‹ Histoire de la ville de LyonChapitre 62 sur 364 · VILLE APPRANCUIB. AN II (1793). XVIII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

VILLE APPRANCUIB. AN II (1793). XVIII* SIÈCLE

n'avait pas assez bien fait son office; neuf cents hommes de troupes de ligne furent placés à quatre pas de distance des Lyonnais, et firent feu en même temps. Des cris horribles répondirent à cette décharge ; beaucoup de condamnés étaient morts sur le coup, mais un plus grand nombre n'étaient que blessés grièvement et demandaient instamment qu'on les achevât : c'est ce que firent les dragons à coups de sabre, et les soldats à coups de baïonnettes. Morts et mourants furent enterrés immédiatement dans une fosse large et profonde. Le surlendemain , un démagogue forcené , Achard , écrivait à Gravier : « Frère et ami , « encore des tètes, chaque jour des tètes tombent! Quelles M délices tu aurais goûtées si tu eusses vu, avant-hier, cette jusce tice nationale de deux cent neuf scélérats ! quelle majesté , « quel ton imposant ! tout édifiait. Combien de grands criminels « ont , ce jour-là , mordu la poussière dans l'arène des Broteaux ! « Quel ciment pour la République!...» GoUot-d'Herbois fit à la Convention l'apologie de cette abominable tuerie : « Une goutte « de sang versée des veines généreuses d'un patriote me retombe M sur le cœur , dit-il , mais je n'ai point de pitié pour les cons- « pirateurs. Nous en avons fait foudroyer deux cents d'un coup, « et on nous en fait un crime ! Ne sait-on pas que c'est encore « une marque de sensibilité ! Lorsqu'on guillotine vingt coupa- « blés , le dernier meurt vingt fois; tandis que, ces deux cents « conspirateurs périssant ensemble, la foudre populaire les « firappc , et , semblable à celle du ciel , elle ne laisse que « le néant et les cendres. » De telles paroles peignent une époque.

U y eut encore d'autres exécutions en masse : soixante -huit condamnés furent fusillés en une seule fois aux Broteaux , et achevés par les dragons du neuvième régiment, dont le colonel s'indigna cependant de l'office affreux dont on chargeait ses soldats. Peu s'en fallut que ses observations ne lui devinssent &tales ; il fut emprisonné , mais son régiment réclama sa liberté avec chaleur. Les assassinats que je viens de raconter étaient commis sous la protection d'une armée révolutionnaire qui était entrée dans Lyon tout exprès pour assurer l'exécution de ces meurtres : cette troupe indisciplinée vivait fort mal avec les dragons : il y avait fréquemment des collisions entre eux.

On n enterrait plus depuis longtemps les suppliciés au cimetière , il n'aurait pas suffi : des fosses étaient creusées çà et là sur les lieiLx divers des exécutions ; bientôt après on eut recours au procédé plus expéditif de jeter les cadavres dans le Rhône. Mais les eaux du fleuve déposaient en grand nombre des corps putréfiés sur leurs bords; les populations riveraines se plaignirent. *

Ainsi la guillotine, la fusillade et les canons chargés à mitraille étaient employés à la fois ou simultanément pour Texécution des condamnes : quand la Commission révolutionnaire fut dissoute , elle avait fait périr seize cent quatre-vingt-quatre accusés. -

Tous ne montèrent point sur Féchafaud ; quelques-uns échappèrent par un accident singulier, dont j'emprunterai encore le

1. — Rapport et compte géuérat présenté à l'administration du Rbdne par les commissaires aux inhumations , le 9 pluviôse an II. Etat de tous les lieux , dans la ville ou aux environs, où des cadavres ont élc trouvés et enterrés ; précautions prises pour la salubrité. Voici les articles qui concernent les Broloaux : 1^ Un fossé se dirigeant de la maison Bertrand vers le Rhône : 64 rebelles frappés par la loi , recouverts seulement par une légère couche de terre. On a réparé cet endroit à la chaux ; on a chargé le terrain et pratiqué de petites digues recouvertes en terre glaise, pour empêcher la submersion de ce travail par let oauxdu Rhône. 99 Deux Tosses de 209 rebelles, frappés le 15 frimaire : oo n'jr avait pas jeté une quantité suffisante de chaux ; ces défauts ont été réparés par un lait de cliaas al)ondant. 3" Plusieurs fosses ouvertes depuis le 1 5 frimaire : on les a creusées à sis pieds de profondeur, jusqu'à la rencontre de l'eau. On a jeté la chaux abondamment dans chaque fosse ; les corps sont recouverts nu moins de cinq pieds de terre. Il ne peut y avoir aucun sujet de crainte. A* Boyau de la Part-Dieu. On estime qu'il peut y avoir eu, pendant le siège, de 80 h 90 individus inhumés dans cet endroit , très distants les uns des autres , et recouverts au moins de cinq pieds de terre. 5" Cadavres épars : on en a trouvé une quinzaine sur cinq points différents. Plusieurs <Ie ces corps répandaient de l'udeur ; on a traité à la ' chaux ceux de ces cadavres qui exigeaient quelques précautions. Ces travaux ont été faits par la brigade des démolitions ; les commissaires se sont pourvus d'acide marin oxigéiié.

2. — Le nombre des victimes des fureurs révolutionnaires , à Lyon , a été porté à Ireoleun mille deux cents , y compris les combattants pendant le siège. Prudhomme ajoute à ce chiffre huit cents personnes mortes par des causes diverses : la frayeur, le suicide , des accidents , etc. M. de Chateaubriand adopte ces évaluations (Préface des Eiudtt historiqnea). •« Elles sont exagérées , même en y comprenant , dit M. Péricaud , les soldats qui périrent •< de part et d'autre sur le champ de bataille pendant le siège , et ceux qui moururent des •* suites de leurs blessures. Il a été reconnu , par la Commission du monument élevé aux « victimes de Lyon , que le nombre de ces victimes , depuis le 89 mai jusqu'au 9 thermidor, - n'a pas dépassé six mille individus. •» {Tuhlcttes chronologiques ^ 1793, LXXV.)

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récit à M. Nolhac K Cet événement eut beaucoup de retentissement : « Quelques-uns des prisonniers , moins peut-être dans « l'intention arrêtée de chercher un autre moyen d'échapper à « la mort qu'ils allaient subir le lendemain , que poussés par ce « besoin de mouvement qui tourmente le malheureux près de sa «< fin, eurent la pensée de visiter un autre caveau, pareil à peu «c près à celui où nous étions et qui communiquait avec la prin- « cipale cave ; ils y trouvèrent une porte fermée et barricadée « au dehors : elle ouvrait dans la direction de la face latérale de « l'Hôtel-de- Ville , du côté de la rue Lafont , et l'idée leur vînt « que peut-être elle conduisait à une petite galerie qui pouvait « avoir son issue sur la petite cour du côté de la place du « Théâtre. Mais comment faire? ils n'avaient point d'instru- « ments , pas même de couteaux....; d'ailleurs, les gardiens « venaient plusieurs fois dans la cave ; ils nous comptaient , en " nous disant : « Demain , mes amis , vous sortirez tous ; » et si <« l'on avait fait le moindre bruit, ils seraient accourus à Tins- « tant. Le bonheur voulut que la porte ne fût fermée en dehors « qu'avec des barres fixées par des cordes : on essaya d'en brû- « 1er les bouts pendant qu'un observateur avait l'œil sur l'arrivée M des geôliers , pour donner le signal de la cessation des tra- « vaux. Peu à peu la porte fut ébranlée , elle céda et donna « entrée dans une suite de caves, de longs couloirs qui, fina- « lement , conduisaient à une dernière porte sur la petite cour « dont je viens de parler. Il fut facile de voir que cette porte « ne ferait pas une invincible résistance... : l'espérance vint donc « au cœur de nos prisonniers arrivés à ce point. Mais il était « nuit : en sortant pendant l'obscurité , ils auraient nécessaîrc- M ment manifesté au factionnaire de cette entrée de l'Hôtel-dc-

I. .. Ou avait enfermé soixante-douze prisonniers dans la mauvaise cave , le 13 frimaire ( 8 décembre ) ; ces malheureux devaient être fusillés le surlendemain ( le lendemain était un décadi, jour de repos pour les bourreaux). Ce furent les condamnés Victor Gayet , Félisseol, l^barte , Bcsson , et Porral , homme énergique et prompt à se déterminer , qui eurent l'idée de l'évasion. Au-dessous des deux ailes de l*Uôtel-de-Ville, sur les rues Lafont et Puits- Gaillot , règne , de l'un et de l'autre côté , un long souterrain divisé eu voAtes diverses qui forment autant de caveaux particuliers , séparés par des cloisons, mais s'ouvrant des uns aux autres. C'est sur cette donnée que le projet de fuite fut établi.

Récit de l'évasion de la mauvaillc cave , par le citoyen Félissent. {Journal de Lyon et du Midi, n<» 4S ; 23 ventôse an X, p. 331.)

« Ville , du côté du théâtre , qu'ils étaient des fugitife , et leur» « peines étaient perdues. Us furent assez sages , assez patients « pour attendre le jour, et ils rentrèrent dans la cave; puis, c( aussitôt que Taurore eut amené quelque mouvement dans la « rue , ils sortirent un à un , après avoir laissé dans la prison <( ce qui pouvait les faire connaître pour ce qu'ils étaient , et ils (c passèrent devant le factionnaire , qui , n'ayant reçu aucune « consigne relativement à la porte de la petite cour , ne s'en « inquiéta point '. » Quinze détenus s'évadèrent; un oubli delà part du dernier , ou trop de précipitation de la part de ceux qui restaient, ne permit pas que le nombre des fugitife fût plus considérable. Avertis par le bruit, les geôliers donnèrent l'alarme; le poste courut aux armes, on fit de toutes parts d'exactes perquisitions et dès visites domiciliaires. Quatre condamnés furent repris dans la journée ; après d'immenses périls, les onze autres parvinrent à se dérober à toutes les recherches : cinquante malheureux étaient demeurés dans la cave , on les fusilla le lendemain; M. Nolhac, leur compagnon d'infortune , avait été mis en liberté.

Tant de sang répandu , sans qu'il fût possible d'entrevoir le terme des exécutions , excita enfin l'indignation des républicains modérés; ils se comptèrent, s'encouragèrent, et arrêtèrent qu'une députation irait dénoncer à la Convention les atrocités commises par Fouché et par Collot-d'Herbois , et solliciter la fin des massacres. Elle partit le 20 décembre, et arriva à Paris au moment où on y célébrait la fête de Ghalier : le moment était mal choisi. Admis à une séance de l'Assemblée , l'orateur de la députation, le citoyen Changeux, obtint la parole; il raconta en termes énergiques les horreurs dont Lyon était le théâtre , les exécutions en masse , la terreur de tous les citoyens : « Pères de la patrie , « dit-il en terminant, écoutez une ville humiliée et repentante, « qui , courbée devant la majesté du peuple , lui demande grâce ,

1 . — Nolhac , Trois années de la RéToliilion à Lyon , p. 276. — Commission temporaire de surveillance républicaine établie h Commune-Affranchie. *- Circulaire h tous les départements et à tous les districts de la République , contenant les noms et le signalement des quinze scélérats échappés des prisons de la Maison -Commune , le il frimaire an II. Commune^ affranchie , imftr, républicaine f in-fol.

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