CHATEAU D'ALBATRE
De grands restes d'anciennes constructions, remarquables par leur solidité, découverts, à diverses époques, sur plusieurs points de la plaine au nord de la ville, et dans lesquelles on a trouvé des médailles romaines, ont fait adopter aux historiens de Soissons une vieille tradition, suivant laquelle les Romains avaient possédé dans cet endroit, un château ou forteresse qu'elle désigne sous le nom de Château d'Albâtre. •
U est bien vraisemblable que ce n'est pas la dénomination donnée par les Romains à ce moiiu-
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ment. U la dut plut^, après sa destruction, aux fragments de marbre blanc recueillis , en assez grand nombre, dans ses ruines ; mais quelle qu'en soit l'origine, il vaut mieux conserver un nom qui a reçu la sanction du temps.
On ne possède aucun renseignement précis sur la grandeur, la forme et la structure de ce château. Quand les auteurs en parlèrent pour la première fois, il n'existait plus depuis des siècles ("). C'est donc dans l'intérieur du sol qu'il faut encore aller chercher les lumières que l'histoire nous refuse.
Pendant qu'on travaillait, en 1 551 , à agrandir le fossé de la partie de l'enceinte qui fait face à la plaine du nord, on découvrit des souterrains trèsvastes, dont les voûtes et les murs étaient peints ( "). On y trouva des fragments de marbre blanc et d'autres couleurs , des pointes ou épingles fort longues en ivoire, une statue de femme de grandeur naturelle, en marbre blanc, à laquelle il manquait la tête ; et enfin des médailles en or, en argent, en bronze, de Drusus, de Tibère, de Claude, de Nér«n, de Yespasien et d'autres empereurs romains. On découvrit aussi, vers le saillant du bastion n"" 8, un aqueduc en pierre de taille venant de
looest, et dont il a été dë|à parle. Ces coostnictioiis ëtaenit trëa-solidement bâties, et tout annonçait l'œuvre des Romaiits.
En 1 763, on entreprit des fouilles vers le milieu de la plaine, où se rencontrent une grande quantité de débris de tuiles, d'une iàbrication bien supérieure à celle d'aujourd'hui, et l'on découvrit, à une profondeur de 1 à 2 mètres, des fondations de murs et de tours rondes ; mais il fut impossible de trouver aucune issue jusqu'aux souterrains qu'on présumait devoir y être renfermés, et la grande soU£té des maçonneries ne permit pas d'y pratiquer des ouvertures. Les travaux, entrepris sur une trop petite échelle et seulement dans un but de curiosité, iurent promptement abandonnés faute de fonds. Tout se bonia à constater l'existence des fondations d'un très^vaste édifice flanqué de tours circulaires, et situé vers le milieu de la plaine, entre la ville et l'ancienne abbaye de Saint-Crépin en Chaye. On trouva pareillement, dans ces fouilles, des fragments de marbre blanc : mais on ne prit aucune mesiire de l'étendue des constructions mises à découvert: et, par suite de cette négligence , on ne put rien obtenir de positif
sur leur gisement ni sur leur configuration. En 18â6 et 1827, lors de la construction des deux fronts neufs sur la plaine du nord, on reconnut que tout le terrain avoisinant le fossé avait étë remué en grande partie, probablement en 1 551 .
Les seules constructions qu'on ait pu remarquer se sont réduites aux fondations d'une tour carrée, d'environ 5 mètres de largeur, lesquelles se trouvaient vers le milieu de la courtine de gauche, et à une portion d'aqueduc en pierre, dont la direction coupait obliquement le flanc gauche du bastion neuf, et se dirigeait au nord. Ce reste de construction était composé d'un rang de pierres de taille tendres, de 0 mètres 80 cent, de largeur sur 0 mètres 40 cent, d'épaisseur. Un conduit de forme semi-elliptique, ayant 0 mètres &S cent, de largeur sur 0 mètres i8 cent, de profondeur, était creusé dans la partie supérieure qui était recouverte par de fortes dalles.
Cet aqueduc paraissait sortir du monument découvert en 1 551 , et se diriger vers le milieu de la plaine où se trouvait l'édifice reconnu en 1 762. Il formait, avec l'aqueduc venant de l'ouest, un angle d'environ 120. degrés^ ce qui doit faire présu-
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mer qu'il n'en était qu'un embranchement ou une dérivation partieUe.
On a trouve^ dans les dëblais, des fragments de mars et de puits, et une quantité considérable de débris de pierres, de briques, de carreaux de terre coite, de tuiles d'une grande dimension et d'un grain très-fin et trèsnrouge ; mais ce qui a paru de- Toir fixer le plus l'attention, c'est une douzaine de fflorceaux de colonne en pierre tendre, de 0 mètres 40 cent, de diamètre, dont plusieurs étaient des bases et des chapiteaux d'ordre toscan. On a pareillement trouvé une figurine en bronze, de 0 mètres 45 millim. de hauteur, représentant un Cupidon, une bague en or avec une devise en latin, des médailles en bronze, dont une gauloise et plus de cent d'empereurs romains, tels que Néron, Yespasien, Antonin, Probus, etc. ; des monnaies d'argent et de cuivre des rois de France ; des restes de poteries, dont une portion de coupe avec un bas-relief antique ; un plancher de 7 mètres, en carré, composé d'une aire en mortier, de Omettes 16 cent, d'épaisseur, avec des compartiments et des bordures tracées par l'incrustation de petites pierres noires et blanches.
Eu 1831 , on a dëcouvert, en élargissant le fosse, un groupe en marbre blanc représentant, à te qu'on prétend , le plus jeune des fils de Niobé, avec son pédagogue (*). Les têtes manquaient aux deux personnages composant ce groupe qui était du reste bien conservé. Il a été envoyé à Paris.
Enfin en 1 836, on a encore découvert un plancher k peu près semblable à celui trouvé en 1 896, mais n'ayant que 3 mëtrfs 50 cent, de longueur sur 1 mètre 30 centimètres de largeur. Sur ce plancher était placé un vase en cuivre, recouvert d'un plat en argent façonné, et dans lequel il y avait soixante-treize petites médailles d'argent de la grandeur d'une pièce de cinquante centimes, portant les noms de dix-neuf empereurs romains ou autres grands personnages. A quelques mètres de là, on a recueilli deux mille cent quatre-vingtsix petites médailles en cuivre, de la grandeur d'un centime, dont près de sept cents portent les noms de Tetricus père et fils. Les découvertes faites en 1 836, étaient à la distance de 950 mètres vers l'orient, de celles faites en 1551 et 1896, et
(*) Ce groupe, en marbre pentéliqne, fait maintenant partie de la collection des atatnea antîqaes da mnaée royal dn liOavre.
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dans le prolongemeot de la grande rue qui tr^ Tcrse b TÎUe du sud au nord.
Il existait autrefois dans Tabbaye de Saint-Crëpin en Chaye, siluëe à 800 mètres du fossé de la TÎlle, un cachot dans le pied d'une vieille tour qàj d'après la tradition, avait fait partie des prisons impériales dépendantes du château d' Albâtre. Ce cachot, antique prison de saint Cr^in et de saint Crépinien avant leur martyre, avait toujours été respecté comme un lieu consacré ; mais il fat démoli en 1 706 avec la tour qui le renfermât, et l'on reconstruisit sur leur emplacement le chœur de la nouvelle église de l'abbaye.
Il est donc certain que des restes de constructiofls romaines portant, pour la plupart, un caractère tout à fait militaire, ont été reconnus sur nne étendue de 850 mètres de longueur ; mais rien ne prouve qu'ils aient tous appartenu au château d'Albâtre seul; car alors sa grandeur eût été presque deux fois celle de la ville, ce qui n'est guère vraisemblable. Cependant ce château, par sa position isolée, devait avoir assez d'étendue pour former une place indépendante , où les Romains tenaient probablement renfermés le plus
grand nombre de leurs ëtablissements militaires. La Tille avait trop peu d'étendue pour les contenir ; et d'ailleurs, n'étaient-îls pas intéresses à les mettre hors de la portée de la population gauloise qui, dans le premier moment d'une sédition, aurait pu s'en emparer et s'en servir contre ses dominateurs.
A la tête de ces établissements, il faut placer les quartiers de la légion stationnée à Soissons. On sait que les Romains tenaient ordinairement leurs troupes hors des villes, soit dans des petites places, soit dans des camps fermés de murs ou de bons retranchements en terre.
En admettant qu'une portion de cette légion fôt habituellement détachée pour former les garnisons des postes militaires de la province, cependant la plus grande partie devait être concentrée à Soissons, comme la place la plus importante à conserver. Les Romains d'ailleurs avaient la bonne habitude de ne point disséminer leurs troupes, mais de les garder réunies par légions sur les points essentiels du pays qu'ils ^voulaient maintenir dans leur dépendance. Les quartiers de la légion devaient donc occuper un espace considé-
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rable, tant pour loger la majeure partie de son effeclifquî ëtait ordinairement de six mille hommes, qae pour receyoir tous lés accessoires indispensables à un casernement fixe de cette importance. Mais ne pourrait-on pas présumer que cette légion était campée auprès du château d'Albâtre, dans le coude formé par la rivière au-dessous de laiille? Dans cette position, le camp, sur près de la moitié de son pourtour, aurait été bordé et défendu par la rivière : le reste fermé par un retranchement et protégé par le château qui, par sa proiindté, aurait pu lui servir de citadelle, en même temps qu'il renfermait l'arsenal et les magasins. Cet emplacement, d'une forme presque semicirculaire, d'environ 500 mètres de longueur, convenait très-bien à l'établissement du camp d'une légion, et cette conjecture n'est pas tout à fait dénuée de fondement. Un reste très-apparent encore, d'un grand fossé, qui se trouve sur la droite vers l'extrémité de la promenade du cours, semble avoir survécu aux ravages du temps et aux travaux de Tagriculture, pour nous amener sur les traces de la vérité. £t quelle autre raison assigner à l'existence de cet ancien fossé ? On en re-
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connaît h$ vestiges sur une longueur d'environ ^50 mètres, et sa direction ne parait-elle pas assez indiquer qu'il faisait partie de l'enceinte du camp? Cette enceinte se serait ëcartëe, sur ce point, du bord de l'Aisne, pour avoir un contour plus circulaire que le coude formé par la rivière ; peut-être aussi voulut-on, par cette disposition, éloigner le camp de la hauteur de Yauxrot, dont le voisinage pouvait être dangereux.
L'arsenal devait en être considérable ; on construisait à Soissons de grosses machines de guerre, dont l'emmagasinement présentait les mêmes embarras que Tartillerie actuelle, et demandait au-* tant de soins pour leur entretien. Les armes portatives des Romains étaient en plus grand nombre et plus longues que celles des modernes, et il fallait, pour en recevoir un approvisionnement suffisant, des bâtiments spacieux. Une partie des machines et des armes était placée, on peut le croire , dans les châteaux de la Tour des Comtes et de Crise ; mais le grand dépôt de réserve devait se trouver à la portée du corps de troupes chargé de veiller à la sûreté du pays.
Les trois manufactures d'armes devaient égale*
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ment exiger de grands emplacements, surtout celle où l'on confectionnait les machines. ()n peut cependant présumer qu'une partie des usines et des chantiers était établie au dehors, et peut-être sur les bords de la petite rivière de Crise et de son canal de dérivation, dont les eaux pouvaient être employées comme moteurs des usines ; mais les ateliers de montage devaient se trouver près de l'arsenal.
Des magasins de vivres étaient indispensables pour assurer la subsistance du corps de troupes stationné à Soissons. D'ailleurs la fertilité du pays tt tst facilité des communications par eau ayant Êdt choisir cette ville pour le grand dépôt militaire de la Belgique, elle devait nécessairement contenir de vastes établissements affectés à cette branche essentieUe du service. Une partie de ces établissements devait être pareillement placée à la proximité des quartiers de la légion, dans le château d* Albâtre.
Enfin, suivant la tradition, c'est de ce château
que dépendaient les prisoi» impériales.
n parait donc évident que le château d'Albâtre devait avoir une grande étendue, pour renfermer
dans son enceinte tous les bàtiinents nécessaires aux divers ëtablissements dont nous venons de parler. Ce devait être une petite place de guerre ; et, d'après le grand nombre de fragments de marbre blanc qu'on a trouvés dans les fouilles de 1 762, vers le milieu de la plaine, il y a tout lieu de croire qu'il renfermait, en outre, d'autres édifices d'une construction mieux soignée et plus élégante. Ces édifices étaient ou consacrés au culte, ou destinés au logement du commandant de la légion et des autres chefs militaires.
D'autre part, les antiquités et les restes de constructions découverts dans le fossé même de la ville, en 1551 et dans ces derniers temps, annonçaient l'existence d'un édifice considérable, orné de statues et de peintures jusque dans ses parties souterraines, indication certaine que ce monument ne pouvait pas être un simple château fort destiné à recevoir de la troupe et des ustensiles de guerre. On peut donc admettre, comme à peu près positif, qu'il y avait, dans la plaine au nord de la ville, au moins deux grands édifices, deux grands monuments entièrement distincts dont l'un, plus au nord, avait une destination toute militaire, et
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l'autre, plus rapproche de la ville, devait servir à
l'habitation de quelque grand personnage ; à moins
qu'on ne suppose que ce dernier édifice, qui ëtait
aussi peut-être susceptible de défense, puisqu'on
a trouvé, en 1827, dans sou voisinage, la base
d'une tour carrée, était lié avec le château fort,
malgré la distance qui les séparait.
Quoiqu'il en soit, ces deux monuments, dans les siècles qui succédèrent à la domination romaine, n'offrirent bientôt que des masses de ruines. Ce fut alors que la tradition les confondit sous le nom de Château d'Albâtre, sous lequel on a compris, jusqu'à ce jour, tous les restes d'antiquités romaines situés au nord de la ville.
L'édifice découvert en 1 551 pouvait donc servir de palais aux préfets de la province. Bien que les grands officiers fissent leur résidence habituelle à Rheims, métropole de la Belgique, ils devaient venir firéquenuncnt à Soissons, où se trouvaient réunies la plupart des ressources militaires mises à leur disposition. Peut-être aussi l'objet de cet édifice était-il de recevoir les empereurs à leur passage par Soissons, où plusieurs d'entre eux firent même quelque séjour. La puissance romaine
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était trop bien établie dans les Gaules pour qu'il fût nécessaire de construire foutes les demeures des chefs de TÉtat dans Tintérieur des forteresses; la position de cet édifice, à proximité du château d'Albâtre et de la ville, ainsi que la nature de sa construction et des objets trouvés dans ses ruines, semblent venir à l'appui de cette conjecture. Elle se trouve encore fortifiée par l'existence de l'aqueduc destiné à y amener l'eau d'une grande distance. Cet aqueduc, après avoir fourni à la consommation du palais, se dirigeait ensuite sur le château pour les besoins des troupes.
Une chose qu'on peut affirmer, c'est que cet édifice fiit détruit d'une manière brusque, soudaine. Les objets trouvés, en 1551, dans les parties souterraines conservées, y auraient-ils été laissés, si sa destruction eût été l'ouvrage du temps? Assez éloigné de la ville et du château fort, on peut présumer qu'il fut incendié par quelques-unes de ces hordes de Barbares qui parcoururent les Gaules le fer et la torche à la main, pendant les IV et V* siècles, et ruinèrent tout le pays autour des villes dont ils ne pouvaient pas se rendre maîtres. Quant au château fort, il y a tout
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lieu de croire qu'il subsista aussi longtemps que la puissance des Romains à Soissons.