‹ Histoire de la ville de LyonChapitre 7 sur 364 · XVI* SIÈCLE. — DÉVASTATION DES ÉGLISES · texte numérisé non relu

XVI* SIÈCLE. — DÉVASTATION DES ÉGLISES

percés de coups de hallebardes. Les protestants précipitèrent le troisième dans la Saône, après lui avoir fixé au cou une pierre qui se détacha dans sa chute; le malheureux se mit à la nage, et parvint à se soustraire à la rage de ses bourreaux. Le baron des Adrets gouvernait la ville avec si peu de ménagements, que le prince de Gondé, mécontent de Tinutile barbarie de son lieutenant, remit à Soubise le commandement du Lyonnais. Ce seigneur prolestant était infiniment plus modéré : il permît aux catholiques de se retirer partout où il leur plairait; les banquiers profitèrent de cette tolérance , et se rendirent à Màcon. Quatorze enseignes suisses, qui formaient une petite armée de six mille hommes, vinrent se joindre aux protestants de Lyon; mais ils prétendaient n'être tenus à aucun service hors'de la ville. Leur présence fatiguait également les protestants et les catholiques ; les Suisses retournèrent dans leur pays.

Cependant le gouvernement du roi Charles IX s*était ému à la nouvelle de la prise de Lyon par les protestants; trop occupé d'embarras plus considérables, il ne pouvait prendre des mesures énergiques. Tavanes rassembla par son ordre une armée forte d'environ huit mille hommes, dont trois mille étaient italiens et avaient pour chef le comte d'Anguiscola. Trop peu nombreuses pour faire le siège en règle d'une aussi grande vîUe que Lyon, ces troupes^ la mirent en état de blocus et la serrèrent de très près. Nemours vint se mettre à leur tète avec le titre de général en chef Tavanes, mécontent, se retira : l'armée avait en lui une entière confiance , elle le vit partir avec un violent dépil. Les trois mille IlaUens aux ordres d'Anguiscola ne voulurent pas rester; ils prirent la route de leur pays et firent , chemin faisant, un dégât aJSreux. Nemours ne se découragea point; il réorganisa l'armée , et la soumit à une discipline sévère. Des capitaines expérimentés servaient sous ses ordres : c'étaient M andelot , Clermont , Talaru et le sire de Lestang. Les troupes catholiques s'emparèrent de Vienne et de Villefranche ; eUes battirent le baron des Adrets, qui était sorti de Lyon pour défendre la première de ces deux villes. Nemours étabUt son quartier général à Saint- Genis-Laval ; il y resta trois mois : renfermés dans les murs de Lyon , les calvinistes n'osaient plus faire de sortie.

Un capitaine d'une compagnie fi'anchc, nommé Marc Errain ,

REACTION CATHOLIQUE. — XVl^ SIÈCLE. 679

eu avail tenlé une qui ne lui avait pas réussi ; il s'était laissé faire prisonnier. Mais on n'en voulait point de part et d'autre; condamné à mort, et conduit au lieu de son exécution, Marc Ërrain demanda à faire des révélations au duc de Nemours. Il dit qu'il s'était livré lui-même tout exprès pour ménager à l'armée catholique les moyens de prendre la ville , et s'engagea, sous serment, à remettre au duc la porte de Sàint-Just au jour qui serait convenu et au signal donné. On le crut, et on le renvoya. Nemours confia cette expédition àTimoléon de Cossé-Brissac , qui marcha sur le quartier de Saint - Just , accompagné de trois mille hommes. Marc Errain donna le signal; Brissac et quelques soldats franchirent le guichet, qui se referma aussitôt sur eux. Au même instant les troupes catholiques furent assaillies par les protestants embusqués : deux cents mousquets a croc , deux mille arquebuses et huit pièces de canon chargées à mitraille vomissaient la mort dans leurs rangs. Trois cents soldats furent tués en un instant, un bon nombre d'autres tombèrent grièvement blessés , et le reste s'enfuit dans le plus grand désordre. Nemours s'avança au-devant d'eux , les reçut dans les rangs de ses bataillons, et les sauva d'une destruction complète : on dit qu'il trouva plus tard l'occasion de punir la déloyauté de Marc Errain.

Un si beau succès devait enorgueillir Soubise etle baron des Adrets : aussi, c'est vainement que Nepiours employa prières et menaces pour les déterminer à remettre la ville de Lyon sous l'autorité royale. Rien n'ébranla les chefs protestants : selon eux, c'était -pour le roi qu'ils gardaient la ville ; ils ne pouvaient se soumettre à des ordres qui leur venaient d'un roi opprimé par les Guise : d'ailleurs ils considéraient le duc de Nemours comme leur ennemi personnel.

Lyon resta au pouvoir des protestants pendant treize mois ; enfin , la pacification du 1 8 mars 1 563 arracha la ville de leurs mains , et ôta tout prétexte à la rébellion. Un corps de troupes catholiques, conduit par le maréchal de Vieilleville, entra le 15 juin dans Lyon et y rétabUt l'autorité royale.

J V. Une réaction catholique était inévitable ; elle rendait la position du gouverneur extrêmement difficile. Tout était à redouter de la part des catholiques , en grande majorité dans la

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ville , et qu*une oppression de treize mois et le spectacle de leurs églises dévastées avaient exaspérés. U y avait , en outre , beaucoup de précautions à prendre avec le parti vaincu , encore nombreux , puissant , et fort de ses relations , soit avec Genève , soit avec les réformés du royaume. Sans cesse en présence, soit dans la ville , soit dans la salle d^assemblée du consulat , deux partis irréconciliables étaient toujours au moment de s'attaquer de nouveau. Les protestants ne voulaient qu'un seul culte, le leur , et il y avait dans l'esprit des catholiques l'arrière-pensée d'expulser entièi^ement la réforme de Lyon. Avant tout, une satisfaction légitime était due à la religion (pli avait été proscrite: il fallait rétablir la messe. Un prêtre jésuite , Emond Âuger, la célébra publiquement pour la promière fois depuis l'occupation calviniste , le dimanche 18 juillet 1563 , dans l'église de Saint- Jean , en présence du gouverneur , des magistrats , des autorités constituées , et d*un concours immense de • fidèles. Toutes les églises suivirent cet exemple ; il ne resta au parti protestant que celle des Cordeliers. Tous les monastères virent reparaître leurs religieux; tous les bourgeois qui avaient fîii l'intolérance protestante rentrèrent dans leur domicile, et le culte catholique fiit rétabli sur tous les points. Dès ce moment une réaction progressive commença.

Avant d'en suivre les développements , il convient d'indiquer une amélioration longten^ps désirée, qui eut lieu cette année dans l'ordre judiciaire. Un édit, royal déclara qu'il n'y aurait plus désormais à Lyon qu'un siège pour la justice , et qu'elle serait rendue désormais au nom du roi. Il supprima la juridiction ordinaire de l'archevêque, en la réunissant soit à la sénéchaussée, soit au présidial : une rente fut accordée, comme indemnité, à l'archevêque dépossédé de l'une de ses plus anciennes prétentions.

Charles IX vint, l'année suivante, visiter cette ville dont les désordres avaient fait si grand bruit ; il y fit son entrée le 13 juin 156/ï avec toute la pompe du cérémonial. On revit dans le royal cortège, splendidement vêtus , lesLucquois, les Florentins , les Milanais et les Allemands; même profusion de satin, de damas et de velours ; même richesse dans les costumes des officiers de la ville. On remarqua surtout la compagnie à cheval des enfants d'honneur , portant pourpoints et chaussures de satin blanc ,

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collets de velours blanc et manteau en velours noir , la cttpe doublée de fin taffetas violet et de gros boutons d'or au capuchon. Une troupe dorée environnait le roi : on y voyait les maréchaux , les grands officiers de la couronne , les ambassadeurs étrangers, le duc d'Orléans et le jeune Henri de Navarre, « paré , dit la relation officielle , d'un accoustrement de velours cramoisi broché d'or et rehaussé de broderies d'or , ayant chausses et chapeau de même étoffe. » Le cortège rencontra, sur son passage, des estrades brillamment décorées et une multitude de devises et d'emblèmes dans les rues élégamment tapissées; il admira surtout , sur la Saône , deux galiotes ornées avec une richesse extrême , dont l'une était équipée en l'honneur du foi et l'autre au nom de la reine. Charles IX eut pour demeure une maison de la rue Saint-Jean; il se plut beaucoup à Lyon. Thomas de Gadagne reçut deux fois la visite du roi dans sa belle campagne de Beauregard , a Saint-Genis-Laval.

Mais l'accueil empressé des Lyonnais ne fit point oublier à Charles l'intérêt de son autorité méconnue pendant si longtemps. 11 voyait dans la ville deux partis toujours au moment d'en venir aux prises , et l'un et l'autre fort peu disposés à l'obéissance qu'ils lui devaient. C'est pour les contenir et les dominer tous deux qu'on bâtit , par son ordre , avec une célérité extraordinaire, au sommet de la colline Saint-Sébastien, une vaste et forte citadelle. Trois mille ouvriers y travaillèrent sans relâche ; le roi venait les visiter très souvent, tant il avait à cœur l'accomplissement de sa volonté. Elevée pour réprimer catholiques et protestants, cette forteresse déplaisait également aux uns et aux autres.

Charles IX ne négligea point la question religieuse, et ménageait le parti protestant; mais ses sympathies pour les catholiques n'étaient pas douteuses. Avant de quitter la ville , le roi confia le gouvernement du Lyonnais à Jean de Losse.

Les réformés ne pouvaient espérer de maintenir leur prêche dans l'église des Cordeliers , qui devait nécessairement être rendue au culte catholique. Us réclamèrent un emplacement dans la ville, pour y construire un temple; on leur accorda une partie des fossés des Terreaux. Ifs mirent une grande activité dans les travaux : hommes et femmes , enfants et vieillards , calvinistes de toutes les professions et de toutes les conditions, gens du peuple ,

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dames et demoiselles réunis, veuaieut deux à deux faire l'office de maçon, chantant les psaumes de M arot et de Théodore de Bèze. Leur temple fut promptement bâti ; mais la situation du parti devenait inquiétante.

En effet, la réaction catholique continuait ; et comme elle n'était réprimée en aucune façon, elle s'enhardissait par son succès. On accusait les calvinistes des projets les plus odieux, d'intelligences avec les étrangers et de complots contre l'Etat. On affirmait qu'ils conspiraient encore pour s'emparer de Lyon; enfin on refusait, dans le conseil de la commune, de payer les dettes que la ville avait contractées pendant l'occupation protestante. Ce n'est pas sans hésitation et sans quelque crainte que les échevins calvinistes se rendaient à l'Hùtel-de-Ville ; ils s'opposèrent vainement à une modification qui fut proposée dans le mode de nomination des électeurs maîtres de métiers. Leur temple des Terreaux subsista peu de temps; il était l'objel constant de l'exaspération des catholiques. Cependant la guerre de religion s'était rallumée en France ; elle servit de prétexte à de nouvelles mesures réactionnaires contre les calvinistes lyonnais. On élimina du consulat les quatre conseillers protestants qui y étaient demeurés ; les calvinistes en masse furent réputés suspects , et il fut défendu aux capitaines pennons de les admettre dans leurs compagnies. Il n'y eut plus de sûreté et de justice pour les marchands de la religion réformée: s'ils restaient, on les soumettait à mille vexations et à des rançons arbitraires ; s'ils voulaient quitter la ville, le peuple s'opposait à leur départ, et ce n'était pas sans peine que le sieur de Chambéry, commandant de la forteresse de Sainf-Sébastien , parvenait à leur faire ouvrir un libre passage.

Tout partial qu'il était pour les catholiques, Tédit de pacification parut, à Lyon, beaucoup trop favorable aux protestants. Une députation , dont Claude Rubys faisait partie, se rendit à Paris auprès de Charles et de Catherine pour obtenir qu'on y fît de grandes modifications. Selon les députés , il n'y aurait pas de tranquillité possible à Lyon tant que le prêche y serait souffert; jamais, selon eux, l'autorité du roi n'y serait bien reconnue, tant qu'on y supporterait un autre culte que la religion catholique, apostolique et romaine. Ces paroles plurent fort à la

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reine Catherine et au duc d'Anjou; ils approuvèrent beaucoup toutes les mesures que le consulat avait prises contre les huguenots. Encouragée par de si hauts suffrages, la députation r&vint triomphante à Lyon.

A ces dissensions , à ces discordes qui paralysaient entièrement le commerce et l'industrie, vinrent se joindre d'autres calamités : une peste terrible exerça de cruels ravages dans la ville en 156(i ; causes et symptômes, tout était semblable à ce qu'on avait vu pendant les épidémies précédentes. Quelques années plus tard, le samedi 2 décembre 1 570, une inondation extraordinaire menaça Lyon d'une ruine complète : le temps était sombre et nébuleux; il avait plu beaucoup. Pendant la nuit une crue énorme et soudaine du Rhùne se déclara; jamais, de mémoire d'homme , pareil débordement n'avait été vu. A onze heures du soir le fleuve et la rivière s'étaient réunis sur la place des Jacobins; toute la plaine était inondée à une distance innnense, et la Guillotière entière était sous les eaux. Grand nombre de maisons s'écroulèrent ; quelques personnes périrent dans les villages submergés; quantité de bétail, des arbres , des lits, des objets mobiUers de toute sorte furent entraînés par les flots. On parla quelque temps de cette inondation terrible ' ; mais de plus grands malheurs la firent bientôt oublier.

François de Mandelot, qui devait jouer le premier rôle dans les tristes événements dont on pouvait observer déjà les préludes , était lieutenant du roi depuis 1566; il devint gouverneur du Lyonnais un an après l'inondation. C'était un honmie de mérite, brave sur le champ de bataille , habile dans les négociations , bienfaisant , affable , rempli des intentions les meilleures , mais d'un caractère faible et bien au-dessous des difficultés de la situation. Mandelot voulait le bien, mais il n'avait ni assez de capacité ni assez de fermeté pour se faire obéir; il détestait le crime , mais, soit hésitation, soit crainte de se compromettre, il ne faisait rien pour l'empêcher, et laissait tout faire plutôt que de

1. — Discourt fur TépouTanlable el merveilleux desliordcment du Rosue dans cl à l'etitour de la fille de Lyon , et sur les misères cl cainmilés qui y sont advenues. ( Par Philibert Bugnjoii. IjfOHrffenoisi Rigand, 1570 , ii -S«. ) Réimpr. dans les Archives nouTillcs du Rhum-, I,ÎO. •* Autre Relalioo en vers t>ar T.éooard de la Ville , mâconnois.

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compromettre sa responsabilité en opposant une résistance énergique à la violence de Tesprit départi. Il se croyait ^sous du sang qui coûtait à fiots, en s'éloignant du théâtre de l'attentat, et laissait faire pour éviter une lutte dont il redoutait les conséquences. Ce gouverneur devait imiter le Pilate du peuple juif.

S VI. Charles IX et Catherine de Bfédicis etireht recours à un coup d'état : surpris sans défense dans la fatale nuit du 2b août 1572, un grand nombre de protestants furent égorgés 'lâchement dans les'nres de Paris.

Cet exécrable attentat avait-il été prémédité longtemps d'avance ? Charles IX et Catherine de Médiéis s'étaient-ils concertés pour attirer dans un piège Coligny et 'les protestants? le projet du massacre soudain de tous les calvinistes a-t-il été communiqué à la cour de Rome ? beaucoup d'écrivains l'ont affirmé , mais sans preuves suffisantes, peut-être. Si l'on fait entrer comme élément , dans la discussion sur ce point, le récit de ce qui s'est passé à Lyon, les doutes prendront plus de consistance : on ne saurait supposer tant de maladresse et de déraison. A Lyon le mouvement fiit évidemment soudain , sans préméditation , sans concert préalable entre les bourreaux ; ils avaient leurs victimes sous la main ; ils se sentaient soutenus par l'exaspération d'une multitude forcenée : le sort des malheureux calvinistes fut décidé en un instant. Charles IX et Catherine haïssaient et redoutaient an même degré Coligny et le duc de Guise ; ils auraient voulu les détruire l'un par l'autre , et telle fut en effet leur politique. Ni Catherine ni Charles n'étaient fanatiques, mais à Paris comme à Lyon le peuple l'était, et considérait la destruction des protestants comme un acte méritoire. Mandelot ne fut pas mis dans la confidence du projet sanguinaire qu'on attribue à la cour contre toutes probabilités ; s'il y avait eu complot , il aurait reçu des ordres plusieurs jours d'avance , et aurait choisi d'autres moyens d'exécution que ceux qui furent employés.

Tout devait inspirer de la défiance aux protestants de Lyon; ils étaient persécutés systématiquement depuis que la ville avait cessé de leur appartenir. L'exercice de leur culte dans l'intérieur de la ville n'était plus permis; on les avait mis, en quelque sorte , hors la loi. Tandis que les bourgeois catho-

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