LA RÉVOLUTION
A ce moment de notre récit, nous approchons d'une époque célèbre par des événements, qui furent dans toute la France une cause de troubles, et dont la ville de Roye ressentit le contre-coup.
Comme avant-coureur de ces agitations, Louis XVI fit un appel à la nation et convoqua T Assemblée des notables. Le 30 août 1787, le duc de Mailly fut nommé par le roi président de l'Assemblée départementale composée de seize membres dont huit nommés par le souverain ; parmi ceux-ci (iguraient : le doyen de la Collégiale Pépin, et Prévost, avocat du roi au bailliage. Le i^^ septembre, ces membres se réunirent et en nommèrent huit autres qui devaient former avec eux l'Assemblée départementale : Aube de Bracquemont seigneur de Damery et Galoppe d' Armancourt étaient au nombre des élus.
Le duc de Mailly, président, ouvrit la première séance par un discours de circonstance ; après avoir tenu quatre réunions, l'Assemblée se sépara. Elle se réunit de nouveau le 10 octobre; le lendemain qui était un dimanche, ses membres assistèrent dans l'église Saint-Pierre de Montdidier à une messe en musique, le doyen Pépin officia, il fit un sermon dans lequel il parla politique.
L'Assemblée, après avoir tenu plusieurs séances et après s'être mise en rapport avec l'Assemblée provinciale de Picardie, suspendit ses travaux le 29 octobre.
L'Assemblée provinciale tint à l'Hôtel-de- Ville d'Amiens sa première séance qui dura sept jours ; le 17 novembre elle se réunit de nouveau. Le duc de Mailly fit le rapport des travaux de l'Assemblée départementale. Parmi les
questions qui furent alors examinées, nous remarquons un projet de canal joignant l'Oise à la Somme, prenant naissance à Pont-l'Evêque, près de Noyon, et utilisant les eaux, de la rivière d'Avre jusqu'à Moreuil. Ce projet fut plus tard l'objet d'études sérieuses, la dépense évaluée à deux millions de francs en empêcha l'exécution.
L'Assemblée départementale se réunit de nouveau à Montdidier, le 42 octobre 4788; ce fut sa dernière session. Le corps municipal de Roye adressa au secrétaire Maillard un mémoire pour la suppression du régime des gabelles. C'était une réponse à la proposition faite par l'Assemblée provinciale de donner un million pour remplacer l'impôt sur le sel et sur le tabac.
Dans la répartition de cette somme, l'élection de Montdidier devait payer : cent vingt et un mille cinquante livres pour le sel et quatre-vingt mille sept cents livres pour le tabac, à imposer sur le rôle des contributions foncières.
La municipalité de Roye, après avoir consulté les communautés réunies, émettait l'avis de faire peser l'impôt du sel sur la contribution foncière, et l'impôt du tabac sur la propriété seule, comme cela se pratiquait pour les vingtièmes.
La récolte en blé de 4788 avait été médiocre, par suite de l'intempérie de la saison; du l^^ mars au 46 mai^ il n'était pas tombé d'eau, la terre était dure, desséchée, les semailles de mars se firent dans de mauvaises conditions, les grains levèrent peu ou mal. Pour comble de malheur, le 43 juillet, un orage épouvantable accompagné d'une grêle abondante se déchaîna sur le Santerre, et anéantit les moissons.
L'hiver de 1788 à 4789 fut excessivement rigoureux ; le froid commença au mois de novembre, le dernier jour dct
l'année il gela jusqu'à dix-huit degrés Réaumur au-dessous de zéro, le 1^^ janvier et le 20, le thermomètre descendit jusqu'à vingt-et-un degrés ; jamais on n'avait eu a supporter un tel abaissement de température : comme en 1679, la neige tomba en abondance et interrompit la circulation.
La misère était profonde , la charité publique vint en aide aux indigents. Le bureau de charité avait peine à suffire à tous les besoins ; le 27 décembre, le maire fit verser dans la caisse du bureau huit cents livres prélevées sur le budget municipal.
La disette du blé était si grande, que le Corps-de-Ville fut obligé de faire acheter du grain au dehors ; le maire de Saint-Valery fut prié de faire, pour le compte de la ville, l'acquisition de seize cents sacs de blé. On distribuait aussi du riz aux indigents et il fut interdit aux étrangers de venir mendier dans la ville.
Un édit royal défendait l'exportation des blés, tandis que l'importation était encouragée par une prime. Des accapareurs achetaient des blés dans les campagnes, les faisaient sortir du royaume, pour les faire rentrer ensuite et bénéficier ainsi de la prime. Ce trafic se pratiquait par une société dite : du Pacte de Famine et que le peuple accusait de sa détresse. L'autorité surveillait ces manœuvres, le maire de Paris, Bailly, adresse à Roye, le 17 septembre 1789, une lettre par laquelle il recommande aux officiers municipaux « de tenir la main aux commissionnaires des blés pour ne pas les laisser aller acheter du blé dans les villages. » L'intendant de Picardie, par suite d'ordres ministériels, fait les mêmes recommandations.
Le malaise était général, la récolte des céréales se présentait sous une triste apparence, la moisson approchait lorsque, au mois de juillet, le bruit se répandit que des Caràbots ou Brigands échappés des prisons de Paris
parcouraient toutes les campagnes , et qu'armés de fiuix, ils détruisaient toutes les récoltes. Ces bruits prirent une telle consistance, que les officiers municipaux crurent prudent d'arrêter des mesures pour assurer la tranquillité. Les gardes nationaux furent convoqués, des postes furent établis aux portes de la ville et des patrouilles circulèrent dans les rues. Le 27 juillet, sur les dix heures du matin, un courrier de la poste-aux-chevaux de Conchy arrive à franc-étrier à la mairie, et annonce qu'il y avait dans les environs de Boulogne -la-6rasse, cinq à six cents individus avec des hussards qui fauchaient les blés. Aussitôt on sonne le tocsin, les habitants se rassemblent, la garde bourgeoise se met sous les armes; les chevaliers de l'arc offrent leurs services à la municipalité. Le comte de Malaissy, ancien officier des gardes françaises, se met à la tète d'ua détachement pour aller au-devant des ennemis ; cinquante cavaliers en garnison à Roye, renforcés bientôt de trente dragons accourus de Nesle, se joignent à lui et se dirigent vers Boulogne. En moins de deux heures, l'alarme se répand dans tous les villages des environs, le tocsin sonne, les paysans s'arment de faux, de haches, de piques, se rassemblent et marchent vers le heu indiqué, ayant à leur tète leurs seigneurs et leurs curés. Les chemins sont couverts de bandes armées prêtes à repousser l'ennemi, qui ne se présente pas. En effet, les hommes envoyés à la découverte battent les villages de Beuvraignes, d'Amy, de Tilloloy et toute la campagne des environs, sans rien rencontrer. En ville, la perplexité était grande, on attendait avec anxiété les résultats de l'événement, les versions les plus contradictoires, les plus absurdes circulaient dans la ville ; les Royens étaient mis en ftiite, les hussards étaient à leur poursuite, ils allaient envahir la ville et les faubourgs. Enfm, vers cinq heures, arrivèrent les braves citoyens qui
apprirent que les blés étaient debout, qu*il n'y a^ait ni hussards, ni brigands et que c'était une fausse alarme. On se rassura.
L'inclémence du temps retarda la moisson, une pluie abondante et continue tomba depuis le 26 juillet jusqu'au 9 août ; ce ne iut qu'à cette date que la moisson des seigles commença et bientôt le prix du blé diminua de neuf livres, à cinq livres le setier.
Afin de veiller sur la tranquillité publique, douze citoyens furent nommés pour former un Comité permanent réuni au Corps-de-Ville. Six de ses membres devaient s'assembler tous les jours d^ marché ; ils étaient chargés de prendre les mesures nécessaires pour la sécurité des habitants, ils pouvaient requérir la force armée et la garde nationale.
Des troubles, en effet, existaient parfois dans la ville ; c'était surtout à l'occasion de la perception des droits sur les boissons qu'avaient lieu ces désordres. Un jour, dans la me d'Amiens, des commis voulaient mettre en fourrière une voiture chargée de liquides, dont le charretier n'avait pas &it la déclaration. Des habitants s'opposent à l'exécution de cette mesure; les agents, voyant leur autorité méconnue, mettent l'épée à la main pour se défendre, le sang coule dans les rues, et sans l'intervention de la maréchaussée, cette collision regrettable menaçait de prendre de plus grandes proportions.
Quelques jours après, les employés étaient entrés chez un sieur Dautrevaux, à Y/iôtel du Cheval blanc, pour exercer ce débitant; les faubouriens de Saint-Gilles pénètrent chez l'aubergiste, proférant des menaces contre les commis qui cherchent leur salut dans la fuite.
Le peuple voulait l'abolition des gabelles, des projets avaient été soumis à l'Assemblée départementale.
L'impôt n'avait pas été perçu à Roye depuis le 19 juillet 4789; r Assemblée départementale, dont faisait partie l'avocat Masson, avait plusieurs fois engagé les ofQciers municipaux à faire rétablir la perception du droit sur les boissons. Le Corps-de- Ville avait, à plusieurs reprises, fait des tentatives dans ce sens. Le contrôleur général des Aides adressa de Paris une lettre à la municipalité pour e}çciter son zèle et son patriotisme : « Je suis informé, dit le « citoyen Lambert, que les buralistes des portes de la ville « avaient été obligés d'ôter leurs tableaux, qu'ils avaient été « menacés par divers particuliers de violences s'ils perce- <c valent des droits, enfin, qu'il avait été mis des placards « aux portes des employés, ainsi qu'à celle du directeur a de la régie générale, pour défendre aux commis de « reprendre leurs fonctions et leur enjoindre de sortir <r de la ville.... je vous exhorte à redoubler de soins et « d'efforts pour opérer le rétablissement des perceptions « dans votre ville.... et j'aurois une véritable satisfaction « à rendre compte au roi des témoignages que vous aurez <r donnés de votre zèle pour son service. »
Le maire convoque à la maison commune, une assemblée générale de!> habitants, il leur fait part des mesures qu'a l'intention de prendre Vautorité supérieure pour assurer la perception des droits, et propose de rétablir l'impôt, à partir de ce jour 28 février (1790), sans tenir compte du passé ; l'état des boissons serait constaté chez les débitants et un droit de vingt-cinq livres onze sols serait dû par vingt -sept veltes de liquide. Le maire convoque aussi les cabaretiers, leur démontre la nécessité d'acquitter les droits, les engage à souffrir les exercices des commis et à obtempérer aux ordres du roi. Mais les débitants restèrent sourds à ces sages exhortations ; excités par le citoyen Babeuf^ ils persistent dans leur hostile résolution.
Babeuf est un personnage devenu trop célèbre pour que nous n'en disions pas quelques mots. Le lecteur trouvera plus de détails dans notre brochure : Babeuf à Roye.
François - Noël Babeuf naquit à Saint - Quentin (Aisne), le 22 novembre 1760; son père Claude était employé des fermes du roi, au faubourg Saint-Martin ; sa mère, Catherine Ancheret, était native de la paroisse de Cerisy. Jeune encore, il entra au service de M. de Bracquemont, seigneur de Damery ; c'est dans cette commune qu'il épousa, le 13 novembre 1782, Victoire Langlet, femme de chambre de la comtesse. Babeuf quitta Damery et vint se fixer à Roye en 1785 ; il entra chez un arpenteur, où il se livra à l'étude des papiers terriers : au bout de deux ans, il obtint une place de commissaire à terrier.
Telle était la position de Babeuf à Roye , habitant le faubourg Saint-Gilles, il avait su exercer un certain ascendant sur les gens de son quartier ; il dirigeait les cabaretiers dans leur refus de se laisser exercer, il considérait comme inique et indigne d'un citoyen libre, la perception de l'impôt des gabelles. Aussi était-il à la tête du mouvement et soutenait les débitants dans leur opposition.
Quelques jours après la séance du 28 février, Babeuf se présente à la mairie et demande communication de la délibération concernant l'impôt sur les boissons ; comme citoyen actif, il est introduit dans la salle où siègent les officiers municipaux. Après avoir pris connaissance du procès -verbal, Babeuf fit à l'assemblée lecture d'un mémoire sur les droits des boissons ; il est prié de déposer son manuscrit au greffe.
Les administrateurs du département envoient des ordres plus pressants aux officiers municipaux, concernant la perception ; le maire convoque de nouveau les cabaretierî?
qui se font représenter à l'assemblée par leur fondé de pouvoir, le citoyen Babeuf; celui-ci lit un long mémoire, inséré en entier sur le registre aux délibérations. Dans cet écrit , Babeuf s'efforce de montrer l'impôt des contributions comme contraire à tous les principes de morale. Plus tard, il fit imprimer son mémoire sous ce titre : « Réclamation de la -ville de Roye relative au « remplacement de l'impôt des Aides et à l'exécution des c décrets de l'Assemblée nationale, lesquels prononcent <i que tous les impôts doivent être répartis sur chaque <r citoyen en proportion de ses facultés. Imprimé par « ordre de la commune de ladite ville et sur la demande « de quantité d'autres communes pour l'appuyer de leur c< adhésion. ï> (Octobre 4790.) La municipalité protesta contre ce titre et contre la déclaration que l'impression de cette brochure en avait été ordonnée par la Commune, attendu que celle-ci n'avait donné aucun ordre à cet égard, et qu'il n'existait aucune délibération, aucun acte contenant le vœu de la ville à ce sujet. Ce pamphlet fat répandu à profusion dans la ville et dans toutes les paroisses des environs.
Le directeur de la régie, Larabit, dont la conduite avait été l'objet des attaques de Babeuf, justifia devant l'Assemblée municipale les actes de son administration, et demanda à ce que sa réponse fut inscrite sur le registre aux délibérations de la Commune, ce qui eut lieu.
La municipalité avait dénoncé Babeuf comme l'instigateur de l'opposition faite par les cabaretiers. La Cour des Aides lança contre lui un décret de prise de corps, dont l'exécution fut ajournée, par une décision du Directoire départemental du 14 décembre 4790. Nous aurons à revenir sur ce citoyen, mais retournons en arrière.
Louis XVI, le 24 janvier 1789, avait convoqué à Versailles les Etats-Généraux. Il s'agissait de nommer des délégués qui devaient se réunir à Péronne, pour nommer des députés aux Etats-Généraux. On procède à leur nomination d'après le règlement du 14 avril, savoir : « Dans les bourgs, villages et communautés deux députés, à raison de deux cents feux, trois au-dessus de deux cents feux. )» Les choix tombèrent comme délégués, sur Messieurs Masson ; Noël, député du Chapitre ; Boutteville, député du Clergé ; Boutantin, des Chapelains ; Derches, du Grenier à sel ; Dumaisnil, des Avocats ; Thoquesne, des Notaires ; Dercheu, des Marchands ; Valois, des Perruquiers; Minard, des Menuisiers; Caron, des Traiteurs; et Lambin, des Bourreliers.
Le 30 mars, les membres de la noblesse, parmi lesquels on remarque : Le comte de Riencourt d'Andechy, le chevalier d'Avricourt, le comte de Brabançon de Canny, le comte d'Herly, de l'Escalopier de Liancourt Desfussés de Fransart, de Bracquemont de Damery, Rouillé de Fontaine de Goy encourt et le vicomte d'Hautefort de Champion, les représentants du clergé et les délégués du Tiers Etat se rendirent à Péronne. C'est dans cette ville, malgré les prétentions de Montdidier, que la réunion eut lieu. Le gouvernement des trois villes avait à nommer huit députés : deux pour la noblesse, deux pour le clergé et quatre pour le Tiers Etat.
L'Assemblée générale se tint dans la Collégiale de Saint- Fursy et fut présidée par Levaillant de Brusle, en l'absence du marquis de Feuquières. Après l'examen des pouvoirs et après plusieurs discours, l'Assemblée se sépara. Le Clergé resta à Saint-Fursy, la noblesse se réunit dans la salle du bailliage et le Tiers Etat dans l'église des Minimes.
Après la rédaction des cahiers des doléances, ou procéda, au scrutin, à la nomination des députés chargés de représenter les trois bailliages aux Etats-Généraux.
Parmi les députés nommés, nous remarquons pour la noblesse : le marquis de FoUeville, un des nobles du bailliage de Roye, et pour le Tiers Etat, deux Royens t Prévost et Masson, avocats au bailliage.
Les députés partirent pour Versailles et formèrent bientôt l'Assemblée nationale. Les officiers municipaux, pleins d'admiration pour la sagesse des décisions prises par cette assemblée, convoquèrent une réunion générale des habitants. Lel3 juillet 1789, le maire dans un chaleureux discours, démontre qu'il était du devoir des bons citoyens, de s'associer au patriotisme des députés et il ajoute qu'il serait convenable de faire une adresse de félicitations à l'Assemblée. La matière mise en délibération, il fut unaniment résolu que le maire serait chargé de ce soin. La lettre suivante fut envoyée à l'Assemblée nationale, avec un extrait de la délibération :
« Monsieur le Président, « La Commune de la ville de Roye, pénétrée de la plus <K vive reconnaissance pour la sagesse et la fermeté de « l'Assemblée nationale, vous supplie d'être son interprète « auprès d'elle et de mettre sous ses yeux l'arrêté qu'elle « vient de prendre, comme un témoignage constant des « sentiments qui l'animent. Que cette auguste Assemblée a lui permette d'adhérer à ses principes et à ses délibéraa tions, d'unir sa voix à celle de tous les Français qui, de a concert bénissent nos représentants, chérissent et OL vénèrent en eux le modèle le plus parfait du patriotisme, « les plus sages, les plus généreux défenseurs des droits « oubliés, mais toujours imprescriptibles de l'homme et «
(c des citoyens ; nous nous estimons heureux d'être l'organe <L des sentiments de la Commune et de pouvoir vous tt présenter les sentiments de vénération qui vous sont dûs a personnellement^ à oeux du profond respect avec lequel « nous sommes, etc. i^
Cette patriotique adresse , malgré l'honnêteté des sentiments qu'elle exprime, se ressentait peut-être un peu des idées répandues dans la ville et dont Babeuf était l'instigateur. En effet, rédacteur d'un journal incendiaire, imprimé à Noyon et distribué à profusion, Babeuf continuait son œuvre révolutionnaire. Un jour, accompagné de quelques patriotes, il va au château de Champion, il brûle tous les papiers de famille et plus de cent tableaux. Comme feudiste, plusieurs seigneurs lui avaient confié leurs titres ; il fit dresser un bûcher sur la place de Roye et livra aux flammes tous les actes féodaux des nobles, et quelques minutes de notaires.
Parmi ces papiers se trouvaient les titres de la seigneurie d'Ârmancourt, que le propriétaire Galoppe avait confiés à Babeuf, pour en dresser un état d'après la méthode développée dans : Y Archiviste Terrier... dont i\ était l'auteur. La seigneurie d'Armancourt avait appartenu à la famille de Trannoy ; en 1779, Galoppe Alexandre d'Omiécourt, écuyer, conseiller du roi, acheta à Jean-Charles de Trannoy, garde de la porte du roi, et à Geneviève de Sachy, sa femme, le domaine d'Armancourt, qui comprenait deux fiefs : celui de Guideville et celui d!Onquerre^ relevant de la seigneurie de Laboissière.
Déjà cependant Babeuf avait reçu du seigneur d'Armancourt des à-comptes sur le travail à faire, ainsi que le prouve le reçu ci-contre. (Voir ï autographe.) Ce qui n'empêcha pas Babeuf de dénoncer le seigneur d'Armancourt
comme ne s' étant pas conformé aux décrets concernant les titres féodaux. Galoppe put se justifier de ces odieuses imputations. L'écuyer fut encore l'objet de dénonciations de la part de quelques citoyens d'Ârmancourt, qui l'accusaient comme m incivique, suspect, usant de moyens arbitraires et enfreignant les lois. » Il fut arrêté par l'ordre du Comité de surveillance de Roye et jeté en prison. Mais un jugement du tribunal de Montdidier le mit en liberté. Il attaqua alors ses dénonciateurs qui furent condamnés à cent cinquante livres de dommages-intérêts, que Galoppe distribua aux pauvres de Roye et d'Ânnancourt.
Par un décret du 6 octobre 1789, l'Assemblée nationale avait levé sur tous les citoyens une contribution patriotique du quart de leurs revenus, qui devait être payée en trois termes égaux fixés par l'article onze du même décret.
Les citoyens de Roye souscrivent avec empressement à cette patriotique offrande, donnant à l'Etat non-seulement de l'argent, mais encore des objets d'une certaine valeur. Ainsi, le doyen Pépin, après avoir offert une cafetière en argent, évaluée à quatre-vingt-neuf livres, donna encore des boucles d'argent et une somme de neuf mille livres en numéraire ; le curé Boutteville s'inscrit pour huit-centquarante livres, sa sœur pour quatre cents : les chanoines de la collégiale imitent cet exemple; dans le mois de décembre, ils versent dans les caisses de l'Etat, en dehors du don de leur argenterie, six mille cent quarantedeux livres. La communauté des Chapelains donne près de mille livres, les Annonciades mille trois cent soixante-dixneuf livres dix-sept sols. Le député Prévost s'inscrit pour mille livres, Luglien Fourment, pour mille deux-centcinquante, Madeleine de Laval comtesse de Rhune, pour mille deux cents, Garlier de Gorselles pour mille quatre-
vingt-Klix Uvres. Enfin, nous avons calculé que les sommes versées à l'Etat par les habitants de Roye, à titre de €X)ntribution patriotique, formaient un total de : quarante mille livres environ et que le nombre des donateurs s'élevait à deux cent cinquante, depuis le 24 décembre 1789 jusqu'au 13 juillet 1790. Tous les citoyens apportaient leur modeste offrande ; un tailleur du faubourg de Saint-Gilles donna jusqu'à quatre sols. Le citoyen Babeuf souscrivit en ces termes : « Je soussigné, citoyen de Roye, rédacteur ^ du journal intitulé: Le Correspondant picard^ voulant a prévenir que l'on ne s'abuse à son égard dans la fixation <:< de ma ' contribution directe personnelle et que Ton ne « fasse une fausse évaluation de mes facultés industrielles, 41 déclare par ces présentes que, calcul fait de ce à quoi <s peuvent monter mes facultés, en les rapprochant de la « base de proportion déterminée par les décrets, je dois € payer à la patrie une contribution directe de dix livres, « laquelle somme je promets et m'engage à payer par quar- « tiers au collecteur lorsqu'il se présentera, et je donne <( cette déclaration pour devancer en tant que besoin, a l'obligation imposée à chaque citoyen par l'article deux € du titre trois, de faire des déclarations semblables aux « secrétariats des municipalités. Plus j'offre librement « douze livres pour ma contribution patriotique, que je « m'oblige d'acquitter en trois paiements égaux. » Babeuf. L'Assemblée nationale continuait ses travaux, elle divisa la France en départements et ceux-ci en districts. Au mois de décembre 1789, le maire Longuecamp reçut une lettre du député Prévost, qui lui disait que le comité de l'Assemblée chargé de la division des districts, était indécis sur le heu à fixer, comme chef-lieu, entre Roye et Montdidier, que cette dernière ville avait envoyé douze députés pour tftchw d'obtenir la préférence, qu'il croyait que Roye
devrait aussi dépêcher quelques personnes pour appuyer les prétentions de leur ville. Aussitôt le maire convoque les notables et les échevins ; dans la réunion, il est décidé qu'une députation de quatre membres sera envoyée à Paris. Messieurs Billecocq, lieutenant-général, Dumirail, procureiu* du roi, Masson et Dhédancourt furent nommés pour tâcher de faire donner à Roye la préférence sur Montdidier, comme chef-lieu du district.
Le 23 janvier, les députés sont de retour à Roye et annoncent que l'Assemblée nationale, conformément à l'avis du Comité de constitution, avait décrété que le département d'Amiens serait divisé en cinq districts, dont les chefs-lieux seraient: Abbeville, Amiens, Doullena, Péronne, Montdidier et Roye, ces deux villes réunies qui partageraient entr'elles les établissements, s'il y avait lieu. Cette nouvelle réjouit les habitants, mais leur bonheur fut de courte durée. La décision prise par le Comité souleva dans l'Assemblée de vives réclamations de la part des députés du département. M. Liénart, député du bailliage de Montdidier, appuyé par MM. de Lameth et de Boutteville de Metz, se montrèrent fort opposés à cette mesure. Le représentant Prévost lutta avec force contre les prétentions de l'opposition. Il engagea ses concitoyens . à tenter de nouveaux efforts. Le procureur du roi Billecocq rédigea une adresse à l'Assselnblée ; il fit voir la triste situation de la ville privée de son Bailliage et de toute juridiction : il plaida chaleureusement en faveur de Roye. Six députés partent immédiatement pour Paris et demandent à être admis à la barre de l'Assemblée pour déposer leurs doléances, mais ils ne peuvent être reçus, ils doivent se contenter de remettre leurs pièces au Comité de constitution. Le Comité, après avoir examiné la réclamation, jugea qu'elle ne pouvait être admise, que Roye avait droit, en
vertu du décret, de demander que le tribunal, qui devait être érigé dans . le district, fut fixé dans ses murs. De courageux efforts furent tentés pour obtenir du moins rétablissement du tribunal du district , ce fut en vain ; malgré toutes les bonnes raisons données dans les différents écrits publiés à cette époque, malgré tout le dévouement du député Prévost qui dans la séance du 21 août 1790, prit encore la parole pour défendre les intérêts de sa ville, TAssemblée nationale décida que le tribunal serait établi à Montdidier. Ainsi s'évanouit la dernière espérance des Royens ! Cette nouvelle fut reçue avec les marques de la plus vive affliction : « les citoyens c se précipitaient dans les bras les uns des autres, leurs «L femmes venaient partager la douleur dont ils étaient a pénétrés, et tous regardant leurs enfants, versaient des a larmes. j>
Un décret de l'Assemblée nationale avait rendu électives les fonctions de maire ; le 7 février 1790, on procéda à la nomination de ce magistrat et des officiers municipaux. Les électeurs furent convoqués, et la réunion se tint dans l'église du couvent des Minimes. Billecocq , lieutenant au Bailliage , fut élu maire ; ensuite on passa à l'élection des officiers municipaux. Le nombre de ces derniers devait être de cinq pour les localités dont la population ne dépassait pas trois mille âmes ; cinq officiers municipaux furent donc élus. Le 9, Billecocq-Dumirail fut nommé procureur de la commune ; puis on fit choix de dix-huit notables. Babeuf éleva la voix dans cette assemblée pour protester contre l'incompatibilité des fonctions qu'exerçaient certains notables ; on engagea Babeuf à se pourvoir auprès de l'Assemblée nationale.
Les notables et le procureur devaient former le Conseil général de la Commune, tandis que le Conseil municipal se composait du maire et de cinq officiers. J.-B. Goret, président au Grenier à sel, fut nommé greffier du Conseil général, et Dambry, secrétaire municipal.
Le dimanche 14 février, eut lieu dans l'auditoire du Bailliage une assemblée générale pour la prestation de serment du maire, des officiers municipaux et des notables. Billecocq prononça un chaleureux discours, puis il prêta serment en ces termes : « Je jure en présence (( de mes concitoyens et ne crains pas que jamais on me ce reproche la violation du serment que je fais, d'être fidèle oc à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout mon (n pouvoir la Constitution du royaume et de bien remplir « mes fonctions. Je puis encore ajouter que je jure à mes « concitoyens un attachement sans borne ; ce serment, « je le dois également, si le premier est de devoir, le « second est d'inclination, d
Après ce magistrat, les officiers municipaux et les notables prêtèrent aussi serment. Billecocq ne fut pas longtemps maire ; le 22 juillet, ayant été nommé président du directoire de Montdidier, il donna sa démission et fut remplacé par M. de Longuecamp.
Les officiers municipaux s'occupèrent de Torganisation de la garde nationale ; on distribua des fusils, puis on procéda à la nomination des chefs. Jusqu'ici, les gardes nationaux n'étaient que les volontaires enrôlés depuis le 29 juillet 1789, pour courir sus aux brigands. Leur nombre s'élevait à trois cent quarante hommes, divisés en cmq compagnies ; ils devaient porter runiforme de la garde nationale de Paris, mais avec des boutons aux armes de la ville de Roye. Un drapeau leur fut donné, et le 24 juin eut lieu sa bénédiction avec une
grande pompe ; un autel entouré de branches de chêne avait été dressé sur la Place, Un détachement du régiment de Berry en garnison à Roye, la maréchaussée, la garde nationale s'étant réunis sur la Place, escortèrent les officiers municipaux jusqu'à l'église de Saint - Florent. Après un discours du doyen, et une messe basse, pendant laquelle Madame Dumirail , conduite par M. de la Faye, fit la quête, le drapeau fut béni. Les troupes présentèrent les armes, les tambours battirent aux champs^ puis le cortège se dirigea vers la place du Marché. Le drapeau fut placé sur Tautel, des discours patriotiques furent prononcés ; les officiers la main étendue sur le drapeau, prêtèrent serment de fidélité. Après la cérémonie, il y eut un banquet dans les cloîtres du couvent des Cordeliers, et des danses publiques eurent lieu dans le Jeu-de-Paume.
Au mois de juillet, trois gardes nationaux sont envoyés à Amiens, puis à Paris, pour assister à la fête de la Fédération.
Le 14 août, toutes les cloches de la ville étaient en branle pour annoncer que le lendemain, cette même fête se célébrait à Roye. Une messe fut chantée à Saint-Florent, en présence des corps constitués de la Commune, des gardes nationaux et d'une foule de citoyens. Sur la place du Marché, un autel avait été élevé, quatre arbres étaient plantés aux quatre coins de l'autel, reliés entre eux par des guirlandes de feuillages supportant une couronne de fleurs. Après l'office, le chapitre de Saint-Florent vint prendre place sur les degrés de l'autel ; près de lui se placèrent le clergé des paroisses et les religieux des couvents. Le maire ayant prononcé un discours, invita chaque citoyen à prêter le serment civique ; la main étendue sur l'autel, les officiers municipaux, les comman-
dants de troupes, les membres du clergé, répétèrent ces mots : je le jure I Ensuite on entonna le Te Deum ; pendant toute la cérémonie, eurent lieu des décharges de mousqu^terie mêlées aux acclamations du peuple. Puis le clergé fut reconduit processionnellement à la Collégiale et les officiers municipaux se rendirent à THÔtel-de-Ville. Les danses commencèrent- alors dans le Jeu-de-Paume, et le soir un feu de joie de cinquante fagots fut allumé par la municipalité, avec le cérémonial ordinaire.
Le 16 août 1790, l'Assemblée nationale rendit un décret sur Torganisation judiciaire ; aux termes de l'article deux, la ville eut à nommer un juge de paix. Le maire convoqua pour le 16 janvier, une assemblée générale des citoyens actifs du canton, à l'effet de procéder à l'élection ; mais la municipalité ayant appris que le citoyen Babeuf faisait de la cabale pour se faire nommer juge, et aiin d'assurer Tordre dans les élections, fit mettre sous les armes la garde nationale, la garnison de la ville et la brigade de maréchaussée, puis elle fit établir des postes à l'entrée de la salle du scrutin, avec ordre de s'opposer à l'introduction de Babeuf, attendu qu'étant sous le coup d'une condamnation, il ne pouvait être électeur. Longuecamp fut nommé juge de paix.
Le jour même de la réunion générale, on trouva affiché dans l'église Saint-Pierre, un écrit ayant pour titre : Prière^ et commençant par ces mots : « Pour obtenir de Dieu... » qui contenait des invocations à la divinité a aussi peu respectueuses pour l'Etre suprême lui-même que pour l'ordre public. » La municipalité reconnut l'œuvre de Babeuf et fit défense aux citoyens de tenir chez eux des assemblées secrètes, et d'afficher des écrits incendiaires ou anonymes.
n y avait un club dit : des Amis de la Révolution qv} tenait ses séances dans l'église des Minimes, Babeuf en occupait souvent la tribune ; puis un autre club appelé • Société fraternelles qui se réunissait dans le couvent des Cordeliers.
La perception des droits indirects n*avait pu se faire encore, malgré les pressantes sollicitations des administrateurs du département. L'Assemblée nationale s'en était elle-même préoccupée, et le 8 mars 1790, le président adressa aux officiers municipaux la lettre suivante : « L'As- « semblée nationale instruite, Messieure, que plusieurs « citoyens de la ville de Roye refusent d'acquitter les 4 impôts dans les formes où ils se trouvent aujourd'hui, « a chargé son président de vous écrire que plusieurs de « ses décrets ordonnent expressément de payer toutes les « contributions actuellement existantes, jusqu'à l'époque « où on les remplacera par des tributs moins onéreux. a La raison, la justice et l'intérêt général le veulent ainsi; « et je suis bien persuadé qu'il suffira d'éclairer les per- « sonnes qui ont opposé de la résistance. Je vous prie (( donc, Messieurs, de leur dire de la part de l'Assemblée c nationale, quelle s'occupe des moyens de substituer à la <K gabelle et à tous les droits à charge au peuple, des « impôts moins onéreux pour les contribuables, que l'im- (c patience serait ici criminelle qu'on ne pourrait en montrer
< sans être mauvais citoyens, que les Représentants de la « nation ont assez prouvé avec quel zèle ils s'occupent c du soulagement du Peuple, que leurs travaux et leur € patriotisme méritent de la confiance et du respect, et
< qu'enfin il serait de leur devoir de maintenir avec
< rigueur les mesures qui doivent couronner le salut de c la France. L'abbé de Montesquiou.
Le Comité des rapports, celui des Recherches de l'Assemblée avaient, à plusieurs reprises, sollicité Tadmioistration municipale : le 13 mai 1790, le Comité des Recherches écrivait aux officiers municipaux : ^ Le Ciomité « a reçu différents exemplaires d'un écrit intitulé : Pétition
« sur les impôts adressée par les habitants de à
a l'Assemblée nationale, dans laquelle U est démontré que « les aides, les gabelles, les droits d'octroi aux villes, ne a doivent et ne peuvent plus subsister, même provisoire- « ment chez les Français devenus libres. A l'un de ces «[ exemplaires, était jointe une lettre circulaire datée de K Péronne le 18 avril dernier, commençant par ces mots : « Messieurs les Patriotes de la ville de Péronne... et finissant par ceux-ci : « Vous êtes sûrs que vos demandes a seront prises en considération », et la lettre est souscrite c< de sept signatures, parmi lesquelles se trouve celle du a sieur Babeuf, qui s'annonce comme le rédacteur de la a pétition. y> Le Comité termine en disant aux officiers qu'il compte sur leur zèle et sur leur patriotisme* Cette lettre porte la signature du président : comte de Pardieu, et celles des secrétaires Voidel et Cochon ; elle est revêtue d'un sceau ovale en cire rouge avec trois fleurs de lys et ces mots: la loi et le roi. 1789. En légende : Assemblée nationale.
De leur côté, les administrateurs du Directoire du dépar^ tement adressent une proclamation aux habitants de Roye et font un nouvel appel aux officiers de la Commune. Mais que pouvait la municipalité contre les passions excitées par Babeuf; les moyens de persuasion étaient épuisés, il restait à employer la force publique.
Le ministre de Lessart le comprit et enjoignit aux administrateurs du département, l'ordre d'envoyer à Roye deux cents hommes de cavalerie. Avant de faire exécuter
ces ordres, le Directoire tenta, sans succès, de ramener les perturbateurs à la raison.
Le maire est avisé de l'arrivée des troupes ; devant cette démonstration, il est tenu le 10 février 1791, une assemblée générale de la Commune, dans laquelle le plus grand nombre des citoyens demandent à ce que force reste à la loi. Dans cette réunion, Babeuf prend la parole et s'écrie : « Si, comme on nous en menace, il vient à Roye, sous a prétexte de la cause des Aides, des soldats loger et « mettre à contribution les particuliers, et opprimer la « ville, je résisterais à l'oppression, et j'irais en tête de « ceux qui voudraient me suivre, leur défendre l'entrée « du faubourg. »
A la sortie de l'assemblée, les cabaretiers se réunissent à l'auberge du Grand- Vainqueur^ rue de Paris ; dans cette réunion se trouve Babeuf, il prend la parole, il accuse la municipalité de vouloir écraser la ville et d'avoir inventé la lettre du ministre : les propos les plus insultants sont tenus contre les administrateurs. A cette nouvelle, le procureur de la Commune envoie un sergent de ville quérir le maître de l'auberge ; l'agent est injurié et obligé de se retirer : on le fait accompagner de quelques cavaliers des gardes du corps de Berry, et il ramène enfin le sieur Lambin. Ce dernier comparaît à la barre de l'Assemblée, et le procureur lui demande compte des propos tenus chez lui. Tandis que Lambin est à l'Hôtel-de-Ville, l'émeute gronde dans la rue, des officiers municipaux sont insultés et menacés d'être firappés. Un nommé Colbert, de Y'hôtellerie de Sainte Martinj au faubourg de Saint-Gilles, monte au clocher de l'église, sonne le tocsin pour appeler aux armes les citoyens du faubourg et délivrer Lambin que l'on dit en prison.
La municipalité ne se laisse pas intimider par les menaœs ; elle comprend qu'il faut en imposer à la multitude, elle prend aussitôt les mesures les plus énergiques et fait arrêter les chefs de l'insurrection.
Babeuf ne se contentait pas d'exciter les cabaretiers à la révolte, il poussait la populace dans la voie du désordre.
Près du faubourg Saint-Médard et arrosées par la rivière de Saint-Firmin, se trouvaient des prairies dont la propriété appartenait aux Célestins d'Amiens, mais la ville jouissait du droit de pâturage. Des citoyens s'étant portés dans ces marais abattirent des arbres, sous prétexte qu'ils étaient à la Commune. Dans une assemblée générale, il fut convenu que des commissaires seraient nommés dans chaque quartier, pour exîiminer les droits de la ville sur cette propriété. Babeut fut nommé commissaire par le quartier de Saint-GUles qu'il habitait. La commission devait se joindre aux officiers municipaux et faire des recherches dans les archives. Mais ce moyen de conciliation ne satisfaisait pas les esprits. Un jour, des citoyens envahissent l'Hôtel-de-Ville ; ils envoient chercher le maire et veulent l'obliger à convoquer immédiatement une assemblée générale. Le maire parle aux habitants, les engage à la modération ; les cris : A la lanterne ! répondent seuls à ses paroles de conciliation.
Ce magistrat se retire : quelques mutins montent au beffroi et sonne le tocsin. Puis les rebelles tiennent une assemblée et ne quittent la mairie qu'après avoii* signé un écrit rédigé par Babeuf, dans lequel les marais de Bracquemont sont déclarés « propriété communale appartenant au peuple, » qui seul a le droit d'abattre des arbres.
Devant cette sédition, les officiers municipaux s'assemblent, envoient quérir les commandants des détachements des régiments de cavalerie d'Orléans et de Berry, en
garnison dans la ville, leur donnent l'ordre de faire des patrouilles, de dissiper les attroupements par la force et d'arrêter les factieux. Quand à Babeuf, les officiers municipaux, considérant qu'il est l'auteur de tous ces désordres 60 faussant les idées du peuple, ordonnent qu'il sera immédiatement arrêté, dénoncé comme factieux à l'accusateur public près le tribunal du district de Montdidier, puis écrôué dans les prisons de cette ville, à cause du danger qu'il y aurait à le mettre en dépôt à Roye. Les ordres des officiers municipaux furent exécutés ; Babeuf fut saisi à son domicile, sans opposer de résistance et sans qu'aucune manifestation publique eut lieu en sa faveur. Il fut aussitôt conduit, sous bonne escorte, à Montdidier et mis sous les verroux (5 avril 1791).
La municipalité ne s'en tint pas là ; elle voulait pour toujours être délivré de Babeuf. Il était du droit des officiers de le tenir en prison huit jours, comme perturbateur de l'ordre public ; mais, de concert avec le conseil général de la commune, ils arrêtèrent les mesures à prendre pour dresser son acte d'accusation : ils connaissaient l'influence dont jouissait Babeuf sur l'esprit du peuple, et ils craignaient que cette influence ne s'exerçât sur les juges du tribunal du district.
Dans une assemblée générale tenue le 12 avril, il fut décidé que le maire Longuecamp et Lefebvre, agent municipal, se rendraient à Amiens pour exposer devant les administrateurs du département, les motifs qui avaient déterminé la municipalité à prendre vis-à-vis de Babeuf ces moyens de rigueur, et la nécessité, dans l'intérêt de l'ordre et du repos public, de débarrasser la Commune de la présence de ce citoyen.
Avant de partir pour Amiens, les députés se rendirent à Montdidier ; ils virent que l'accusateur public commençait
Le:} Lnibrmations et que douze témoins à charge devaient rtre entendes. Ils se dirigèrent vers Amiens , ils exposèrent dîii a^inimistrateurs leurs griefs contre Babeuf, ils rf'îi^-rrc: un mémoire dans ce sens; et le 14, les admi- 'jL.-criir'LTs Trir^rnt une décision par laquelle ils ordonnaient i ViLCisirrur public du tribunal de Montdidier de pour- <;i:-rf ijrivcnient le procès contre Babeuf, et d'user envers '. ^ :e 11 1 1 :> ^ande rigueur. Les députés enchantés de a ':• -:ze t:fimure que prenait Tafiaire, reviennent à Ai' :L Lier rour remettre au tribunal la décision du
V Ai5 IL leur surprise fut grande ; ils apprirent que la v-r/f, à cr-re heures du soir, Babeuf avait été mis en r:«:rtê, par rorvlre des juges. Il paraît que les témoins, l:li: ce charger l'accusé, avaient déposé en sa faveur, •ju ils avaient pénétré dans sa prison, avaient fait force libations avec lui et avec sa femme. ' De plus, la nouvelle de sa mise en Uberté avait été accueillie par les plus rives acclamations, et le fameux héros presque porté en triomphe.
A son arrivée à Roye, Babeuf reçut une véritable ovation ; il était cinq heures du soir, lorsqu'il fit son entrée dans la ville : les témoins lui servaient d'escorte. Le bruit s'en répandit aussitôt et ses partisans venaient en foule s'assurer de sa présence. Le lendeinain matin, après avoir déjeuné chez Sulpice Dercheu, marchand de draps, il se promena par la ville, accompagné de plusieurs citoyens. Il se rendit ensuite au faubourg de Saint-Gilles, dans Yhôtellerie Saint-Marlin] il y reçut la visite d*un grand nombre de personnes : des femmes vinrent lui offrir un bouquet et une branche de laurier ornés de rubans tricolores, les fenêtres de sa maison furent décorées d'un mat de laurier. Il y eut toute la nuit, chez diffârenfeB
particuliers, des conciliabules dans lesquels on s'occupa de la mise en liberté du Tribun et des affaires de la Commune.
L'élargissement de Babeuf mettait la municipalité dans une singulière situation, et donnait raison à l'émeute contre l'autorité ; les officiers municipaux comprenaient bien tout ce qu'avait de délicat leur mission, c'est par la modération, par la fermeté qu'ils espéraient en sortir. Ils ne perdaient pas néanmoins tout espoir, et ils comptaient sur les administrateurs du directoire- C'est vers eux qu'ils députèrent le jour même un cavalier de la maréchaussée, pour lui faire connaître le résultat infructueux de leurs efforts, et leur faire part de la difficulté de remplir leur mandat sans l'appui de l'administration supérieure. Ils songèrent aussi à en informer l'Assemblée nationale. "
De Longuecamp, qui remplissait en même temps les fonctions de maire et de juge de paix, dut opter pour cette dernière place. Il fallut donc procéder à la nomination d'un nouveau maire; tous les citoyens actifs de la Commune furent convoqués, l'assemblée devait se tenir dans l'église du couvent des Minines.
Babeuf continuait sa propagande socialiste, il poursuivait toujours l'idée du partage des marais de Bracquemont entre tous les citoyens pauvres, il flattait ainsi le peuple des faubourgs. Bien plus, il intriguait pour arriver à quelque fonction publique et les élections prochaines lui donnaient l'espoir de parvenir à son but; il ne négligeait rien pour cela et ses partisans lui promettaient leur concours. La municipalité connaissait ses aspirations, elle requit la force publique, fit placer des sentinelles aux portes de l'assemblée avec ordre de repousser ce citoyen s'il tentait de pénétrer, au besoin de l'arrêter et de le conduire au corps-de-garde. Mais Babeuf ne se présenta pas ! bientôt sonna pour lui
l'heure du châtiment et pour la ville de Roye l'heure de la délivrance. La violence de ses articles dans le Correspondant Picard le fit arrêter ; il fut transféré dans les prisons de Paris. Ce journal avait pour titre : Le Correspondant picard et le Rédacteur des Cahiers de la seconde législaiurey c journal dédié aux habitants des cantons, villes, bourgs, (( villages, hameaux et municipalités des départements de « la Somme, de l'Aisne et de l'Oise. »
Le ,curé de Saint-Pierre Boutteville n'avait pas prêté serment lors de la cérémonie de la Fédération ; ce prêtre était estimé dans la ville et les bons citoyens voyaient avec peine la position prise par le pasteur : le maire avec son greffier furent chargés d'aller trouver le curé et de recevoir son serment. Le 6 février, il le prêta entre les mains de ces citoyens et prononça même une allocution patriotique. Le lendemain, une députation des habitants alla lui présenter une couronne civique et lui remettre cette adresse t t Les « citoyens animés par la défense de la liberté et de la a Constitution du royaume, la plupart vos enfants spiri- « tuels, élevés par vous dans les principes de la religion « catholique, dans le sein de laquelle ils vous doivent le « plus vif désir de vivre et de mourir, n'ont pu voir, sans « la plus grande émotion, le témoignage éclatant que vous « avez donné hier de votre obéissance à la loi, de votre « amour pour notre sainte religion et pour les fidèles c confiés à vos soins. Cet acte était bien fait pour exciter « notre reconnaissance et nous nous empressons de venir « vous prier d'en agréer les témoignages les plus sincères, « en acceptant cette couronne civique, marque distinctive a que l'on a toujours donnée à ceux qui ont le plus mérité a de tous les citoyens. Puisse cette démarche en imposer « aux ennemis de la Constitution et vous prouver combien « la vôtre a mérité de la Patrie. »
Plus tard, le curé Boutteville refusa de prêter serment à la Constitution civile du clergé, alors il fut l'objet de tracasseries de la part des volontaires de la Seine en garnison à Koye ; il fut obligé de s'expatrier. Lorsque l'église Saint-Pierre fut rouverte au culte, un ancien curé de la paroisse de Saint-Médard, Boui'bier, prêtre constitutionnel, fut chargé temporairement de la cure de Saint- Pierre ; comme on lui faisait remarquer que ce serait peutêtre une tâche au-dessus de ses forces, il répondit avec assez d'à-propos : a II vaut mieux que la terre du Seigneur soit labourée par un âne que de rester en friche. »
Un vicaire de la même paroisse, Deberly, suivit l'exemple du curé Boutteville ; le 13 février, le dimanche , il monta en chaire et s'écria : a Je vois beaucoup de monde à la « messe probablement parce que l'on s'attend à ce que je « fasse le serment décrété par l'Assemblée, mais ma (( conscience me le défend. Si j'avais deux âmes, j'en « donnerais une à Dieu et l'autre à l'Etat. » Ce sermon produisit une certaine émotion, et les membres de la Commune prirent un arrêté pour interdire au jeune prêtre ses fonctions ecclésiastiques ; en même temps, ils adressèrent un procès-verbal des faits à l'accusateur public du district de Montdidier.
Le Conseil général de la Commune, pour se conformer aux arrêtés des administrateurs du département, qui ordonnaient de ne laisser subsister qu'une église pour une population de six mille âmes, décide que l'église Saint-Pierre comme étant la plus grande serait conservée, que celles de Saint-Médard et de Saint-Georges seraient supprimées, ainsi que la Collégiale de Saint-Florent. Toutefois il fut sursis à l'exécution de ces ordres, en ce qui concernait l'église de Saint-Gilles ; des pétitions signées par les habitants eurent pour effet de la conserver.
En exécution d'un arrêté du Directoire, il fut pto^êàé à la descente et à la pesée des cloches des églises supprimées. Les huit cloches de Saint-Florent pesaient ensemble quinze cent quatre-vingt-dix-neuf livres, les trois cloches desCordeliers quatre cent soixante-quatre livres, les deux du couvent des Minimes deux cent trente-quatre livres, les trois de l'église Saint-Médard huit cents livres, les trois de Saint- Georges onze cent soixante-sept livres ; les cloches furent descendues, brisées et transportées à Lille. On ne conserva que deux cloches à Téglise Saint-Pierre, une pour le tocsin dont on détacha le battant et une pour la paroisse. On enleva également les croix des clochers pour les remplacer par des oriflammes.
Le 21 juin, on apprend à Roye le départ du roi et de la famille royale ; des ordres reçus du district enjoignent au Conseil général de réunir la garde nationale, de lui faire distribuer des fusils et des cartouches, de poser des gardes aux portes et de veiller à ce qu'aucune personne suspecte ne puisse pénétrer dans la ville, sans être munie de passeports suffisants.
Le 23, la municipalité et le conseil général de la commune étaient assemblés en permanence, lorsqu'un détachement de la garde nationale amena devant le bureau, deux particuliers qui étaient arrêtés à la poste aux chevaux pour faire relayer. Le maire demande leurs passeports, il apprend que l'individu arrêté est M. de Montemorin, colonel du régiment de Flandre, avec son domestique ; leurs papiers ne paraissant pas en règle aux officiers municipaux, ils font subir un interrogatoire aux prévenus. Il en résulte que le colonel se rendait à Paris, lorsqu'arrivé à Goumay, il apprit la fuite du roi, il résolut alors de retourner à Saint-Omer pour se mettre à la tête de son régiment. Les réponses des prisonniers semblent contradictoires, les
officiers municipaux écrivent au district ; en attendant la réponse, le colonel est consigné dans une chambre avec une sentinelle à sa porte. Cette décision parut vivement contrarier M. de Montemorin, qui fut ainsi retenu prisonnier jusqu'au 29 juin, époque à laquelle il fut mis en liberté sur un ordre du ministre de Tintérieur de Lessart.
Le 24, les gardes nationaux font l'arrestation d'un voiturier conduisant un chariot chargé de ballots à destination de Lille. Parmi les colis se trouvait un paquet à l'adresse de Marie-Christine d'Autriche, on en fit l'ouverture et l'on trouva une cassette en bois garnie sur les coins de lames en cuivre poli d'un beau travail. Immédiatement les officiers municipaux saisirent ce coffret, le mirent en lieu sûr et écrivirent aux administrateurs du département, qui leur ordonnèrent de procéder à Vinventaire des objets saisis, et de les conserver jusqu'à nouvel ordre.
Bientôt on apprend l'arrestation du roi et de sa suite, puis son retour à Paris ; en même temps la municipalité est avisée par le comité de Noyon et par les membres du département de l'Aisne que des troupes étrangères ont pénétré jusqu'à Sainte-Menehould, qu'il faut faire partir des détachements de gardes nationaux pour les diriger sur Laon et sur Soissons. Aussitôt le rappel est battu dans les rues, les gardes nationaux se rassemblent, et le maire fait appel à leur patriotisme; immédiatement vingt-cinq hommes de bonne volonté, à la tète desquels est le commandant de Bracquemont, se disposent à partir : des cartouches leur sont distribuées ainsi que vingt-cinq louis pour subvenir à leurs fiais. Le maire les engage à obéir à leur chef et leur promet des couronnes civiques à leur retour, « ce qui a davantage enflammé leur ardeur.
Le détachement part à cinq heures ; le lendemain on
reçoit un courrier de Noyon apportant la nouvelle que le
roi est en sûreté. Les directoires de la province de Champagne invitent les municipalités à ne plus envoyer de gardes nationaux, les forces étant suflisantes ; le détachement, après une courte absence, rentre dans la ville, aux cris de : Vive la Nation !
Au mois de juillet 1791, Téveque constitutionnel Desbois vint à Roye ; un détachement de la garde nationale, de la gendarmerie et du régiment de Berry, alla au-devant de lui sur le chemin de Montdidler. La municipalité le reçut à la Porte-Paris, le prélat descendit de carrosse et fut complimenté par le corps municipal ; puis, accompagné de ses deux grands vicaires, ayant à sa droite le Maire, à sa gauche, le curé Bourbier, l'évêque fit son entrée dans la ville au bruit des salves de canon et au son des doches : les troupes formaient la haie sur le passage du cortège. L'évêque arriva à T il ôtel-de- Ville, les ofliciers vinrent tour à tour lui présenter leurs hommages. Le prélat manifesta le désir d'aller visiter 1 église de Saint-Pierre, d'y dire la messe et de faire l'inhumation d'un enfant mort à Saint- Gilles ; il officia lui-même, la musique fit entendre des morceaux religieux, puis on entonna le Te Dcum et l'évêque prononça un discours ayant trait aux circonstances. Il visita seul le couvent des Sœurs de la croix , puis les officiers municipaux l'accompagnèrent à l'Hospice et aa Collège ; à deux heures, l'évêque rentra à l'Hôtel-de-Ville pour prendre place à un banquet offert par la municipalité. Près de lui était M. Prévost, le député, les curés Bourbier, Ansianne et Cozette, représentant le clergé ; Messieurs de Bracquemont, de Marquivillers, chefs de la garde nationale, de Sollenay, commandant du détachement de Berry, étiient aussi présents. Le dîner fut très gai, l'évêque justifia sa réputation d'homme de tact et de bon sens. Aussitôt le repas terminé, le prélat prit congé de la municipalité qui
le reconduisit jusqu'aux portes de la ville. Un détachement de gardes nationaux à cheval l'accompagna jusqu'à Péronne, et remplaça celui de Montdidier qui l'avait escorté jusqu'à Roye.
A cette époque, on songeait à acheter les biens du clergé, à l'exception toutefois de ceux du chapitre de Saint-Florent dont les membres avaient beaucoup aidé l'administration municipale dans le soulagement des pauvres : la ville commissionna l'achat de la ferme des Granges appartenant à la cathédrale d'Amiens, depuis la suppression des Célestins de cette ville, du fief de Saint- Georges dépendaat de la cathédrale de Soissons, consistant en trente-deux journaux de terre ; puis de celui de l'évêché de Noyon à Verpillières, enfin du domaine de Gruny provenant de l'abbaye d'Ourscamp. Le 20 mai, la municipalité s'était rendue acquéreur du couvent des Minimes, moyennant quinze mille livres, et y avait caserne le dixhuitième régiment de cavalerie de Berry? Il était question alors de réunir le couvent à Thospice des femmes, au moyen d'un bâtiment jeté sur la rue d'Ourscarap, afin de faire un établissement hospitalier pour les vieillards et pour les orphelins ; ce projet ne fut pas exécuté.
Au milieu de ces troubles, la crise monétaire se faisait sentir ; on créa des papiers- monnaie et des billets de confiance. Le 21 janvier 1792, l'assemblée de la municipalité et du conseil général de la commune décida, pour obvier à la rareté de l'argent, qu'une émission de billets de confiance ou patriotiques, serait faite sous la garantie des biens de la ville, jusqu'à concurrence de quinze mille livres ; les billets devaient être de vingt, de douze, de cinq et de trois sols. Cette émission fut autorisée par un arrêté du Directoire du département le 28 suivant. Au mois de mars, une société composée des citoyens :
Cuvillier, Cozette, curé de Biare, Lafosse et Magnier, fut autorisée à émettre des billets au capital de six mille livres, en coupons de trois, sept, douze et vingt sols.
Le prix du blé était aussi une cause de troubles ; du reste, ce n'était pas seulement à Roye que la pénurie du blé était grande, la cité d'Amiens était sous le coup d'une affreuse famine. Elle fît appel aux communes du département et Roye, malgré ses besoins, vint en aide au chef-lieu du département, en offrant à sa municipalité, à titre de prêt, trois cents quintaux de blé et cinquante quintaux de seigle. « Le mérite de cet acte est doublé par l'indifférence « générale des autres communes. Honneur donc à ces a généreux citoyens ! » {Amiens pendant la Révolulionj par M. Darsy.)
Les Royens se souvenaient de l'accueil hospitalier fait à leurs ancêtres par les Amiénois, en 1475 ; c'était de leur part un acte de reconnaissance.
Le 14 février, la municipalité apprit que le jour du marché de Beaulieu, il y avait eu quelques désordres, et qu'une affiche apposée dans ce village portait sommation aux habitants de tous les pays d'alentour, de se rendre dans les villes de Nesle et de Roye, pour se faire fournir le blé à quinze et dix-huit livres le sac (il en valait alors trentecinq). Le maire prit des informations à Nesle et l'on sut que des citoyens armés du village de Beaulieu étaient venus dans cette ville, mais n'avaient commis aucun désordre. Néanmoins, afin d'être prêts à toute éventualité, il fut décidé que l'on inviterait le chef du bataillon des gardes nationaux volontaires en garnison à Roye, à mettre ses hommes sous les armes pour le jour du marché ; la maréchaussée, la garde nationale furent également convoquées. Le 15, des postes lurent placés aux portes de la ville, afin de ne laisser passer qui que ce soit portant des
araifts ; le reste de la troupe demeura sur la Place. Bientôt on vit arriver des gens de Beaulieu, d'OgnoUes, de Cressy, armés de fusils, de hallebardes, de fourches ; mais ils n'osèrent se présenter aux portes, et le marché eut lieu sans aucun incident.
On n'eut dans cette circonstance qu'à se louer de la conduite des volontaires de la Seine ; mais il n'en fut pas toujours ainsi et leur préseQce fut souvent une cause de désordre. En effet, le 24 février, quelques volontaires se présentèrent devant le domicile de l'abbé Leblond, cidevant chapelain de Saint-Florent, en forcèrent l'entrée et obligèrent l'abbé à monter sur un âne, la tète tournée vers la queue, ils le promenèrent ainsi par toute la ville ; il fallut l'intervention du maire et de leur chef pour faire cesser cette mauvaise plaisanterie. Quelques jours après, ils voulurent entrer dans le couvent des sœurs de la Croix et forcer ces saintes filles à en sortir ; la municipalité fut obligée de prendre des mesures rigoureuses pour empêcher l'exécution de ces projets. Enfin, on écrivit au ministre de la guerre et au Directoire, pour obtenir le départ de ces soldats.
Quelque temps après, le deuxième bataillon des volontaires du département de l'Aisne, passant à Roye, y commit aussi plusieurs excès. Ces volontaires renversèrent une croix en pierre dite : Croix de Saint-Andt é qui s'élevait sur la place du Marché, et près de laquelle avaient lieu les exécutions judiciaires ; ils plantèrent un arbre de liberté en face de l'Hôtel-de- Ville, puis ils firent disparsdtre les armoiries qui décoraient la façade de la maison commune.
D'autres volontaires nationaux en séjour, voulurent placer un bonnet de liberté sur cet arbre, ce qui se fit ; le lendemain matin, grande Ait la surprise en voyant que
le bonnet avait disparu : les volontaires se plaignirent de ce fait au Conseil général de la commune qui, malgré les plus actives recherches, ne put en découvrir l'auteur.
Le bataillon quitta Roye le 3 mai (4792) pour se rendre à Montdidier. L'Historien de cette ville prétend qu'à Roye on avait monté la tête aux volontaires, et qu'on leur avait persuadé que Montdidier n'était habitée que par des aristocrates. « Imbus de cette idée, dit M. de Beauvillé, < ils allèreni, guidés par quelques jeunes gens de la ville (Mont lidier), prendre jusque dans leurs maisons plusieurs « citoyens honorables qui leur étaient désignés comme de « mauvais patriotes et les forcèrent à embrasser l'arbre « de la liberté. » L'accusation portée contre les Royens n'est pas du tout justifiée par la conduite des volontaires envers les habitants de Montdidier ; ils ont répété dans cette ville les scènes de violence révolutionnaire qu'ils avaient commises à Roye. Les patriotes d'alors croyaient voir partout des aristocrates, et si quelques citoyens de Montdidier ont été signalés à la vengi»ance des soldats, ce lut le fait de « quelques jeunes Montdidériens d et non le fait des Royens.
Le 24 mai, arriva dans la ville une batterie de quatre pièces de canon, conduite par une demi-escouade de canonniers, venant de Douai et allant à Versailles ; la municipalité trouva singulier qu'au moment où l'ennemi était sur les frontières françaises, l'artillerie rentrât dans l'intérieur du pays : elle avisa de ce fait l'Assemblée nationale.
L'indicipline des troupes était un véritable fléau pour les citoyens obligés de les loger. Au mois d'octobre 1792, il y avait en garnison à Roye une compagnie de volontaires du dix-huitième bataillon, lorsque le 6 arriva une division de gendarmerie nationale formée à Paris, avec
deux compagnies de canonniers : à peine arrivés, ces soldats se dispersent dans la ville, pénètrent dans l'église de Saint-Pierre, brisent les ornements portant des fleurs de lys, déchirent une toile représentant Saint-Louis, se jettent sur le calvaire, enlèvent la couronne et souillent le crucifix. Puis , sans tenir compte des billets de logement qui leur sont distribués , ils entrent dans les maisons , s'installent la menace à la bouche et le sabre à la main, se livrant à toutes sortes d'exigences. L'étapier est menacé de mort et cherche son salut dans la fuite ; le maire et les officiers municipaux sont insultés. Un certain nombre de gendarmes nationaux se réunissent sur la Place pour danser la carmagnole ; d'autres vont chercher les sœurs de la Croix et des religieuses Annonciades, le sabre sur leurs tèt^s, ils les obligent à danser avec eux. Le maire Prévost, coiffé d'un bonnet rouge, est obligé de s'exécuter. Le lendemain arriva la deuxième division du même corps qui se livre à de nouveaux excès ; comme c'était lundi, ils se portèrent sur le marché au blé et forcèrent les cultivateurs à vendre leur blé à dix-sept et vingt livres le sac, au lieu de trente-trois qu'il valait alors. Les marchands s'enfuirent épouvantés, et des individus profitèrent de ce désordre pour acheter du grain à la taxe imposée par cette soldatesque ivre de fureur. Quelques-uns se vantent d'avoir assassiné des prisonniers dans la journée du 2 septembre ; ils ajoutent qu'il ne leur coûtait rien de massacrer : ils menacent même de braquer leurs canons sur l'Hôtel-de-Ville et sur les maisons des aristocrates. Enfin, le 9 ils prennent la route de Péronne, après avoir sommé le citoyen Bertin, maître de la poste, de leur fournir trente chevaux, qu'ils emmenèrent jusqu'à Péronne, où leur propriétaire eut beaucoup de peine à les retrouver.
Dès le 8 octobre, le Conseil général de la commune s'était constitué en permanence, par les raisons suivantes : « Consi^iéré que depuis quelque temps, chaqu« jour <( annonçait des événements qui précipitaient la dissolution (( des autorités constituées, notamment des municipalités, (( que les liens de la loi étaient absolument relâchés, et « que cette municipalité était sans force, sans moyens pour « empêcher les désordres, que malgré les mesures les « plus prudentes par elle prises pour concilier le bien-être a des habitants, et des troupes qui passent et repassent € journellement dans la ville ; malgré les sacrifices conti- (( nuels qu'elle faisait à la chose publique, elle se trouvait « toujours sous le fer d'une soldatesque qui parait pera suadée que l'honneur d'être destinée à combattre les a ennemis de la République, autorise à tout exiger, à tout « oser, et même d'une multitude qui, égarée et agitée « par la malveillance, ne connaît que la force et ne veut (( reconnaître ni devoirs, ni lois : que dans ces circon- « stances, le Conseil générnl se devait à lui-même, il a devait à ses serments de chercher à ramener l'ordre et (( le calme par tous les moyens qui seraient en lui, de a mettre sa conduite à découvert, d'éclairer les autorités « supérieures et d'attendre de leur sagesse les mesures « qu'elles croiront propres à prévenir les dangers qui « menacent la Patrie. »
En conséquence, il a été arrêté que le Conseil rédigerait un procès-verbal de ce qui s'était passé, qu'il aviserait le Comité du district et qu'une copie du procès-verbal serait envoyé aux députés Louvet et Gantois.
Aussitôt que les adminstrateurs du district eurent connaissance des faits, deux commissaires, les citoyens Noël Michel, d'Amiens, et François Lugliea Gauvel, pro-
cureur-syndic de Montdidier, furent envoyés à Roye pour faire une enquête.
A leur arrivée le 18, les commissaires se rendirent à la maison commune, où ils trouvèrent assemblés les citoyens : Prévost, maire, J.-B. Seret, Dequivre, Midy, Berthout, Ballet, Engramer, officiers municipaux, Lefebvre, procureur de la Commune, Paradis, Larabit, Fabignon, Barncoud, Boulanger, Débonnaire, Perrin, Adrien Seret, notables, composant tous . ensemble le conseil permanent de la municipalité de Roye. Après avoir fait connaître le but de leur mission, ils entendent la lecture du procèsverbal, dont une copie leur est remise. Puis les commissaires ûrent comparaître difii^rents citoyens qui donnèrent de nouveaux détails ; les citoyennes Ballin, Wagré, Mannier, boulangères, sont successivement entendues et confessent avoir acheté du blé à vingt-deux francs, fi)rcées par les menaces des soldats, mais qu'elles tiennent le surplus de l'argent à la disposition des vendeurs. Il est constaté, d'après le juge de paix Longuecamp, que par les déclarations des cultivateurs : Godin, Morel d'Andechy, Bruno, de Solente, Villain, Blangy, Dufresne, de Rethonvillers et autres, qu'environ cent sacs de blé avaient été forcément vendus au-dessous du cours.
Après avoir recueilli ces renseignements et en avoir dressé procès-verbal, les envoyés du district se retirent. Le 19, ils adressent leur rapport aux administrateurs du département, signé des commissaires et du vice-président Le François.
Les députés de Roye ne restèrent pas inactifs ; dans une lettre adressée au ministre de la guerre, ils signalent la conduite des volontaires ; ils ajoutent : « Ce qui a surtout < étonné, ça été de voir que ce désordre était excité et « protégé par ceux-mêmes qui devaient Tempèchep ; les
«c habitants des campagnes sont consternés de ce renverse sèment; nous sommes convaincus, citoyen ministre, a que vous donnerez des ordres sévères pour ne voir plus « rien de pareil à l'avenir. »
Le ministre de la guerre remit cette lettre à celui de l'intérieur qui, le 25 octobre, écrivait aux administrateurs du département : « Envoyez pour rétablir la sûreté sur le « marché de Roye des commissaires pris dans votre sein, a qu'ils y prêchent le respect des lois, qu'ils fassent sentir « que si le déploiement de la force armée devenait « malheureusement indispensable dans cette ville, l'effet « en retomberait sur les habitants.
u Signé : Roland. »
Le 26 avril 1792, Louis XVI avait déclaré la guerre à François I®% roi de Bohême et de Hongrie. Au mois d'août, le roi de Prusse, à la tête de cent mille hommes, pénètre jusqu'au cœur de la Champagne, mais il est repoussé par le général Dumouriez, et obligé de repasser le Rhin.
La Patrie est proclamée en danger par l'Assemblée ; le 7 août, la municipalité fait publier la proclamation et invite les citoyens à s'enrôler pour les armées. Des commissaires du Conseil exécutif viennent à Roye pour exciter le zèle des patriotes; ils ordonnent des visites domiciliaires afin de connaître l'état exact des chevaux et des voitures. Bientôt un contingent de cent hommes, fourni par la ville et par quelques villages des environs, se dispose à se rendre au camp sous Meaux.
Au mois d'août, le citoyen représentant Carra, le folliculaire, passe à Roye ; les patriotes lui font une réception princière.
Le 6 septembre, les représentants du peuple : Bourdon de l'Oise et Julien Roland, viennent dans la ville, ilsprésen-
tent à la municipalité leur commission signée de Servain et
de Danton ils font battre la générale pour engager les
citoyens à se rendre au camp sous Paris ; ils ordonnent la fabrication de piques et font arrêter deux suspects que Ton expédie pour la Capitale.
Le 21 du même mois, trente citoyens armés de la commune de Guerbigny veulent pénétrer chez M. de Rhune, rue de Paris, pour s'emparer d'un sieur de Goussancourt, ci-devant seigneur de Grivennes ; la force armée est obligée d'intervenir pour chasser ces forcenés.
L'exécution^ du roi louis XVI, qui eut lieu le 21 janvier 179-3, jeta la consternation parmi les habitants ; Florent Louvet, de Laucourt et Gantois, de Fresnoy-les- Roye, députés du canton à la Convention, furent au nombre des trois cent-trente-quntre qui ne votèrent pas la mort du roi. L'avocat Louvet formula ainsi son vote : € Point d'appel au peuple si c'est une mesure de sûreté « générale ; oui, si c'est un jugement à mort, sur la peine, a je vote pour la réclusion pendant la guerre et pour le « bannissement à perpétuité après la paix. Telle est mon « opinion, j'en ai donné les motifs, ils sont imprimés, je « m'y réfère. J'ai peut-être été dans l'erreur ; mais j'avais « pour moi les réflexions que m'ont fait naître les « circonstanrîes où nous vivons et celles où nous vivrons « probablement encore longtemps ; j'avais pour moi les « leçons de l'histoire, les exemples des temps anciens, ceux « des temps modernes et l'exemple célèbre du premier des « Brutus dont l'image est au-dessus de M. le président, a comme pour nous rappeler ce généreux exemple. Mon « opinion ne me paraît pas être celle qui prévaudra, mais « j'ai dû vous l'énoncer, puisque je l'ai crue et la crois « encore plus utile. Puisse, au surplus, le génie tutélaire « de la République garantir mon pays des malheurs qui,
« je le dis avec un profond sentiment de douleur, me ce paraissent menacer la liberté française ! i» Il fut d'avis du sursis. Le député Louvet, après avoir fait partie des comités des domaines et de lé^iislation, fut nommé membre du Conseil des Cinq-Cents , il sortit du Conseil en 1797, fut commissaire du gouvernement près le tribunal criminel de la Somme et deux ans après, passa au Corps législatif. Il y resta jusqu'en 1803 et fut renommé par le Sénat conservateur.
Gantois, qui était un député modéré, déclara qu'il y avait lieu à l'appel au peuple, si Louis XVI était condamné à mort, que comme législateur et non comme juge, il votait pour la détention et le bannissement. Il crut nécessaire le sursis à l'exécution. Gantois entra au Corps législatif en 1795, il en sortit en 1798, et ftit réélu par le département, au mois de mars de l'année suivante.
Nous remarquons, au milieu de la furie de destruction dont étaient animés quelques citoyens, la création d'une institution utile appelée à rendre de grands services. D existait une pompe à la ville, mais lors des incendies, elle était d'un faible secours, à cause du peu d'habitude que Ton avait de la manœuvrer ; le 12 février, la municipalité créa une compagnie de treize pompiers, qui devait s'occude la manœuvre de la pompe.
Le 12 février 1792, le premier bataillon du régiment de l'Yonne, en séjour à Roye, fit bénir son drapeau ; la cérémonie eut lieu sur la Place, la municipalité y assista pour prouver l'union et la fraternité qui « existent entre l'état civil et l'état militaire. »
Mais une fête plus brillante devait être offerte aux bons citoyens de Roye, c'était à l'occasion de la proclamation de la constitution ; les municipalités des communes avaient été invitées à assister à cette cérémonie. Un autel couvert
de feuillages et dédié à la Patrie, avait été dressé sur la Place près de l'arbre de la liberté. Le Conseil général de la commune, toutes les autorités civiles et militaires entouraient l'autel ; la foule était immense, tous jurèrent de maintenir la constitution.
La Convention, soupçonnant la défection du général Dumouriez, voulut s'informer de l'état réel des choses. Elle envoya quatre commissaires à Saint-Amand et rappela ceux qui se trouvaient à Lille, c'est-à-dire : Lacroix, Gossuin, Merlin et Robert. Ceux-ci partirent de Lille le jcr avril, dans l'après-midi, s'arrêtèrent quelques heures à Douai et arrivarent le 2 avril au matin, à Roye. C'est là que les rejoignit le courrier envoyé par l'administration départementale du Nord pour leur apprendre la révolte de Dumouriez, et l'arrestation de Bournonville, de Quinette, de Camus et de Lamarque, commissaires de la Convention. « Le courrier qui leur apporta à Roye cette nouvelle, dit « Mortimer Ternaux, fit une extrême diligence, car les « autorités de Douai n'avaient pu écrire que le 2 au matin, « et le même jour, dans Taprès-midi, leur rapport parvenait a aux commissaires de la Convention. Ceux-ci voyagèrent « toute la nuit et apportèrent eux-mêmes la nouvelle à « l'Assemblée au commencement de la séance du mercredi « 3 avril. »
La guerre nécessitait de continuelles levées d'hommes ; c'était pour le département dix mille hommes au mois de mars, trente mille cavaliers en septembre. La ville de Roye équipa trois cavaUers et le sort désigna la commune de Verpillières pour en fournir un quatrième. Les désertions étaient fréquentes dans l'armée, et chaque jour signalait Vabsence de quelques soldats sous les drapeaux. Les réfractaires étaient vivement recherchés ; la lettre suivante prouve le zèle déployé dans ces circonstances, paf
les officiers municipaux : c Les représentants de la nation, « députés par la Convention nationale à Péronne, ayant eu « connaissance d'un procès-verbal dressé par le Conseil a général permanent de la commune de Roye, en date du « 12 courant, relatif à onze chasseurs qui avaient exposé « leurs chevaux en vente, approuvent le zèle et la conduite a de ce Conseil général, requerrent ladite municipalité de c lloye de faire arrêter les onze chasseurs et leurs chevaux ; AL de faire conduire les chasseurs jusqu'à leur corps pour a y être punis suivant les circonstances.
a Fait à Péronne, le 43 avril, Tan IP de la République c française.
c Delbret, Roux Fazillac. »
Le 13 mai, une insurrection éclata dans Paris; elle eut pour résultat l'érection d'une Commune révolutionnaire, la chute, l'arrestation et la mort des Girondins. Beaucoup de députés protestèrent contre celte insurrection et la violation de TAssemDlée ; les députés de Roye, Louvet et Gantois, adressèrent le 5 juin (an II), une déclaration à leurs commettants, dans laquelle ils exposent leurs opinions sur les événements, et protestent de leur dévouement à l'ordre et à la République. Cette lettre fut adressée au Directoire du département ; les administrateurs en onlonnèrent l'impression et son envoi dans tous les districts. La Convention nationale, sur le rapport de Jean-Bon- Saint-André, ordonna la révocation des membres du Directoire qui avaient pris « cet arrêté criminel. »
En exécution d'un arrêté du département de la Somme du 21 mars 1793, un Comité de surveillance et de salut public fut établi à Roye, au mois de juillet. Il était composé de douze membres, parmi lesquels un président, un secrétaire et un vice-secrétaire à l'élection ; les décisions
du Comité révolutionnaire étaient secrètes, le membre qui révélait ce qai se passait était exclu. Les délibérations étaient prises au nom de la République une, indivisible et impérissable, revêtues du sceau du Comité. Le cachet était ovale, il portait ces mots : Comité de s *rveillance d'Avrelibre^ cy- devant Roye. Au milieu était un œil ouvert. Le premier président fut Gonnet, ancien procureur.
Le Comité avait pour mission de recevoir les déclarations des étrangers et de surveiller les suspects : « Car, « disaient les membres, nous sommes écrasés de ci- « devant, de nobles, de prêtres, d'aristocrates, de malveila lants, d'accapareurs... » Il tenait ses séances à la maison commune et restait en permanence.
Le 28 septembre, le citoyen Bareillon, inspecteur des relais militaires, dénonce au Comité le château d'Herly, comme servant de refuge à des suspects qui s'y cachent pour travailler contre les intérêts de la chose publique. Aussitôt on décide que deux commissaires seront envoyés à Herly, avec la force armée. A leur arrivée, les commissaires font cerner le château et pénètrent dans la maison ; ils mettent les scellés sur les papiers saisis et procèdent à l'interrogatoire de Le Carlier et de sa femme. Il en résulta que Le Carlier n'avait pas déposé sa croix de Saint- * Louis, ni ses titres de noblesse, et qu'ainsi il ne s'était pas conformé à la loi ; on trouva chez lui trois épées, dont une avec garde en argent, on s'empara d'un cheval de luxe. Le Carlier et sa femme sont mis en ctat d'arrestation, conduits à Roye par la force armée, déposés dans une chambre de l'hôtel de la Grosse-Tête et gardés à vue par des volontaires nationaux.
Le Comité avise immédiatement l'administration départementale de cette arrestation, et demande des ordres ; en attendant, on autorise les détenus à recevoir leurs enfants.
Les habitants d'Herly, d'Etalon viennent à Roye en députation pour réclamer leur seigneur ; le Comité fait lever les scellés, les papiers examinés ne donnant lieu à aucune suspicion d'incivisme; enfin, après trois semaines de détention, Le Carlier et sa femme sont mis en liberté.
Le Comité continue sa mission ; aidé des soldats d'un détachement du 98* bataillon en garnison, il fait arrêter les suspects ou les parents d'émigrés. Les citoyens Rouillé de Fontaine, de Rhune, leurs femmes et leurs enfants, les citoyennes Dincourt Adrienne de Daniery, la veuve d'Hautmesnil, Rosalie Harivel, le fermier-général Delahaye, Aube de Bracquemont, Pierre Séran, ex-nobles et autres, sont mis en état d'arrestation. La prison étant trop petite pour contenir leur nombre toujours croissant, les détenus sont transférés dans l'hôtel du citoyen de Rhune ; plus tard, ils sont envoyés successivement à Montdidier et à la prison de Bicêtre d'Amiens. Il y avait, au mois d'octobre, vingt-deux détenus, et encore Varin trouvait-il que le Comité de salut public n'était pas à la hauteiu* des circonstances.
La commission provisoire du département de la Somme publia, le 16 septembre, l'arrêté suivant : « Après avoir a: pris connaissance de la situation de la ville de Roye, « avons nommé le citoyen Cattaërt, président du départent ment, pour se transporter à Roye, à la tête de la force « armée, à l'effet de prendre les mesures nécessaires pour « rendre à cette ville intéressante, l'énergie dont elle a « besoin, l'autorisons à faire mettre en état d'arrestation (L tous les suspects, à suspendre les fonctionnaires. »
En effet, le président airiva le lendemain dans la ville, il examina les registres de la commune, puis il manifesta son étonnement de ce que les cloches n'étaient point encore parties pour Douai ; il donna des ordres pour leur
translation prochaine. Il s'enquit si les portraits de Louis XV et de Louis XVI «i qui déshonoraient la maison commune » avaient été détruits, on lui affirma qu'ils avaient été brûlés ; néanmoins, pour s'en assurer, il se fit présenter les cadres.
Le président établit une Société populaire qui tenait s.es séances dans la chapelle de l'Hôtel-Dieu, et plus tard, dans l'église Saint-Pierre. Tous les gens de bien firent partie de ce club, afin d'éviter d'être accusés de modérantisme. Le Comité de surveillance nomma sept membres pour former le noyau de la Société populaire ; pendant le scrutin épuratoire, tous les membres avaient la tête couverte du bonnet rouge.
Les éléments révolutionnaires étant ainsi préparés, Cattaërt quitta la ville et écrivit sur les registres de la
commune la note suivante : « Nous, Président après
a avoir pris une connaissance exacte de l'esprit public, « après avoir pris tous les renseignements sur la conduite a des fonctionnaires, nous nous empressons de rendre aux c habitants de cette commune et aux magistrats, le témoi- « gnage d'estime qui leur est dû et que tout administraa teur public serait jaloux de payer.... »
« Fait et arrêté le 20 septembre. Tan II de la République, c une et indivisible.
« Cattaërt. »
Les habitants de Roye ne perdaient pas de vue les intérêts de leur ville ; des plaintes nombreuses sur la division des départements en districts se produisirent dans toutes les provinces, la Convention demanda de nouveaux renseignements pour le remaniement des divisions. La municipalité crut le moment favorable pour
réclamer l'exécution du décret de 1790 ; les agents
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municipaux remirent au président Gattaërt un mémoire en faveur de Roye , dans lequel ils démontrèrent que c'était a à force d'intrigues et de menées sourdes » que les intentions de l'Assemblée avaient été faussées, et que la ville avait été privée d'administrations ; ils prouvaient que l'importance de Roye, sa population, sa position topographique lui donnaient le droit de posséder au moins le tribunal. Le président promit d'appuyer la demande des habitants ; mais leur réclamation, comme précédemment et comme plus tard, resta snns résultat.
En même temps, la Société populaire, afin d'être à la hauteur de la mission qui lui avait été confiée, prit le dixième jour du deuxième mois de l'an II de la République, une et indivisible (23 octobre), une délibération par laquelle elle décida que c la ville ne pouvait porter plus e: longtemps un nom qui rappelait la royauté et la féoda- « lité, il convenait de changer son nom de Roye contre « celui d' Avre-libre. » Une députation apporta cette résolution au Conseil général de la commune, et demanda que l'assemblée joignit ses vœux à ceux de la Société, pour obtenir de la Convention nationale le changement tant désiré. Le Conseil considérant : « qu'on ne peut prendre « trop de précautions pour détruire tout ce qui peut « rappeler quelques idées de féodalité et de royauté », adopte, à Tunanimité, la proposition de la Société populaire.
Dans le même but, on remplaça les armoiries détruites sur les pilastres du fronton de la maison commune, par une pique surmontée d'un bonnet phrygien, emblème de la liberté, et un faisceau d'armes, emblème de l'unité.
Les ex-nobles et les seigneurs de fièfs étaient tenus de déposer leurs titres de propriétés sur le bureau de la municipalité. Ces papiers devaient être brûlés, au bout
de trois mois de dépôt. Le 28 brumaire, Ait le jour de
Tauto-da-fé ; dans le Jeu-de-Paume, on avait préparé un immense bûcher de fagots, tous les papiers amenés dans un chariot furent brûlés jusqu'au dernier, « lequel brûle- « ment fut célébré par des danses et des chants patrioc tiques auxquels les autorités, la garde nationale et le « peuple ont participé. » Ainsi périrent ces titres précieux qu'il aurait été si intéressant pour l'histoire de consulter aujourd'hui.
Pour se conformer aux mêmes instructions, le 26 brumaire, les officiers municipaux de Crémery avaient livré aux flammes tous les titres et papiers féodaux appartenant à Charles Lescalopier, ci-devant seigneur de Crémery et de Liancourt, ex-conseiller au Parlement.
Les réquisitions de blé produisaient à grand'peine de quoi subvenir aux subsistances, malgré les exactions exercées contre les cultivateurs.
Le citoyen Wallet, membre de la commission révolutionnaire du département, vint à Roye pour se procurer du blé et des farines, mais ses recherches furent vaines. De Roye, Wallet alla à Montdidier ; il courut dans cette ville de sérieux dangers de la part des habitants, exaspérés par la fermeture des églises.
Par ordre du commissaire, le 23 germinal, une voiture chargée de blé quittait le village de Crémery, se dirigeant vers Roye, lorsque des femmes armées de fourches, et criant : famine ! se jetèrent résolument sur Tescorte qui accompagnait la voiture, en déclarant qu'elles étaient prêtes à périr, plutôt que de laisser enlever le grain de leur commune. La municipalité ftit obligée de faire ramener la voiture, en attendant de nouveaux ordres.
D'un autre côté, on arrêtait les suspects, les prisons ne suffisaient plus pour contenir les détenus. Le juge de
paix Longuecamp fut constitué prisonnier dans sa chambre. L'émigration était grande parmi la population, on faisait des perquisitions dans les maisons des émigrés, on poursuivait leurs femmes et leurs ent'aîits. Les couvents étaient déserts, les religieux, les prêtres avaient pris la fuite; malgré la fermeté de la municipalité, la ville était dans l'anarchie, les passions populaires excitées par des démagogues ne respectaient ni les personnes, ni les propriétés.
Dans ces dispositions d'esprit, arriva la nouvelle de la prise de Toulon. De suite, la municipalité prit les mesures nécessaires pour fêter dignement la gloire de la Patrie et le succès de nos armes. Le décadi de nivuse, douze cents livres de pain furent distribuées aux indigents et aux ouvriers sans travail. L*après-midi, la municipalité, le Conseil général, le Comité de surveillance, accompagnés des gardes nationaux, des troupes et de la maréchaussée, firent le tour de la ville en chantant des hymnes patriotiques ; au milieu de la place de l'Indivisibilité, on avait élevé un autel civique « sévèrement décoré », le collège s'arrêta ; le maire, le président du Comité de surveillance, prononcèrent des discours patriotiques, qui furent chaleureusement accueillis par le peuple. Le soir, il y eut des danses pubUques dans une des salles de l'ancien couvent des Minimes, quatre ménestriers rétribués par la municipalité exécutèrent des airs nationaux.
Le 27 du même mois, la Société populaire, qui avait l'initiative des grandes mesuies à prendre dans l'intérêt de la Révolution, adressa au Conseil général de la commune une déput.ition p^ur l'inviter à Cv'lébrer la fêle oc la Raison. Le Conseil, après en avoir mûrement délibéré : a Considérant que la commune d'Avre-libre doit manifester par une fête spéciale son dévouement entier à la Raison et son mépris pour les vains préjugés dont elle secoue le
joug », a arrêté que la Société populaire serait autorisée à prendre toutes les mesures convenables, pour donner à cette cérémonie la plus grande solennité.
On pouvait s'en rapporter à la Société populaire pour rendre la cérémonie imposante; son patriotisme, en effet, ne lui fit rien négliger. L'église de Saint-Pierre, fermée au culte, fut désignée pour la circonstance, comme pouvant contenir un plus grand nombre de citoyens ; Tautel fut débarrassé des ornements sacrés et couvert de feuillages, les commissaires voulaient faire enlever les orgues, mais on fit remarquer que leurs sons pourraient accompagner les hymnes patriotiques. Le jour de décadi, toutes les autorités civiles et militaires, les gardes nacionaux, la maréchaussée, formèrent cortège au char de la Raison, en chantant des airs patriotiques ; une jeune femme (madame Dantier, née Duf>ré), la tête ornée d'une couronne de lauriers, était assise sur le char et représentiiit la déesse de la Raison. Arrivé à l'église, le cortège s'arrêta, la déesse fut placée sur l'autel, on entonna des hymnes et l'on prononça force discours. Le soir, il y eut danses publiques dans la salle du couvent des Minimes.
Le matin, six cents livres de pain avaient été distribuées aux nécessiteux ; le peuple n'avait donc pas à se plaindre, on lui donnait du pain et des spectacles.
En effet, quelques jours après, de nouvelles réjouissances eurent lieu à l'occasion de la plantation d'un arbre de liberté, pour remplacer ceux qui avaient été plantés sur la Place et qui étaient morts. La municipalité décida qu'un chêne vif « dont on chercherait à provoquer la végétation par tous les moyens admissibles t> serait dressé sur la place de l'Unité avec les cérémonies habituelles.
Mais la plus belle fête à laquelle les citoyens furent invités à assister, fut assurément celle de YElre suprême^
célébrée le 20 mars 1794. Sur la place de Tlndivisibilité ou du Marché-aux-Chevaux, on fit élever d'abord une montagne en charpente; € mais afin qu'elle ne puisse être détruite par le temps et qu'elle puisse attester à la postérité le dévouement des citoyens envers l'auteur immuable de la nature », on la fit construire en terre. Tous les citoyens furent requis pour travailler à la montagne ; les cultivateurs devaient fournir des tombereaux et des chevaux.
Dès le matin, le tocsin, les tambours de la garde nationale annonçaient la cérémonie, le Conseil général, la Société populaire, le Comité de salut public, se réunirent à la maison commune pour de là se rendre à la place de l'Indivisibilité.
La marche était ouverte par la brigade de gendarmerie et par un peloton de dragons à cheval ; après eux venaient : une députation de la Société populaire, le Comité de surveillance, le juge de paix avec ses assesseurs, puis suivait : un groupe de jeunes citoyennes décorées de la cocarde nationale, l'une d'elles portait la statue de la Liberté. V adolescence était représentée par un jeune citoyen de quinze ans, accompagné de son père, de sa mère et entouré d'autres citoyens de son âge ; la virililé était figurée par différents couples de jeunes époux d'environ trente ans ; la vieillesse était représentée par des citoyens en cheveux blancs. Venaient encore d'autres personnages traînant des ustensiles aratoires, d'autres portant des instruments de musique pour représenter les arts. Derrière ces groupes étaient la municipalité et le Conseil général ; enfin, la marche était fermée par un détachement de la garde nationale. Le cortège défilant entre deux haies de soldats, et au son de la musique qui exécutait des morceaux patriotiques, suivit la rue du Département^ celle
des Enfants de la Patrie et le boulevard du Nord jusqu'à la Porte de . Lille ; arrivé au pied de la montagne, on entonna des hymnes républicains, puis, le président du Comité prononça, du sommet de la montagne, un discours qui fut suivi de vives acclamations, après lui, le président de la Société populaire prit la parole. Enfin, les discours terminés, le cortège gagna la maison commune par le boulevard du Midi, la rue de V Humanité et celle de la JUontaqne, Le soir, on dansa dans le réfectoire des Minimes.
La même cérémonie eut lieu à Montdidier le 8 juin ; lorsque le cortège fut arrivé au pied de la montagne, le citoyen Roberge, vice-président du Directoire du District, prononça un discours que Ton peut lire dans l'histoire de Montdidier. Roberge habitait Roye, où il était payeur de rentes et membre de la Société populaire ; il était originaire de Paris, a C'était un homme de plaisir et de mœurs « plus que faciles, qui excellait à jouer la comédie de c salon. j>
Ali mois de mars, André Dumont vint à Roye ; ce commissaire était plus modéré que son collègue Joseph Lebon. Un jeune homme de Roye, Frédéric Bourienne, lieutenant d'infanterie, fut une des victimes de Lebon. Cet officier, âgé de vingt-quatre ans, arrêté à Aire, fut accusé d'avoir approuvé la rébellion du traître Dumouriez ; dans une lettre, il avait dit que c l'honneur lui commandait de passer avec lui à l'étranger t>\ pour ces imprudentes paroles, le jeune lieutenant fut condamné à la peine de mort par le tribunal criminel d'Arras, jugeant révolutionnairement.
Le 9 messidor 1793 avait été exécutée à Paris, Pauline- Françoise-Félicie de Roye de La Rochefoucault, baronne de Bove, veuve du maréchal duc de Biron, général en chef de l'armée d'Italie, qui était mort lui-même sur
réchafaud, convaincu d'avoir conspiré contre vl'Unité de la République.
Le 19, le même tribunal, salle de la Liberté, condamna à la peine capitale, Abraham-Frédéric d'Hautefort, seigneur de Champien, âgé de quarante-six ans, et Jeanne-Marie d'Hautefort, âgée de quarante-deux ans, a convaincus de s'être déclarés les ennemis du peuple, en conspirant contre sa liberté, en provoquant par la révolte des prisons l'assassinat, et par tous les moyens possibles la dissolution de la représentation nationale et le rétablissement de la royauté : i» ils furent exécutés le même jour.
Croissy Louis, âgé de trente-cinq ans, curé d'Etalon, fut dénoncé comme conspirateur et condamné à mort, le 21 prairial an II, par le tribunal révolutionnaire de Paris.
Le 25 prairial, Charles Noël, chirurgien à Roye, fut exécuté à Paris, sur la place de la Révolution, comme ennemi du peuple ; il avait tenu à Lagny des propos tendant au rétablissement de la royauté.
Une autre victime fut Charles Bernard, ancien curé de Laucourt, ayant refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé, il émigra, puis il rentra en France et s'y tint longtemps caché. Mais voyant sa sûreté de plus en plus compromise, il essaya de passer de nouveau à l'étranger, lorsqu'il fut arrêté à Lavergies, muni d'un faux passeport. Traduit devant le conseil pennanent de la commune de Laon,.. il invoqua l'indulgence de ses juges. Renvoyé devant le tribunal criminel, il fut condamné à mort, le 1 1 thermidor an II et exécuté le jour même ; il était âgé de quarante ans.
A cette liste déjà trop longue, nous ajouterons encore les noms de : Beltremius, chanoine de la collégiale de Roye, natif de la Rochelle qui, des prisons d'Amiens fut
envoyé à Rochefort pour être déporté : enfermé d'abord dans le navire le Bonhomme^ il passa sur les Deux- Associés^ où il mourut à l'âge de quarante-huit ans environ. Il fut enterré à l'ile d'Aix.
Fabignon Pierre, né à Roye le 8 décembre 1756, était prêtre et chapelain de Saint-Florent. Ayant refusé de prêter serment, il fut emprisonné à Amiens, sur Tordre des administrateurs du département de la Somme, puis condamné à la déportation (1793). Il mourut sur le navire les Deux- Associés j le 17 août 1794, et fut enterré dans Tîle d'Aix. Ce prêtre était fils de Jacques Fabignon, receveur des gabelles à Roye, « d'une famille estimable par toute « sorte d'excellentes qualités, d'une piété exemplaire, de « mœurs douces et d'un grand courage dans l'adversité. »
Grégoire, Jean-Antoine-François, fils d'Antoine Grégoire, notaire royal et procureur, naquit à Roye le 7 décembre 1753; il était prêtre et chapelain de la Collégiale, en cette qualité, il refusa lô serment constitutionnel, il fut arrêté et enfermé dans les prisons d'Amiens, à Bicêtre. Grégoire fut ensuite conduit à Rochefort et déporté à bord des Deux-Associés. Le 6 nivôse an III, son père adressa une demande au Comité de sûreté générale, à l'effet d'obtenir le renvoi de son fils dans une maison d'arrêt d'Amiens. Le Conseil général de Roye certifiait que ce prêtre avait toujours tenu une conduite paisible et irréprochable. Débarqué au mois de février 1795, il mourut à l'hôpital de Rochefort.
André Dumont était à Roye pour s'assurer si les ordres donnés par la Commission du département avaient été exécutés. D'après un arrêté du 6 octobre, douze cents sacs de farine destinés à l'approvisionnement de Paris, devaient être transpoi*tés dans les magasins de la ville.
Il avait été devancé à Roye par son protégé Varin, ancien huissier d'Abbeville, qui avait laissé Tordre suivant: (Voir V autographe.)
Pendant son séjour à Roje, le procureur^syndic prononça la dissolution du Comité de surveillance parce qu'il était en partie <k gan graine d'aristocratie, trop insouciant c( et trop modéré. » Douze autres membres furent nommés, parmi lesquels : Cozette, Doumeau, Rachart, cabaretier, Lafosse, etc.; Doumeau fut élu président.
Varin donna en même temps l'ordre au Comité révolutionnaire ainsi réorganisé, de faire conduire dans le plus bref délai et sous bonne escorte, à la maison de Bicètre, tous les suspects mis en état d'arrestation. En conséquence, le Comité décide que le citoyen Goubeau, commandant de la gendarmerie, conduira à Amiens, les détenus suivants : Rouillé et sa femme, Grivesne et sa femme, de Rhune et Poulain, son agent, la veuve d'Hautmesnil, Valencourt, ci-devant praticien, la dame de Nesle, Dupré, ex-chanoine, et Monclos. Le 4 frimaire, Goubeau est de retour, il justifie la remise à Bicètre des onze prisonniers.
Le 47 suivant, sur un ordre du représentant Dumont, la citoyenne de Nesle, née Hélène-Augustine de Guillaudin, est mise en liberté, ainsi que son enfant et sa femme de chambre.
Il fut défendu à la femme Berlancourt de donner des bals publics le dimanche ; il fut interdit à Lefèvre, dit Coucou^ de jouer du violon dans ces bals, parce que cette manière de faire a devenait suspecte de fanatisme et d'aristocratie. »
De Royé, Varin alla à Rethonvillers, où il se fit remarquer par son impudence. Voyant passer un convoi funèbre, il eut l'indignité de se moquer du cortège qui venait de
verser des larmes et de prier sur la tombe du défunt. La présence d'un tableau de la Vierge dans Téglise de ce village, lui donna l'occasion de proférer les plus horribles blasphèmes. Antoine Hédoin, curé-prieur de Rethonvillers et natif de Reims, a laissé sur l'époque révolutionnaire des fragments historiques et critiques dont nous extrayons ce passage : a La paroisse de Rethonvillers, forcée de se « soumettre comme les autres à ces lois bizarres, déménagea «c sa sacristie ; mais grâce aux soins religieux de Médard « Mouton, alors maire et de quelques autres personnes, les « ornements les plus précieux furent conservés, ainsi qu'un « peu de linge et deux cloches ; une très belle grille en fer, « placée à l'entrée du chœur, fiit sacrifiée, ainsi que la croix « du cimetière que l'on fut obligé d'abandonner pour être « converties en piques. Je dois rendre cette justice aux « habitants de Rethonvillers qu'ils en furent pénétrés de c douleur, mais ce qui les toucha davantage, ce fut la « privation du service divin et des secours spirituels. « Depuis le 19 mars, les offices cessèrent absolument, < les enfants ne reçurent plus le baptême — du moins c à l'église, mais tous furent baptisés à la maison ; — les <c mariages ne furent plus que des actes civils sans sacrent ment ; les pasteurs n'osèrent plus visiter et consoler les € malades ; ceux qui mouraient étaient enterrés sans (c aucune cérémonie religieuse ; à peine était-il permis à « leurs parents de leur rendre les derniers devoirs. »
Le 1®*" brumaire, le citoyen Bourbier, curé d'Avre-libre, est appelé devant le Comité de surveillance, qui lui défend de faire, hors son église, aucune cérémonie du culte et d'assister au convoi des citoyens morts. Il lui est seulement permis de dire des prières dans son église, en présence du corps, lorsque la famille du défunt le demandera : ce que le curé promet de faire.
Le 21 du même mois, les autres prêtres de la ville sont mandés devant le Comité, afin de rendre compte de leur conduite et de leurs sentiments à l'égard de la République. Leurs réponses n'étant pas satisfaisantes, le président lK?urneau les exhorte à se conformer aux décrets révolut:o:u\iin?s, s'ils ne veulent être considérés comme suspects et traités cv^nime tels.
Les reliiiieuses Annonciades et les Filles de la Croix v\ :v j anii^sent à leur tour, elles déclarent avoir prêté s<^r.veiii et être disposées à se conformer aux lois de la Oo**:lt:ît:on. Le président les invite alors à se retirer, uo:i Ssins leur avoir recommandé « de ne fanatiser ivrsonne. »
Le citoyen Gagueret, magister de la paroisse de Beuvraicnes, est mandé à la barre du Comité, à l'effet de savoir de lui pourquoi il assen blait au son de la cloche, les paroissiens pour leur chanter l'office divin et réciter hautement l'ordinaire de la messe, et ce, depuis que le curé avait quitté la cure, c à cause du fanatisme et de l'aristocratie des habitants de cette commune. » Le magister répondit qu'il avait agi ainsi, à l'instigation des paroissiens ; que, d'ailleurs, ce n'était pas de sa compétence et qu'il s'engageait, à l'avenir, à cesser toute assemblée. Sur sa promesse, il est iiivité à se retirer.
Malgré les assurances données par les prêtres, le Comité est prévenu « que le fanatisme exerce sourdement son empire », notamment parmi ceux qui fréquentent le club de la Société populaire. Le Comité, après en avoir délibéré, décide que les clefs des ci-devant églises et chapelles d'hôpitaux seront enlevées, pour y faire cesser l'exercice du culte.
Le 19, le Comité de surveillance reçoit du représentant André Dumont un ordre ainsi conçu : « Une conspiration
t horrible vient d'être découverte ; il faut en saisir toutes « les ramifications, et pour y parvenir, il faut, sans écouter « les considérations, faire sur le champ arrêter tous les a inrlividus notés d'incivisme et n'en pas laisser un « seul en liberté. Courage, activité, surveillance, pas « d'exception. L'heure de la mort des traîtres a frappé ! a Que la massue nationale s'appesantisse sur la tète de « tous les intrigants et de tous les ennemis de la « République. »
Cette pièce était accompagnée d'une lettre d'envoi de Varin, qui s'exprime ainsi : « Citoyens, je vous adresse a ci-inclus une copie de l'arrêté d'André Dumont, auquel « je vous prie de vous conformer, sans considération, a ni pitié ; le salut de la République dépend do son « exécution. »
Le jour même, le Comité s'assemble ; il comprend la gravité de la situation. Après avoir pesé dans sa sagesse toutes les expressions dudit arrêté et le but qu'il se proposait d'atteindre pour la sûreté générale , le Comité, après avoir mûrement réfléthi et discuté « de sang-froid, avec impartialité, le mode le plus propre à connaître et à désigner les individus que l'arrêté du représentant pouvait atteindre, s'est fait un devoir d'approfondir la conduite politique de tous ceux qui sont sous sa surveillance, afin d'exécuter Tordre d'André Dumont, selon sa forme et teneur, et dans les mêmes vues qu'il s'est proposé luimôme, celles de n'user d'aucun ménagement envers les personnes notées d'incivisme, reconnues intrigantes et ennemies de la République, dans un moment orageux, où l'on a découvert une conspiration liberticide. »
Le Comité de surveillance, dans trois séances consécutives, après un examen sérieux et prolongé, s'est déterminé <i pour laisser à chacun de ses membres la liberté de
son opinion sur les individus véritablement notés d'incivisme, de procéder à cette connaissance par la voie du scrutin secret. » Sur le bulletin devait être inscrit le nom de celui qui réunissait les trois caractères distinctifs, indiqués dans l'arrêté du représentant.
Ce mode n'ayant donné que des indications vagues et des motifs insuffisants pour mettre en arrestation les individus dénoncés, le Comité n'a pas cru pouvoir appliquer la peine d'arrestation à aucun individu de la commune d'Avre-libre ni du canton, c n'y reconnaissant pas le vrai « signalement de l'incivisme notoire et prononcé, de « l'esprit agitateur de l'intrigue, ni de la haine de la « République. »
Cette délibération fait le plus grand honneur à la modération du Comité dé surveillance ; on voit qu'il recule devant la pensée de dénoncer ses concitoyens et de les envoyer ainsi à une mort certaine.
Néanmoins, le Comité continue ses investigations et deux de ses membres sont délégués au bureau de la poste aux lettres pour ouvrir et lire les correspondances, afin de s'assurer « s'il n'en est aucune de contraire au repos et à la tranquillité publique. > Sur le rapport des commissaires, une lettre paraissant suspecte au Comité, € il a etté et cri « aux Comité révolutionnaire d'une daies sections de paris « pour des couvrire quel peu ettre l'un daies auteur. » (Textuel.)
L'acte de modérantisme de la part des membres du Comité de surveillance, ne devait pas échapper à la fougue révolutionnaire de l'agent national du District. Aussi, le 12 avril, Varin étant en mission à Avre-libre, prend un arrêté, sauf la ratification d'André Dumont, par lequel il accuse le Comité, quoique composé de bons citoyens c de n'être pas à la hauteur des circonstances » et désigne les
nouveaux membres qui devront à l'avenir, constituer le Comité révolutionnaire. Les citoyens : Dourneau, Lafosse, Nicque Claude, sont seuls conservés.
Les nouveaux membres se réunissent, forment leur bureau, nomment Delalande, président, Lafosse, secrétaire, et Barnéoud, archiviste ; ils s'occupent aussitôt de l'épuration à opérer dans le personnel de l'hôpital militaire. Le Comité adresse une proclamation aux habitants, engageant les citoyens à fêter les décadis et à oublier les anciennes institutions du culte, qui ne peuvent se concilier avec un état républicain <l dont la raison, la loi et les mœurs sont la seule religion dominante, i^
C'est le 7 mai suivant que la Convention, sur la proposition de Robespierre, décrète que le peuple français reconnaît l'Etre suprême et l'immortalité de l'âme.
Le Comité est prévenu que dans certaines communes du canton, des prêtres n'ayant pas remis leurs lettres de prêtrise continuent a à fanatiser les habitants, i» Trois commissaires sont nommés pour se rendre, avec un détachement de la force armée, dans les villages de Verpillières, Carrépuits et Goyencourt. Les curés de ces paroisses, ne s'étant pas conformés à la loi, sont amenés devant le Comité qui les fait enfermer dans la maison d'arrêt, pour être conduits devant l'agent national du District.
Le curé Bourbier, malgré ses promesses, avait fait publiquement ce une rétractation fanatique. » Amené devant le Comité, il est invité à parler avec franchise. Le curé déclare qu'il se considère toujours comme ministre d'un
Dieu sauveur et qu'il est toujours dans l'intention
d'exercer son ministère, malgré la remise de ses lettres de prêtrise. Après cette déclaration, il se retire. Le Comité, considérant « les effets dangereux de l'opiniâtreté € fanatique de Bourbier ; considérant que paraissant vou-
a loir se soumettre à la loi, il a fait une restriction a hypocrite, décide que ce citoyen sera incarcéré et « conduit à Montdidier. »
Le Comité prend la même mesure à l'égard du prieur de Saint-Mard, accusé de donner asile aux prêtres réfractaires et à des gens suspects. Interpellé sur ces faits, il aurait répondu qu'il « retirerait le diable, que cela ne regardait personne. » A la suite de cet interrogatoire, une visite domiciliaire fut faite chez lui, en son absence, et les scellés apposés sur ses papiers. A son retour, le prieur Paulinier ayant appris la mesure dont il avait été l'objet, se rendit à Roye, protesta de son dévouement à la chose publique et mit à néant la dénonciation faite contre lui. Paulinier était très lié avec le prieur de Lihons, l'abbé Maury ; peut-être donna-t-il asile au député fugitif?
Le Comité fait aussi arrêter le nommé Boutentln, exchapelain de la Collégiale, qui passe pour un fanatique bien prononcé et que l'opinion publique accuse a même d'étendre ses soins mystérieux » jusque dans les communes voisines. Le Comité, considérant « que l'opinion publique est le premier juge des républicains, qu'il importe de bannir du sol de la liberté quiconque se sépare de la classe des citoyens, par une conduite incivique et fanatique, » motive ainsi la mesure qu'il prend à Tégard de Boutentin.
Dans l'espoir sans doute de se rendre agréable au Conseil de surveillance, un sieur Carlier, traiteur, avait mis sur son enseigne: Au rendez-vovs du Comité de surveillance. Le Conseil, indigné, déclare que n'ayant d'autre rendez-vous que le lieu de ses séances, il se trouve fort oITensé d'une pareille inscription. Carlier est invité 4 la faire disparaître à l'instant, sous les peines de droit.
André Dumont vint à Avre-libre et présida la Société populaire ; il organisa des bals, des fêtes dont le produit
était distribué aux pauvres. Deux jours après, André Dumont quitta Roye, enlevant la femme d'un des plus honorables habitants de la ville ; mais un courageux citoyen courut à la poursuite du ravisseur, et fut assez heureux pour la rendre à son époux.
Barbier Jenty, dans sa réponse à André Dumont, raconte ainsi cette anecdote scandaleuse : « On dit qu'épris des a appas enchanteurs de la femme d'un ci-devant noble de a la commune de.... (je ne veux pas dire son nom crainte « que l'histoire soit vraie, il faut être prudent), il fit poser a deux factionnaires à la porte, fit cerner la maison par « des chasseurs à cheval, avec défense de laisser sortir qui « que ce soit ; il se présenta à l'appétissante Célimène avec « laquelle, nouvel amphytrion, il fit un petit voyage de <i trente- six à quarante-huit heures ; après quoi, il la a remit intacte au mari bénévole, à qui, par reconnais- « sance, il rendit la liberté. »
Aprjs le départ d'André Dumont, le Conseil général et le Comité de surveillance d' Avre-libre lui envoyèrent une adresse dont voici les principaux passages : « Tu « avais à ton arrivée dans ce département à découc vrir les ennemis de la République, d'autant plus dangea reux qu'ils le paraissaient moins, en ce qu'ils tramaient (L leurs odieux complots dans l'ombre du mystère, mais a tes yeux clairvoyants en ont trouvé tous les fils ; l' enci nemi le plus redoutable que tu eus à combattre et « contre lequel il t'a fallu déployer toute l'étendue de ton a courage, c'est le fanatisme : tu l'as enfin vaincu. Nos a yeux étaient obscurcis par le voile épais des préjugés, « tu Tas arraché d'une main courageuse, au milieu des « orages que la malveillance faisait gronder sur ta tête. « En apôtre zélé de la liberté, tu as échauffé notre amour c pour elle, par l'énergie et la chaleur de tes discours ;
— 4Hi —
a tu nous a inspù^é les vertus républicaines et fait servir « juqu'à nos plaisirs au soulagement des malheureux, a Tant de veilles, de peines, de fatigues et de sollicitude d pour rétablissement du bonheur commun, exigeaient que <!c tu jouisses enfin de cette tranquillité que ta santé te c faisait désirer depuis plusieurs mois. La Convention a vient de céder à ton vœu, elle t'a rappelé dans son sein. « Ce qui peut consoler cette commune de ton départ, « c'est l'espoir qu'elle conçoit que tu t'occuperas d'elle c lorsque ses intérêts exigeront qu'elle ait recours à toi. »
Il est bon d'ajouter que l'administration d'André Dumout ne ressemblait pas à celle de la plupart de ses collègues ; les hî^Jbitants d'Avre-libre ne furent pas les seuls qui témoignèrent au représentant les sympathies qu'inspira sa conduite. « Vous avez bien mérité de tous, lui écrivait-on, tous les citoyens béniront votre nom. »
Quelques mois plus tard, le représentant Santereau passa par Roye, en allant de Montdidier à Poronne, il descendit à V Hôtel du Soleil (T Or ; le Conseil général députa vers lui le président, pour présenter les libres hommages de la commune et pour lui demander à pourvoir au remplacement des membres manquants dans la municipalité. Le représentant, ne devant rester que quelques heures à Roye, engagea le maire à venir le trouver à Péronne le lendemain. Quelques jours après, l'agent national Varin apporta un arrêté du représentant Santereau qui nommait les membres devant former la nouvelle municipalité. En présence de Varin, les élus prêtèrent le serment républicain. Parmi les nouveaux municipaux figure le poëte Dourneau-Démophile.
L'abbé Dourneau était secrétaire delà société populaire; ancien curé de Saint-Dizier, il était venu à Roye chercher un refuge contre les tracasseries révolutionnaires dont U avait été l'objet. Il était dans cette ville, depuis le l*' mai
1793. Il demeurait auparavant à Douai ; il est désigné comme ex-curé abdicataire du second âge, pensionnaire de la République, né le 15 juin 1738. L'abbé Dourneau était un poëte d'un certain mérite ;il ccrivait dans VAlmanach des Muscs et il est l'auteur d'un poëme sur l'immortalité de rame.
La société républicaine avait décidé l'érection, dans la salle de ses réunions, des bustes de Franklin, de Voltaire, de Bulîon, de J.-J. Rousseau, de Marat et de Le Pelletier. L'inauguration des bustes se fit en grande pompe ; à cette occasion, l'abbé Dourneau composa des couplets civiques qui furent chantés lors de la solennité. Chacun de ces grands citoyens eut ses strophes, ( Voir la bibliographie).
Luglien Fourment avait été arrêté et mis en prison comme ex-noble, mais on reconnut bientôt qu'il n avait d'autre titre de noblesse que celui de conseiller à la Cour des comptes et il fut mis en liberté. Un jour, le citoyen Nicque lit remarquer à Fourment qu'on ne le voyait pas au club de la société populaire et l'engagea à y assister. L'exconseiller comprit qu'une invitation dans ces termes était un ordre et parut à la séance. A son arrivée, Fourment est chaleureusement acclamé, il est vivement soUicitéde monter à la tribune ; il gravit les degrés de la chaire et après un moment de recueillement, s'exprime ainsi : « Citoyens ! en « présence de Tefligie de ces grands hommes (Marat, Le- « pelletier...) que puis-je dire? sinon de les admirer et « d'imiter leurs vertus patriotiques. » Il descendit de la tribune au milieu des applaudissement frénétiques de l'assemblée. Fourment sauva ainsi sa tète.
Au iiiOis de mars, les patriotes d'Avre-libre avaient frémi à la nouvelle du danger qu'avaient couru les représentants du peuple : Collot-Derbois et Robespierre « si précieux par leur courage à maintenir les droits du peuple ». Le Conseil
général de la commune, interprète des sentiments de ses concitoyens, envoya une adresse à la Convention nationale pour la féliciter « de ce que deux de ses membres avaient échappé aux projets assassins formés contre eux, ainsi qu'à la rage encore impuissante des ennemis de la liberté », et pour lui renouveler l'assurance que « tous les habitants vouaient la mort aux tyrans et que leurs cœurs et leurs bras étaient toujours aux ordres de la représentation nationale. »
Le 28 juin, on apprit à Roye, par une lettre du député Louvet, la victoire de Fleurus remportée le 26 ; il y eut, à cette occasion, fête patriotique, danses publiques sur la montagne, hymnes nationaux et discours.
Le 9 juillet, Robespierre et vingt-deux des siens montèrent sur l'échafaud.
Le Conseil général de la conmiune crut de son devoiid'envoyer une nouvelle adresse à la Convention. Le maire Prévost et l'agent national Longuecamp furent chargés de sa rédaction ; quelques jours après, ils firent lecture du document suivant qui fut adopté et envoyé, (28 juillet) :
« Citoyens représentants, c( Chaque époque de la Révolution vous acquiert un a nouveau droit à la reconnaissance nationale et à l'admi- (L ration de l'univers. Les principes de sagesse et de <£ justice que vous avez développés dans votre sublime a adresse au peuple français ont porté la consolation et la € joie dans tous les cœurs ; ils ont rattaché à la Révo- (k lution tous les vrais patriotes, tous les sincères amis de « la chose pubUque, qu'un système étroit de terreur et de a sang avait pu en éloigner. Les Jacobins, on ne peut en a disconvenir, ont rendu de grands seiTices à la Révolution, « vous avez, à différentes reprises, décrété qu'ils avaient
« bien mérité de la Patrie ; mais la justice nationale, qui « honore et récompense, doit aussi savoir punir ; les plus « belles actions ne peuvent jamais donner le droit d'être « impunément criminel... le coup de foudre dont vous avez « frappé ces nouveaux Titans a retenti dans toute la Républi- « que, et tous les républicains ontcru y reconnaître le coup de (( tonnerre qui termine habituellement les orages. Conti- « nuez, citoyens représentants, de surveiller et punir les « traîtres, conservez intacte l'autorité souveraine du peuple « dont vous êtes dépositaires et vengez la Révolution des « calomnies dont ses ennemis n'ont cessé de la noircir, en « recherchant les auteurs abominables d'un système de « sang qui l'ont déshonorée à jamais, et en maintenant le « système de justice et de vertu qui a toujours été dans « votre cœur et qui peut seul achever et faire chérir cette « Révolution. »
Avec Robespierre finit le règne de la Terreur qui avait commencé le 31 mai 1793 ; bientôt on se relâcha des rigueurs exercées contre les prêtres et contre les émigrés. Le Comité de salut public fut dissout et Goubeau signalé par son ardeur révolutionnaire, dut quitter la viUe.
Les églises conservées furent rendues au culte ; l'église de Saint-Pierre, après avoir servi de club, était devenue un magasin à fourrages. La Collégiale, les églises de Saint- Médard et de Saint-Georges avaient été vendues ; elles furent démolies. Les prêtres sortirent des prisons, leurs lettres de prêtrise leur furent rendues, la plupart demandèrent à exercer leur ministère.
Restait toujours la question des subsistances, les cultivateurs n'amenaient plus de grains au marché. Chaque commune avait été mise en réquisition pour fournir un certain nombre de sacs de blé ; mais les habitants des campagnes savaient se soustraire à cette obligation. Enfin le
9 juin 1794, des membres de la municipalité se rendirent avec la force armée, dans les communes du canton, pour requérir les blés qu'elles devaient amener.
Le service continuel delà garde nationale enlevaient bon nombre de citoyens à leurs occupations ; sur l'avis du représentant Froger, les cultivateurs et les artisans furent rendus à leurs travaux. Puis le contingent des gardes nationaux diminua, et bientôt le service des citoyens armés fut réduit à fournir une escorte à la municipalité, les jours de cérémonies publiques.
Le Directoire succéda à la Convention nationale, le régime municipal fut alors modifié ; le maire fut supprimé dans les communes et remplacé par un agent municipal qui, de concert avec son adjoint et le procureur de la commune, continua à gérer les affaires de la ville. L'administration nouvelle chercha à ramener la sécurité dans les esprits et l'ordre dans les finances.
Une lacune de cinq années existe dans les registres aux délibérations municipales ; du mois de juillet 1795 au mois d'août 1800, on ne trouve dans les archives aucun document qui indique les travaux des officiers municipaux. Ce n'est qu'à cette dernière époque que, par un arrêté supériem\ Pierre Du Mesnil, avocat, fut nommé mare et prêta, en cette qualité, serment à la Constitution.
Les succès prodigieux remportés par l'armée française en Italie, sous le commandement du général Bonaparte, remplissaient les esprits d'étonnement et d'admiration.
On s'occupait toujours activement de la confection du salpêtre, qui entrait dans la composition de la poudre ; des instructions étaient données pour son obtention, les caves, les lieux humides étaient visités et le salpêtre recueilli, les
plâtras étaient lessivés avec soin. Plusieurs ateliers établis dans la ville s'occupaient de cette fabrication ; les églises de
Saint-Gilles et de Saint-Mard étaient converties en fabrique de salpêtre.
Le 28 mai 4797, Gracchus Babeuf, le tribun du peuple, montait sur Téchafaud. Nous avons laissé ce patriote enfermé dans les prisons de Paris, d'où il sortit, lors de Tamnistie du mois de septembre 1791. Puis il revint en Picardie, et fut membre du directoire de Montdidier, mais accusé de faux, Babeuf fut cité devant la Cour d'assises de la Somme, le 23 août 1793, et condamné par contumace à vingt ans de fer. Cet arrêt fut mis à néant par le tribunal du département de T Aisne, devant lequel Babeuf comparut.
Apiès le 5 thermidor, Babeuf, dans un écrit intitulé : Du système de dépopulation^ la Vie et les Crimes de Carrier j attaqua vivement les terroristes sur les massacres qu'ils avaient commis ; il fonda ensuite sous le nom de Caïus- Gracchus le journal : le Tribun du Peuple ou le Défenseur de la Liberté de la Presse.
Pendant son séjour à Roye, Babeuf avait eu plusieurs enfants, entr' autres un fils dont nous parlerons au chapitre : Biographie. Puis une fille, née le 14 novembre 1787, nommée Catherine- Adélaïde, qui mourut à l'âge de quatre ans et deux mois. Babeuf aimait beaucoup sa fille, après sa mort, il lui ouvrit la poitrine, en retira le cœur, en mangea la moitié, afin, disait-il, que cette partie de sa chère enfant retournât à sa première origine ; puis il suspendit l'autre moitié sur sa poitrine et la porta longtemps. « Je n'aurais pas cru ce fait, dit Grégoire d'Essigny, s'il ne m'eût été affirmé par une personne digne de foi et qui connaissait particulièrement Babeuf. »
Associé à d'autres sectaires, Gracchus conspira contre le Directoire en 1796 ; il fut arrêté, jugé avec les Babouvistes et condamné à mort par la Haute-Cour nationale assemblée
à Vendôme : Babeuf tenta de se suicider, il subit le dernier supplice avec un certain courage.
Le député Amar et le général Rossignol, impliqués dans l'affaire de Babeuf, furent détenus au château de Ham; le premier fiit acquitté, le général compromis dans l'attentat du 3 nivôse, fut déporté.
La fin tragique de Caïus Gracchus excita dans Tesprit des partisans qu'il avait laissés à Roye, de sympathiques regrets; ils voyaient périr en lui le dernier des démocrates.