‹ Histoire de la ville de LyonChapitre 60 sur 364 · VILLE -AFFRAKCUIE. AN II (1793). XVIII*' SIÈCLE. 10J · texte numérisé non relu

VILLE -AFFRAKCUIE. AN II (1793). XVIII*' SIÈCLE. 10J

« elle les mettra en réquisition et les fera venir des départe- M ments voisins. Les représentants du peuple se rendront à huit « heures du matin sur la place Bellecour , et porteront, au nom Cl de la République , les premiers coups à ces demeures orgueilce leuses. Un pareil nombre d'ouvriers sera employé à la démoci lition des murs et remparts qui sont autour de la ville, ^t « notamment du château de Pierre-Scise. » Une contribution de six millions , imposée sur les riches , devait pourvoir aux frais.

En effet , le iG octobre , les représentants du peuple s'étaient réunis à huit heures du matin sur la place Bellecour, où déjà grand nombre d'ouvriers rassemblés attendaient le signal. Paralysé des membres inférieurs , Gouthon s'était fait porter par un jacobin nommé Letellier; frappant d'un marteau qu'il tenait à sa main la maison de M. de Cibeins , à l'angle de la rue des Deux-Maisons : ce Au nom de la souveraineté du peuple outragée « dans cette ville , dit-il à haute voix, en exécution du décret « de la Convention nationale et de nos arrêtés , nous frappons a de mort ces habitations du crime dont la royale magnificence fi insultait à la misère du peuple et à la simplicité des mœurs u républicaines. » Puis Couthon s'écria trois fois : <c Vive la République! » paroles que répéta bruyamment la foule, toujours avide de tels spectacles. De Bellecour les représentants se rendirent au château de Pierre-Scise , dont la démolition commença à l'instant. *

Excités par Gouthon , et d'ailleurs très portés à faire preuve de s^èle , Bertrand et les officiers municipaux donnèrent une grande activité à l'œuvre de destruction. Il n'y avait pas assez de maçons et de pionniers dans la ville ; on en mit plusieurs centaines

1. »- La ville de Lyon détruite. Procêf-verbal des premières démolitions qui odI eu Heu dans Ville- Aiïrancliie, ci-devant L)od , en e&écution du décret de la Convention nationale, du f I* jour du fer mois , et des arrêtés des représentants du peuple G. Couthon, Maignel, CbàteauneuF-Randon , Séb. Delaporle , en date du 13 octobre (vieux style), et &• jour de la 1rs décade du 2* mois de l*an II de la République française , une et indivisible. yUU-J^franekie, A, L§roy , in-4'*. — Les représentants du peuple» etc. ; iustruclion aux citoyens connitsaires nommés pour la démolition de Lyon... Fille- /affranchie , in-4°. — Proclamation des représentants du peuple , etc. FUU'.'IffrttnckU , À. I^eroy , in-fol. (Relative aux dilapidations commises pendant les démolitions).

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en réquisition : chacune des trente-deux sections fournissait cent hommes , et la garnison elle-même envoyait un contingent de quatre cents soldats. Beaucoup de paysans des campagnes voisines et une multitude de femmes et d'enfants aidaient aux travailleurs. Le salaire était proportionné à Tàge et au sexe : un ouvrier valide recevait trois francs, un sexagénaire trente -cinq sous, une femme trente sous, un enfant de quinze ans vingt sous. Gomme il y avait peu de commerce , les ouvriers en soie venaient en foule prendre la pioche et le marteau : ils gagnaient bien davantage à ce nouveau métier. Tous les travaux de constructions avaient été suspendus ; maçons , charpentiers , menuisiers étaient requis chaque jour pour les démolitions, et n'étaient jamais en nombre suffisant. Tous ces ouvriers étaient embrigadés en trois divisions , une pour Pierre-Scise , une autre pour les remparts, la troisième pour Tintérieur de la ville. Des chefs expérimentés dirigeaient la main-d'œuvre et réglaient l'emploi des journées : tous les matériaux qui provenaient des démolitions avaient été déclarés propriété publique , et aff*ectés aux besoins de TEtat. Cependant ce travail , auquel prenaient part tant de gens , ne marchait pas encore assez rapidement au gré des représentants du peuple : « Les démolitions sont trop lentes, " écrivait l'un d'eux (Fouché) à la Convention nationale ; il faut « des moyens plus rapides à l'impatience républicaine. L'ex- « plosion de la mine et l'activité dévorante de la flamme peuvent « seules exprimer la toute -puissante volonté du peuple : sa M volonté ne peut être arrêtée comme celle des tyrans ; elle doit « avoir les effiîts du tonnerre ^ » On ajouta, en eflTet, aux moyens ordinaires le pic, la poudre et la mine : c'était la mairie qui fournissait les pioches , pelles , marteaux , paniers , tombereaux et charrettes ; il y eut jusqu'à quinze mille ouvriers employés à la fois. La dépense s'éleva à quatre cent mille francs par décade. On évalue à plus de seize cents le nombre des ,. maisons qui tombèrent sous la main des démolisseurs; les forti-

1. — Les représcnUinls du peuple, elc. ; du A* jour de la Ire décade du 2« mois de Tan IL Fille- Jffranehie, Â, Leroy, in-foL Cet arrêté portail l'arlicle suivant : • Sur TemplaceiiicnL des maisons qui forment actuellement la place dite de Bellecour , sera élevée la colonne désignée par l'article 5 du décret du 21 < jour du l«r mois. >•

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fications furent rasées, et il ne resta du château de Pierre-Scise que quelques pans de murailles. On chercha et on trouva , dans les Oiatériaux, du s^^lp^tre dont la Fraqce manquait : des ingénieurs et des chimistes fuuillèreni les caves ainsi que les vieux murs ; ils établirent des ateliers de fabrication qui travaillèrent avec une grande activité. Un arrêté des représentants portait que tout le salpêtre existant dans Ville-Affranchie serait immédiatement extrait , cristallisé et envoyé aux raffineries et magasins à poudre de Içi République. Il y avait trois grandes se^lpé trières , à Ainay , a kl GuiUotière et à Serin; on orgi^nisa huit autres ateliers dans les églises de la Charité , de Saint-Pierre, des ci-devant Missionnaires , de Saint- Vincent , des Gordeliers de TObservance , de Sldat-P^ul et de Sainte-Croix.

Lil d^olition de tout un côté du faubourg de fioiirgneuf , depujsi Vaise jusqu'à la place du Change , ne fut point exigée par la vçngeance nation^e ; elle était demandée par un motif de salubrité et d'utilité publique '. On pourrait y applaudir, si les propriétaires avaient été préalablepient indemnisés» Celle des façades de Bellecour fut v^n acte de vandalisme ; eUe détruisit un des plus beaux ouvrages de Tarchitecte Robert Pecotte*: mais la fureur des révolutionnaires ne pouvait êtr^ apaisée par la ruine de ces belles habitations; eUe vpulait surtout du sang.

$ III. Il coula bientôt à grands flots : deux commissions, je ne dirai pas deux tribunaux, le versèrent àTenvi; une sorte d'émulation les animait. Un des premiers soins dont elles s'occu-

i. — Celle dcroolilioii ne fut ordonnée que plusieurs mois après celle des façades de Bellecour; l'arrêté des représentauls porte la date des 6 pluviôse el 6 ventôse an II de la République ; il est conçu dans ces termes : « Toutes les maisons , depuis te Poot-de*Pierre jusqu'à la porte de Vaise , du côté de la Saône , seront renversées (sauf à indemniser les patriotes) pour donner la largeur convenable à une grande route , ainsi que toutes les maisons qui gênent la libre circulation des convois militaires et autres , dans les roules , rues , places et quais , seront démolies d'après les plans arrêtés par les corps administratifs «& soumis à l'approbation des représentants du peuple. »

f . — Elève et beau-frère de Jules-Uardouin Mansard , Robert Decotte fut un des plus célèbres architectes du siècle de Louis XiV; les faça4es étaient un de ses plus beaux ouvrages. Elles se composaient , de l'un et de l'autre côté , de cinq grands corps de bâtiments bien sjmétriques , percés , sur trois étages , <\e trente-cinq fenêtres avec balcons , et de cinq grandes portes cochères.

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pèrent , ce fut la vengeance du meurtre de Chalier, signal d'une réaction en faveur du vaincu du 29 mai : elle était inévitable. Ce fut le club des jacobins de Paris c[ui prit l'initiative : dans la séance du 25 du premier mois un membre prit la parole , et fit l'observation qu'aucun patriote n'avait autant fait pour la liberté que Chalier ; il le montra criant à deux reprises « Vive la République ! » sous le couteau qui le mutilait, et demanda pour le martyr patriote les honneurs que décerne la liberté. Le club ordonna qu'un obélisque fût élevé, sur une des places publiques de Lyon, en l'honneur de Chalier et du compagnon de sa mort glorieuse.

Quelques jours après , le président de la Commission de juslice populaire , Dorfeuille , prononça l'éloge de Chalier sur la place des Terreaux : « Il est mort assassiné , s'écria*t-il , celui « que nous pleurons ! il est mort assassiné judiciairement! Ville « impure, Sodome nouvelle, ce n'était donc pas assez pour toi « d'avoir inventé , colporté pendant deux siècles tous les genres « de corruption , d'avoir empoisonné de ton luxe et de tes vices « la France, l'Europe, le monde entier; il te fallait encore, « pour couronner ton opprobre , donner à la République l'exem- (( pie d'un crime nouveau , travestir des bourreaux en juges , " violer la justice sur les marches de son temple , et égorger la (« vertu au nom de la patrie! » Tout le discours était sur ce ton. Dorfeuille adressa au Conseil général de la Commune de Paris le récit des derniers moments de Chalier, et le portrait gravé du vertueux patriote. La Commune donna l'ordre au sculpteur Bonvallet , un de ses membres , d'exécuter en marbre le buste de la victime du 29 mai ; elle reçut peu de jours après la tête mutilée de Chalier , apportée par une députation de Ville- Affranchie , et une urne qui contenait les ossements de cet homme : « Citoyens représentants, dit l'orateur, j'atteste à la " Convention que les cendres renfermées dans cette urAe sont « véritablement les cendres de Chalier; je ne les ai pas quittées « depuis le moment qui m'a vu sortir du cachot où la contre- « révolution m'avait chargé de fers avec ce martyr de la liberté; « j'ai fait déterrer son corps, la pourriture l'avait respecté. » La Convention vota une pension à la femme qui avait conservé le crâne de Chalier , et une autre pension à la gouvernante de ce

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patriote'. Juges, témoins , jurés , tous ceux qui avaient pris part au jugement de Ghaiier , furent promis à Téchafaud : le tribunal révolutionnaire mit à mort ceux qu'il parvint à saisir. J.J. Ampère, juge de paix, pérît un des premiers : « C'est lui, « Ampère , dit l'acte d'accusation ^ qui est le rédacteur de la pro- « cédure monstrueuse instruite contre le vertueux Chalier, et « qui a décerné contre lui le mandat d'arrêt. Il résulte que, dans « les informations faites à l'occasion du 29 mai dernier, il chérit chait à entortiller les interrogatoires faits aux patriotes préce venus , à tronquer leurs réponses , en leur prêtant que les « projets de la municipalité et des jacobins étaient d'assassiner c( les honnêtes gens; il est prouvé qu'il a dit aussi que ces a derniers ne pourraient triompher, si l'on ne détruisait la muni- « cipalité et les jacobins. » Quand tout ce sang eut été versé, un des représentants du peuple , en mission à Lyon ^ , écrivait à la Convention : « L'ombre de Chalier est satisfaite ; ceux qui dic- <c tèrent l'arrêt atroce de son supplice sont frappés de la foudre : « ses précieux restes , religieusement recueillis par les républi- « cains , viennent d'être portés en triomphe dans toutes les rues » de Commune-Affranchie. C'est au milieu même de la place où « ce martyr intrépide fut immolé à la rage effrénée de ses bour- « reaux , que ses cendres ont été exposées à la vénération pu- « blique et à la religion des patriotes. Tous les cœurs se sont c< dilatés, le silence de la douleur a été interrompu par ces cris « mille fois répétés : <c Vengeance ! vengeance ! » Nous le jurons, « le peuple sera vengé ; notre courage sévère répondra à sa juste « impatience. Le sol qui fiit rougi du sang des patriotes sera « bouleversé ; tout ce que le vice et le crime avaient élevé sera

1. — Décret de la Coiiventioii nalioiiale , du i^r uÎTOse an II de la République françaiae, une el indivisible , qui accorde 300 livres de pension à la citoyenne Padovany qui , secoudée de son fils dam la nuil qui suivit le supplice de Chalier , déterra son corps , s'empara de sa léle et u conservé ses traits. Paris , imp; nationale , an II , in-S".

La léte el les mains de Chalier furent moulées par un habile artiste , et coulées eu cire ou en plâtre, (Gonom , Bibliogr. , 334.)

Décret de la Convention nationale du t20 nivôse an II de la République française , une et indivisible , qui accorde à la citoyenne Bonne Pic, compagne de Chali(>r , une pension égale à celle dont jouit la veuve de J.-J. Rousseau. Paris , imfr, nationale , iii-4".

t. — Fouclié.

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(c anéanti. » J^es supplices recommencèrent avec une activité nouvelle.

Un homiue était particulièrement odieux aux amis de Ghalicr, c'était le bourreau Jean Ripet ; il avait exécuté Tarrèt du tribunal, et rempli fort mal sop office. Jeté en prison peu de temps après la fip du siège , il fut mis en liberté , puis incarcéré de nouveau. Bourreau avant lep premiers troubles de la Révolution, Jean Rip^t avait rempli sans interruption son sanglant ministère : c'était UQ vieillard de cinquante-huit ans, maigre , voûté, et d'une physionomie repoussante ; il était né à Grenoble , et habitait aU'fanbourg de la Guillotière. Son valet, François Bernard, de Grenoble aussi , avait yingt-six ans : tous deux furent condanmés à mort pour ne s'è^rç point abstenus, comme fonctionnaires publics , de prêter la main à Texécution deç patriotes Ghalier et Ryard , et pour avoir mis quatre fois Ghalier sous le couteau , ce q^i ne pouvait être, disait Varrét, que le résultat d'une combinaison perfide et atroce. Ripet et François attendirent oMe jom^ ^exécution de leur jugement; ils moururent avec une sorte de courage, Ripet protestant qu'il ne pouvait pas refuser son c^oncQurs à un $u:rèt rendu par l'autorité légale , et François qu'il avait dû obéir h son maitrc. '

U n'y avait plus de victimes humaines à immoler à Ghalier, on en fit un dieu : l'apothéose du patriote fut célébrée solennellement , le dimanche 10 novembre, sur la place Bellecour. On avait fait dès la veille de grands préparatifs ; toutes les cloches sonnaient, des salves d'artillerie se faisaient fréquemment entendre ; une troupe nombreuse d'hommes armés de piques , et des détachements de troupes de ligne , s'avancèrent sur la place , précédant et escortant le buste de Ghalier. Des chœurs de musiciens faisaient partie du cortège et chantaient des hymnes funèbres , et derrière eu? marchaient trois représentants du peuple. Ge buste fut déposé avec vénération au milieu de la place , et tous les corps constitués vinrent prêter en sa présence le serment civique. Un orage troubla la cérémonie pendant quelques moments; on emporta le buste processionnellement dans l'église Saint-Nizier , et Ghalier fut divinisé conmie un martyr. « Une

1. — L'etécutioii eul lieu le 16 avril 1794 ; j'en parle ici pour ne plus avoir à revenir »ur let faits qui concernent Clialier.

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« parodie scandaleuse des cérémonies de la religion donna un « caractère particulier à cette fête : habillé comme un archeyé- » que et magnifiquement paré des habits pontificaux, un àne, « dit le journal de la Montagne , s'est promené dans toutes les c( rues avec la gravité d'un cardinal. Il était chargé de caUces , « ciboires, boites à Fhuile, et autres instruments des jongleurs « appelés prêtres. Après la promenade, pendant laquelle il a « été accompagné d'une multitude innombrable de citoyens c[ui « criaient : « A bas le fanatisme I » le nouveau prélat a été dé- « chargé des objets précieux dont il était porteur , qui ont été «< mis en dépôt pour être changés en numéraire , et sont devenus » enfin utiles à la RépubUque. Après avoir causé tant de maux, « les chapes , chasubles , étoles , ont fourni les matériaux d'un (c auto-da-fé au bon sens. » Jamais le cynisme jacobin n'était allé si loin.'

Une société populaire prit le nom de Réunion des Amis de Ghalier-; le 30 frimaire, après avoir entendu la lecture des

t. — Une médaille décrite par M. Gonon ( Bibliogr. , p. S95 ) , et que j'ai eiaminée , a coDserfé le souvenir de cette orgie révolutionnaire. Ce monument historique est une médailledécoration de forme octogone , à pans inégaux, avec bellière. Hauteur , 60 millimétrés ; largeur , 40.

Dans le champ , à droite : mort au panatishk ; à gauche : kt a la 80pkkstitio!(. Un Ane , toomé à droite , foule à ses pieds une croix et une crosse ; il porte sur sa tête la coiffi^ d'un évèque ; h la queue , sur le dos et au cou , des attributs , des vases et des vêtements en usage parmi les prêtres du culte catliolique ; au-dessus , un triangle entouré de rayons.

Exergue : Ville-Apfranchie , l'an ii , a. p.

Revers : Une Minerve debout , armée d'une pique , tenant de sa maiu droite une es|>èce de bouclier sur lequel se trouvent ces mots : la liberté oo... Un squelette , placé derrière , termine par sa présence cette devise : la liberté ou la mort. Au-dessus , un bonnet de liberté dans des rayons lumineux. Exergue : B. , y. N. , c. G. « r. C. , j. R. , c. R , l. D. , c. T. , C, B. , M. , E. B.

Ces initiales sont celles de Bertrand , maire ; de Vincent Noël , Claude Gravier , Pierre Chaxot , Jean Richard , Gilbert Roch , Louis Dubois , Charles Turin , Carteron , Bouchcuu , Milou f Etienne Boyct, ofGciers municipaux.

Le Musée historique de Lyon et du département du Rh6ne et un très petit nombre de collections particulières possèdent celte rareté numismatique.

S. <— Le culte de Chalier était devenu général : on voyait dans tous les lieux publics et dans un grand nombre d'habitations particulières , soit son buste on sa statuette , soit des estampes qui le représentaient dans différentes circonstances de sa vie politique. Beaucoup d'hommes et de femmes portaient , par peur ou par politique, suspendue à leur cou ou placée devant leur cœur , l'effigie de Chalier frappée sur une petite médaille de plomb.

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dernières paroles et d'une lettre de Chalier, le Conseil général de la Commune de Paris ordonna qu'elles seraient gravées sur un marbre destiné à orner la salle de ses séances. On y voyait déjà le buste du trop célèbre patriote y avec cette inscription : Le Conseil général honore et respecte les manes de Chalibr. Le même jour une magnifique fête eut lieu à Paris, à Toccasion de la translation des cendres et du buste de Chalicr à la Convention nationale et au Panthéon. Toutes les sections de Paris , des corps de gendarmerie à cheval, de sapeurs et de canonniers, des députalions des sociétés populaires , les comités révolutionnaires et les autorités constituées partirent à neuf heures du matin de la place de la Bastille , précédant le char de triomphe sur lequel le tombeau et Turne de Chalier étaient placés entre deux députés de Commune - Affranchie. Le char triomphal était environné y des autres députés et des patriotes de la ville régénérée : tou^' le Conseil de la Commune de Paris était présent. La musique exécutait des airs lugubres , et faisait entendre des symphonies héroïques aux différentes stations. Ce fut à l'occasion de cette fête qu'une des sections de Paris changea son nom de Beaurepaire en celui de Chaher. '

S IV. Malgré l'énergie de leur zèle républicain , les représentants du peuple , Couthon , Chàteaimeuf-Randon , Maignet et Delaporte parurent sans doute trop modérés encore ; leurs tribunaux prononçaient , sans relâche , un si grand nombre de condamnations à mort que la main du bourreau était fatiguée , et

I. — Eloge funèbre de Clialier, assassiné judiciairement le 16 juillet par les aristocrates de Lyon , aujourd'hui Viile-Affranchie , prononcé par Dorfeuille , président de la Commission de justice populaire , sur la place de la Liberté , ci-devant place des Terreaux. ^ FiHé-Affrunckiê , le 3, première décade du tecond mois de la seconde année républicaine , in-4®. — A la mémoire immortelle du républicain Chalier, judiciairement assassiné i Ville -Alfrancbic , le républicain T. Rousseau consacre et dédie cet hymne civique. Commmne- À franchie, impr, républicaine , place du ci-devant Saint-Jean, in -8^. -» Apothéose de Chalier, impromptu patriotique, par le citoyen Capinaud. Fille- affranchie, J,-V. Delaroche, 1793, in-8^. — Eloge de Chalier , le père du peuple, par le démocrate Bellay. FiHe- Affranchie, L, Cutty, in-8®. — Eloge de Chalier , troisième édition. J Lille, de Pême , libraire , et à Paris , Barba, an II , in^o. — Translation des cendres et du buste de Chalier à la Convention nationale et au Panthéon : Programme et description de la (èle civique qui a eu lieu k Paris, le 50 frimaire, en l'honneur de ce martyr de la liberté ; iu -%^.

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cependant la Convention trouva que le sang ne coulait pas en quantité suffisante. Elle renvoya à Lyon deux nouveaux commissaires pour régénérer avec plus d'activité l'esprit public : c'étaient CoUot-d'Herbois et Fouché , noms funestes qui résument Tépoque la plus horrible des annales de Lyon ; ils arrivèrent le 7 novembre.

D'abord comédien ambulant et auteur dramatique sans talent et sans réputation , Jean-Marie GoUot-d'Herbois avait été directeur des théâtres de Lyon en 1786. On en parlait avec estime; il montrait plus d'ordre et de tenue qu'on n'en trouve d'ordinaire chez les hommes qui dirigent les entreprises dramatiques ; il jouissait même dç quelque considération, lorsque la révolution de 1789 le fit entrer dans une autre carrière. CoUot-d'Herbois en adopta les principes avec chaleur, et les porta jusqu'à la plus extrême exagération. Un prix avait été mis au concours par la Société des amis de la constitution en 4791 , et promis à l'auteur du meilleur almanach; de nombreux concurrents le disputèrent, ce fut GoUot-d'Hcrbois qui l'obtint. Son Almanach du père Gérard eut un succès immense , et fit de lui un homme politique. CoUot-d'Herbois parlait avec beaucoup de véhémence , et avec une sorte d'éloquence populaire , vive , figurée, souvent de mauvais goût, mais passionnée. Son collègue Fouché lui était bien supérieur : sans convictions, mais doué d'un très grand tact, sans pitié et sans haine dans les luttes politiques auxquelles l'appela cette fatale époque , maître des événements qui paraissaient le dominer , et guidé toujours par une tactique appropriée aux circonstances , l'ex-oratorien vint à Lyon , chargé par la Convention d'une mission terrible qu'il aurait voulu ne point accepter, mais dont il exagéra néanmoins les rigueurs. G'est à lui et à son collègue qu'était confiée l'exécution du décret de destruction prononcé contre la ville rebelle ; elle était remise à des mains d'autant plus cruelles qu'elles étaient conduites par un esprit de calcul.

Lyon, quand les deux représentants y entrèrent, manquait de vivres, le pain était fort cher et de très mauvaise qualité; il n'y avait ni commerce ni industrie, et les marchés publics étaient déserts. Pour porter remède à ces maux, le Gonseil général du District taxa les denrées et marchandises de première nécessité :

102Û XVIll* SIÈCLE. — CONVENTION NATIONALE.

c'était une nouvelle application de la loi du maximum K Les armées républicaines se trouvaient elles-médies dans un extrême dénument ; Ville - Aflranchie eut à leur fournir son contingent en objets divers d'équipement. *

Il fallait une administration énergique et forte ; les représentants créèrent une Commission temporaire de surveillance qu*ils investirent des plus grands pouvoirs : Dubamel en fut le président , et Duviquet le secrétaire général. Supérieur aux autres autorités constituées , ce Conseil était spécialement chargé de la recherche des suspects , de l'extirpation de ce qu'on appelait le fanatisme , de la taxe révolutionnaire des riches , et de l'approvisionnement des marchés. Son objet particulier, c'était d'imprimer le mouvement révolutionnaire aux autorités régénérées, et de prendre toutes les mesures de salut public que les circon-

1. — Les représentants du peuple, députés... , du 30« jour du Ur mois de Tan U de la République. VilU- affranchie f A, Leroy ^ in-fof. (Arrêté par lequel ils invitent les régisseurs des subsistances militaires de l'armée des Alpes à prêter six mille quintaux de farine k Ville- Affranchie.) — Arrêté du Conseil général provisoire du district de la campagne de Commune- Affranchie, contenant le tableau du maximum des denrées et marchandises de première nécessité , dressé en exécution du décret du 29 septembre. Cominttnê- Affranchis , imprim. républicaine f placé du Temple de la Raieon (Saint-Jean); in-8®. —Les maire et officiers municipaux de Ville-Affranchie , du 4 du second mois de l'ère de ta République française , une et indivisible. (Avis relatif à l'exécution du maximum dans l'intérieur de la ville).— Délibération du Conseil municipal ,- qui assujettit les débitants i placer au-devant de leurs boutiques un état des marchandises qu'ils ont eu magasin. Fait et délibéré le sextidi de la S* décade du mois de brumaire an II. Ville-Affranchiet A. Leroy , in-fol. — Les représentants du peuple envoyés dans Commune-Affranchie pour y assurer le bonheur du peuple avec le triomphe de la République, du \T jour du 2« mois de l'an II. Ville- Affranchie , A. Leroy ^ in-fol* (Article ^^t. Tous les grains qui , dans le mois , k dater du présent arrêté, ne seront pas battus , seront confisqués au profit de la République et versés dans %t% magasins.)

Par un autre arrêté du 19 brumaire , les représentants déclaraient tous les propriétaires et fermiers des environs de Commune-Affranchie responsables de l'approvisionnement des marchés : ils avaient supprimé le droit de péage sur le canal de Givors. «

2. — « Les représentants du peuple... du 21 brumaire an IL.. Considérant que les années de la République doivent être approvisionnées par des moyens rapides et dignes de la générosité républicaine..., arrêtent: Tous les citoyens non employés au service des armées sont tenus d'apporter leurs souliers neufs à la municipalité, qui leur en délivrera un reçu... : il est enjoint k tous les cordonniers de ne faire et livrer des souliers d'hommes que pour les armées , etc. »

Un autre arrêté mettait en réquisition tous les manteaux de drap qui existaient dans Commune -Affranchie.

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Stances pouvaient nécessiter ou qu'inspirerait un patriotisme prévoyant ^ Presque tous les membres de la Commission temporaire étaient de Paris ou de Moulins; étrangers à la ville de Lyon j ils devaient être inaccessibles à tout sentiment de pitié. Ce Conseil supérieur dirigeait les poursuites de la Commission révolutionnaire ; c'est à lui qu'il faut faire remonter la responsabilité des actes sanguinaires que chaque jour voyait commettre. n tenait un registre sur lequel on inscrivait les dénonciations portées contre les citoyens , et dont les plus ordinaires étaient d'être riche et ennemi de l'égalité, d'avoir été vu avec un chapeau sans cocarde , de mépriser les sans-culottes, d'aimer les prêtres , d'être fanatique , et surtout d'avoir porté les armes pendant le siège. C'était la Commission temporaire qui fournissait les éléments des actes d'accusation : la Commission révolutionnaire frappait les victimes que la Commission temporaire lui désignait. Un Comité de séquestres , un Comité de démolitions et un Comité de dénonciations avaient été établis par la Comlaission temporaire , puissance tyrannique devant laquelle tout s'inclinait.

S V. Le moment est venu de raconter les opérations de la Commission militaire et de la Commission de justice populaire, tribunaux de sang dont les actes furent si terribles ; pour être complet, mon récit doit se reporter en arrière et remonter jusqu'au lendemain de la prise de la ville par l'armée de la Convention. Il n'y eut point de délai pour l'application de la vengeance nationale ; elle n'attendit pas.

Dès le iO octobre toutes les prisons étaient encombrées; on y jetait par masses les citoyens pris dans la ville les armes à la main, les citoyens suspects, les membres de Fancienue municipalité, les juges et les jurés dans le procès de Chalier, les Lyonnais ramenés de St-Romain, ou arrêtés dans les campagnes voisines après la malheureuse sortie de Précy ; enfin, les riches, les nobles et les prêtres réfractaires , saisis partout où on avait

I.— Instruclîon adressée aux autorités constituées..., et particulièrement aux municipalités (les campagnes et aux comités révolutionnaires . par la Commission temporaire de surveillance répoblicaiiie établie à Ville- Affranchie par les représentants du peuple. Ville- Â ffranchU , Ttmmackon'Molin , 1793, in-H" (réimpr. dans les archive» du Rhônêf t. XIII, 17f).

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pu les découvrir. Rien n'était plus terrible que la manière dont étaient exécutées les visites domiciliaires; on y procédait souvent pendant la nuit , à la clarté des flambeaux. Ces perquisitions sinistres étaient faites par des hommes aux paroles et aux manières grossières, espions impitoyables à qui rien n'échappait, ni un geste ni la moindre hésitation, et qui avaient acc[uis par l'habitude une sorte d'habileté dans leur métier. Des soldats ou des jacobins à piques les accompagnaient , tandis que des détachements de la force armée occupaient la rue et en gardaient les avenues. Chaque maison était fouillée de fond en comble , de la cave au grenier, et rien n'échappait aux pourvoyeurs du bourreau. Un écriteau placé par le propriétaire dans la rue , au-devant de chaque porte, indiquait le nom , l'âge , le sexe , la profession et le nombre des locataires; défense était faite, sous les peines les plus sévères , de donner l'hospitalité , même pour une seule nuit , à un parent ou à un ami dont le nom ne se trouverait pas sur le tableau.

Le patriotisme des Lyonnais était toujours fort tiède; Gouthoft écrivait , le 20 octobre , à son ami Saint-Just : « Je vis dans nn « pays qui aurait besoin d'être entièrement régénéré ; le peuplé « y avait été tenu si étroitement enchaîné par les riches , qu'il n ne se doutait pour ainsi dire pas de la Révolution. Il a fidlu « remonter avec lui jusqu'à l'alphabet ; et quand il a su que la « déclaration des droits existait et qu'elle n'était pas une chi- « mère , il est devenu tout autre : ce n'est pourtant pas encore « le peuple de Paris, ni celui du Puy-de-Dôme ; il s'en faut « diablement! Je crois que l'on est stupide ici par tempérament, N et que les brouillards du Rhône et de la Saône portent dans

c( l'atmosphère une vapeur qui épaissit aussi les idées »

Cou thon disposait d'un moyen de régénération puissant, le bourreau : c'est le premier auquel il eut recours. Deux tribunaux furent créés pour juger les nombreux prévenus : une Commission militaire eut à statuer sur le sort des Lyonnais pris les armes à la main < ; les autres, et c'était le plus grand nombre, appartenaient

1 . — Les représentants du peuple envoyés par la Convention nationale près de Tannée des Alpes et dans divers départements de la République... (Création d'une Commission militaire pour juger les rebelles pris les armes à la main); du 12 octolire 1795. Signé t Coathoo,

VILLR- AFFRANCHIR. AN II (1793). XVIII* 81ÉGLR. 1027

à la juridiction de la Commission de justice populaire. Mais cette distinction ne pouvait être exactement observée , et on ne tint pas toujours compte de la qualité civile ou militaire des accusés pour les envoyer devant tels ou tels juges.

Instituée dès le H octobre , la Commission militaire eut d'abord pour président Massot , chef du premier bataillon de TÂrdèche, puis le lieutenant - colonel de gendarmerie , Grand- Maison. U n'y avait ni jurés ni appel : rien de plus expéditif que l'instruction judiciaire ; il ne s'agissait ordinairement que de constater l'identité, et peu d'heures après le condamné était fusillé. Ce tribunal entra immédiatement en fonctions , et les exécutions commencèrent trois jours après l'entrée de l'armée. Trois aides -de -camp de Précy, Barthélemi Plantigny, Louis Villeneuve et François-Joseph Lebon périrent les premiers sur la place des Terreaux. Après eux vinrent l'ancien président du Comité administratif Bemani * ^ le général Rimbert ( de la Roche- Négly), Gaspard de Clermont-Tonnerre, Cudel de Moncolon, neveu de Précy, le lieutenant-colonel Boulay , l'abbé Servier, et une multitude de citoyens de toutes les conditions. Pendant tout le mois d'octobre , les exécutions furent exclusivement ordonnées par la Commission militaire , dont la prompte action satis* fciisait l'impatience des représentants du peuple. ^

La Commission de justice populaire avait des attributions plus larges que la Commission militaire ; tous les prévenus autres que ceux qui avaient été pris les armes à la main étaient de son ressort. Chacune des deux sections qui la composaient ,

Maignel , Delaporle , Chatcauneuf-Randoii. Lyon^ A, Leroy ^ iii-fol. — Par Une nuire procla' mation , sous la même date , les représentants prenaient des mesures pour que • justice fât « faîte promptement. »

\, — Né k Milan, mais domicilié à Lyon depuis longtemps , Remani avait arqnis dans le commerce une honorable fortune : il marcha au lieu du supplice avec le plus grand sangfroid, lisant un livre quM ferma, après y avoir fait une marque , et mit dans sa poche quand il fut arrivé en face du piquoi de soldats qui devaient le fusiller.

8. — Liste des contre-révolutionnaires et révoltés do la ci- devant ville de Lyon , condamnés à être fusillés et guillotinés par jugement de la Commission militaire établie en cotte commune par décret de la Convention nationale , depuis le 12 octobre jusqu'au 2 nivôse de la coarante année , rédigée par le riloyeii Tissel. Paris , impr, du Calculateur patriote ^ in 8"#

1028 XVIIl* SIÈCLE CONVENTION NATIONALE.

et qui siégeaient Tune à Lyon, l'autre à Feurs, était composée de sept juges , de Taccusatenr public , du greffier et des jurés. Les jugements étaient souverains, aucun pourvoi en cassation n*était admis. Un ancien comédien sans talent, Antoine Dorfeuille, démagogue effréné, ami et panégyriste de Ghalier, était le président de la Commission populaire ; Dubois-Grancé Tavait amené à Lyon. Ce tribunal entra en exercice le 2 novembre; il eut bientôt regagné le temps perdu. C'est à rHôlel-de- Ville qu'il siégeait. Cette Commission était révolutionnaire, c'est-à-dire qu'elle n'avait à tenir compte que des faits , sans égard aux formes judiciaires. '

C'était un étrange pêle-mêle que la population condensée des prisons de Lyon : on y voyait des hommes de toutes les conditions , ceux-ci appartenant à une profession libérale et lettrés , ceux-là simples ouvriers et sans éducation; les uns anciens militaires , les autres propriétaires ou négociants. Il y avait parmi eux beaucoup de Jeunes gens de famille , des prêtres , des hommes profondément religieux, d'autres qui se disaient philosophes. La diversité des caractères n'était pas moins grande : il y avait des hommes violents , mais la plupart étaient calmes et résignés , et tous s'unissaient dans un sentiment commun de concorde et de confraternité. Ceux qui étaient riches partageaient avec les pauvres , et se chargeaient de toutes les dépenses; ils étaient ingénieux à trouver les moyens d'adoucir le sort de leurs compagnons d'infortune. On n'entendait ni plaintes, ni cris, ni gémissements; au contraire , malgré le sort funeste et prochain qui attendait les prisonniers , beau-

1. —Installation de la Coramission de jtuiice populaire par les repi'^Bentanls du peuple, G. Coutlion et Dclaportc, le 30« jour du i«r mois de l'an II de la République française , une cl indivisible. Fille- Affranchie , J. t^roy^ iu-£ol. Dorfeuille prononça un discours. ^ Jugement de la Commission de justice populaire , séante à Ville-Affranchie , qui condamne Dominique Dulroncy... , secrétaire de la Commission populaire républicaine de salut public pendant le siège , à la peine de mort ; du 10 brumaire an II. FUle-Àffranchie ^ BrHyset frhreê , in-fol.

Diitroiicy fut une des premières victimes immolées par la Commission de justice populaire. J.-J. Tardy, juge de paix à Roanne , et le journaliste Fain , montèrent à l'échafaud quelques jours après.

De nombreuses condamnations à mort ont été publiées par la Commission de justice populaire^ elles étaient tantôt collectives, tantôt individuelles.

VILLE- AFFEANGUIE. AN II (1793). 3LVIII® glÈCLB. 1029

coup étaient gais , chantaient et riaient ; d'autres parlaient du siège , et en racontaient quelques-uns des innombrables épisodes. Pendant tout le mois d'octobre et la première quinzaine de novembre , les communications des détenus avec leurs parents et avec leurs amis étaient faciles : ceux qui jouissaient de quelque aisance se faisaient apporter, sans empêchement , les vins et les comestibles qu'ils désiraient; mais cette liberté leur fut ôtée, et le 18 novembre le Directoire du département du Rhône prit Tarrété suivant : «Considérant que l'aristocratie montre son front radieux comme sous l'ancien régime , et qu'elle ose insulter à l'égalité jusqu'au fond des cachots où elle jouit de toutes les délices d'une vie qui n'annonce aucun remords , décide ce qui suit : à compter de ce jour, tous les détenus seront nourris et couchés de la même manière; pour tout aliment, il sera fourni à chacun d'eux de l'eau fraîche, deux livres de pain par jour; et pour le coucher , quinze Uvres de paille par décade. » La durée de l'emprisonnement était si courte , que les détenus avaient peu à souffrir de la sévérité de ce régime. Assaillis de réclamations et de solUcitations de la part des mères, des femmes et des parents ou amis des prisonniers , représentants du peuple et juges se rendaient inabordables ; il fallait une carte de civisme pour se présenter à eux , et malheur à qui ne dissimulait point assez bien sa douleur ou sa colère I La vie des prisonniers devint de plus en plus trisle ; ils ne recevaient que rarement des visites ou des lettres, et toujours avec les restrictions les plus gênantes. '

On amenait les accusés qui devaient être jugés dans la salle de l'Hôtel-de-Ville , appelée la Chambre de Commerce; on avait £dt de la grande salle un lieu de dépôt pour deux cents prisonniers , et c'est dans la salle richement décorée des délibérations de l'ancien Consulat que la Commission des juges tenait ses séances.

Les interrogatoires étaient brefs ; il ne s'agissait que de constater si le prévenu était royaliste, prêtre, noble , fédéraliste , et surtout s'il avait porté les armes sous Précy. « Tu étais noble , » dit le président Dorfeuille à Maihon de la Cour, tu n'as pas

I. — Dklaïidinr (.y. -F.). Tal)leau dos priions de LyoD, pour servir à Pliisloirc de la lyranuic de 1792 el 1795. L^on , Joseph Daval , 1797, in-lS , fig.

1030 XVlll® SIÈCLE. — CONVENTION NATIONALE.

n quitté Lyon pendant le siège ; lis le décret , tu peux prononcer « toi*même sur ton sort. — Il est certain, répondit froidement » Mathon , que cette loi m'atteint , et je saurai mourir. » Il périt sur Téchafaud quelques heures après.

S VI. Mais y malgré le grand nombre des condamnations et des supplices y la Commission de justice populaire faisait couler le sang avec trop de lenteur; il y avait encore quelque apparence de formes , quoique bien légères , et les prisons ne se vidaient point avec assez de rapidité. CoUot-d'Herbois , Fouché, Albitte et Delaporte instituèrent , le 7 frimaire an II , une Commission révolutionnaire composée de sept membres (il n'y en eut jamais que cinq) ; c'est devant elle qiX'ils devaient être traduits successivement pour y subir un dernier interrogatoire : « La justice , « dirent les représentants dans leur arrêté , est le plus fort lien « de Thumanité ; son bras terrible doit venger subitement tous « les attentats contre la souveraineté du peuple , et chaque mo- <c ment de délai est un outrage à sa toute-puissance. » Ils finissaient par ces paroles : « Tous les condamnés seront envoyés « en plein jour, en face du lieu même où les patriotes furent ce assassinés , pour y expier sous le feu de la foudre une vie trop « longtemps criminelle. » Parrein fut nommé président de cet affireux tribunal >. Quelques-uns des juges paraissaient avoir un peu moins de cruauté que les autres ; on dit aussi qu'il y avait un peu plus de chances d'acquittemeùtle matin que le soir.

Un des prisonniers , M. Nolhac , a raconté l'interrogatoire que la Conunission fit subir à son père et à lui : <c C'est le soir que a nous fiimes appelés , dit-il ; mon père me précéda : il avait été

1 . — C'élaii uD homme de haute tlalure , maigre cl d'une figure siuistre , que reudait plus étrange encore un chapeau tricorne posé de travers et surchargé de itanaclies tricolores. Parrein habitait la maison des Médaillons , sur le quai Saint-Clair. Une foule considérable , comfiosée de parents et d'amis des accusés , surtout de femmes , guettait la sortie du président t ou l'attendait à sa porte pour lui présenter des requêtes et des placels en faveur des condamnés. Parrein était de Paris, ainsi que son collègue Corctiand. Les trois autres juges étaient Lafajfe, né dans les environs de Saint-Etienne; Brunière , le plus humain des cinq juges ; et Fernex , ancien ouvrier en soie , jacobin très prononcé.

La Commission révolutionnaire se réunissait deux fois par jour, le matin de neuf heures à midi , et le soir de sept heures à neuf. Un quart-d'heure ( en moveime ) suffisait pour interroger et jug^er sept accusés.

VILLK-AFFHAMCUIË. AN 11 (1793). — XVIU^ SIÈCLE. 1031

« iniroduit daus la salle lorsque j'arrivai à la porte , et uu gar- « dien me fouilla soigneusement , pour s'assurer que je ne <« portais point quelque instrument offensif. Le jugement de « mon père ne fut pas long : je le vis sortir pale , la figure <t altérée ; mes yeux Finterrogèrent en vain , il fut muet , et c'est « tout au plus si j'eus le temps , avant d'être poussé dans la ti salle , de remarquer qu'on ne lui faisait pas prendre la direc- « tion de la cave des condamnés. J'entrai donc , et voici ce qui « se présenta a mes regards :

« Une longue table , couverte d'un tapis vert y était placée à « droite près de la cheminée ; elle portait un certain nombre de « bougies. Autour de cette table et tournant le dos à la cheminée, « les juges étaient assis; je crois me rappeler qu'ils étaient cinq. <c Au milieu d'eux était le citoyen Parrein, homme à la taille « haute, à l'œil farouche. Tous étaient vêtus d'un habit bleu, . M coiffes d'un chapeau militaire surmonté d'un panache rouge : n une petite hache, emblème de leurs horribles fonctions , était « suspendue à leur cou par un ruban tricolore. De l'autre côté de a la table était un escabeau sur lequel le prisonnier devait s'ascc seoir ; et à un pas de distance, un rang de soldats , portant l'arme « au bras , formait un demi-cercle derrière lui ^ L'interrogatoire M était court , du moins il le fut pour moi : « Assieds-toi , me « fut-il dit d'abord; comment t'appelles-tu? quelle est ta profes- (I sion? qu'as-tu fait pendant le siège ? » On dit que, les questions « fiiites, les juges se regardaient et exprimaient leur opinion en ce étendant la main sur la table , pour désigner l'élargissement « ou le renvoi à un plus ample informé ; eu portant la main au « front , pour condamner à la fusillade ; en touchant la hache a pendue au cou , pour indiquer la mort par le supplice de la « guillotine. Je ne m'aperçus d'aucun de ces signes, qui fut sans M doute celui de la fusillade. » ^

L'interrogatoire terminé , un guichetier frappait de sa main

1. — Le grefGcr était à une des extrémités de la table i un secrétaire ( Larue ) écrivait •ur une petite table placée en face des juges. L'audieuce était publique; une barrière ii hantear d'appui séparait te tribunal des spectateurs , qui se composaient ordinairement de soldtls de Tarmée révolutionnaire , de délateurs et de jacobins très prononcés.

t. — NoLHAC. Trois années de la Révolution à Lyon , p. i63.

un coup sur Fépaule du condamné , en lui disant : « Suis-moi. » Tous deux descendaient en silence par le petit escalier tournant qui conduit sous le grand vestibule , et on arrivait aux caves dont le choix , par le geôlier , était fort significatif. A gauche était la bonne cave située sur la place des Terreaux , en regard de la rue Puits-Gaillot : les accusés qu'on y amenait , et qui devaient être examinés de nouveau, étaient d'ordinaire acquittés.G'était adroite, et du côté de la rue Lafont, qu'existait la mauvaise. Rien de plus lugubre que son aspect; une lampe, placée au milieu de la voûte, répandait d'obscures clartés sur les murailles noircies : on «ne sortait de ce souterrain que pour mourir.

L'arrêt était quelquefois prononcé du haut du perron aux condamnés rassemblés dans la petite cour de l'Hôtel-de-Ville ; c'était un jugement collectif, que devait suivre une exécution en masse.

On ne prenait plus la peine, depuis le 11 octobre , de démonter réchafaud après le supplice des condamnés. Le domicile de la guillotine n'était plus une arrière-cour de la prison de Roanne , elle demeurait en permanence sur la place des Terreaux; seulement , de temps en temps , le bourreau s'assiurait du bon état soit de la bascule , soit des difi'crentes parties de l'horrible appareil , et faisait aiguiser le couteau > : il n'avait de relâche que le décadi. Des charrettes venaient à heures réglées faire leiur chargement sur la place de la Comédie , et partaient sous l'escorte de cavaliers armés ; elles n'avaient qu'un court trajet à faire. On entassait hommes et femmes sur leurs bancs : soldats de Précy , prêtres , religieux , nobles , négociants , jeunes gens de toutes les professions , marchaient à la mort presque toujours impassibles et comme indifférents à leur sort : quelques-uns causaient et

1. — Jugement de la Commission révolutionnaire , prononcé en présence dn peuple , sur la |»laco de la Liberté , le 25 frimaire an 11. Commune -j4ffranchie , imj>r. de Bevol , in-fol. ( 44 condamnations à mort). — I>cuxièmc Tableau des contre-révolutionnaires mis à mort à Commune- A (Traockie , en conséquence des jugements rendus par la Commissioo révolutionnnirc , les 16 , 18 , 19 , 20 , 21 , 23 et 25 frimaire an II. Commune Affranchie , impr. de Hovolf grand in-fol... Huitième et dernier Tableau des contre -révolulionoaires mis âi mort n Commune -Affranchie , en conséquence des Jugements rendus par la Commission révolulionnaire les 25 , 26 , 27 et 28 venlosn . 2 , 3 , 5 , 16 et 17 germinal an II (au nombre de 100), Commiinp-^ffranrhie, impr. de n^'rof , très grand io-fol.

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