré ; le roi avait un port majestueux, et paraissait être le maître du monde. Remplie d'enthousiasme , la France se prosternait devant lui, sa cour le déifiait en quelque sorte, et cette adoralion n'eut plus de bornes , lorsque de grandes victoires , gagnées par d'habiles généraux sous les yeux du puissant monarque, rehaussèrent encore l'éclat de la majesté royale.

Les gens du duc de Créqui , ambassadeur de Louis à Rome , avaient battu une compagnie corse au service du pape ; d'autres Corses intervinrent dans la querelle : ils prêtèrent main-forte à leurs camarades , assaillirent l'ambassadeur, tirèrent sur le carrosse de l'ambassadrice , tuèrent un page, et blessèrent plusieurs valets. Créqui n'ayant pas obtenu la satisfaction qu'il désirait , demanda ses passeports et quitta Rome. Indigné de l'outrage qu'il avait reçu dans la personne de son représentant , le fier Louis XIV s'empara du comtat d'Avignon, et déclara qu'une armée française allait traverser les Alpes et marcher sur Rome. Le pape, fort alarmé, nomma son neveu, le cardinal Flavio Chigi, légat a laierfi , et le chargea de la mission d'allcr.à Paris présenter ses excuses au roi. Chigi fît une entrée solennelle à Lyon, après avoir passé deux jours incognito au couvent de Saint-François à la Guillotière : dix i|iille hommes avaient été mis sous les armes; on harangua le légat, qui fut conduit avec tous les honneurs dus à son rang an palais archiépiscopal. '

1. — Mbncstiier (le p.) L'Eiilrée solennelle dans la ville de I. von de Mgr. rillustrissîme ranliiial Pl.ivio Chigi , neveu de Sa Saiiitelé el son légat a latere en France. Lifon , Alexandre FmneuXt 1601, in-ful., 6g.

Après un éloge pompeu\ du pav^age et du climat du Lyonnais , des Jésuites , de la i>iélé des habilanls, etc. , Menestrier fait connaître le blason , le nom et les qualités des prélats, seigneurs et gentilshommes «le la suite du légat , des écheviiis , des cbanuines-comles dt Si -Jean , des officiers de la ville, des conseillers au siège pré^idial et des bourgeois notables

Le cardinal Chigi fil son entrée publique à Lyon le 3 mai 1664.

Après avoir maintenu avec tant de hauteur la dignité de sa couronne, et fait connaître sa force à l'Europe, Louis XIV se détermina à mettre son système politique à exécution. Il avait conçu de grands projets : son but , c'était d'abaisser la monarchie espagnole au profit de sa dynastie; ce qu'il voulait, c*était , sinon la souveraineté de l'Espagne , du moins celle des Pays- Bas. Sa première guerre eut lieu avec la Hollande, et fut brillante; commencée en i 668 , elle dura dix ans , et fut terminée par la paix de Nimègue. Turenne avait été tué dans la campagne de 1675.

Parvenu à l'apogée de sa puissance, Louis XIV dominait l'Europe et la faisait trembler. Un roi si absolu ne pouvait avoir un grand respect pour les privilèges de la ville de Lyon , quand ils contrariaient ses volontés ; ce qu'il demandait à son royaume, c'était des soldats, de l'argent et une obéissance passive. Le même système continuait : peu scrupuleux et toujours avide , le gouvernement du roi faisait toujours des tentatives pour s'emparer de la ferme des octrois , et ne se désistait que lorsqu'il avait obtenu du consulat quelque somme considérable. Il demandait sans cesse; c'était tantôt à titre d'avance, et tantôt pour la solde des gens de guerre : en vingt années Lyon paya , en contributions extraordinaires , plus de six millions , somme énorme pour ce temps. La dette de la ville grossissait toujours; pour l'éteindre en partie, le consulat avait recours à des emprunts et engageait le produit annuel de l'octroi. Quand le gouvernement avait épuisé les expédients ordinaires , il créait des offices nouveaux que la ville s'empressait de racheter. On ne pouvait invoquer aucun droit en matière de finance, ni réclamer l'appui des lois : Colbert ordonnait, et ne rendait pas compte de ses volontés. Une crise fut imminente plusieurs fois. La ville avait reçu des sommes très fortes placées en viager, et ne pouvait servir les intérêts qu'avec une extrême difficulté : tout augmentait en même temps, les dépenses et la dette publique; on délibéra, on discuta beaucoup, on fit de sages règleuieiils; mais il n'y avait pas de réforme possible, et le consulat obéré ne pouvait sortir du cercle vicieux dans lequel il était engagé. Cependant ses embarras financiers devenaient de plus eu plus considérables; il obtint enfin de la cour l'autorisation

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d'établir des impôts pendant un temps déterminé. Cette ressource ne fut pas suffisante : on réduisit, en 1677, la dette publique de vingt-cinq pour cent, mesure qui porta au crédit une atteinte funeste; on diminua, en outre, d'un quart les appointements et les pensions. Des jours plus mauvais encore pour les finances de la ville devaient bientôt apparaître.

Lyon voyait du moins prospérer son commerce et sa fabrique de soieries , mais un coup d'é(at éminemment impolitique faillit lui enlever cette ressource. Gouverné par M™* de Maintenon, Louis XIV raviva les querelles religieuses, viola la liberté des consciences , et révoqua en 1686 Tédit de Nantes. IJn nombre immense de familles émigrcrent, et transportèrent chez l'étranger leur fortune et leur industrie. Les chefs d'atelier reçurent l'injonction de ne plus recevoir d'apprentis protestants: il y avait à Lyon dix mille métiers ; après la révocation de l'édit de Nantes, ce nombre diminua des deux tiers. Beaucoup d'ouvriers en soie , chefs d'atelier ou simples compagnons , se réfugièrent, soit en Savoie, soit en Suisse : ils révélèrent le secret de la fabrication des étoffes de soie à Genève, à Zurich, à Crevelt, à Berlin et à Eberfeld; d'autres parvinrent à gagner l'Angleterre , et y élevèrent des métiers. Le conmierce de Lyon reçut une perturbation violente , dont il ressentait encore les efi*ets un demi -siècle après.

$ II. L'administration supérieure de cette ville était en quelque sorte inféodée à une famille, celle des Villeroi; à Charles de Neuville, marquis dllalincourt, avait succédé en qualité de gouverneur, dans l'année IGù'i, Nicolas de Neuville, d'abord marquis, puis duc de Villeroi : c'était un grand seigneur, qui résida peu en province. Il avait délégué les fonctions de sa charge à son lieutenant, Camille de Neuville de Villeroi , archevêque de Lyon pendant quarante années. Né à Rome, en 1606, pendant l'ambassade de son père , le marquis d'Halincourt , Camille, avait eu pour parrain le pape Paul V; nommé abbé d'Ainay à l'âge de cinq ans, il reçut une éducation fort distinguée, et fit honneur à l'enseignement des Jésuites, ses mai(res. François de Sales était fort lié avec lui. Camille fit relever les murailles du monastère d'Ainay que les protestants avaient mutilées, et rendit de très grands services à son abbaye : élu archevêque de

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Lyon en 1653, et investi des pouvoirs du gouverneur son frère , il réunit l'autorité temporelle à la spirituelle , et se montra excellent administrateur. Un de ses premiers soins fut de réformer son clergé par de sages règlements; il préserva son diocèse des querelles religieuses au sujet du jansénisme , et fonda les séminaires de Saint-Irénée et de Saint-Charles. Plusieurs con^égations,lesTrinitaires, les Minimes de Saint-Joseph et de Saint-Lazare, la communauté du Bon-Pasteur, celle des Filles pénitentes et d'autres encore furent appelées à Lyon par le pieux archevêque. Camille maintint l'ordre et l'abondance à Lyon; accessible et affable, d'une simplicité extrême dans sa personne , vêtu comme le moindre prêtre , ce noble prélat représentait avec dignité, quand l'occasion le demandait. II contribua à l'établissement de l'institution éminemment utile du tribunal de la Conservation ; sa fortune était considérable; les pauvres en avaient une grande part '. Camille possédait à Neuville une maison de campagne et un parc magnifique ; il fit beaucoup de bien à ce village, qu'il dota de moulins pour les grains et pour la soie , d'ateliers divers , d'écoles , et d'une église. Le beau château qu'il fit bâtir auprès du petit hameau de la Saulsaye portait cette inscription sur la façade : « Nul n'est bien venu céans qu'il n'y soit appelé. » Ami des sciences et des lettres, l'archevêque se plaisait à rassembler chez lui les hommes distingués; on voyait souvent à ses réunions Jacob Spon et Nicolas Chorier. Le gouverneur de Lyon était mort en 1G85, et avait eu pour successeur son fils , le brillant et présomptueux maréchal

I. — C'est sous radministralion de Tarchevéque Camille de Neuville , en 1692, qu'eut Heu un évéoement singulier dont on s'occupa beaucoup. Un marchand de vin et sa femme avaient élé assassinés dans leur cave ; toutes les recherches que fil la justice pour découvrir les meurtriers deinenrèrent sans résultats. La justice était fort embarrassée , lorsqu'un riche paysan dn Dauphiné , nommé Jacques Aymar , se présenta pour Téclnirer. Conduit dans la cave o\\ le meurtre avait élé commis , il mit dans sa main sa baguette divinatoire , qui tourna plusieurs fois sur elle-même ; on creusa la terre , et bienlM on aperçut les deux cadavres. Mais il s'agissait de saisir les assassins; Jacques Aymar, guidé par sa baguette, les suivit par (erre et par eau sur tous les ))oinl3 où ils avaient passé , et atteignit enfin dans la prison de Beaucaire un petit bossu qui avait commis le crime , aidé par deux complices . Cet homme avoua son crime , et péril par le supplice de la roue. Jacques Aymar se mil en quête des deux autres meurtriers , et les suivit à la piste jusqu'au fond de l'Italie , mais sans pouvoir les rejoindre. Appelé ht Paris , il ne justifia point sa réputation.

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duc de Villeroi '; Camille exerça la charge de son neveu, en sa qualité de lieutenant. Sa conduite fut admirable pendant l'émeute de <69S; la cherté du pain et la misère générale avaient excité parmi le peuple de vifs mécontentements : l'archevêque usa de beaucoup de prudence , et montra surtout beaucoup de charité. Il réprima les troubles avec mesure et fermeté , en même temps qu'il nourrissait les pauvres; mais l'émotion et les fatigues qu'il éprouva accablèrent son grand âge : il mourut pendant cette même année, fort regretté des Lyonnais qu'il avait gouvernés pendant un temps si long et avec tant de sagesse. -

S III. Le maréchal duc de Villeroi fit, en sa qualité de gouverneur du Lyonnais, les honneurs de la ville à Philippe d'Anjou et à ses frères les ducs de Bourgogne et de Berri, fils comme lui de Louis, dauphin de France, et de Marie- An ne de Bavière: les princes firent leur entrée à Lyon le 9 avril 17^-0; ils venaient de la Savoie. Philippe n'était pas encore déclaré roi d'Espagne; il ne le fut qu'au mois de novembre, à Fontainebleau; mais déjà son aïeul Louis XIV avait pris ses mesures à Madrid. Charles II, dernier roi de la branche autrichienne , n'avait pas d'enfants, et, malgré quelque hésitation, se disposait à faire son testament en faveur d'un prince français. Villeroi n'avait rien négligé pour faire aux trois princes une réception brillante : sept mille hommes de la milice bourgeoise, les archers et les arquebusiers, formaient une haie depuis la Guillotièrc jusqu'à la place Bellecour où se trouvait l'hôtel destiné aux trois princes "\ Le marquis de Rochebonne , accompagné de deux cents gentilshommes richement équipés, était allé à leur rencontre suivi d'une longue file de carrosses remplis de dames élégamment

I. — François <\o Neuvill«» , maréchal , duc de Villeroi , mourut en 1730 ; il fut le favori d* I.ouif XTV. Son fils, François-Paul, devint archevêque do Lyon. T.e gouverneinenl du Lyonnais fut le patrimoine det Villeroi , do 1608 à 1790

i. — Massillon prononça l'éloge de l'archevêque de Lyon , Camille de Villeroi . et le P. Colonia fit le panégyrique du mêmi* prélat. Voyez. PéRicAUu (^.) , Notice sur Camille de Neuville de Villeroi , archevt^que de Lyon {/4rchires du Rhône , X , 541) , et l;i Hiographie imiverselle.

3. — Les princes furent conduits dans un hôtel situé sur la place, h l'extrémité du mail , ri nommé la Maison-Rougi*. I^ouis XTV et la duchesse de Bourgogne y étaient descendus.

uient parées et des personnages notables de la ville. Au bout du pont du Rhône se trouvaient les échevins , l'avocat général , le secrétaire et le receveur, lous en robes violettes. Vaginay , prévôt des marchands , prononça une harangue qui fut gracieusement reçue , ainsi que TofliVande de la ville qui se composait de-présents magnifiques. Philippe et ses frères allèrent voir , le jour même de leur airivée , l'opéra de Phaéton; ils reçurent, le lendemain , les hommages de l'archevêque de Saint-George et du chapitre , et assistèrent aux exercices du tir par les archers , aux joutes des mariniers et à un beau feu d'artifice qui fut tiré sur la Saône. Rien de plus splcndide que l'illumination de la ville, c'était un beau coup d'œil : en un instant Tamphilhéàlre que forment les montagnes de Fourviôre et des Chartreux fut éclairé par un nombre prodigieux de pots à feu rangés avec beaucoup de symétrie. Plus de cent mille personnes encombraient les rues, les quais , les places , les ponts , les balcons, les fenêtres ; les cris de Vive le roi ! qui retentissaient de toutes parts ne permettaient pas d'entendre le bruit des timbales et des tambours des trentecinq quartiers. Les princes visitèrent avec une attention particulière les médailles , les manuscrits et les livres de la bibliothèque ; le P. Colonia leur expliqua la série des empereurs romains , les idoles de Rome et d'Egypte , et répondit aux questions savantes que lui adressa le duc de Bourgogne. Us se rendirent à l'Hôtel-de-Ville , et furent reçus au bas du perron par le consulat enjrobcs. On avait monté dans une des salles de cet édifice quelques métiers de brocarts d'or et d'argent , pour donner aux princes une idée de la fabrication des étoffes et des galons; on mena Philippe auprès de jeunes filles occupées au tirage de l'or, on lui fit voir comment on dore les lingots, et de quelle manière on les dégrossit après les avoir dorés '. Les jeunes princes réussirent parfaitement à Lyon; la simplicité et la grâce de leurs manières, leur affabiUté et l'instruction soUde qu'ils montrèrent donnèrent de leur avenir une idée avantageuse.

1. — Passage à Lyon , eu 1700, Je Philippe d'Anjou, des ducs de Bourgogne cl du Bcrri , ses frères ( relation extraite d'un manuscrit attribué à Duché de Vani y , qui appartenait à la suite des princes ). Revue du Lyonnais , Vif, 202.

Les princes partirent de Lyon le 13 lyril.

• Philippe d'Anjou hérita de la couronne d'Espagne; un prince français alla régner à Madrid; aiasi, le but de la politique du roi Louis XIV était complètement atteint. Mais TËurope était ellrayée par Tambilion du roi de France; elle u'accepta pas sans protestations le testament de Charles II. Une guerre terrible s'engagea entre la France d'une, part. et la Hollande alliée à l'Angleterre de l'autre, et un compétiteur redoutable disputa à Philippe son trône mal aflermi. .Louis XIV, devenu vieux, n'avait plus ce tact , cet esprit de discernement qui. lui faisaient si bien choisir ses ministres et ses généraux : quelques succès peu décisifs en Italie marquèrent la campagne de 1701 , mais des revers les suivirent bientôt. Les armées françaises perdirent plusieurs batailles , et la situation du royaume devint fort critique : jamais la détresse du trésor royal n'avait été si grande.

Et cependant il fallait beaucoup d'argent pour continuer cette lutte désastreuse. Obéré de toutes les manières , Lyon ne pouvait plus supporter les impôts qui l'accablaient : une taxe nouvelle, la capitation ,lui fut imposée en 1701 ; elle devait atteindre toutes les tètes et écarter tous les privilèges: prêtres et nobles, marchands étrangers et nationaux, maisons dans la ville et domaines à la campagne, y étaient également assujettis. Mais la perception de cet impôt présentait d'immenses difficultés; il fallait l'organiser, la rendre régulière, et l'asseoir sur des rôles dressés avec exactitude. Il y eut une violente opposition; la ville temporisa selon l'usage en pareille circonstance, et essaya, mais sans succès, la voie des négociations. Il n'était plus question depuis longtemps de ses franchises et de ses privilèges ; le fisc fut intraitable, il poursuivit les retardataires avec rigueur et condamna les récalcitrants au payement d'une taxe double. Quoique cet impôt eût produit beaucoup, le trésor royal n'en avait pas moins d'énormes besoins; alors le gouvernement eut recours îi l'un de ses expédients extraordinaires , la création d'offices nouveaux : il imagina des assesseurs de police, des vérificateurs des impôts , des inspecteurs des douanes ; et Lyon paya des sommes considérables pour ne point avoir à subir ces inutiles fonctionnaires. Menacé du cours forcé d'un papier-monnaie , il acheta au prix de quatorze cent mille francs le droit d'en ètn» exempt La recette des octrois sur l'entrée des vins, des bes-

tiaux et des soies, le liers-surtaux , le péage du pont du Rhône et les revenus des biens communaux produisaient une somme totale de seize cent cinquante mille francs ; le budget des dépenses de toute nature n'allait pas au-delà de quatorze cent mille : restaient près de trois cent mille francs pour lamortissement de la dette; mais les demandes incessantes d'un gouvernement obéré et absolu ruinaient la ville. '

Pendant que des revers inouïs accablaient la vieillesse de Louis XIV, l'hiver de 17^9, si terrible poiu* toute la France , fut particulièrement désastreux pour la ville de Lyon. Un froid extrêmement vif se fit sentir à six reprises difterentes ; c'est du 6 au 23 janvier qu'il eut sa plus grande intensité : la Saône était gelée à une profondeur considérable ; le Rhône fut pris , et si fortement que son écorce de glace supportait , sans se briser, de lourdes charrettes. On ne brûlait pas encore de la houille , du moins comme combustible ordinaire, et le bois était fort cher ; il en était de même du pain: il n'y avait eu, en 1708, qu'une demi-récolte. Privés de travail ou mal payés, les ouvriers se mouraient de froid et de misère ; leur sort cruel inspirait une profonde pitié. D'abondants secours cherchèrent les pauvres ; mais le mal était trop grand , et l'ardente charité des Lyonnais ne pouvait suffire à tant d'infortunes. L'excès du froid fit périr les noyers , les châtaigniers , une partie des vignes , et les semailles : jamais il n'avait produit de tels désastres. Un premier dégel eut lieu le 26 février : il y eut une si forte débâcle que le pont en bois fut emporté , et le pont en pierre tellement endommagé qu'on en défendit le passage pendant plusieurs jours. Ces calamités en présageaient de nouvelles; il n'y eut en 1709 qu'une récolte insuffisante et de mauvaise qualité ; bientôt le prix du pain augmenta beaucoup, et la misère devint extrême. On ne trouvait plus de blé dans les greniers ni au marché , et

1. — Un événemenl singulier fit beaucoup de bruit à cette époque (1705). MJnttrrithp, conimandanl de la prison de Pierre-Scisc , gardait le cliÂteau avec beaucoup de négligence , et usait d'une trop grande familiarité avec ses prisonniers. Cinq d'entre eux , parmi lesquels se trouvait le comte de Labarre , formèrent le projet de s'évader , et rexécutérenl après avoir assassiné le trop confiant Mandeville. La responsabilité de cette catastrophe remonta jusqu'au consulat , qui fournissait chaque jour nu chàtoau les hommes de garde ; le gouverneur et son lieutenant se trouvaient absents.

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tous les efforts des échevins pour en faire venir des provinces voisines et de l'étranger échouèrent pendant longtemps. Un arrêté du consulat défendit l'exportation des céréales hors du Lyonnais , un autre prononça l'expulsion hors de la ville des mendiants , des vagabonds et des étrangers. Les communautés religieuses reçurent l'ordre de se nourrir avec leurs provisions particulières. Des rôles qui indiquaient le nombre des ménages logés dans chaque maison avaient été remis aux boulangers par Fadministration consulaire , et la répartition du pain se faisait à raison d'une hvre pesant par tète. Cette disette, une des plus terribles dont Lyon ait conservé la mémoire , dura plus de six mois.

Lyon commençait à peine à respirer, lorsqu'une inondation considérable , une des plus fortes dont cette ville , si souvent menacée par les eaux ^ ait eu à se plaindre , survint brusquement et causa de grands ravages. L'hiver de l'année 171 1 avait été fort doux, mais pluvieux, beaucoup de neige était tombée dans le mois de janvier, et un vent du midi très chaud avait amené de nouveau des pluies excessives. Enflé par ses affluents , le Rhône sortit de son lit , couvrit les plaines et ne tarda pas à décroître. Il pleuvait toujours et très fort; le fleuve franchit encore ses rives, envahit les campagnes et entra dans la ville. Il pénétra fort avant dans la rue de l'Hôpital, et joignit la Saône débordée sur la place des Jacobins , après avoir été au moment de l'atteindre dans la rue Confort. Les rues Mercière et de la Grenette étaient inondées ; six pieds d'eau recouvraient le portail de l'église de la Charité, et on allait en bateau sur la place de Bellecour. La Saône avait gagné les portes de Vaise , d'Halincourt et de Saint- George ; elle s'était élevée jusqu'au niveau du plancher du pont de bois de Saint -Vincent et de la dernière arcade du pont de Pierre , dont le passage fut interdit aux voitures. Cette crue énorme dépassa d'un mètre l'inondation de 1()02 : beaucoup de maisons situées sur le bord des deux rivières avaient été inondées; et, bloqués dans leurs demeures , grand nombre d'habitants, dans les quartiers submergés, recevaient leurs aliments par le toit des maisons voisines. De plus en plus furieuse , la Saône envahit TégUse des Jacobins , souleva et déplaça les pierres tumulaires, et monta jusqu'au maitre-autel;

elle creUvSa de profondes excavations dans rinlérieur de Téglise des Augustins, qu'elle rendit inhabitable pour un long espace de temps. Il serait difficile d'évaluer le dommage : une multitude de maisons avaient été renversées ; tous les bois des chantiers , tous les bateaux amarrés dans les ports avaient été emportée avec leurs chargements on vins et en blés. Le pont Volant de Bellecour, relevé à peine de sa chute pendant la débâcle de 1709, n'existait plus, de même qu'une portion considérable des parapets : tout le littoral de la Saône présentait l'image de la désolation.

S IV. Un autre événement non moins sinistre survint à Lyon à la fin de cette même année 1711.

Il existe dans la plaine du Dauphiué , à peu de distance du faubourg de la Guillotière , un petit village appelé Saint-Denisde-Bron. Une grande partie de la population ouvrière s'y rendait chaque année , à un jour déterminé de l'automne , attirée par un usage singulier : tous les passants avaient le privilège de s'adresser des invectives, et ils en usaient largement. Ces injurçs et ces quolibets, quel qu'ils fussent, ne devaient pas être pris au sérieux : l'étfranger qui s'en fâchait excitait aussitôt l'hilarité générale. Ce fut sans doute un motif religieux qui appela d'abord les classes ouvrières à Saint-Denis-de-Bron; commentée pèlerinage dégénéra t-il en saturnales ? on l'ignore.

Quoiqu'il en soit, le jour de la fête du village de Saint-Denisde-Bron était arrivé : c'était le H octobre. La journée était magnifique , un beau soleil d'automne et un air tiède invitaient te peuple à se donner le divertissement qui lui plaisait si fort. Il y avait eu un peu de travail pendant l'été, le pain et le vin étaient à bon marché. Une multitude immense , évaluée à quarante mille âmes, se répandit dans les plaines de la Guillotière; elle encombrait les guinguettes et les rues du faubourg , ainsi que la route qui conduit au village. Cette journée se passa bien ; jamais les ouvriers n'avaient montré plus de gaîté.

La nuit arriva , et, venant de tous les points du faubourg et de la plaine , toute cette masse compacte s'ébranla pour rentrer en ville. Elle n'avait à sa disposition que le pont si long et si étroit de la Guillotière; la foule se précipita dans ce défilé , qu'elle obstrua bientôt. Cependant elle s'avançait lentement , tantôt

LYON SOUS LOUIS XIV. — XVli* SIÈCLE. 785

marchant, tantôt s'arrétant quand la presse deyenait trop grande, pois faisant de nouveau quelques pas. Peut-être aurait -elle franchi peu à peu la porte du Rhône , sans un accident imprévu qui la mit tout-à-coup dans l'impossibilité d'atteindre les quais , tandis qu'en arrière , d'autres groupes arrivant sans cesse y la rendaient de plus en plus compacte et augmentaient Tencombrement.

Lie carrosse de Madame Servien de la Part-Dieu s'était engagé sur le pont , allant à la Guillotière , en sens contraire de la fimle; il avait dépassé le corps-de-garde et parcouru péniblement environ un tiers de l'étroit couloir; mais il rencontra sur ce point d'autres voitures qui , venant dans une direction opposée, s'efforçaient d'atteindre la rue de la Barre. Il y eut dès-lors impossibilité absolue , soit pour les chevaux , soit pour les piétons, de faire un pas, et cependant grand nombre de gens affluaient toujours du côté de la Guillotière , et poussaient de toutes leurs forces ceux qui étaient devant eux pour se frayer un passage. Le tronçon de cette masse vivante, compris entre ic carrosse de Madame Servien et la rive droite , aurait pu déboucher sur le quai de la Charité : aucun obstacle sérieux ne s'y opposait; mais on dit que, voulant mettre à profit ce désordre, les soldats du poste fermèrent la barrière et ne l'entr'ouvrirent que pour ceux qui avaient beaucoup d'argent à leur donner. Us maltraitaient et repoussaient sans pitié sur le pont ceux dont l'offrande ne leur paraissait pas suffisante , spéculant sur la peur et mettant à un haut prix leurs services *. Il n'y avait donc point de voie d'écoulement pour la multitude , et cependant l'encombrement au point de jonction des voitures ne cessait de s'aug-

1. ..On a beaucoup accusé lei soldats du poste. Si t*on ajoute foi h la relation qui parut le 14 octobre, ils auraient indignement exploité leur position. Des mères au désespoir leur offraient ce qu'elles ayaient sur elles de plus précieux pour obtenir le passage de leurs en* bots ; ceux qui n'ayaient rien à donner étaient repoussés sur le pont à coups de crosses de fbtit. Les soldats arrachaient eux-mêmes aux femmes leurs colliers et leurs bijoux. Hâtons- MMM de Caire obsenrer que ces accusations horribles n'ont point été prourées ; le sergent du po«te ne 6t probablement pas tout ce qui dépendait de lui pour maintenir Tordre et faciliter réooalemeut de la foule ; mais il n'eut vraisemblablement pas d'autres torts. On ne prouva point qn*it eût été d'intelligence avec le§ voleurs , et qu'il eât fait fermer le guichet trop tôt , pour exploiter à son profit la frayeur des malhenretix que la foule écrasait.

menter. En un instant, les chevaux du carrosse de Madame Servien furent abattus, étouffes et écrasés : la voiture elle-même, renversée, était couchée att travers du pont, à droite du corps-de-garde. Bientôt quelques personnes , se culbutant dans un horrible pêle-mêle , s'entassèrent sur les cadavres des chevaux. On entendait de toutes parts des cris affreux ; hommes et femmes, enfants et vieillards périssaient meurtris et littéralement broyés : impossible aux uns et aux autres de se prêter le moindre secours ; ceux qui parvenaient à se hisser sur le parapet, et très peu en venaient à bout, étaient bientôt précipités dans le Rhône. On assure que des malfaiteurs qui s'étaient glissés dans la foule arrachaient aux femmes leurs boucles d'oreilles, leurs colliers, leurs bagues, et dépouillaient les morts; la plupart périrent étouffes à leur tour.

Cette scène dura une longue demi - heure. Informé de ce qui se passait , le prévôt des marchands , accompagné de quelques échevins , d'un détachement de la milice bourgeoise et d'agents de police, se rendit sur le lieu de la catastrophe , fit allumer un grand nombre de torches, et prit aussitôt des mesures pour faire déblayer le pont. Il était sept heures du soir; le prévôt traversa le Rhône dans une barque , passa sur la rive gauche , et parvint à faire rétrograder dans les rues de la Guillotière les groupes nombreux qui arrivaient toujours. Il n'était pas facile d'entamer par un point quelconque la masse condensée qui encombrait le pont dans toute sa longueur; cependant on parvint, du côté du quai de la Charité, jusqu'au principal obstacle: le carrosse renversé fut brisé, et on entraîna les chevaux. Alors on eut un peu d'espace , et ce fut seulement dans ce moment qu'il fut possible de se faire une idée de la grandeur du désastre.

C'était un spectacle affreux : entassés les uns sur les autres , les morts formaient des murailles d'une hauteur considérable ; ils étaient tellement entrelacés que les efforts de dix hommes suffisaient à peine pour dégager un seul cadavre. Il y avait, en plusieurs lieux, douze ou quinze corps ainsi enchevêtrés : tous n'étaient pas entièrement morts; quelques-uns , lorsqu'on parvenait à leur rendre quelque liberté de mouvement, poussaient un faible soupir et expiraient. Beaucoup avaient les côtes brisées et les poumons déchirés; chez d'autres, c'étaient les os du crâne ou

des membres qui étaieut fracturés : grand nombre de gens étaient morts de l'impossibilité de respirer. On travailla depuis sept heures du soir jusqu'à deux heures après minuit à déblayer le passage ; placés d'abord en files sur un des côtés du pont , les cadavres furent ensuite transportés sur le rempart du bastion le plus proche : il y en avait deux cent dix-sept ; presque tous ces corps étaient nus. Dans leur nombre se trouvaient des femmes grosses; on les ouvrit, et on retira de leurs entrailles des enfants qui donnèrent quelques signes de vie. On transporta vingt-neuf blessés à THùtcl-Dieu, six moururent; la relation qui fut écrite par ordre du consulat cinq jours après Tévénement porte à deux cent trente-huit le chiffre total des morts ; presque tous appartenaient à la classe ouvrière. Il est très probable que beaucoup de ceux qu'on avait transportés expirants dans leurs demeures y moururent des suites de l'horrible accident : on a évalué à mille ou douze cents le nombre des morts et des blessés. >

Le lendemain fut pour la ville une journée d'affliction; des milliers de familles éplorées allaient reconnaître parmi les morts ceux des leurs qu'elles avaient perdus : leurs cris étaient déchirants.

Vinrent ensuite les poursuites judiciaires; on délibéra sur ce qu'il aurait fallu faire pour prévenir le malheur qui venait d'avoir lieu , et Ton résolut de donner quelque satisfaction à l'opinion publique exaspérée. Un sergent qui commandait le poste, Thomas Michel dit Belair, porta la peine de l'impéritie et de la négligence des magistrats : il fut condamné au supplice de la roue sur la place des Terreaux, et exécuté. Cet homme mourut en protestant de son innocence ; les vrais coupables , et probablement les seuls, c'étaient les hommes de la police qui n'avaient pas pris la moindre précaution pour maintenir l'ordre aux abords du pont , et pour empêcher le passage des voitures

1. — Relation du grand malheur arrivé à la porte du Rh6ne , le 11 octobre de l'année 1711 , aa retour de la promenade de Rron , dans le faubourg de la Guillotière; iu-4^ de quatre pagei. C'est la relation populaire qui était criée dans les rues; elle a été publiée par la RevtÊt du Ltjonnaii^ I, 255. <— Rossbt [Françoi»), Histoires tragiques de notre temps. Lyom t Barrel , 1742 , in-8<>. — Mémorable accident arrivé sur le pont de la Guillotière le 1 1 ociohre 1711 (relation extraite des Actes conitulair ex et publiée par M. Godemard). — Dagicr. Histoire chronologique de THÔpitai général , Il , 50.)

au travers de la masse compacte qui revenait de la Guillotiére. Cet immense désastre fut expié plus tard ; la Providence le fit tourner à l'avantage de cette classe ouvrière parmi laquelle il avait fait un si grand nombre de victimes. L'encombrement avait eu pour cause principale Farrivée sur le pont de ce carrosse dans lequel se {trouvait Catherine de Mazenod , veuve de Maurice- Âmédée de Servien : cause innocente de la catastrophe , cette dame se reprocha toujours la part involontaire qu'elle y avait prise. Pour rendre quelque repos à sa conscience , elle légua aux Hôpitaux][par son testament les terres de son fief de la Part- Dieu : évalués environ cent mille francs en 17H , ces domaines ont acquis progressivement une valeur qu'on porte aujourd'hui à quatorze millions.

S V. Trois années après cet événement , la tranquillité de la ville de Lyon fut compromise par une émeute, peu grave cependant et de courte durée. Fatigués de l'impôt mis sur le bétail , les bouchers et les marchands de bestiaux s'étaient concertés pour en obtenir la suppression ou la réduction ; rien ne vint au marché, et le commerce de la viande fut suspendu. On menaça les bouchers du retrait de leurs privilèges : ils ne cédèrent point. Une ordonnance rendue par le consulat permît alors à quiconque le voudrait d'amener dans Lyon des moutons et des boeufs, de les tuer et d'en vendre la viande au détail. Des attroupements se formèrent, et grand nombre d'ouvriers prirent parti pour les bouchers : un des employés de l'octroi eut sa maison pillée , et un soldat du guet fut tué. Intimidé par ces démonstrations , le consulat suspendit la perception de Timpàt sur le bétail, mais le tapage n'en continua pas moins, et bientàt une multitude furieuse se disposa à brûler tous les bureaux de l'octroi. Tous les officiers de la milice bourgeoise furent convoqués chez le prévôt des marchands, dont l'anxiété était extrême; les citoyens bien intentionnés reçurent l'invitation de se réunir et de s'armer; enfin le maréchal de Villeroi entra dans la ville avec des troupes, comprima la sédition et rétablit l'octroi.

Lyon était en pleine décadence; sa population était tombée, pendant le long règne de Louis XFV , de quatre-vingt-dix mille âmes à soixante-neuf mille; son commerce végétait, sa dette avait pris un accroissement considérable , et ses fermes étaient

au rabais. A la misère générale s'ajoutait Textréme détresse des hôpitaux, qui succombaient sous le poids de Fentretien des enfants trouvés et de ta distribution , soit d'aliments aux mendiants, soit de secours à domicile aux indigents.

Pendant que Lyon était frappé de tant de calamités , la France ruinée commençait cependant à respirer : elle était délivrée enfin de la présence des armées alliées au cœur de ses provinces. Commandée par d'Aremberg, la formidable armée de Farchiduc d'Autriche avait été battue à Villa- Viciosa ; Philippe régnait à Madrid. Une révolution de palais avait brisé Tépée de Malborough , et , profitant habilement d'une faute du prince Eugène , Villars avait remporté sur les arrogants Hollandais cette victoire de Denain , qui eut pour résultat le traité dlJtrecht. De grands malheurs domestiques assaillirent la vieillesse de Louis XIV; il perdit dans l'espace de quelques mois le dauphin , le duc et enfin la duchesse de Bourgogne : toute la France était plongée dans une consternation profonde. Louis mourut en 1715 ; il laissa le royaume épuisé, sans commerce, sans crédit , sans argent , dépeuplé , mais intact sur toutes ses frontières , et agrandi de l'Alsace : ce fier monarque savait mieux supporter l'infortune que la prospérité.

CHAPITBB V.

MARCHE DE LA CIVILISATION A LYON

SOUS LB RiONE DB LOUIS XIV.

S f • TrtTinx publies. L HAtel-<le-Ville eonstrah par Simon Maupin, en 1646; le palais Saint-Piem r«bàli par La Valfiniére, en 1667 ; nou?eaux biiiments de rUôtel-Dieu , etc. — §9. Beaux-aru : Stella, CoyseTOX, les deux Coustou. Statue équestre de Louis XIY ; Gérard Audran. — $ S. Sciences et lettres : Menettricr , Colonia, Spon, Vergier. Molière à Lyon; Topera.

S I. L'hôtel dans lequel se réunissaient les échevins et les bourgeois notables était fort incommode : on n'avait pu placer les bureaux dans cette maison ancienne et mal distribuée, et on ne pouvait y arriver que par des rues étroites et d'un parcours difficile. EnGn, dans une dernière délibération, prise le 16 janvier 1646, les échevins firent choix définitivement d'un emplacement que possédait la ville à l'est de la place des Terreaux. On n'aurait pu en trouver un meilleur.

Il y avait alors à Lyon trois hommes de talent dans des genres divers : Simon Maupin , architecte ; Gérard Désargues , géomètre; et Thomas Blanchet, peintre: le consulat leur confia la construction et la décoration du nouvel Hôtel-de- Ville. Simple voyer à trois cents livres de gages, Maupin avait le génie de son art , et, quoiqu'il fût très peu connu, il n'en était pas moins un homme d'un très grand mérite. Son plan fut conçu d'un seul

UOTEL-DE-VILLE; SIMON MAi:PlN. — XVII^ SIÈCLE. 79i

jet , aussi tout y était parfaitement lié : jamais conception d'artiste ne présenta plus d'harmonie dans ses différentes parties. Ami de Descartes, et en relation avec les plus célèbres géomètres de son temps , Roberval , Gassendi et Pascal , Désargues enseignait aux ouvriers la coupe des pierres , et s'occupait de travaux et d'études utiles au public. Quelle fut sa part dans la construction de l'Hôtel-de-Ville ? a-t-il été Fauteur véritable du plan ? rien n'autorise à le dire; l'honneur de cette belle conception est demeuré à Simon Maupin. Quant au peintre parisien Thomas Blanchet , il avait fait le voyage d'Italie et y avait eu pour amis L*Âlbane, André Sacchi et notre Charles Le Brun. De retour en France , il céda aux instances du peintre Panthot et choisit Lyon pour résidence ; les nombreux tableaux qu'il y peignit lui procurèrent une grande renommée : c'est lui que le consulat choisit pour décorer l'Hôtel-de-Ville de peintures. La place des Terreaux, dont cet édifice devait occuper l'extrémité du côté de Test , manquait de régularité en 16i0 , mais on y remarquait déjà la belle abbaye de Saint-Pierre. On voyait dans sa partie centrale une pyramide à quatre faces, surmontée d'une croix et portée par un beau piédestal : comme elle nuisait à la perspective , on la démolit et on la transporta à Fourvière. Un château d'eau, d'une exécution très médiocre, la remplaça ; il n'eut luimême qu'une courte existence.

C'est le 5 septembre que la première pierre de l'Hôtel-de-ViJle fat posée; de Sève était prévôt des marchands. On poussa les travaux avec tant d'activité , que Tinauguration du monument eut lieu en 1651 , cérémonie à laquelle le consulat présida; quatre ans après, l'édifice était entièrement achevé: on avait mis neuf années à le construire.

L'Hôtel-de-Ville, tel qu'il est sorti de la pensée de Simon Maupin, est un édifice entièrement isolé , de la forme d'un carré long , composé d'une façade sur la place des Terreaux , de deux ailes en retour de soixante-dix toises de longueur, formant un des côtés des rues Lafont et Putts-Gaillot,et de pavillons sur la place de la Comédie , liés par une galerie. On y remarque un perron , un grand portail , un vestibule , une grande cour intérieure , et une autre plus petite , à un niveau moins élevé. L'aspect général du monument est bien: il est majestueux et plait par sarégu-

7iM XVU^ SIÈCLE. NOUVEAUX BATIMENTS 1)E l'hQTKL-DIEU.

du moins un des édifices les plus remarquables de ce genre K Beaucoup d'autres travaux publics furent entrepris à Lyon sous le règne de Louis XIV.

On donna une extension considérable aux bâtiments de THôtel-DieUy devenus insuffisants. Quatre ou cinq malades étaient couchés dans un même lit , et quelquefois un cadavre gisait auprès d'un convalescent; l'espace manquait : on construisit plusieurs salles, de Tannée 1620 à 1670, d'après les plans d'un bourgeois nonuné Laure; elles furent disposées en forme de croix , et dirigées de telle sorte que toutes aboutissaient à un dôme central. Commencée en 1637, sur les plans du sculpteur Jean Mimerel, l'église s'éleva avec rapidité; sa &çade, d'ordre

1 . — Le P. Jean de Bussîères a fait en vers et en prose une longue description de l'Hôtel-de- Villo , dont voici le titre : Basilica Lugdunensis, sive Domus consularis. Lugduni, apvd GuiMmvm Barbier , 1661 , grand in-4® , avec un plan.

Cet ouvrage est antérieur à l'incendie de 1664 ; sons ce rapport et sous d'autres encore , il mérite d'être consulté : lui seul reproduit avec fidélité la conception primitive de Simon Maupin. De Bussiéres décrit , dans autant de chapitres particuliers, la situation de l'édifice , la fontaine qui était sur la place des Terreaux , la façade , le toit , la cour inférieure , les escaliers , la grande cour , les peintures de Blancliei , l'horloge , etc. J'extrairai de son travail ce qu'il dit du toit et du jardin, qui n'existent plus :

« Quin et tectum et tolius aedifîcii sumroa fastigia roagnificentiam latius diffenint.

Nam, praeicr illam primarum aedium partem , geminae substructiooes versus ortum immenso spatio porriguntur ; quarum tecta francien more declivia et fasligiata ; ardosia , hoc est lapide sectili , conciune instrata , plumbo multiplici et colorato ornata , praegrandibus liliis et inauraiis distincta , ila nitent , coruscanl et fulgent, ut procul e gemino monte geminoque amne speclantibus admirabilissimum opus videatiir : unum et multiplex, lucens etsolidum, ooloralum et verum , et inGnita oculorum capacitas sponte et jucunde conscribatur uno spectaculo. » (Pag. 18.)

Voici ce que dit le P. de Bussiéres du jardin de l'Hôtel-de- Ville :

« Clalhris fcrreis ab extremo cavaedio hortus dirimitur, ut qui passim plebis vestigia arcent , admiltunt oculos , et inclusae delicix nullo damni periculo omnibus pateant. Ac illas quidem angusto in spatio conferlae et plurimae , curiosx tamen et selectx. Meditullium sibi seponit arca, erepenlc buxo distincta , collucens varietate florum mirifîca ; cupressi spatiam cingunt , et viriditate perpétua vel caudicantibus nivibus aciem recréant. Lalam ambulacruin dividit hortum bifariam , fonte conspicuum , erumpeute aqua ex medio , mox fluctuante intra labrum marmoreum ; prope exitum in basi altollitur Flor» simulacrum sculplum in marmore , laeta fronle circumspiciens suas opes. Ad latera porriguntur ambulationes tiliarum ramis inumbratx , pratulis in tapclii formam surgentibus et implenlibus médium spatium ambulalionis. Circum ex carpino per gratas ambages^xysta sunl plurima , ubi conquiescere, sermo* nés screre, et considère in subselliis liceat. • (Pag- 36.)

Le P. de Bussiéres n'a pas oublié les inscriptions dans sa prose et dans ses vers emphatiques ; son ouvrage est terminé par un poème en vers latins adressé h Loais XIV.

ABBAYK âAINT-PIEKRK ; LA VALFINIÉRK. - XVIl'' SIÈCLE. 795

ionique , est surmontée d'un fronton sur lequel les armes de la ville sont sculptées. Cet édifice n'a rien de remarquable ; il n'a pas Félégance de Téglise des Chartreux, qui fut commencée vers la même époque. Etablis à Lyon en 158&, ces religieux n'eurent longtemps qu'une modeste chapelle , située à l'ouest de la colline Saint- Sébastien , dans un emplacement dont l'exposition est magnifique. Us creusèrent les fondations de l'église et du cloître vers la fin du seizième siècle; mais les travaux marchèrent avec une lenteur extrême , et n'étaient pas terminés un demi-siècle plus tard. L'église Saint-Jean était achevée , et cependant il y avait toujours quelque chose à faire dans cette vaste basilique. En 1660 Guillaume Nourrisson restaura et perfectionna beaucoup la célèbre horloge astronomique dont Nicolas Lippius, de Bâle, avait décoré cette église. Fort expérimenté dans son art. Nourrisson mit la dernière main à ce chef-d'œuvre de la mécanique du temps. Cette horloge est un cube richement doré que surmonte une tour couronnée d'un dôme : en avant, un calendrier perpétuel , civil et ecclésiastique désigne le siècle, l'année, le jour etriieurc, tandis qu'une sphère, placée au-dessus, indique la position du soleil dans le zodiaque, les phases de la lune et la situation des planètes. On vantait beaucoup le coq qui battait des ailes , l'ange qui sonnait un carillon , et la scène de l'incarnation représentée par des automates.

Mais un travail plus sérieux et bien plus digne d'attention, c'est la construction, en 1067, du palais Saint-Pierre, tel qu'il existe aujourd'hui sur les plans d'un gentilhomme d'Avignon, nommé de la Valfinière, sous la direction de l'abbesse Albertine de Chaulnes. Ce palais, abbaye d'abord, est un grand édifice carré dont la façade , tournée au Nord , forme un des côtés de la place des Terreaux; l'ordre dorique y est combiné avec le corinthien. Un rang de fenêtres, d'un style élégant, est surmonté de frontons alternativement anguleux et demi-circulaires; celles du second étage ont beaucoup moins de hauteur, et sont à simple bandeau. Au-dessus de rentablement règne une balustrade dans toute la longueur de cette face , que couronne un belvéder à l'itaUenne. On entre par un perron de quelques marches et par un portail d'un bon style dans la cour intérieure , dont le plus grand diamètre est dirigé de l'Est à l'Ouest; une double rangée d'arbres

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