CHAPITRE IX
PASSAGES d'illustres PERSONNAGES. — MORT TRAGIQUE DE JEANNE PRESTO. — LETTRES D'HENRI IV. — MIRACLE. — MALADIE CONTAGIEUSE. — GUÉRINETS. — CRIME. — LOUIS XIII A ROYE. — SIÈGES DE 4636 ET DE 1653. — INCENDIE.
Jusqu'ici la ville de Roye n'a eu d'autre histoire que celle des événements politiques auxquels elle a pris part ; dans ce siècle et dans les suivants, elle puise davantage son existence historique dans les actes de l'administration locale.
Antérieurement à cette époque, il n'existe pas d*archives et peu de documents municipaux ; les registres aux résolutions perdus ou détruits, laissent l'historien dans l'ignorance la plus complète sur les travaux de FEchevinage.
Malgré la tranquillité dont jouissaient les habitants de Roye, on travaillait aux fortifications selon la volonté du roi, qui avait, dans ce but, continué l'octroi sur les
vins et sur le sel: les travaux exécutés aux murailles étaient soumis à l'examen d'un agent spécial appelé : Contrôleur des Fortifications. Pierre Carton exerçait alors ces fonctions.
Aux visites des ennemis avaient succédé les visites officielles ; il était d'usage, lorsqu'un personnage important venait dans la ville, de lui offrir un présent.
Le 4*' janvier d601, l'évêque d'Amiens, Geoffroi de la Marthonie, parcourant son diocèse, vint visiter la ville de Roye ; le clergé, les officiers de la mairie et du Bailliage allèrent le recevoir. On lui présenta trois lots de vin qu'il daigna accepter ; cette offre gracieuse coûta vingt-un sols au budget municipal. La même année, le 27 mai, Louis d'Ongnies, comte de Chaulnes, gouverneur général des trois villes, vint à Roye. On lui fit une brillante réception et afin de se le rendre favorable, les Royens lui présentèrent six lots de vin, quantité double de celle offerte au prélat, et qui coûtèrent quarantehuit sols, ce qui ferait supposer que la qualité du vin était supérieure.
Il parait que, grâce à la paix dont on jouissait, les hauts personnages promenaient leurs loisirs par les bonnes villes de Picardie ; car nous voyons arriver successivement à Roye : M. de Bergeronne, président à la cour du Parlement, Monseigneur de Machault, le comte de Saint-Pol, gouverneur de la Picardie. A tous on présentait du vin, la quantité des lots variait avec l'importance du visiteur. Enfin le 30 décembre 4604, Charles, sire de Créqui, prince de Poix et gouverneur-général des trois villes, fit son entrée à Roye. Toutes les autorités allèrent à sa rencontre, toutes les milices étaient sous les armes, le canon grondait sur les remparts ; le gouverneur arriva à l'Hôtel-de- Ville, où six lots de vin lui furent présentés.
Paul V étant monté sur le trône pontifical, on fêta à Roye son avènement ; on fit une procession générale à laquelle furent invités le clergé de toutes les paroisses, les corps constitués et les communautés religieuses de la ville : la procession partit de la Collégiale, parcourant toutes les rues, elle alla jusqu'à la chapelle de Sainte-Madeleine et à l'église de Saint-Médard. Le soir, on alluma un feu de joie sur la place du Marché, et la ville paya quarante-neuf sols pour les bourrées. (1605.)
C'est vers 4606, que se passa près de Roye, à Moyencourt, commune du canton, un événement tragique dont les épisodes se rattachent à notre histoire par Tun des héros qui était d'une famille de Roye.
Un gentilhomme nommé Valerand Mussard, qui s'était acquis dans les guerres une grande réputation de courage, eut une querelle avec un seigneur voisin, celui de Billancourt, et le tua dans un combat singulier. La veuve du seigneur alla demander justice à Henri IV ; le roi ennemi des duels, donna l'ordre au Prévôt de son hôtel de faire saisir le coupable. La Morlière fut envoyé avec quelques soldats pour s'emparer de Mussard et le conduire à Paris, afin de lui faire son procès. A cette nouvelle, le chevalier s'enferme dans le château de Moyencourt, bien décidé à mourir, plutôt que de s'exposer à l'ignominie du dernier supplice. La Morlière le somma vainement de venir se remettre entre les mains du monarque et de se confier à sa clémence ; l'obstiné Mussard ne voulait se livrer au lieutenant qu'après en avoir obtenu l'assurance de sa grâce, ou du moins la promesse que lui en donneraient les seigneurs de Sault et de Créqui. Alors, le lieutenant demanda main-forte aux garnisons des villes de Noyon, de Roye et de Péronne, et se mit en mesure d'attaquer le château.
La forteresse offrait de la résistance ; elle était entourée d'une haute muraille flanquée de sept tours, de larges fosssés remplis d'eau en défendaient l'approche ; au milieu du fort s'élevait un donjon carré, construit en grès et dominant le château.
Les troupes étant arrivées, La Morlière résolut de donner l'assaut à la Place, mais Mussard se défend avec énergie et blesse mortellement plusieurs soldats. Valerand n'avait auprès de lui qu'un domestique, sa concubine Jeanne Presto et l'enfant qu il en avait eue. Jeanne était fille de François Presto, procureur et garde du scel royal établi à Roye.
La Morlière, pour éviter de nouvelles pertes, fit venir de Noyon deux pétards en fer, dans le but d'enfoncer la porte du château ; avant de les faire jouer, il somme de nouveau Mussard de se rendre, il emploie même l'intermédiaire du curé de Moy encourt, qui lui représente le 'danger imminent auquel il expose son salut, s'il vient à mourir dans cet état criminel ; mais ce fut inutilement. De nouvelles tentatives sont faites par la mère de son amante, et même obstination de la part de Mussard ; voyant le château sur point d'être forcé, Valerand met en sûreté le laquais et la petite fille en les descendant par une fenêtre.
« Alors on presse la malheureuse qui avait su le captiver, de se soustraire également à un si grand péril pour son corps et pour son âme, mais aveuglée par la passion, Jeanne refuse de sortir et s'écrie avec un accent de désespoir : Priez Dieu pour notw / »
Aussitôt le forcené Mussard et sa criminelle compagne , se retirent dans le donjon, où ils avaient disposé un bûcher ; dès qu'ils entendent l'éclat des pétards, ils se déchargent simultanément un coup de pistolet et tombent sans vie au milieu des flammes.
Quand La Morlière et ses gens pénétrèrent dans le lieu de cette scène tragique, ils trouvèrent embrassés les deux cadavres que la mort n'avait pu séparer.
Une procédure s'instruisit contre les suicidés : il fut nommé des curateurs aux corps demi-brûlés, afin de faire leur procès. Les parents en appelèrent au Grand-Conseil, alléguant pour raison : que <l l'intempérie i> des assiégeants et le feu des pétards leur avaient pu causer la mort ; ou, ce qui était plus vraisemblable, que les soldats les avaient eux-mêmes tués. Mais le Conseil déclara par arrêt « que tout ce qu'avait fait le lieutenant du prévôt de l'hôtel, avait été bien fait et selon le dû de sa charge, y
Il est incontestable que ce tragique événement se soit passé à Moyencourt ; mais parmi les possesseurs du château, on ne voit pas figurer le nom de Valeran Mussard. Il y avait à Moyencourt deux châteaux, l'un qui s'éleva sur l'emplacement de la Masure^ ou manoir féodal du fief de Harivaux et qui constitue le château actuel, habité par la famille Binet et Amyot.
L'autre, le château-fort était la possession des seigneurs de Moyencourt depuis le xn' siècle. Jean de Moyencourt le vendit, ainsi que le domaine, à Hugues de Cressy. Ce seigneur étant mort sans postérité, le château revint à sa sœur Marie de Cressy, dame de Libermont, qui en fit la vente à Renaut de la Chapelle, moyennant 700 firancs d'or. (1374.)
Comme la seigneurie de Moyencourt dépendait de l'évêché de Noyon, Renaut obtint de l'évêque, en 1382, l'autorisation de fortifier son « chastel » de Moyencourt Gérard de Roye cède au même seigneur, un terrain qu'il possédait rue Fague, pour agrandir le château- La terre de Moyencourt passa ensuite dans les mains de Gérard d'Athies, abbé de Saint-Eloi de Noyon, puis
archevêque de Besançon, qui l'acheta en 1396, à la veuve de Renaut pour le prix de quatre mille livres d'or. Il achète aussi à Jean de Joncourt et à Jeanne de Roye sa femme, les droits de justice et de seigneurie qu'ils avaient sur des terres labourables sises à Moyencourt, et provenant de Raoul de Roye.
Le 22 avril 1397, l'évèque de Noyon autorise l'archevêque de Besançon à reconstruire la forteresse; le roi confirme cette autorisation par lettres homologuées à la Cour du Parlement.
Gérard d' Athies en 1404, lègue en mourant à son neveu du même nom, la terre de Moyencourt, c avec les canons et pièces d'artillerie qui étaient dans le château. »
Gérard d' Athies, devenu propriétaire de la forteresse, obtint la permission épiscopale de £ûre construire € un pont-levis à la porte de son château. > Il épousa Jeanne de Soyecourt et mourut sans postérité, en laissant pour héritier de sa terre et de ses armes : d'or à trois faaces de sable j son cousin Charles de Fay d' Athies, qui prit pour femme Catherine d'Inchy, dont il eut une fille Marie de Fay d' Athies, mariée en 1499, à Louis de Hangest I^^ conseiller et chambellan du roi.
De ce mariage naquit Joachim de Hangest dont la fille Jeanne apporta le château de Moyencourt, à Charles Daguerre. Leur fille unique Christianne, dame de Moyencourt, épousa en 1572, Antoine de Blanchefort qui devint héri* tier des biens de la maison de Créqui. Etant mort sans enfant, la seigneurie et le château de Moyencourt appartinrent à Charles P', sire de Créqui, duc de Lesdiguières. C'est à cette époque, que Valerand Mussard, qui avait sans doute la garde du château, devint le héros du drame dont nous venons de raconter le dénouement. {Lercy-Morel.)
Il n'est pas certain non plus que ce fut le seigneur de Billancourt qui ait été victime de Yalerand Mussard. A cette date, c'était Christophe de Mazancourt qui était seigneur de Billancourt et de Châteaufort; au mois d'août 1605, il fait aux religieux de Sainte-Croix d'Offémont, le dénombrement du fief du J3ua. On ne connaît pas la date précise de sa mort, toutefois, en 1607, sa femme Suzanne de Poix, épouse en deuxièmes noces, Galois de Barrât, chevalier.
Le 22 septembre 1608, le prince de Condé Henri II, père du grand Condé, étant à son château d'Amy, l'Echevinage alla lui présenter ses hommages et lui offrir seize lots de vin.
Deux jours après, le duc de Mantoue, Vincent de Cronzague, venant de Péronne, loge à l'hôtellerie de la Grosse- Tète ; le Corps de ville lui présenta les clefs de la cité et neuf lots de vin.
En 1610, les habitants obtiennent du roi les lettres suivantes, en exécution de l'acte de la capitulation : c Les commissaires ordonnés par le roy en la Chambre c( du Trésor à Paris, sur le fait des francs fiefs et nouc( veaux acquêts, à tous ceux que ces présentes lettres « verront salut. Sçavoir faisons que sur la requette à nous « présentée par les habitants de la ville de Roye tendant € à ce que suivant la volonté du roy et lettres-patentes € par eux obtenues sur le fait de la réduction de la dite <i ville en l'obéissance de Sa Majesté, ils soient déclarés <K exempts du paiement du droit de francs fiefs pour raison ft des fiefs par eux tenus en leur possession. Vu les articles « présentés à Sa Majesté par les habitants sur le fait de a la réduction, les lettres-patentes sur ce intervenues, véri- € fiées en la Cour du Parlement le 3 juin 1594, et autre « arrêt de vérification de la Chambre des Comptes du
c 17 avril, ouï les conclusions du Procureur du roi tout c vu et considéré : Avons ordonné et ordonnons que les < habitants d'icelle demeurent déchargés des droits de c francs fiefs, depuis Tan 1571 jusqu'au vingt-huitième c jour d'avril 1594 et seront tenus fournir la déclaration c des fiefs par eux accordés, poiir être procédé à la levée a des droits depuis ladite année jusqu'à présent. »
€ Fait à la chambre des francs fiefs au Trésor de Paris, c prononcé au procureur du roi et maître Pierre Turpin, € député de la Communauté; le 16 janvier 1610. « Signé : Langet. »
Ce fiit le dernier acte du bon roi en faveur de la ville, car le 14 mai 1610, Henri IV tombait assassiné. Sa mort plongea les habitants dans le deuil ; un service solennel eut lieu à la Collégiale Saint-Florent pour le repos de l'âme du feu roi. A Paris on lui fit de magnifiques funérailles auxquelles la ville de Roye fut représentée, ainsi que les autres villes du Vermandois, c par le roi d'armes de Picardie en cotte de velours jaune, échiquetée d*azur en broderie ; puis par le bailli de Vermandois portant la bannière en satin jaune d'or, échiqueté d'azur de cinq trailB: le cheval de parade housse, armé au chamfirein, mené par des cordons de soie, tenus par les deux premiers barons de Picardie. ]»
Le petit-fils de Léonor, Henri II de Bourbon, troisième prince de Condé qui avait été obligé de fuir à l'étranger pour soustraire sa femme Marguerite de Montmorency aux obsessions galantes d'Henri IV, avait abandonné les Pays- Bas et s'était réfuté à Milan ; aussitôt la mort du roi, il quitta cette ville et revint en France. Il se dirigea sur Paris; le 12 juillet, Condé passa à Roye, venant de Péronne, L'Echevinage lui présenta le vin d'honneur, sa
femme l'accompagnait; ils ne firent qu'un court séjour dans la vUle, car le lendemain ils étaient à Gompiègne.
Le prince de Condé avait été précédé par sa mère Charlotte de la Trémouille (10 juillet), elle était accompagnée du conseiller Langlois. Le Corps-de-ville leur ofiGrit les vins de présent.
Le 25 juin, le Procureur du roi et Jacques de Neufville, lieutenant-criminel au Bailliage, furent députés à Paris, pour prêter serment de fidélité au roi Louis XIII, au nom de la communauté des habitants.
Concini-Concino, marquis d'Ancre (Albert), avait acheté la lieutenance-générale du gouvernement de Péronne, Montdidier et Roye, au mois d'octobre 1610, madame la maréchale Léonora étant passée par la ville, on lui présenta le vin d'honneur.
Louis XIII, se rendant à Reims pour se faire sacrer, s'arrêta au château de Gandelu, il y passa la nuit; le lendemain, après avoir entendu la messe, le roi monta en carrosse pour continuer son voyage. (12 octobre.)
La seigneurie de Gandelu avait appartenu à la Maison de Roye, par le mariage de Lyénor de Roye, dame de Laferté, avec Jean de Châtillon, seigneur de Gandelu. Marguerite de Roye, seconde femme de Jean, la donna en dot à sa fille Jacqueline lors de son alliance avec Jean Barat: Jacqueline de Roye mourut sans postérité, le 8 septembre 1393 et fut inhumée dans l'abbaye de Vauclerc.
On a vu la princesse de Condé se réfugier dans le château de Gandelu, qui était alors au connétable de Montmorency.
René Potier devint, après le duc de Piney qui reçut Louis XIII, propriétaire du château de Gandelu. Bernard Potier de Gesvres qui fut gouverneur-général de Péronne,
Montdidier et Roye, était fils de Léon Potier, duc de Gesvres et marquis de Gandelu.
L'année suivante, des réparations furent faites au beffroi, qui servait de magasin aux poudres et qui contenait alors trois cent quarante-neuf livres de poudre.
En 1613, le prévôt Antoine Vasset fut envoyé à Paris pour obtenir du roi et de la Chambre dei& Comptes la continuation de Toctroi sur les vins et le rétablissement de deux sols sur chaque minot de sel : il lui fût payé deux cent quatre-vingt-dix livres pour les frais occasionnés pendant les quarante jours qu'il demeura à Paris. Les démarches du Prévôt furent couronnées de succès, car le 10 juin 1614, des lettres-patentes furent expédiées à Roye, accordant aux habitants le droit de percevoir, pour six ans, le quatrième et le vingtième sur les vins et six sols au lieu de quatre sur chaque nnnot de sel (72 litres). Le produit de ces impôts devait être affecté, non-seulement aux réparations des murailles, mais encore € à l'entretenez ment des chemins et chaussées de la ville. » {Pièce jtisttficative n9 i7.)
Au mois d'août de la même année, on procéda à l'élection des députés aux Etats-généraux, convoqués par la régente Marie de Médicis ; les délégués des trois états des villes du gouvernement se rendirent à Montdidier, pour nommer les députés à envoyer aux Etats-généraux assemblés à Paris, le 14 octobre. Ce fut la dernière convocation jusqu'en 1786. Jacques de Neuville, lieutenant-général, y assista comme député du tiers état et ne revint qu'au mois d'avril suivant, sans avoir pu accomplir son mandat.
Le roi Louis XIII, reconnaissant toute l'importance qu'il y avait à conserver la ville de Roye en son obéissance, augmente de cent hommes d'armes, la garnison qui se
composait déjà d'une compagnie du régiment de Navarre, et ce, par des lettres datées de Paris le 21 septembre 1616, adressées à Pierre de Trion, gouverneur-capitaine du château de Roye. Le roi veut que ces troupes vivent en bonne discipline, de façon telle que les habitants n'aient à souffrir aucune « foule et oppression, y
En 1617, la nouvelle d'un miracle se répandit dans la ville ; Adrienne Fagard de Champion était depuis longtemps atteinte d'une maladie qui lui rendait impossible l'usage des jambes, elle était obligée de marcher sur les genoux ; s'étant traînée avec une peine extrême à Notre- Dame de Moyenpont, près de Péronne, et y ayant fait ses dévotions, elle se sentit si bien guérie que, malgré son grand âge, on la voyait encore aller et venir à pied, cinq années après, comme si elle n'avait jamais eu d'in&rmité. Beaucoup de malades se mirent en route pour l'abbaye de Moyenpont et nul doute qu'ils n'en revinrent guéris.
Louis d'Estourmel, baron de Surville, qui habitait le château de Champion, e: frappé de la protection éclatante de la Sainte-Vierge }», donna à la chapelle de Moyenpont, par un acte passé à Roye le 26 août 1619, cinquante journaux de terres labourables, sis sur le territoire de Driencourt.
Par sentence arbitrale de 1618, les Prévôt, Echevins et Communauté de Roye sont condamnés envers Tévéque d'Amiens, à réparer le violement d'asile qu'ils avaient commis dans l'église de Goyencourt, en faisant saisir un malfaiteur qui s'y était réfugié.
Le 18 mai 1619, le prévôt Turpin et Téchevin Louen sont envoyés vers le roi à Compiègne, afin d'obtenir de nouvelles lettres pour l'augmentation du droit à percevoir sur le sel ; Louis XIIT, prenant en considération les
raisons données par les députés, confirme l'octroi de six sols sur chaque minot de sel, par lettres-patentes du 14 octobre, enregistrées à la Cîour des aides et à celle des Ciomptes, le 18 mai 1620.
La peste vint en 1624, exercer de nouveau ses ravages ; le nombre des victimes fut considérable. Afin d'éviter la contagion, l'Echevinage préposa des gardes aux Portes pour empêcher d'entrer dans la ville les personnes infectées de la maladie ; car cette épidémie régnait également à Noyon, Amiens et Montdidier. Le chirurgien Abraham Lemoine ftit désigné pour donner ses soins aux malades. Dans la paroisse de Saint - Pierre, en quatre mois, il y eut cent décès, le mois d'octobre fut le plus meurtrier.
Peu d'années après, parut à Roye un fléau d'un autre genre : une secte à'IlluminéSj à la tète de laquelle était Pierre Guérin, curé de Saint-Georges. Ce prêtre annonçait une doctrine nouvelle ; les prosélytes que firent Guérin et son confrère Pierre Bucquet, curé de l'église de Saint- Pierre, furent nombreux : leur doctrine se répandit d*une façon étonnante, et bientôt on compta, en Picardie, soixante mille Illuminés ou Chiérinets. Leurs maximes furent considérées comme subversives de la religion catholique et les plus grandes rigueurs furent exercées contre les Cruérineta. Toutefois, ces mesures excessives étaient plutôt justifiées par l'intolérance rell^euse qui régnait alors que par ce que cette doctrine avait de contraire à la morale et au dogme catholique. Nous reviendrons sur ce sujet.
Les divisions de la Cour et les bruits de guerre rendaient nécessaire le bon état des fortifications, aussi travaillaiton sans relâche aux murailles. En 1624, on refit le rempart derrière le couvent des Sœurs-grises et on plaça dans
la muraille une pierre sculptée par un nommé Bouchon de Nesle, laquelle portait les armes du roi, avec les noms du gouverneur et du receveur municipal.
Cette même année, TEchevinage acheta quarante-huit livres de grenades et des munitions de guerre.
Uannée suivante, on fit de grands travaux à la muraille de VEperon-Mattre^Jeafij pour lesquels on dépensa dixhuit cent quatorze livres ••
Sur les remparts se trouvaient des corps-de-garde destinés à y poser des sentinelles ; un était placé sur la muraille vis-à-vis le cimetière et un autre sur la Tour^ Lupartj il avait dix-huit pieds de long ; on les remit en état, et on refit le cul-de-lampe.
On travailla aussi à la courtine du bastion Montplaisir ainsi qu'à celle dé la plate-forme de la Porte-SaintrPierre. En 1633, VEchevinage fit construire un corps-de-garde en briques sur la place du Marché, lors du séjour de dix compagnies du régiment Miliau. L'année suivante, le pont du faubourg Saint-Médard fut refait à neuf.
Antoine de La Yacquerie, religieux Minime de Roye, qui a écrit la vie de Saint-Florent, donne une description de la ville, telle qu'elle était à cette époque (1638) : ce Petite en son enceinte, mais jolie et d'une très agréable a demeure, pour y avoir un air serein et fort sain, eslevée € qu'elle est sur une petite colline et ainsi esgayée d'une « très belle vue. Au bas d'icelle, vers le midy, elle est € arrousée d'une rivière nommée : d'Aure (Avre), à qui tf font compagnie quatre beaux estangs, dont le trait est ce estendu d'une lieue et sans doute, elle serait devenue « toute autre, n'eust esté qu'estant frontière, comme elle m l'est, et voisine des estats étrangers, elle a été souventes a fois ruynée, pillée et bruslée. :»
L'auteur adresse aux magistrats de la cité Tépitre suivante :
L'éloquent Chrysostome escrit fort sagement
Que bien que Rome soit en grandeur admirable,
Ce n*est pas ce qui plus la rend recommandable,
Tiy son antiquité, ny son ricbe ornement.
n ne fait pas grand cas de son commandement.
De son peuple nombreux, ny de cbo'se semblable.
C'est saint Pierre et saint Paul, qu'elle tient chèrement.
Messieurs, dans votre yille, où saint Florent repose
Il ne faut point chercher, pour sa gloire autre chose.
Quel peuple aussi ne Ta, ce trésor regi'ettant T
La Bavière se plaist à cette sainte envie,
L'Anjou se sent piqué de même jalousie,
La Touraine ne peut, qu'elle en fasse autant.
Les habitants de Roye n'avaient donc rien à envier à leurs voisins^ puisqu'ils possédaient les restes de Saint- Florent. Ils avaient eu recours au bienheureux, pour obtenir de Dieu, par son intercession, le succès de Tannée royale qui avait entrepris le siège de La Rochelle. Les Royens Toyaient dans la chute de ce dernier refuge des Calvinistes, la fin des guerres religieuses. Aussi, la nouvelle de la prise de cette ville fut-elle accueillie avec joie I^ la population. Le 10 de novembre, il y eut une procesâon générale, et un Te Deum en actions de grâces fut chanté dans la Collégiale ; des feux de joie, des salves d'artillerie complétèrent ces joyeuses manifestations.
François II de Roye La Rochefoucault comte de Roucy, zélé protestant, était soupçonné d'avoir des intelligences avec les sssiégés de La Rochelle ; sa fidélité au roi était même devenue suspecte, à cause de ses liens de famille avec le duc de Bouillon de la Tour d'Auvergne. Louis XIII ordonna son arrestation. Charles d'Elbeuf fit investir le
château de Roucy le 28 janvier 1620, s'empara de la personne du prince et le fit conduire à Paris, où il fut jeté en prison ; il y resta une partie de l'année suivante. François obtint sa liberté sur la parole qu'il donna c de rester fidèle au roi et à l'Etat, nonobstant sa religion. » Cest alors que le fief de Roye ayant été saisi sur lui, fut vendu en 4630.
Au mois de novembre 1632, on apprit dans la ville qu'un crime avait été commis. Depuis quelques jours, on remarquait que la maison habitée par Florence Guilliart, veuve de Roger Robécourt, et par sa servante, restait fermée ; bien plus, une odeur nauséabonde sortait de cette demeure et infectait le voisinage. Les officiers du Bailliage prévenus par la rumeur publique, se transportèrent au domicile de la veuve Guilliart et firent ouvrir les portes. Un spectacle affreux se présente alors à leurs yeux ; dans une salle basse, qui servait de cuisine, deux cadavres horriblement mutilés, gisaient dans une mare de sang. Le procureur du roi fit procéder à l'inhumation des corps, puis se livra à une enquête. On a pensé pouvoir attribuer ce crime à des soldats qui avaient logé chez cette veuve; mais faute de preuves, ces militaires ne furent pas inquiétés.
Le 30 avril 1635, Louis XIII vint à Roye avec la reine Anne d'Autriche, il se rendait à son armée de Lorraine pour assister à la prise de Saint-Michel. Le roi fit son entrée par la Porte-Paris, le mayeur Charles Aube, à la tète du corps municipal et des officiers du roi, harangua Sa Majesté et lui présenta les clefs de la ville. Le roi passa la nuit ; le lendemain, les autorités l'accompagnèrent jusqu'à la sortie de la porte Saint-Pierre, sur la route de Péronne. Louis XIII, après avoir Mt démanteler la ville de Saint-Michel, au siège de laquelle il faillit
être tué, regagna la capitale en passant de nouveau par Roye.
Dans une lettre du 15 juillet 1635, adressée à M. de Blérancourt, lieutenant-général, le duc de Chaulnes, gouverneur de Picardie, enjoint à cet officier, de convoquer le ban et Farrière-ban du Bailliage de Roye, pour la réunion qui devait avoir lieu à Corbie.
Les anciens registres extraordinaires du Bailliage qui ont été détruits ou perdus, contenaient différents documents concernant le ban et l'arrière-ban ; à la suite de la lettre du duc de Chaulnes, se trouvaient trois ordonnances sur le même sujet. A la date du 3 août 1635, était la copie des lettres-patentes adressées et gouverneur de Roye, ou à son lieutenant pour la convocation du ban et de Tarrière-ban; suivait le 23 du même mois, l'enregistrement d'un règlement fait par le roi. L'article 1®' portait que les lettres pour la convocation devaient être adressées aux sièges principaux des Bailliages et des Sénéchaussées.... Les Baillis et les Sénéchaux étaient chargés de la publication. On trouvait encore dans les mêmes registres, plusieurs certificats de services de gentilshommes et de seigneurs du Bailliage de Roye, ainsi : des seigneurs de TUloy et d'OgnoUes, de François Le Caron, seigneur de Damery, de Romain Pasquier, seigneur de Baugiet, du seigneur de SainirGeorges-les-Roye Cornet, et du chevalier de Belloy, seigneur d'Âmy.
Cette levée d'hommes était nécessitée par la guerre que le roi, étant à Péronne, avait déclarée à l'Espagne. La ville de Roye fut une des premières victimes de la coalition.
Le cardinal Infant, gouverneur des Pays-Bas, trompant la vigilance de Richelieu, rassemble une armée puissante,
surtout en cavalerie et à la tête de quarante mille hommes,
commandés sous lui par Thomas de Savoie, Jean de Werth et Picolomini, fond avec impétuosité sur la Picardie.
L'effroi fut terrible, <c quelques-uns des plus qualifiés de la noblesse des environs et des ecclésiastiques, se croyant perdus sans ressources, cherchent leur sûreté dans la protection de Tennemi, entr'autres : Henri-Marc Grouffier, marquis de Bonnivet, descendant de l'amiral, seigneur de Liancourt-fosse et le curé de cette paroisse. »
Les Impériaux s'emparent de la Capelle, du Catelet, de Yervins, pillant, ravageant la Thiérache et s'avancent vers la Somme ; ils descendent cette rivière et viennent camper sur les hauteurs de Bray. L'armée firançaise était sur la rive opposée, l'ennemi tenta vainement de forcer le pont de Cappy, il fit une fausse attaque sur Sailly et passa la Somme à Cerisy, malgré la vigoureuse résistance du régiment de Piémont. Après avoir brûlé Bray, les Impériaux se dirigent sur Roye. Les troupes françaises, obligées de se replier sur Noyon afin de couvrir la capitale, abandonnèrent à leurs propres forces, les places de la Somme. Le 6 août, les ennemis commandés par Jean de Werth, viennent mettre le siège devant Roye ; l'invasion avait été si prompte, qu'à peine avait-on eu le temps de se mettre en défense. Les seigneurs de TiUoloy, de Bus, d'Amy, de Damery, se réfugient dans la ville ; Albert Woislausky, gouvemeiu* de Roye, prend les mesures nécessaires pour résister aux ennemis. Ceux-ci incendient les faubourgs et détruisent le vignoble de la Porte-Saint- Pierre. Le curé de Carrépuits, le chirurgien Choquet, le le sergent royal Artus, le contrôleur Gouilliard, Michel Thénard, Florent Dreue, doyen rural de Nesle et d'autres habitants, sont tués par les ennemis : le sieur de Bussy du Plessier trouva la mort en défendant la tranchée ouverte par les Espagnols, devant la chapelle du Cimetière.
Pendant deux jours les Royens résistèrent aux efforts des assiégeants ; le 8, entre huit et neuf heures du matin, il y avsdt un enterrement, il fallait sortir pour conduire le convoi au Cimetière. Charles de Broyés, écuyer, seigneur de Haut*Avesne, alors lieutenant-général, et Antoine Vasset, prévôt royal, livrent ce secret aux Espagnols; ceux-ci se précipitent sur le convoi, tuent le procureur Raye qui accompagnait Claude Bucquet, curé de la paroisse de Saint-Pierre, pénètrent dans la ville, courent sur la Place du Marché en criant :. ville gagnée ! et se répandent dans toutes les directions. Les ennemis se livrent au pillage, les papiers de TEchevinage, les registres du Bailliage, les minutes des notaires sont brûlés, jetés dans les rues ou emportés et ils mettent les habitants à rançon.
Il est certain que la trahison seule ouvrit les portes de la ville aux assiégeants ; en effet, des lettres de commission, datées de Roye le «30 septembre 1636, signées : Louis, et données à Gilles Charmolue, écuyer, portent ces mots :
« Pour remplir les places de lieutenant-général civil et « criminel et de prévôt royal à Roye, au lieu de Charles
< de Broyés et Antoine Vasset, accusés d'avoir remis la « ville aux ennemis de TEtat, et par haute trahison et c perfidie avoir mérité d'être punis et châtiés suivant la c rigueur des ordonnances, i» {Pièce justificative n^ 18.)
Le lundi 27 octobre, un notaire de Roye fut condamné à être rompu vif pour avoir, d'intelligence avec l'ennemi, favorisé laptise de sa ville. Cette sentence reçut son exécution le même jour, sur la place d'Amiens ; le condamné avait sur le dos un écriteau portant ces mots :
< Traître au roi et à son pays. i> Il avait été nommé loayeur de la ville par les Espagnols.
Les Croates et ks Hcmgrois restèrent six spmainps dans Rqye, promenant dans tofos les enfirons le pOlage, le massacre et Tinoendie.
Les Tillages de Beii?ndgnes, Kare, Balâtre, Omancoort, Herlj, BethoniînenB, Marché, Granj, Cham^en, perdirent les cloches de leurs églises, qui farcit Insées et emportées par les ennemis ; Yerpilli&ies, Billancoart, Damery, Waiily, Le Montèl, Cressy et Solente forent Mlés. Aussi, le nom de Jean de Werth était exécré, il était passé à rétat de Croque-fnitaine.
Le roi avait fait appel an patriotisme picard, et bientAt une armée de trente-dnq mille hommes de pied et de quinze cents chevaux se trouva réunie dans les plaines de fioye, vers Amy et Yerpillières ; le duc d'Orléans en prit le commandement et .se présenta sous les murs de la ville, le 18 septembre.
La garnison espagnole ayant refusé de se rendre, le prince fit immédiatement dresser des batteries et foudroya continuellement les murailles du feu de douze pièces de canon. Une assez grande brèche ayant été faite, les Français résolurent d'y donner l'assaut ; déjà quatre cents hommes, sous les ordres de Roger-Rabutin, aUsdent franchir le fossé, lorsque les ennemis demandèrent à capituler ; ce qui leur fut accordé, aux conditions suivantes :
1* Que le sieur de Weslau, gouverneur, sortirait avec sa garnison, la vie sauve, avec les armes et bagages qu'ils avaient lorsqu'ils entrèrent dans la ville et qu'ib laisseraient tout ce qui appartenait aux habitants.
2" Qu'il leur serait donné une escorte suffisante pour être conduits sûrement jusqu'à leur armée.
3^ Que le sieur Weslau, gouverneur, rendra la ville le lendemain à huit heures du matin, à ceux que Son Altesse choisira pour la recevoir et pour la gaixler.
4^ Que pour la plus grande assurance de sa parole, il livrera dès aujourd'hui une porte de la ville, qui sera occupée par les gens de guerre que Son Altesse y enverra, jusqu'à ce que la garnison en fut sortie.
Donné au camp de Roye, le 18 septembre 1636.
Gaston.
Le lendemain, les troupes françaises -prirent possession de la ville et furent reçues avec joie par la population qui les acclama comme des libérateurs.
Les conditions de la capitulation parurent trop douces au roi; Louis Xlir aurait aussi voulu, au lieu de perdre deux jours à reprendre Roye, laisser un fort détachement devant cette ville et pousser droit aux ennemis, afin d'ôter à Jean de Werth le moyen d'opérer sa retraite. C'est du moins ce qui résulte d'une lettre du cardinal de Richelieu adressée à M. de Chauvigny, secrétaire des commandements, et dont voici les termes : a Le Roy eust bien désiré c que ceux qui estoient dans Roye eussent reçu un moins a &vorable traitement ce qui semblait nécessaire pour « l'exemple, mais cependant, il ne condamne pas les c raisons que Monseigneur a eues.
€ Sa Majesté eust de plus souhaité que, les ennemis se c retirant en désordre, l'on eust envoie une grande partie € de cavalerie pour les incommoder en leur passage, ce c que le sieur de Vivans a dit au Roy, qui eust faiet, au
< jugement de tout le monde, un grand effet.
c Elle part lundy pour aller à Roye, et pour cet effect, a Elle veut que l'on luy laisse sept à huit cents chevaux
< efiectifs, ce qui n'affoiblira ny ne changera le- dessein € premier de votre instruction, vu que par icelle, vous a devez laisser quatre cents chevaux à Roye et autant « à Amiens, ce dont l'on vous décharge. Du reste.
a Sa Majesté pourvoiera à tout ce qui sera du deçà de la € rivière, estant à Roye. )»
Le roi et la reine arrivèrent, en effet, le mercredi 27 septembre et descendirent à YHôtellerie du Chevalet.
Louis XIII trouva dans la ville de La Boissière avec réquipage de Tartillerie, de Saint-Preuil et le marqiûs de la Force. Le roi avait aussi donné Tordre à M. de Ghaa- Vigny de venir le rejoindre, avec le sieur D'Argenson.
Le cardinal de Richelieu accompagna le monarque dans son voyagé à Roye ; deux lettres datées du 27 septembre, furent adressées de cette ville, l'une à M. de Ghauvignj et l'autre à M. de Bullion.
Lors de l'entrée du roi et de la reine dans la ville, l'Echevinage alla leur offrir des vins de présents, ainsi qu'aux seigneurs de la Cour, aux capitaines du régiment de Brézé et aux officiers de la garde du roi. Aussi le budget municipal eût-il, cette année là, pour les vins de présents, cent cinquante-six livres à payer à Robert Pilles, cuisinier.
Ces dépenses, jointes à celles qui avaient été faites pendant le siège pour l'achat de balles à mousquet, de poudre et d'étain, grevèrent la caisse communale.
De Roye, Leurs Majestés allèrent coucher au château de Démuin pour activer le siège de Corbie. Le départ du roi précéda d'un jour celui du cardinal qui écrit de Roye le 20 septembre, à M. de Bullion, surintendant des finances. Richelieu avait dû recevoir à Roye, un envoyé de l'ambassadeur de Savoie, qui venait lui annoncer une victoire gagnée par l'armée navale.
La ville de Corbie, quoique bien pourvue de munitions de guerre, avait été remise aux mains des Espagnols, le 15 août 1636, par le comte de Soyecourt, (seigneur de Tilloloy et du fief de Roye), gouverneur de la citadeUe.
sans que tous les moyens de résistance fussent épuisés. II fut pour ce fait accusé de trahison et traduit devant un conseil de guerre tenu à Amiens, et présidé par le roi lui-même. Le comte s'était réfugié en Angleterre ; il fut condamné, par contumace, à être tiré par quatre chevaux sur la Place d'Amiens et sa tête fut mise à prix ; il fut exécuté en effigie. D'après le jugement, ses maisons devaient être rasées et ses bois coupés. Le 22 novembre, le roi ordonna l'exécution de la sentence dans les communes de Tilloloy, Conchy, Carrépuits, Guerbigny, etc., le château de Tilloloy fut démoli et les bois coupés à hauteur d'homme. Mais après la mort de Louis XIII, le comte de Soyecourt fut réhabilité, il rentra en possession de ses titres et de ses biens (1643).
Louis XIV lui donna même de l'aident pour relever son château, la première pierre fut posée le 26 avril 1645. (Tilloloy^ ses Seigneurs. . . par E. Coêt).
Il faut croire que le roi et la reine avaient été satisfaits de l'hospitalité reçue dans VHôtellerie du Chevalet^ car le 27 décembre, des lettres-patentes adressées aux mayeur et échevins de Roye, leur enjoignent « à ce qu'ils 8 aient à ne loger et à soufMr ne loger aucun des gens € de guerre, en la maison où pendait pour enseigne : « Y Hôtellerie du Chevalet , appartenant à Ch. Letellier, ni « en ses descendants, ni à prendre aucun cens, sans son c consentement, et ce, en considération de ce que sa € maison avait servi au logement de Sa Majesté et de la € Reine sa très chère épouse. »
(Données à Saint-Germain-en-Laye. Registrées le 9 janvier 1637.)
Charles Letellier, ancien échevin, fut en 1641, nommé
par le roi contrôleur des fortifications de la ville. Il
mourut en 1653, et fut inhumé dans la chapelle Saint-
Jacques de l'église SaihtrPierre. Sa femme, Jacqueline Bailleul, le suivit au tombeau deux ans après.
Pendant leur séjour à Roye, les Espagnols faisaient des excursions dans les environs et s'y livraient au pillage. Le 24 août, dans l'espoir de prendre une revanche de la défsdte que leur avait fait éprouver, six jours auparavant, le sieur de Maurepas à la tète de quelques Montdidériens, la garnison espagnole fit sortir cinquante cavaliers et autant de piétons, avec des chariots, pour enlever des grains et des meubles du château de Maignelay ; la troupe s'était divisée, la cavalerie marchait du côté de Hontdidier. Le lieutenant du gouverneur de Bracquemont, sortant de cette ville à la tète de quelques habitants, fond sur les Espagnols, en tue dix et en emmène une douzaine prisonniers à Montdidier, avec les chariots attelés. Les ennemis voulant reprendre leurs équipages, s'avancent jusques dans le faubourg, là encore, ils éprouvent une déroute complète et sont obligés de regagner à la hâte la ville de Roye. (Histoire de Montdidier.)
La présence des ennemis amena une maladie pestilentielle, qui fit à Roye de nombreuses victimes, malgré les précautions prises contre la contagion. Dans la paroisse Saint- Pierre, pendant les mois d'octobre et de novembre, il y eut jusqu'à onze enterrements par jour. Cinquante personnes du faubourg de Saint-Georges furent victimes de cette maladie contagieuse. Dix soldats espagnols moururent aux tentes des pestiférés, établies au haut du faubourg Saint-Médard. On compta, tant dans la ville que dans les faubourgs» cinq cent douze personnes mortes de la peste. La maladie frappa surtout les enfants et les adultes ; elle cessa ses ravages vers le mois de janvier, qui n'eut que trente décès.
A ce fléau vint se joindre une famine affreuse ; par suite de l'occupation du pays, les terres n'avaient été ni cultivées, ni ensemencées ; la désolation était à son comble. Les malheureux paysans périssaient de faim et de misère. Leurs cadavres restaient sans sépulture, les chiens et les loups s'en disputaient les débris. On vit se renouveler les horribles scènes de 1632. c II y avait eu, c à cette époque, douze à quinze personnes estranglées c et à demi-mangées par les loups, à Proyart, à Damery c et aux faubourgs de Roye. »
On ne peut se faire une idée des souffrances qu'eurent à supporter les populations décimées ; les Mémoires du temps contiennent des détails navrants. A chaque pas, on rencontrait des gens mutilés, des femmes coupées par quartiers, après avoir été violées, des hommes expirant sous les ruines des maisons incendiées, d'autres percés avec des broches ou des pieux aigus. « J'ai vu, dit La Porte, € sur le pont de Melun, où la Cour vint à passer quelque c temps après, trois enfants sur leur mère morte, l'un desc quels la tétait encore. A Mareuil, en Picardie, deux c en&nts furent trouvés se nourrissant des cadavres de leur c père et mère.
La charité publique excitée par la voix de Vincent de Paul, s'émut de tant de misère ; des missionnaires furent envoyés dans les campagnes pour y porter des secours et des consolations aux malheureux, voués à une mort certaine.
Saint Vincent vint lui-même à Noyon et visita les paroisses du diocèse ; beaucoup d'ecclésiastiques périrent en donnant des secours aux malades, les curés de Cressy, d'Ognoles, furent victimes de leur dévouement.
Le 8 juillet 1637, à la suite d'un orage épouvantable, la grêle tomba en si grande quantité que toutes les
récoltes furent anéanties ; <i: chacun tremblait, pas de mémoire de choses semblables. i^
C'est en 1636 que le gouvernement des trois villes de Péronne, Montdidier et Roye, cessa d'être indépendant de celui de la Picardie ; Bernard Potier de Gesvres, qui en jouissait, ayant donné sa démission, Louis XIII investit de la charge de gouverneur : Charles de Monchy, marquis d'Hocquincourt, pour exercer ses fonctions sous l'autorité royale.
Les gouverneurs-généraux des trois viUes, depuis leur création, furent :
1418. — Baudot de Noyelles, seigneur de Gouy^ de TiUoloy, chevalier de la Toison-d'Or, fut fait prisonnier à la bataille d'Âzincourt avec le Sire de Roye ; il était conseiller, chambellan du duc de Bourgogne, auquel il rendit de grands services. Il avait épousé Marie, dame de Hangest et de Davenescourt. Il fut le premier gouverneur en même temps que grand bailli, il touchait pour ses gages deux cent quatre-vingt-douze livres parisis, monnaie royale, payables à la Saint-Remy.
1432. — Baudot, son fils, chevalier, seigneur de Noyelles, lui succéda dans sa charge.
1457. — Philippe de Crevecœur, seigneur de Querdes et de Lannois, chevalier de la Toison-d'Or, maréchal de France, fut nommé gouverneur des trois villes par le comte de Charolais, il fut conservé dans cette charge par le roi qui le fit grand chambellan. Il se démit de ses fonctions de gouverneur-général vers 1479 et mourut en 1494.
1479. — Guillaume de Biche, chevalier, seigneur de Cléry, près Péronne, conseiller, chambellan du roi Louis XI, et président de ses finances.
1496. — Louis de Halluin, seigneur de Piennes et de Maignelay, conseiller, chambellan du roi, chevalier de ses ordres, capitaine de cent hommes d'armes.
1519. — Jean d'JIumières, seigneur de Monchy, chevalier des ordres du roi, gouverneur de Henri II, lieutenant du roi en Piémont; il mourut en juillet 1550, et fut inhumé dans la chapelle de Roye, en l'abbaye Saint- Corneille de Compiègne.
1548. — Jean d'Humiëres, son fils, lui succéda et mourut en 1553.
1554. — Louis d'Humières, seigneur de Contay, chevalier de l'ordre du roi, fut nommé gouverneur des trois villes par lettres du 16 juillet 1554. Il mourut le 31 octobre 1560 et fut enterré dans le chœur de la Collégiale Saint-Fursy, à Péronne.
1560. — Jacques d'Humières, chevalier, seigneur de Monchy-sur-Aronde, de Bray, de Lassîgny, chevalier des ordres du roi, maître des eaux et forêts, lieutenant-général de Picardie. Après la bataille Saint-Quentin, en 1557, il se jeta dans Péronne pour la défendre contre les ennemis. n mourut en 1579, son cœur ftit déposé à Saint-Fursy, sous un mausolée de marbre.
1579. — Michel Creton^ d'Estourmel, seigneur de Suzanne, de Templeux et de Guyencourt, chevalier du Saint-Esprit, décoré de cet ordre à la première promotion ; il succéda à Jacques.
1506. — LouK d'Ongnies, comte de Chaulnes, baron de Brios, chevalier du Saint-Esprit ; il traita de la place de gouverneur des trois villes avec Michel d'Estourmel, moyennant la somme de soixante-quinze mille livres ; il touchait, comme gouverneur, cent écus par mois. Louis fut lieutenant-général de Picardie et mourut en janvier 1604.
1604. — Charles de Créqui, prince de Poix, comte de Canaples, duc de Lesdiguières, pair et maréchal de France, ambassadeur extraordinaire à Rome, lieutenantgénéral au gouvernement du Dauphiné et général de Tarmée du roi. Après la mort d'Henri IV, il fut obligé de se démettre du gouvernement des trois villes en faveur du suivant :
1610. — CoNCiNO-CoNCiNi, maréchal d'Ancre favori de Marie de Médicis ; sans avoir aucune connaissance dans l'art militaire, il obtint ce gouvernement. Son séjour à Péronne fut signalé par des vexations et des excès de pouvoir. Enfin Louis XIII lui ordonna de quitter sa place ; il retourna à Paris, où il périt d'une façon tragique.
1616. — Bernard Potier de Gesvres, Chevalier, seigneur de Blérancourt, fit son entrée à Péronne, le 30 novembre 1617. Il se démit de sa charge en 1636. C'est alors que le roi, par des lettres datées de Corbie, investit des fonctions de gouverneur-général Charles de Monchy, marquis d'Hocquincourt <i pour tenir et exercer cette « charge sous notre autorité, celle du gouverneur et a nostre lieutenant-général en nostre province de Picar- « die. » (25 octobre.)
Au mois de décembre 1636, furent envoyées des lettres dans lesquelles le roi, s'adressant aux mayeur et échevins de Roye, il leur mande : « qu'incontinent icelles reçues, € vous ayez à procéder en vos loyautez et consciences à <c l'assiette sur tous les habitants, ecclésiastiques, nobles, (( nos officiers domestiques et communaux, tous autres € officiers et autres personnes de quelque qualité et condl- « tion qu'elles soient exemptes, et non exemptes, privi- « legie2; et non privilégiez, nonobstant leurs privilèges et a exemptions, sans aucun réserver ny excepter pour quel- (n que cause et occasion que ce soit, pour cette fois
c seulement et sans tirer à conséquence, de la somme de € vingt mille livres, à laquelle la Ville a été taxée, pour € sa part de prêt et emprunt par nous ordonné estre fait. . . c Donné à Noisy, signé pour le roi : Pheuppeâux. »
Par suite des guerres, le Trésor était épuisé, le roi leva un emprunt forcé sur les villes, et comme on vient de le * voir, la ville de Roye fut taxée à vingt mille livres. Pour se procurer cette somme, le Corps-de -Ville emprunta huit mille livres à un sieur Leclerc des Alleux et le reste à un nommé Berthe. Deux paiements furent versés entre les mains du receveur de la généralité d'Amiens. Une somme de dix mille livres restait à payer, une ordonnance de l'Intendant de Picardie, Le Maistre de Bellejamme^ établit une imposition sur différentes personnes de la ville, qui furent contraintes de payer « nonobstant opposition ou appellation » : Antoine Berthe, mayeur, fut taxé à mille livres, Christophe Brunel, Eloi Turpin, Gabriel Jobard, réchevin Claude Billecocq, à chacun cinq cents livres.
Le remboursement de cet emprunt était garanti aux prêteurs par un nouvel impôt ; car pour faciliter à la ville, le moyen de payer la taxe et d'emprunter, le roi permit aux habitants de mettre ua impôt sur telles denrées qui leur rapporteraient davantage, avec défense aux receveui*sgénéraux de s'entremettre dans la perception de cette imposition nouvelle, a sous peine de concussion. » L'Echeviaage établit une taxe de huit deniers sur chaque setier de blé vendu par les forains, sur le marché de Roye.
Ce droit fut mis en adjudication, en présence de l'Intendant de Picardie, et fut adjugé à la somme de neuf mille livres. Le produit de ce nouvel impôt permit de rembourser en 1637, une partie de la créance de Leclerc.
Depuis, les revenus ayant augmenté, les habitants, non-seulement payèrent les arrérages de la créance des
Alleux, mais encore le principal ; en sorte, qu^il ne resta dû à ce créancier, que deux mille quatre cents lirres.
En 1662y le roi accorda une imposition d*un écu sur le vin entrant et se consommant dans la ville, arec clause expresse « que l'on n'en compterait point à la Chambre, et ce, pour payer les dettes de la ville ]» ; malgré cette défense, le fermier des aides toucha la moitié de la somme produite, de manière que ce ne fut qu'en 1687 que la ville put se libérer complètement de l'emprunt royal de 1636.
La même année, Roye eut encore à supporter de nouvelles charges : les habitants avaient reçu dans leurs murs, sur un ordre royal du 19 novembre, trois régiments anglais et irlandais et deux compagnies d'infanterie, à la subsistance desquels ils devaient pourvoir, à raison de quatre sols et de vingt-quatre onces de pain cuit par soldat ; le colonel, huit sols par jour, le capitaine, six. La ville dépensa douze mille huit cent quatre-vingt-six livres pour un mois, et quarante mille livres durant le temps de l'occupation. Pour se couvrir de cette somme, le mayeur et les échevins s'adressèrent au roi, en le priant de prendre en considération « leurs longues misères » et l'arrêt du Conseil d'Etat du l«f novembre 1636, rendu en faveur des villes qui avaient contribué à la nourriture des gens de guerre, et de leur accorder la faveur d'établir sur l'Election de Montdidier, une imposition nécessaire pour rentrer dans une partie de leurs dépenses. Louis XIII 6dsant droit à leur réclamation, par lettres-patentes datées de Saint- Germain le 26 décembre, ordonne de lever une imposition sur toutes les communes de l'Election de Montdidier.
En exécution de cet ordre, l'Intendant de Picardie de Bellejamme, sieur du Quesnel, dressa un rôle pour le remboursement de la moitié des dépenses, (vingt mille
Hvres), par toutes les paroisses de TElection ; la ville de Montdidier fut taxée à seize cents livres. L'ordonnance de rintendant était exécutoire à partir du 28 avril 1637.
n parait que la perception de ce nouvel impôt ne se fit pas sans grandes protestations de la part des habitants des cotnmunes imposées, et notamment de la part de ceux de Montdidier.
Au mois de juin, Thuissier Ledoulx assisté du bourgeois Gouilliard, fondé de pouvoirs des mayeur et échevins de Roye, venait de remettre son exploit au maire de Montdidier, lorsqu'un habitant qui se trouvait à une fenêtre, fit une injure grave à l'huissier, en le menaçant de le faire chasser de la ville, à coups de bâtons. Ces paroles furent entendues par plusieurs habitants, qui étaient dans la rue où demeurait le mayeur, (au coin de la rue près du Marché) ; ils conseillèrent à l'huissier, afin d'éviter les suites de l'émotion populaire causée par sa présence, de se retirer dans l'hôtellerie, où pendait pour enseigne : le Vert-Manteau. En passant sur la Place, le sergent entendit ces paroles : « Mon Dieu ! il les faut tuer, ce sont tous g... f..... dans la ville de Roye et tous Espagnols, y^
Entendant ces menaces, le mayeur assisté de Claude Le Caron, d'Antoine de Fénin, de Capperonnier, de Cochepin, Cloquemant et autres notables personnes de Montdidier, entra dans l'hôtellerie du Vert-Manteau ; plus de cent à six vingt habitants étaient dans la rue en face de la porte, proférant des menaces de mort. Le mayeur engagea le sergent à ne point sortir de la ville, quant à présent, pour porter à Roye la réponse qu'il allait lui remettre. Le mayeur, au nom de la ville et des habitants, déclara former opposition à la perception de l'impôt, fondant ses motifs sur ce que Montdidier avait dépensé plus de cent mille livres pour maintenir la place en l'obéissance
du roi, contre les efforts des ennemis, et pour subvenir aux besoins de sept à huit cents pauvres de la ville, puis pour avoir fourni aux frais de plusieurs compagnies de chevau-légers. La condition des habitants de Montdidier, était suivant lui, plus misérable que celle des Royens qui, c honteusement et paravant d'être assaillis, avaiedt mis « leur ville entre les mains des ennemis, ce qui avait causé « la perte et la ruine entière de la province, à dix lieues c à la ronde, d Que c'était par une espèce de châtiment que Roye avait eu à loger des garnisons, et que cette ville avait mauvaise grâce à demander une indemnité aux habitants de Montdidier ; que le roi avait félicité les Montdidériens de leur dévouement et qu'il leur avait même accordé quelques privilèges ; qu'enfin, par ces différentes considérations, les habitants de Montdidier redisaient de payer leur cotisation.
Les Royens ne se tinrent pas pour battus, ils adressèrent une supplique aux Trésoriers de France, pour montrer leur détresse, les charges de la ville et c la détérioration d'un tiers des maisons », qu'enfin, ils n'avaient touché que le tiers de leurs dépenses. Mais une ordonnance du 31 juillet 1637, leur fit défense d'inquiéter les habitants de Montdidier.
Le sergent chargé de la perception de l'impôt, se présenta le 25 juillet, chez le syndic du village de Faverolles, à l'effet de recevoir la somme de cinquante livres, à laquelle les habitants avaient été taxés.
L'officier municipal déclara que la commune était dans l'impossibilité de payer, par suite de la misère de ses administrés. L'huissier assisté de quatre confrères, voulut saisir deux vaches qui se trouvaient dans une étable ; le propriétaire protesta et cria : au voleur ! aussitôt les villageois se rassemblent, on sonne le tocsin l'huissier et ses
acolytes sont menacés de mort et ne trouvent leur salut que dans une fuite précipitée vers Etelfay. Mais les habitants de ce village avaient entendu le tocsin, et voyant leurs voisins poursuivre les sergents, ils se mettent de la partie, en leur lançant des cailloux ; les sergents purent à grand'peine regagner sains et saufs la ville de Roye.
Si nous sommes entré dans quelques détails sur ces faits, c'est afin de montrer comment on percevait alors les impôts et comment on pouvait s'y soustraire.
Le document précédent montre encore les mauvaises dispositions des Montdidériens envers leurs voisins. Il y avait alors, comme toujours, une grande rivalité entre les deux villes; les habitants de Montdidier ne pouvaient pardonner aux Royens, l'enlèvement du cierge de Tautel de Saint-Riquier.
Quant à Tépithète d'Espagnols donnée aux Royens, le bourgeois Scellier, à l'occasion de la prise de Roye en 1636, l'explique ainsi : « Cette facilité que Messieurs de la ville (T de Roye ont toujours fait paraître à recevoir chez eux < les ennemis, mais surtout les Espagnols, leur en ont c acquis le nom, et quelque chose même dans les ma- « nières, ce qui fait que depuis ce temps les habitants de c Montdidier et ceux des environs les appellent : Espagnols. « Efiéctivement on trouve qu'ils imitent les rodomontades ec de cette nation, et qu'on ne pourrait faire un portrait c plus fidèle d'un Espagnol, qu'en décrivant les actions <c ordinaires qu'on leur voit faire. » Ici Scellier entre dans des explications pour appuyer son raisonnement. « Serait-il <c après tout impossible, que les Espagnols, dans les diffé- € rents séjours qu'ils ont fait dans cette ville, n'aient pris « de ces libertés qui flétrissent toujours les réputations « des maris quand elles sont connues, et par conséquent, « n'aient espagnolisé les Royens ? Mais quoiqu'il en soit,
c il est toujours certain qu'il y a chez eux quelque chose « d'extraordinaire et qui sent de l'étranger. »
Les insinuations de Scellier, que rapporte l'Historien de Montdidier, sont des plus malveillantes et des plus injustes, elles respirent trop la malignité et la partialité pour que l'on puisse y ajouter foi.
Aux épigrammes de Scellier^ M. V. de Beauvillé ajoute les appréciations du P. Daire, sur la capitulation do Roye ; « nous craignons, dit-il, en les rapportant, d'exciter encore certaines susceptibilités : » a A l'approche de cin- « quante cavaliers espagnols, la ville de Roye qui av^dt « soutenu onze sièges, se rendit honteusement et sans a se défendre, vers le milieu de septembre. Gaston « d'Orléans, frère du roi, précédé de douze pièces de € canon, s'en rendit maître le 20, accorda les honneurs « de la guerre à l'ennemi, et fit pendre, à ChantUly, le <i traître qui avait été l'auteur de cette lâcheté, pour qu'il « servit d'exemple à quiconque est assez dépourvu de « sentiment pour oublier ce qu'il doit à l'Etat et à lui- € même. j>
A ces documents, nous opposerons le récit de Dom Grenier : € Les Espagnols s'emparent de Roye, qui n'était pourvue «c ni de garriîaon^ ni de munitions; cet état, joint à la « mésintelligence qui existait entre le gouverneur et les <K habitants, mésintelligence que les ennemis y avaient c pratiquée par promesses d'argent faites à des plus auto- € risés de la Place, fut cause de cette reddition. "»
D'ailleurs, ce n'est pas avec des chroniques particulières qui n'ont aucun caractère authentique, que l'on prouve des vérités historiques, mais avec des documents officiels.
Or, nous avons démontré, les pièces à l'appui, que si les Espagnols étaient entrés à Roye en 1636, la prise de
la ville devait être attribuée à la trahison des capitaines chargés de la défendre.
Plus tard, nous verrons les braves Royens repousser avec énergie les Espagnols, qui avaient envahi le solde leur patrie.
Toutefois, les Montdidériens ne doivent pas attribuer à eux seuls le succès de la résistance qu'opposa leiu* ville aux attaques des Espagnols. La noblesse des environs, qui s'était réfugiée dans Roye, se retira après la prise de la ville, dans celle de Montdidier ; elle prêta son appui énergique aux Montdidériens et résista aux assiégeants. <c Cette c noblesse, jointe aux secours que Richelieu envoya, « forcèrent l'ennemi à lever le siège. > {Dom Grenier.)
Louis XIII savait à quoi s'en tenir sur la valeur des Royens ; les marques de sympathie que le roi leur donna, lors de ses différents passages dans la ville, le 16 août et le 17 octobre 1641 , témoignent en leur faveur.
La prise de Corbie par l'armée française et la retraite du prince Thomas de Savoie, furent accueillies à Roye avec les marques de la plus vive allégresse ; on alluma un feu de joie.
Au mois de septembre 1638, on fêta la naissance du Dauphin^ les canonniers allèrent chercher les canons qui étaient sur le rempart à l'Eperon-Maître-Jean et sur le bastion de Saint-Pierre, pour les amener sur la place du Marché ; on faisait en même temps des décharges de fauconneaux et d'arquebuses à croc.
Lors de la prise de Bapaume, le 18 septembre 1640, par les Français sur les Espagnols, le roi Louis XIII qui était à Nesle, envoya un courrier à Roye, annoncer cette bonne nouvelle qui fut accueillie avec des témoignages d'allégresse. On alluma des feux de joie, d'après les ordres de Richelieu adressés du château de Chaulnes, où il se trouvait, et on chanta un Te Deum.
Au mois d'octobre 1643, le mayeur Fraillon fut confirmé dans sa charge ; accompagné du greffier Pierre Cordier, le mayeur alla à Amiens toucher huit mille sept cents livres dues à la ville pour le paiement des étapes.
La mort de Louis XIII, arrivée le 14 mai, donna lieu dans la collégiale de Saint-Florent (1643),à un service funèbre auquel assistèrent les autorités civiles et militaires.
L'Echevinage accorde à un maître écrivain Tautorisation de s'établir dans la ville pour instruire la jeunesse ; il lui alloue en même temps, sur les biens patrimoniaux, six setiers de blé, l'exemption du guet, de la garde des portes et du logement des gens de guerre.
Les hostilités avec l'Autriche donnaient lieu à des passages continuels de troupes et souvent à des séjours; ainsi, au mois de novembre, Roye avait en garnison la compagnie de Languedoc cavalerie, qui prenait ses quartiers d'hiver. Au commencement de l'année suivante, quinze compagnies des gardes devaient loger à Roye, et une lettre de cachet du mois de novembre, annonçait encore le logement de deux autres compagnies. Le passage de ces troupes était une lourde charge pour la ville, les habitants devaient fournir aux soldats Vustancile^ c'est-àdire, le logement et ce qui leur était nécessaire.
Le 6 octobre 1644, Dom Francisco de Mello, le vaincu de Rocroy, arriva à Roye avec une suite nombreuse ; il venait de Péronne et s'en retournait en Espagne. L'Echevinage lui fit une réception princière, des vins de présents lui furent offerts, et les clefs de la ville lui furent présentées, avec force harangues. La milice et les soldats en armes formaient la haie sur le passage du cortège, tandis que le canon tonnait sur les remparts et que toutes les cloches étaient en branle.
Au mois de décembre suivant, la reine de Pologne, Marie de Gronzague, traversa la ville de Roye ; elle fut reçue, à son entrée, avec le cérémonial habituel et fut escortée jusqu'à sa sortie par les officiers du roi et par la garnison.
En 1647, le régiment infanterie Wallone Boumonville prit ses quartiers d'hiver dans Roye, une lettre royale invitait les habitants à fournir a Tustancile ^o à cette troupe, mais il fut impossible de satisfaire cette exigence : le régiment en porta plainte et les habitants, «c sous peine de désobéissance D, furent sommés par une lettre de cachet du mois de mars, de donner l'ustancile. Devant cet ordre du roi, le mayeur convoqua les habitants à son de cloche et leur fît part de la lettre ; il fut résolu que dans l'impossibilité de loger les soldats chez eux, les habitants offriraient une somme aux officiers et aux soldats. Le prix fut débattu et l'indemnité fut fixée à deux mille cinq cents livres, dont les officiers donnèrent quittance.
Parfois, les habitants envoyaient des députés à Paris pour être déchargés des garnisons, mais souvent leur demande fut rejetée. En 1651, un ordre royal fit loger les troupes dans les faubourgs, pour ménager la ville.
Le corps municipal fêta en 1646, la Saint-Louis par des réjouissances, le soir il y eut un repas donné par TEchevinage, auquel furent invitées quelques notabilités : seize livres furent payées au pâtissier Robert Pilles pour le poisson, le dessert et le vin fournis à cette occasion.
Tout le Corps de ville se rendit à Compiègne, pour prêter au nouveau roi le serment de fidélité. Le sacre de Louis XIV fut célébré dans Roye, par des réjouissances publiques, par le bruit de l'artillerie et par un feu de joie de cent fagots dont la dépense fut de douze livres.
Ces divertissements ne laissaient pas oublier l'entretien des fortifications et la surveillance des munitions de guerre. £n 1648, l'Echevinage fit mettre dans des tonneaux neufs les poudres qui se trouvaient dans les magasins de la Porte-Paris. On continuait à faire le guet dans le beffroi, lors du passage des gens de guerre, et pendant les trois mois d'hiver que dura le séjour d'une compagnie d'infanterie.
Le 12 juillet 1649, le roi d'Angleterre Charles II fit son entrée dans Roye, se rendant à Paris, pour voir sa mère Henriette de France, sœur de Louis XIII ; l'Echevinage lui fit une brillante réception, on tira le canon, les arque* buses et des boites. Déjà au mois de février, le duc d'Yorck, fils de Charles P*^ d'Angleterre était passé à Roye allant à Paris ; il repassa par la ville en octobre 1650, se dirigeant sur Péronne. Il fut reçu avec tous les honneurs.
A la suite de ces démonstrations bruyantes il fallut remettre aux canons des essieux et des roues, ce qui coûta quarante-cinq livres. Le magasin à poudre situé à la Porte-Paris, contenait alors des poudres à destination « tant qu'à canons qu'à mousquets » ; le recensement fit voir que la quantité employée dans ces circonstances, avait été grande.
Douze gendarmes royaux accompagnant un convoi d'argent dirigé d'Amiens sur Péronne, descendent à YHôtel de la Grosse-Tête et font une dépense de douze livres que l'Echevinage fut obligé de payer. Cette même année, on fit des réparations de maçonnerie au corps-de-garde situé en face du cimetière.
L'armée royale sous les ordres de Turenne, campait le 24 juillet 1652, à Beaulieu près de Roye ; le maréchal de La Ferté se dirigeait vers Noyon. Turenne était encore à son camp le 27 ; à cette date, il écrivit au
cardinal Mazaiin pour l'informer de la misère dans laquelle se trouvaient les troupes qui« depuis longtemps ne touchaient pas de solde; il l'avisa en môme temps de sa marche sur Crépy^ faute de fourrages.
La sécheresse de Tété de 1652, fut le prélude des nouveaux désastres qui menaçaient la ville de Roye ; la misère était extrême : le pain, en 1650, avait valu vingt-cinq sols la livre. « Ces longues épreuves du malheur commençaient « à endurcir les cœurs, à étoutTer les sentiments généreux, « on songeait à soi avant tout; c'est avec la dernière a dureté que les créanciers exigeaient de leurs infortunés € débiteurs l'acquittement de leurs engagements. 7> {La misère au temps de la Fronde^ par Alph. Feillet.)
Le Parlement fut obligé de venir à leur secours, en accordant aux habitants des villages voisins de Ribemont, de Roye, etc., une surséance d'un an, pour le paiement de leurs dettes. Déjà, à l'instigation de Vincent de Paul et à ses instances auprès d'Anne d'Autriche, le jeune roi avait rendu une ordonnance dans laquelle il retrace les misères des populations, la dévastation des églises, et défend aux offiders de l'armée de faire loger des troupes dans les villages de Picardie; il enjoint en outre, aux ofiiders de justice de prêter leur concours aux missionnaires.
L'Espagne comptant sur le prince de Condé, voulut reprendre les hostilités contre la France, espérant que la fortune serait favorable à ses armes, sous la conduite de ce puissant auxiliaire. Les ennemis tournent leurs efforts contre la Picardie ; à cette nouvelle, l'Echevinage envoie à Péronne, demander des secours au maréchal d'Hocquincourt, qui expédie à Roye, un millier de poudre et deux douzaines de piques.
En efiet, le prince de Condé et Fuensaldana, à la tète de seize mille fantassins, de onze mille chevaux et de trente à quarante canons, passent à Saint-Simon la rivière de la Somme ; s'étant arrêté à Olezy près de Ham, le prince envoya investir Roye.
Le 3 août 1653, les Lorrains sous la conduite du chevalier de Guise, se dirigent vers la Tille par la forêt de Beaulieu ; ils eurent une rencontre avec un détachement français, au Bois des Glanâ-onSj près de l'Âhbaye-aux-Bois. Ils continuèrent leur marche, incendiant sur leur passage les villages d'Ecuvilly, de Solente, d'Ognoles, de Margny, d'Avricourt et commettant d'horribles excès. Leur cavalerie occupe Ghampien, Roiglise, Carrépuits et s'arrête à une portée de canon de la ville. Le lundi 4, le chevalier de Guise envoie un trompette vers le fossé de la Porte- Saint-Pierre, sommer la Place de se rendre, au nom du prince de Condé.
René de Carvoisin, lieutenant du roi, gouverneur en l'absence du maréchal d'Hocquincourt, et le mayeur Pierre Turpin font répondre, au nom des habitants, € qu'ils € étaient fidèles serviteurs du roi, au service duquel ils a feraient tout leur pouvoir pour conserver la Place, ayant « bonnes poudre et balles pour la défendre. y>
Le j)rince de Condé qui avait rejoint les Lorrains, surpris d'une pareille réponsede la part d'uneaim^chanfopZace, aussi peu pourvue de moyens de défense, renvoie de nouveau vers les habitants, en leur disant que peut-être c Us <( ignorent qu'il est là en personne, à la tête d'une année <K nombreuse et qu'il y aurait folie à tenter de lui résister. » Devant ces hautaines paroles, les Royens restent inébranlables dans leur résolution à se défendre et à s*ensevelir sous les ruines de leur ville, plutôt que de commettre un acte contraire à la fidélité qu'ils doivent au roi.
Aussitôt le gouverneur prend les mesures nécessaires pour repousser les assaillants ; il y avait dans la ville le régiment de fiisiliers du maréchal d'Hocquincourt, deux cent cinquante gentilshommes et environ un millier de gens de la campagne qui, poussant devant eux leurs bestiaux, étaient venus chercher un refuge derrière les murailles. Les bourgeois armés sont placés sur les remparts, tous les habitants se tiennent prêts à réparer les brèches. L'armée ennemie prend position autour de la ville, son avant-garde qui occupait d'abord les villages de Gruny, de Fresnoy, de Goyencourt, se porte au-dessus de Verpillières ; le corps principal d'armée se loge à Roiglise et l'arrière-garde vers Carrépuits.
Les soldats veulent incendier les faubourgs Saint-Pierre et de Paris, les bourgeois se portent à leur rencontre, en tuent quelques-uns et disputent le terrain. Le mayeur Turpin, pour faire diversion, opère une sortie par la Porte-d'Amiens et fait quelques prisonniers. Pendant ces affaires d'avant-postes, les canons du rempart tirent continuellement et tiennent les assaillants à distance. Néanmoins, le soir du lundi, les ennemis s'emparent du faubourg de Saint-Gilles, et dans la nuit, ils y établissent deux batteries. Le lendemain, de nouveaux canons couvrent la Place de boulets ; le prince de Condé s'était avancé de sa personne, du côté du chemin de Péronne, à YEperon royal, et dirige lui-même l'attaque, tandis que le comte de Fuensaldana se porte du côté de la route de Paris, à la Tour Saint-Laurent. De larges brèches sont faites aux murailles, mais elles sont rebouchées aussitôt ; partout les habitants, les femmes elles-mêmes, poussent des tonneaux pleins de terre, jettent sur les brèches des arbres, des iascines et créent en arrière de nouveaux obstacles.
Le prince lassé d'une telle résistance et ne voulant pas être arrêté plus longtemps, redouble ses moyens d'attaque et fait avancer de nouveaux renforts. Quatre cents volées de coups de canon sont tirées sur les murailles, qui s'écroulent alors de toutes parts ; une brèche de quarante pieds est ouverte à la courtine de la Toiu" Saint-Laurent, tous les efforts pour la réparer deviennent inutiles, le canon laboure le rempart et les obstacles apportés tombent dans le fossé. Les ennemis se disposent à monter à Tassant ; dans cette extrémité, le gouverneur fait arborer un signal sur V Eperon royal^ et à six heures du soir, les habitants demandent à capituler. Le prince de Condé a tout chagiûn d'une si belle défense » reçoit à discrétion la noblesse réfugiée dans la ville, et promet aux habitants qu'il ne sera fait aucun tort ni à leurs personnes, ni à leurs biens, a grâce et civilité aux dames contre l'honneur desquelles il ne serait rien entrepris. i>
Malgré les conditions de la capitulation, les Espagnols qui cherchaient leur bien-être, envoyèrent plusieurs chariots dans la ville pour enlever tout ce qui s'y trouvait en blé, sel, vins et autres denrées ; puis ils voulurent mettre à rançon les gentilshommes et les bourgeois. Le mayeur Turpin s'oppose à ces exigences, mais il est menacé c d'être pendu ou arquebuse » ; quelques notables forent députés vers le prince de Condé, qui était à Guerbigny, ils n'obtinrent aucune satisfaction et peu s'en fallut qu'ils ne fussent victimes de leur dévouement. {Pièce justificative no 19.)
Tel fut le siège de 1653, et la glorieuse défense des Royens qui valut à Pierre Turpin des lettres de noblesse. Ces titres sont un témoignage éclatant de la valeur qu'il déploya pendant le siège, inspirant à tous le sentiment du devoir, donnant l'exemple de la plus grande intrépidité,
en se portant partout où il y avait danger, Pierre Turpin méritait cette récompense. (Pièce justificative n* 20.)
Les registres du Conseil d'Etat contiennent des arrêts qui témoignent de la bravoure des habitants ; l'arrêt du 16 juin 1664, accordant à la ville un octroi sur chaque muid de vin, porte ces mots : « Attendu que les habitants € de Rbye ont témoigné du courage en résistant, comme € ils l'ont fait, aux armées des Espagnols^ particulière- « ment au dernier siège posé devant la ville en 1653. »
« L'histoire ordinaire forcée d'aller aux grands événements et aux personnages célèbres, oublie trop souvent de s'arrêter à des faits qui n'ont pas eu de retentissement, parce qu'ils ont eu peu d'influence sur la marche générale des affaires, et qui méritent pourtant d'être conservés dans la mémoire des hommes. Il est juste de remettre en lumière les actes de dévouement obscurs, parce qu'ils furent d'autant plus héroïques, que ceux qui les accomplirent, comptaient moins sur la récompense habituelle du sacrifice — la renommée et la gloire — et qu'ils faisaient simplement de grandes choses, en ne croyant faire que leur devoir, i» La défense de Roye, pendant ce siège, est un fait de ce genre qui peut être comparé à la courageuse résistance des habitants de Saint-Jean de Losne.
C'est donc à l'histoire locale que revient l'honneur de tirer de l'oubli ces grands et modestes citoyens, de les montrer à la postérité, comme des exemples de vertus civiques.
Les environs de Roye n'avaient pas été épargnés par les soldats du prince de Condé; le presbytère de Saint- Georges fut incendié, les villages de Beuvraignes, d'Amy, de Bus furent dévastés ; six cents Espagnols incendièrent l'église et le village de Damery.
On trouve sur un registre aux décès de la paroisse de Beuvraignes, les lignes suivantes tracées par le curé Villain :
<c Le dimanche 3 août, à une heure après-midi, vinrent a à Beuvraignes cinq à six cents cavaliers allemands de ^ l'armée du prince de Condé, qui ont investi le village <c et pris prisonniers le curé et le sieur de la Feuille, a écuyer du marquis de Soyecourt, et poui* se racheter et a délivrer le village, ils ont payé cinquante-cinq pistoles a d'or, et à la faveur de la nuit, ajoute le curé, nous nous c sommes jetés partie dans la ville de Roye, d'autres à « Montdidier et ailleurs. Et le lundi, étant dans Roye, le (L prince Test venu investir avec son armée de vingt-cinq a mille hommes et la prit le lendemain. Pendant le siège « et le lundi 4 août, sept à huit coquins s'étant retirés « dans l'église de Beuvraignes et y ayant fait résistance, « cela fut cause que l'église fut brûlée et réduite en « cendres avec quinze maisons. Cette surprise a coûté a au moins au village vingt-cinq mille écus, sans la perte e qu'ont faite les habitants qui s'étaient réfugiés dans « Roye, de tous leurs chevaux, qui ont été emmenés par a l'ennemi en sortant de Roye, et de plusieurs autres <c effets. »
Au village d'Amy, une pierre incrustée dans le mur du bas-côté gauche de l'église, rappelle par son inscription le passage des Espagnols dans cette commune :
liC 5 août 1653, le Prince de Condé siégea Roye remporta et ravagea les habitans d*Amy dans les bois d'Haussu.
A Roiglise, le receveur Jacques Parmentier s'étant retranché dans le château et ayant refusé d'en ouvrir les portes, les Espagnols en firent le siège, s'en emparèrent,
le livrèrent au pillage et à Fincendie, ainsi que la plupart des maisons du village ; le curé Letellier n'eut que le temps de sauver sa personne. Les registres de la paroisse, les titres de la commune et des particuliers furent brûlés.
La ville de Roye avait eu particulièrement beaucoup à soufMr du siège, aussi le roi pour alléger les charges des habitants, ordonna par des lettres datées de Paris du 22 septembre 1654, de faire loger les troupes de passage dans les faubourgs assez importants pour recevoir de l'infanterie et de la cavalerie. Ces lettres confirmaient les • ordres déjà donnés en 1651 : ec Nous ordonnons aux € troupes qui sont sous notre charge, qui passeront en la € ville de Roye, par étapes, de loger dans les faubourgs, c où les vivres leur seront fournis conformément au régle- € ment du roi, sans qu'elles puissent prétendre d'entrer «^ dans la ville, que Sa Majesté veut être exempte dô tous € logements et qu'il n'en soit fait que dans les faubourgs € que nous avons jugés très suffisants pour recebvoir « toutes sortes de troupes, ainsi qu'il parait par le procès- « verbal que nous avons fait dresser par ordre exprès de a Sa Majesté du 28 mai dernier, d
Fait à Corbie, le vingt deuxième juin 1651.
Signé : Chaulnes.
C'est encore dans le but de venir en aide aux habitants et pour leur prouver sa satisfaction que Louis XIV, par lettres-patentes du mois de septembre, confirma la foire de la Quasimodo, les marchés-francs et créa la foire de la Saint-Florent, le 22 septembre.
La levée du siège d'Ârras fut apprise au roi, alors qu'il était à Péronne ; cette nouvelle fut fêtée à Roye par des réjouissances et par un feu de joie de cent fagots. Le
canon fut tiré sur les remparts comme en semblable occasion.
Louis XIV, venant de Péronne, arriva à Roye le 2 septembre pour retourner à Paris. La population entière se porta au-devant du monarque, avec les marques de la plus vive allégresse.
L'année suivante, Louis XIV se rendant en Flandre, traversa encore la ville de Roye ; il était accompagné de la reine et du cardinal Mazarin. Lo roi était à cheval, il reçut sur son passage les hommages des officiers municipaux, et l'expression des souhaits que formaient les habitants pour le succès de ses armées.
Les années 1655 et 1656 furent marquées par les victoires de Turenne et de Condé ; plusieurs places fortes tombèrent en leur pouvoir : des feux de joie furent allumés en réjouissance.
L'hiver de 1658, fut très rude et fut suivi de grandes pluies qui amenèrent des débordements ; le pont jeté sur la rivière d'Âvre au faubourg de Saint-Gilles, faillit être entraîné par les eaux, la vallée était submergée, quelques maisons du faubourg avaient leurs caves inondées.
La paix avec l'Espagne, conclue en 1659, fut accueillie avec enthousiasme par les habitants de la ville» Le dernier jour de février 1660, la publication fut annoncée dans toutes les rues et dans les faubourgs au son de trompes, tambours, fifres et violons. Puis eut lieu une procession générale faite par le chapitre de Saint-Florent, après la procession, un Te Deum fut chanté ; puis <l un beau feu » fiit allumé au milieu de la Place, le sieur de Milly, gouverneurlieutenant du roi, mit le feu au bûcher.
Au mois de juin suivant, la ville était encore en liesse, à l'occasion du mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse, inlante d'Espagne.
En 1661, le feu se déclara dans les bâtiments au-dessus de la Porte-d'Amiens et menaçait d'envahir tout le quartier, car alors les maisons étaient en bois et couvertes en chaume ; heureusement, on put se rendre maitre de Fincendie, qui fut circonscrit dans son foyer.
Le 22 janvier de l'année suivante^ parurent des lettrespatentes portant octroi pour les habitants, de soixante sols sur chaque muid de vin, entrant dans la ville ; ces lettres furent enregistrées à la Cour des aides le 30 mars, et le bureau des finances d'Amiens en ordonna l'exécution.
L'échevin Despriez allant à Paris, of&it ses services pour les affaires de la commune ; il fut chargé de réclamer une somme de sept cents livres due à la ville pour des étapes, et pour laquelle elle était en instance près des députés de de la Chambre de justice ; le maréchal d'Hocquincourt qui était passé par Roye, au mois d'octobre, se rendant dans la capitale, avait promis son appui. La ville était toujours en dettes, indépendamment de la créance du garde-ducorps de Saulx de Fonches, elle devait encore cent vingtcinq livres de rentes à Madame d'Esclainvilliers. L'échevin promettait aussi de visiter l'avocat au Conseil, Morvon, près la place Maubert et maître Parent, procureur au Parlement, qui demeurait rue de la Licorne ; il avait à les entretenir des affaires de la ville. Il devait aussi voir le marquis de Soissons, lui dire que le droit mis sur la vente des grains n'avait jamais été qualifié de pahlte^ mais qu'il était perçu en conséquence des lettres du roi et pour payer les dettes de la ville dont elle était a: grandement surchargée. »
La naissance du Dauphin fut célébrée à Roye, par un Te Deum chanté à la Collégiale et par des feux de joie.
Le 44 novembre 1665, l'évêque de Luçon, frère de Colbert, passant par Roye pour aller dans les Pays-Bas, le Corps-de-Ville lui présenta le vin d'honneur.
Puis, afin de rendre favorables aux intérêts de la commune, les Trésoriers de France alors en passage à Roye (4 décembre), le mayeur et les échevins leur offiirent cinq grands pâtés de canards qu'ils firent venir d'Amiens, et pour l'achat desquels ils dépensèrent quarante livres.
Au mois de juillet 1668, Louis XIV, pour retourner de son armée de Flandre à Gompiègne, passa par Roye. Les mayeur et échevins avaient pris leurs dispositions pour faire au Grand Roi, une réception convenable. Les capitaines de quartier, à la tète de leurs compagnies en armes, se réunirent sur la Place, pour aller au-devant du monarque. Les fonctions de capitaines de quartier étaient importantes et le Corps-de-Ville tenait à ce qu'elles fussent remplies exactement. Le capitaine Prevot ayant refusé d'obtempérer aux ordres du mayeur, fut condamné à dix livres d'amende au profit de l'hôpital des femmes. La jeunesse de Roye voulut aussi prendre les armes ; ayant à sa tète Florent Gravai, comme capitaine, elle se rendit àla Porte-Saint-Pierre, par laquelle le cortège royal devait arriver. Le roi traversa la ville, les officiers municipaux lui en oiMrent les clefs. Rien de particulier ne signala le passage du monarque. Du reste, Louis XIV devait plus tard revenir, car les guerres de Flandre nécessitaient sa présence, et Roye se trouvait sur son chemin.
Ce qui empêcha surtout le roi de séjourner dans la ville, c'est que depuis plusieurs mois, la peste y sévissait» En effet, c'est vers le mois d'avril que se déclara une maladie contagieuse, qui fut apportée d'Amiens par un messager. Un nommé Charles Cordier qui demeurait sur la Place, près de la Collégiale, en fut atteint un des pre-
miers. L'échevinage forma un conseil de santé composé des médecins et des chirurgiens de la ville ; les membres du conseil se transportèrent chez le malade et constatèrent, dans leur rapport, qu'il était attaqué a d'une tumeur sur c l'épaule appelée : charbon malin^ provenant d'un transc port d'humeur atrabilaire et mélancolique. }) Tels étaient les caractères de la maladie ; il est difficile, d'après ces symptômes, de déterminer le genre d'affection qui fit à Roye tant de victimes. Toutefois, les officiers du Bailliage crurent devoir prendre des mesures de précautions pour empêcher la contagion ; ils fn^nt publier, dans ce but, plusieurs ordonnances. Par la première du d6 avril, ils défendirent aux habitants de Roye, d'avoir aucun com* merce avec ceux de Soissons et de Moreuil, infectés de la maladie. Il iut interdit aux cabaretiers et aux hôteliers, sous des peines sévères, de recevoir des voyageurs pour coucher, à moins qu'ils ne soient porteurs d'un billet de santé, en bonne forme, visé par le curé ou par les officiers de justice du lieu de leur résidence.
Âûn d'assurer l'exécution des mesures prescrites, des postes de dix hommes furent établis à chacune des portes de la ville, avec ordre de ne laisser entrer qui que ce soit, sans un billet de santé.
L'Echevinage ne resta pas inactif : « Nous, Mayeur et « Echevins de la ville de Roye, sur les plaintes des habic tants que le Prevot royal s'absente journellement, né- € glige de rendre la justice et de faire la police qui est c toute abandonnée, avons arrêté pour le bien public, que € nous y travaillerons incessamment et promptement, eu ce égard au bruit qui court de la maladie contagieuse que « l'on dit être dans la ville de Soissons et au bourg de « Moreuil nos voisins, à cet effet, avons ordonné à tous ^ les habitants d'ôter les porcs, lapins, pigeons, oisons,
(K poules, poulets, de leurs habitations; d'ôter tous les a jours, au soir, de devant leurs portes de leurs maisons, c tous les immondices, de les porter hors de la ville, de <( n'aller faire leurs nécessités sur les remparts, de telle a sorte qu'il n'y ait aucune infection, et aux bouchers d'aller ^ tuer les viandes hors de la ville, à peine d'amende.
n Fait à la Chambre commune de la dite ville le € quatrième juin 1668. }»
Par suite de ces sages mesures, qui dénotent de la part des officiers municipaux, la connaissance des principes de la salubrité publique, il fut défendu aux bouchers de tuer leurs animaux dans la ville, un endroit leur fut assigné, près la Porte-Paris, sur les bords de la rivière d'Avre, pour abattre les bestiaux. Les bouchers protestèrent contre cette décision et demandèrent qu'on leur fit élever des halles pour mettre leurs viandes à l'abri du soleil. Ils obtinrent, comme transaction, de tuer dans la ville, à la condition de jeter au loin, dans la rivière, le sang et les débris d'animaux.
Néanmoins, l'épidémie exerça ses ravages, le Corps-de- Ville fit établir dans le haut du faubourg Saint-Médard, des tentes pour y recevoir les pestiférés ; il fit un accord avec un médecin de Noyon, pour le pansement et pour la fourniture des drogues nécessaires aux malades.
Devillers Charles, chirurgien à Roye, s'était engagea soigner les pestiférés moyennant soixante-quinze livres par mois, franchise pour lui et pour sa femme, pendant leur vie, de tailles, de logements des gens de guerre, subsides et autres charges. Ce chirurgien fiit victime de son dévouement et mourut frappé de la peste. Un autre médecin, Louis Garde, trouva aussi la mort en accomplissant les dangereux dévouas de sa profession.
Les ministres de la religion ne furent pas non plus épargnés : Philibert Bizot, prêtre religieux de Tordre de Saint-Augustin, du couvent d'Amiens, confesseur et préposé pour Tadministration des sacrements aux malades, mourut de la peste ; il fut enterré dans le grand cimetière près de Yecce homo.
Gérard François, curé de l'église SaintrPierre, fut frappé par l'épidémie , au mois d'octobre , en portant le Viatique.
On rapporte que durant la peste, Charles Leblanc, chanoine de Saint-Florent, donnant la communion à plusieurs pestiférés, s'approcha d'un soldat inconnu de patrie et de religion, pour lui présenter l'hostie dans une cuillère ; ce misérable prit la cuillère et la jeta dans les champs avec l'hostie, ce qui causa un grand scandale.
Un acte capitulaire du 3 septembre, fit défendre aux ministres de prêcher pendant la peste, parce que le Chapitre avait remarqué que, lors de la prédication faite par le P. Bizore, dans l'église Saint-Florent, cinq à six personnes de la ville étaient sorties pour vomir à la porte, ce qui était une des premières marques de la maladie, et que plusieurs a contagiés ^ avaient même assisté au sermon, ce qui était capable de <( contagier » toute la ville. Le Chapitre, pour donner plus d'autorité à ses ordres, ajouta que les membres du Conseil de santé étaient du même sentiment et qu'ils avaient député vers lui M® Cordier, l'un des échevins, pour le supplier de faire cesser ce désordre, ce qu'il avait fait par son ordonnance du 25 juillet. Il paraît que cette' assertion n'était pas parfaitement exacte, car par un acte du 6 du même mois, le majeur et les échevins assemblés protestent et déclarent ce feit « contraire à la vérité n'y ayant eu dans le Corpsde-Ville et dans le Conseil de santé aucune délibération
ni assemblée à ce sujet, ni aucune députation envoyée vers le Chapitre "».
Enfin la peste, après avoir sévi sur toutes les classes de la population, cessa vers la fin de l'année ; le 29 janvier, révêque d'Amiens vint à Roye, il ordonna une procession générale, pour rendre grâces à Dieu de la cessation du fléau. Malgré cela, on continua les mesures de précautions pour assurer la salubrité ; une sentence du Bailliage défendit de brûler dans les maisons, de mauvaises herbes capables de causer <( puanteur ou infection :», sous peine de dix livres d'amende.
Au mois de mars, en considération de la maladie contagieuse, les habitants reçurent de l'évêché certaines dispenses : « François par la grâce de Dieu et du Saint-Siège a apostolique, évèque d'Amiens, sur l'avis qui nous a été (( donné que l'interruption du commerce de la ville de a Roye, avec les autres qui sont tant en dedans qu'en ce dehors notre diocèse, avoit empesché les marchands de <t faire venir les viandes et autres provisions nécessaires « pour le quaresme, ce qui cause de grandes incommoa ditez aux habitants, et considérant d'ailleurs que la ce rareté et la qualité de ces sortes de viandes peuvent « avoir des suites dangereuses, n'étant délivrés que depuis « peu de la maladie contagieuse. Après avoir pris conseil c de personnes pieuses et savantes et étant persuadé que <t Dieu n'exige rien de nous qui soit au-dessus o^ nos a: forces, nous avons permis et permettons aux habitants a: de la ville et des faubourgs, d'user d'œufs pendant le (L présent quaresme, excepté les vendredis seulement. Et <ic sera notre présente concession publiée aux prônes des a messes paroissiales par les curés, lesquels auront soin a d'exhorter leurs paroissiens de reconnaître cette indula gence de l'Eglise par quelques aumônes. »
a Donné à Amiens dans notre palais épiscopal le 11 mars 1669. * François. »
Jean Tricot, docteur en médecine, avait rendu des services à la ville pendant l'épidémie ; pour le récompenser, TEchevinage Texempta du logement des gens de guerre, de toutes contributions et du guet.
Louis XIV déclara la guerre aux Hollandais qui, précédemment, avaient prêté leur concours aux ennemis de la France. Les Etats provinciaux étaient réunis pour traiter de la paix, lorsque Bernard de Roye, officier du génie, quartier-maître général des armées de Guillaume Henri, prince d'Orange et Stathouder de Hollande, se leva et conseilla la résistance; il proposa de rompre les digues et d'ensevelir le pays sous les eaux de la mer. Ce conseil prévalut et les conférences furent rompues. (1672).
Au mois de janvier 1673, un nommé Boulongne obtint de l'Echevinage l'autorisation de faire le service de voiturier entre Roye et Amiens, il partait le mardi de chaque semaine avec une charrette. Cette bonne nouvelle fut annoncée aux habitants au son du tambour. En 1698, il y eut un carrosse qui faisait le service de Paris en Flandre, toutes les semaines, il passait à Roye, mais il arrivait souvent que les habitants ne pouvaient aller à Paris faute de place ; pour remédier à cet inconvénient, le Corps-de- Ville fit l'acquisition de deux places.
Cette même année (1673) fut détruit par les ordres du roi, le château de la Ferté-les-Saint-Ricquier qui avait appartenu à la maison de Roye ; cette forteresse était alors entourée de murailles flanquées de tours à demi-ruines, au pied desquelles était un fossé rempli d'eau avec un pont-levis. {Histoire d'Abbeville. par Ch. Lauandre.)
La ville de Roye servait d'entrepôt aux munitions de guerre nécessaires pour la campagne de Flandre ; au mois
«Tavril 1673, le mayeur reçut Tordre du marquis de Louvois, de remettre au général de l'artillerie, douze ballots qui étaient en dépôt à la caserne des canoimiers des gardesdu-corps ; ces ballots contenaient des armes et seize porteétendards destinés aux quatre compagnies des gardes-ducorps et les drapeaux des bataillons de Picardie, de Navarre et de Piémont. Ces objets furent chargés sur dnq chariots pour être transportés à Péronne, puis à Toumay et remis aux mains de M. de Beauregard.
Le 4 mai, le roi et la reine arrivèrent à Roye et logèrent chez Antoine Dreue, notaire et syndic de la ville, le lendemain Louis XIV partit avec toute la Cour, se dirigeant sur Péronne. (1673.)
Pour envoyer des secours à Turenne aux prises avec les Allemands, on convoqua l'arrière-ban du Bailliage, qui ne l'avait pas été depuis la création des armées permanentes. Tous ces nobles fieffés^ retirés dans leurs terres, avaient perdu l'habitude des armes, leurs épées rouillées au fourreau devaient être d'un faible secours, ils n'étaient obligés qu'à deux mois de service militaire. Aussi, leur arrivée à l'armée fut une cause de désordre, et dès les premières affaires, Turenne fut obligé de les renvoyer dans leurs foyers. (1674.)
Au mois de juin 1675, Turenne reprit le commandement de l'armée du Rhin, il s'engagea dans le Palatinat, poursuivant MontecucuUi ; il allait lui livrer bataille, lorsque le maréchal, en allant reconnaître la position d'une batterie ennemie, fut frappé d'un boulet perdu. Turenne fut emporté mourant dans sa tente, près de lui étût Monsieur de Roye, dit le comte de Roye La Rochefoucault, blessé dans une affaire précédente, et dont parle Madame de Sévigné. Après la mort de Turenne, l'armée française,
privée de commandement, repassa le Rhin et MontecucuUi pénétra en Alsace.
Au mois de mai suivant, une partie de la garnison de Cambrai, se répandant dans le pays, promenait la ruine et l'incendie. Le lendemain des fêtes de la Pentecôte, les ennemis brûlent les villages de Beaulieu, d'Herly et d'Etalon, quarante autres hameaux deviennent la proie des flammes. L'alarme se répand bientôt dans la ville, les habitants courent aux remparts, le mayeur fait sonner la cloche, ordonne aux bourgeois de se pourvoir d'armes à feu, de poudre, de plomb, sous peine de vingt livres d'amende. Au premier coup de tambour, les habitants devaient se réunir dans leurs quartiers respectifs, sous les ordres de leurs capitaines pour aller aux portes ou sur les remparts. Tout refus de service devait être puni de vingt livres d'amende, de l'emprisonnement, et les défaillants poursuivis suivant la rigueur des lois de la guerre. Pendant plusieurs jours, les bourgeois sont sur le qui-vive, et montent la garde : enfin, on apprend que les ennemis se sont retirés.
On travaillait toujours aux fortifications, ceux qui menaient paître leurs bestiaux dans les fossés ou qui causaient des dégradations aux murailles étaient punis d'amende ; on fit une levée de deniers sur les habitants, afin de pourvoir plus efficacement aux réparations des remparts.
Toutes les charges qui pesaient sur la ville, en éloignaient les habitants, on fiit obligé de publier une ordonnance de l'Intendant de Picardie contre ceux qui abandonneraient leurs maisons; l'Intendant promettait toute sorte d'assistance pour la commune.
Mais la plus lourde charge qui pesait toujours sur les habitants était assurément Vustandle ; la guerre rendait continuels le passage et le séjour des troupes. Aussi le Corps-de-Ville résolut-il d'envoyer une députation à Paris,
à reflet d'obtenir décharge de la garnison et du passage des troupes pendant l'hiver ; Jean de Haussy, mayeur, fut envoyé pour exposer la situation de la ville (août 1676). A son retour, le mayeur fait part du résultat de ses démarches, il avait trouvé dans M. Charpentier^ commis de M. de Louvois, beaucoup d'obligeance. Cet agent avait promis d'obtenir le maintien des privilèges des habitants, de faire loger les troupes dans les faubourgs, ou même de camper dehors. D'après ce rapport, on décida « qu'un pâté y> serait envoyé au commis pour le remercier.
Au mois de septembre, le mayeur reçoit une lettre de Charpentier, qui lui dit qu'on travaille à l'état du logement des troupes pour les quartiers d'hiver et qu'il sersût nécessaire de faire une nouvelle démarche à Paris. Des députés partent pour la capitale, mais malgré leurs instances on envoie sept compagnies du régiment de Navarre, prendre dans la ville ses quartiers d'hiver. Les habitants de Montdidier, qui étaient dans le même cas, se joignent à ceux de Roye, pour refuser a: l'ustancile ]» en argent ; mais bientôt les Montdidériens entrent en composition. Malgré cette défection, les Royens persistent dans leur refiis. L'Intendant de Picardie envoie un ordre de la Cour pour faire donner l'ustancile aux troupes. Les habitants efi&^yés des conséquences de leur conduite, proposent de payer la moitié de la somme qui leur est demandée, ce qui n'est pas accepté : ils proposent alors l'étape en nature plutôt qu'en argent; enfin les pauvres Royens sont obUgés de nourrir les soldats.
Pour n'avoir pas fait lever l'ustancile, le mayeur de Haussy fut retenu quinze jours prisonnier à Amiens. Le Corps-de-Ville députa à Péronne l'échevin Havart, vers le marquis d'Hocquincourt pour le supplier d'accorder sa protection à la ville.
L'année suivante, on envoya des dragons en garnison à Roye, il fallait leur fournir des fourrages; les habitants, dans l'impossibilité de leur en procurer, proposent de donner à chaque dragon une demi-livre de viande par jour, ce qui n'est pas accepté : enfin, on fait des achats de fourrages, et sur la prière des officiers municipaux, les dragons de la reine consentent à camper hors de la ville, mais ils se livrent à toutes sortes de désordres.
Le 30 mai 1678, le mayeur et les échevins courent à la Porte-Saint-Pierre, au-devant du duc d'Orléans et lui présentent les clefs de la ville. Le 43 mai suivant, le roi passe de nouveau à Roye.
C'était l'anciennne route de Flandre que suivait alors le monarque ; cette route sortant de Roye, au sud, passait à Crapeaumesnil, Canny, à Roye-sur-Matz, Laberlière, de là à Ricquebourg, puis à Orvillers. On rapporte que le roi s'arrêta dans ce village pour y déjeuner, on lui servit des fromages de RoUot fabriqués par un nommé Debourges. Le monarque les trouva si bons qu'il donna à Debourges le titre de: Fromagier royaU avec une pension de six cents livres, réversible sur ses enfants. {Graves.)
La route départementale de Noyon à Beauvais est aujourd'hui asssise sur l'emplacement de ce chemin, dans la traversée de Laberlière et de Roye-sur-Matz ; on trouve encore la vieille chaussée pavée dans le bois de Crapeaumesnil, à un mètre de profondeur, elle était large de sept mètres et la route entière avait plus de trente mètres de largeur dans cette partie de son trajet. Cette route fut abandonnée vers 1680, lorsque Louis XIV fit établir celle actuelle, qui passe par Conchy et par Tilloloy.
Au mois de janvier 1679, il y avait encore en garnison* à Roye, onze compagnies du régiment de Navarre. Les bourgeois avaient parfois trente-cinq à quarante hommes
à loger, dans des maisons fort exiguës. Aussi les habitants reçurent-ils avec joie la nouvelle de la conclusion de la paix (Nimègue), comme devant mettre fm à Toccupation continuelle de leur ville par les troupes royales. Certains officiers du roi étaient exempts du logement des gens de guerre, TEchevinage pressé par le nombre des troupes, les obligeait à loger quand même ; c'est ainsi qu'il agit à l'égard de Gabriel Jobart, attaché à la grande vénerie du roi, mais la Cour des Aides condanma le mayeur et les échevins à une amende de cinquante-quatre livres envers Jobart. L'Echevinage s'adressa au roi qui, par un arrêt du Conseil d'Etat du 8 mai 1682, le déchargea de l'amende.
Le mayeur et les échevins avaient reçu à ce sujet du ministre Louvois, la lettre suivante qui était pour eux un précieux témoignage de sympathie :
« J'ai reçu votre lettre du vingtième de ce mois, l'intenc tion du Roy est que le nommé Jobart loge les troupes <( comme les autres habitants de Roye, et si vous voulez « charger quelqu'un à Paris, de m'apporter l'arrêt quy a « esté rendu contre vous, Sa Majesté vous en fera déc charger. ]>
a Je suis, Messieurs, votre affectionné serviteur,
« De Louvois.
<L A Saint-Germain, ce 24 février 1682. »
La publication de la paix entre la France et l'Espagne fut faite dans la ville et dans les faubourgs au son de caisse ; il y eut feux de joie et décharges de fauconneaux. Le 12 mai, la ville était encore en réjouissances pour fêter la paix conclue entre la France, l'empereur et les princes de l'Empire. On chanta un Te Deum dans l'église de Saint-Florent, et on alluma un feu de joie sur la Place.
L'hiver de 1680. fut trèd rigoureux, il tomba beaucoup de neiges et plusieurs personnes périrent dans les chemins.
La naissance du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, fut aussi fêtée en juillet 4682, par des réjouissances publiques.
Au mois d'août de l'année suivante, le mayeur et les échevîns reçurent une lettre du marquis d'Hocquincourt, datée de Plainville, pour assister au service qui devait se dire dans la Collégiale pour le repos de l'âme de la reine. Le 10 septembre, jour de la cérémonie^ sur l'invitation du Chapitre, le Corps-de-Ville s'assembla en la chambre commune et après le troisième coup de vigiles, se dirigea vers l'église Saint-Florent, précédé par six valetsportant chacun un cierge de cire blanche décoré aux armes de la reine, et escorté des sergents-de-ville en habits de cérémonie ayant un crêpe comme signe de deuil. Le mayeur et les échevins devaient occuper les stalles du côté droit du chœur, d'après un règlement donné en 4'677 par le duc d'Elheuf ; ils trouvèrent leurs places occupées par des chanoines, ils firent alors inviter ces messieurs à se retirer, mais ceux-ci persistèrent à demeurer ; bien plus, le doyen, oubliant toute dignité et le respect dû à la sainteté du lieu, injuria le mayeur. Le Corps-de-Ville protesta de son intention d'assister au service, mais devant la conduite du Chapitre il déclara se retirer. La confusion fut grande dans la Collégiale, et le service fut interrompu. Les officiers municipaux dressèrent un procès-verbal que des députés portèrent à Péronne au marquis d'Hocquincourt, tandis que le mayeur prenait la poste pour aller à Amiens trouver M. de Chateauneuf, secrétaire du duc d'Elheuf gouverneur de la province.
L'Intendant, afin de mettre les parties d'accord, propose au Corps-de-Ville, comme expédient, d'assister à un nouveau service célébré pour la reine et d'occuper les places des officiers du Bailliage, qui seraient priés de n'assister à la cérémonie, qu'au nombre de deux seulement. En conséquence de cette transaction, le Chapitre invite le Corps-de-Ville à venir à l'office, il refuse sous prétexte que le jour fixé n'est pas à sa convenance. Le 16 septembre, le Chapitre fait une nouvelle invitation pour prier le corps municipal d'assister à la procession de Saint- Florent, mais le mayeur refuse de s'y rendre. Un procès s'engage alors, il est porté devant le conseil privé du roi. Pendant l'instance, le duc d'Elbeuf obtint une nouvelle transaction par laquelle le Corps-de-Ville occuperait, à l'avenir, dans les cérémonies publiques, les hautes-formes du côté du doyen, immédiatement après le plus ancien chanoine.
Cette convention reçut son exécution lors du Te Deum qui fut chanté dans la Collégiale, le 25 septembre 1686, à l'occasion de la naissance du duc de Berry, petit-fils de Louis XIV; le Corps-de-Ville occupa paisiblement les dnq places qui lui avaient été accordées dans les hautes-formes du chœur. Le 30 janvier 1684, il avait été chanté un Te Deum pour la naissance du duc d'Anjou, mais sans la présence du Corps-de-Ville. Cette transaction provisoire fut homologuée par un arrêt du Parlement du 7 janvier 1688, et rendue définitive pour l'avenir.
Le 26 mars 1685, les nobles du bailliage de Roye avaient été convoqués pour le ban et l'arrière-ban ; parmi les seigneurs appelés, figurent : Collin César, secrétaire du roi, seigneur de Liancourt-Fosse ; Bouchard Robert, chevalier, seigneur de Villers-les-Roye ; de Riencourt René, seigneur d'Andechy qui servit pendant trente-trois ans dans diflé-
rents régiments, et qui se retira avec une pension de retraite de huit cents livres ; de Belleforière Maximilien, marquis de Soyecourt, seigneur de Tilloloy, colonel du régiment de Yermandois ; de Belleforière Adolphe, son fils cadet, guidon des gendarmes de Sa Majesté ; de Cambray Henri, seigneur de Maubuisson à Beuvraignes, demeurant à ViUers^aux-Eràbles, capitaine de miUce en garnison à Roye ; Aube Louis, écuyer, seigneur de Bracquemont et Damery, capitaine de cavalerie appointé à la suite de la compagnie de deux cents chevau-légers de la garde du roi, par commission du 12 janvier 1654, en considération des fidèles services qu'il a rendus ; Le Garlier Abel, chevaUer, seigneur d'Herly, Etalon, Curchy, capitaine de cavalerie au régiment du Terrail.
La plupart de ces nobles familles ont disparu ; la révocation de redit de Nantes publiée le 26 octobre, ne fut pas étrangère à leur disparition. Les Protestants qui n'abjurèrent point, furent obligés de chercher à l'étranger la liberté de conscience ; Daniel de Brossart, seigneur de Becquigny, fut obligé de prendre la fuite à travers mille dangers ; Le Garlier d'Herly fut arrêté et renfermé dans un couvent; plusieurs membres de la famille de Roye- La Rochefoucault s'expatrièrent. Le 25 janvier 1686, dixneuf protestants abjurèrent leurs hérésies, dans l'église d'Herly, en présence du prévôt de Roye, M' Hannique. {Notice sur Etalon^ par E. CoèL)
L'histoire fait mention d'un passage de Louis XIV à Roye le 26 avril 1684, il était accompagné de son petit-fils le Grand Dauphin. Le roi traversa de nouveau la ville le 6 juin ; les archives de la commune se taisent sur la présence du monarque dans la cité, nous ignorons les manifestations dont il fut l'objet.
Le 1^ juillet 1690 eut lieu la bataille de Fleurus dans laquelle périt Maiimilien de Soyecourt, deux jours avant son frère Adolphe qui mourut des suites de ses blessures ; cette bataille gagnée par le duc de Luxembourg sur le prince de Valdecq, fut annoncée à Roye par des lettres royales adressées au marquis d'Hocquincourt, gouverneur de la ville. Le roi ordonne qu'un Te Deum soit chanté en actions de grâces, que des feux de joie soient allumés et que Ton tire le canon.
Un mois après, le succès remporté par la flotte française sur les armées navales anglaise et hollandaise, fut également fêté par un Te Deum et par des feux de joie.
Ces différentes réjouissances annoncées par le son de la cloche du beffroi, par des décharges de fauconneaux et suivies de danses publiques, coûtèrent soixante-dix-huit livres au budget de la ville.
On voit par un 'règlement de l'Intendant de Picardie Ghauvelin du 3 septembre 1690, que les revenus patrimoniaux de Roye s'élevaient, année moyenne, à trois mille trois cent soixante-seize livres; la commune possédait cinquante-un journaux de terre, lui donnant un revenu de cinq cents Uvres : mais ce qui était surtout une grande ressource pour le budget municipal, c'était le droit de huit deniers à percevoir par sac de blé, qui produisait douze cent soixante et une livres, soit une vente d'environ onze mille sacs de blé par an. La vente des grains était une branche importante du commerce de la locaUté ; alors comme aujourd'hui, la ville de Roye était le grenier de la Picardie.
La moitié du droit d'octroi sur les vins donnait à peu près la même recette. Mais les charges de la ville étaient grandes aussi ; à l'entretien et à la réparation des murailles, des fossés, du pavé, des puits publics, il fallait
ajouter le logement du gouverneur, celui du curé de Saint-Pierre, du maître d'école, puis les gages de trois sergents-de-ville, à raison de vingt livres chacun, un habit tous les trois ans, une robe tous les six ans ; enfin les dépenses extraordiiudres. Les revenus municipaux ne permettront pas d'apporter de grandes améliorations au bien-être matériel de la ville.
Le 10 avril 1691, Louis XIV écrit de son camp sous Mons, pour apprendre au gouverneur de Roye, la prise des villes de Nice et de Villefranche ; quelques jours après, le roi annonça la reddition de Mons.
Le l^^" et le 12 mai, eurent lieu des feux de joie allumés sur la Place, dans les rues d'Amiens et de Paris ; le canon fut tiré et douze livres de poudre furent employées.
Au mois d'août 1692, un édit royal, dans le but d'éviter les intrigues et les cabales lors des élections des mayeurs, créa des maires perpétuels. Louis-Pierre Butin reçut des provisions de maire perpétuel de Roye, avec les honneurs « prérogatives, franchises et exemptions attachés à ces fonctions et aux gages de cent soixante livres. Il fut installé à l'Hôtel commun par les échevins en charge et par les habitants assemblés, le 28 janvier 1693.
Le maire et les échevins étaient au mois d'octobre, réunis à la maison communale, s' occupant de faire loger une compagnie des gardes du roi, lorsqu'entra dans la chambre Jean Berthin, maître de YHâtellerie du Mouton^ qui, insolemment et avec emportement, demanda pour* quoi on faisait entrer chez lui six voitures d'équipage et un officier de la compagnie pour y loger. Le maire lui remontra qu'il devait mesurer ses paroles avec le respect dû à des magistrats. Au lieu de tenir compte de cette observation, Jean Berthin s'emporta de nouveau, au point de lever la main, comme pour en frapper le maire. Le
magistrat le fit immédiatement arrêter par le sergent et le fit mettre en prison.
Louis XIV accompagné de sa cour, rejoignit son armée assemblée à Gembloux, entre Namur et Bruxelles. Le 22 mai 1693, le roi avec sa suite traversa la ville de Roye. C'est dans un de ses fi[*équents passages que Louis XIV visita le domaine de Tilloloy, dont le parc fut dessiné par Lenôtre : on montre encore au premier étage du château, la chambre tendue de riches tapisseries, dans laquelle coucha le monarque. On rapporte que lors d'une de ses visites, le roi ayant compUmenté le mai'quis de Soyecourt sur la magnificence de son château, lui proposa de le lui acheter, le courtois seigneur aurait répondu : c que sa demeure était au roi et qu'il n'en était que l'intendant. j>
Chacune des victoires des troupes firançaises était annoncée aux populations par un bulletin royal, qui ordonnait des réjouissances. La prise de la ville de Heidelberg fut l'objet d'une lettre adressée par le roi au marquis de Lignery, gouverneur de Roye ; elle était ainsi conçue : n Monsieur le marquis de Lignery, ayant estimé important de « me rendre maître de la viUe et forteresse de Heidelberg, « capitale du Palatinat, j'avais donné l'ordre à mon cousin a le maréchal duc de Lorge, pour en former le siège et (( cette entreprise a été conduite avec tant de prudence et (L de valeur que, non-seulement nos troupes y sont entrées « le xxjj® du présent mois, après deux jours de tranchée « ouverte, mais encore le château s'est soumis à la capicc tulation, qui avoit esté prescripte à la garnison par « mond. cousin, et comme un si beau commencement de a campagne me fait espérer que la suite en sera très (( heureuse par la protection que Dieu continue de donner « à mes armées, dont je souhaite que tous mes peuples
c[ luy rendent des actions de grâces, en luy demandant sa c bénédiction sur mes desseins qui ne tendront qu'à leur € procurer la paix. J'écris aux archevesques et évesques a de mon royaume de faire à cet effet, chanter le Te Deum « dans les églises de leur diocèse et vous fais cette lettre c pour vous dire d'assister à celuy qui sera célébré dans a l'église principale de ma ville de Roye, donner ordre « aux officiers tant de justice que magistrats de s'y trouver, < comme aussy de faire faire les feux de joie et tirer le c canon, ainsy qu'il est accoutumé pour marque de € réjouissance publique. Sur ce je prieray Dieu qu'il vous « ayt, Monsieur le marquis de Lignery, en sa sainte garde. « Ecript au Quesnoy ce xx6jj® jour de may 1693. Louis. c Plus bas : Phélippeaux. j)
Jérôme Phélippeaux comte de Pontchartrain, qui contresigne cette lettre, était ministre secrétaire d'Etat ; il épousa le 19 février 1697, Eléonore Christine de Roye de La Rochefoucault, fille de Frédéric Charles, comte de Roye et de
Rouçy.
Le 27 du même mois eut lieu sur la place du Marché, la revue de la compagnie mestre-de-camp du régiment de cavalerie Dauphin-étranger, commandée par Guillaume de Grahan. La ville n'avait pas cessé d'avoir de la garnison et des troupes en passage. Aussi les habitants n'étaient pas heureux, le malaise était général, les charges publiques étaient énormes, l'argent fort rare, la cherté des grains excessive et le nombre des pauvres augmentait toujours : <c On périssait de misère, au bruit des Te Deum. »
Louis XIV ayant signé la paix avec l'Espagne, l'Angleterre et les Etats-généraux, la publication s'en fi^ à Roye, au mois de février 1698. Les officiers du BaiUiage s'étant réunis au Corps-de-Ville, à la Maison commune, donnèrent
solennellement lecture du traité aux habitants, le greffier du maire, par la fenêtre de l'hôtel-de-ville s'ouvrant sur la Place, et le lieutenant du roi par celle donnant sur la rue de Paris. Après la lecture faite, les officiers de la ville et du Bailliage montèrent à cheval, se mirent sur deux rangs et allèrent publier la nouvelle dans les rues et dans les faubourgs. Arrivés sur la place du parvis de Saintr Florent, les officiers du Bailliage mirent pied à terre et entrèrent dans la Collégiale pour assister au Te Deum. Quant au maire et aux échevins, dans la crainte que le Chapitre ne renouvelât ses impolitesses, parce que le Te Deum n'était pas encore commencé, ils se rendirent à THôtel-de-Ville, en laissant dans l'église un sergent chargé de les prévenir du moment de se présenter. Enfin, le Corps-de-Ville se rendit dans le chœur de la Collégiale et occupa paisiblement les places accoutumées. Après le service, il retourna à la maison commune pour allumer le feu de joie.
Près de la plate-forme de YÉperon royal et tenant à la muraille, s'élevait, siur une butte de terre, un moulin en charpente dit : Iç moulin Bayard* L'ori^ne de ce moulin remonte à la construction des fortifications, il servait à moudre le blé nécessaire aux habitants, alors que la plaine était battue par les ennemis. Par des lettres-patentes de Philippe de Valois de 1339, on voit que la commune était obligée de payer au roi, à la Chandeleur, une redevance de dix livres pour ce moulin.
Dans la nuit du 16 au 17 mars 1698, le feu prit au moulin, sans que les efforts des habitants aient pu le sauver du désastre. C'est à grand'peine que les maisons voisines purent être préservées ; Y hôtel de la Herche qui faisait le coin de la rue des Sœurs-Grises, fut en partie brûlé ; le feu était tellement violent, que des charbons enflammés
furent emportés jusques vers le couvent des Cordeliers, éloigné de plus de huit cents pas.
La ruine du moulin entraîna la chute d'une partie de la muraille, TEchevinage songea à le faire rétablir ; à cet effet, le maire convoqua les habitants, mais comme le beffroi était en réparation, c'est au son du tambour que les citoyens furent appelés à l'hôtel commun. Le maire, après avoir exposé l'incident, mit la matière en délibération; les habitants s'opposèrent unanimement au rétablissement du moulin, en disant : qu'utile dans les moments de troubles, il n'avait plus de raison d'être, alors qu'on jouissait d'une paix profonde et que Roye n'était plus ville frontière. Il fut résolu que l'on réparerait seulement la muraille.
En 1699, on refit une partie du pavage de la Porte de Saint-Pierre, et l'on trouva sous la chaussée un lit de grès qu'il fallut enlever. Les travaux estimés à deux cent quatre vingt-six toises carrées, évaluées à vingt-huit sols la toise, furent reçus et approuvés par Des Bergerin, ingénieur ordinaire du roi. Les maire et échevins ordonnent à Pierre Quélin, receveur des biens patrimoniaux, de payer à Nicolas Huet, entrepreneur des travaux, la somme de quatre cent douze livres, seize sols, huit deniers. {Voir V autographe.)