DE UABMYE DE NOTRE-DAME
Dès que la famille des ducs d'Austrasie fut montée sur le trône, elle donna des abbesses à Tabbaye de Notre-Dame. Six princesses du sang royal la gouvernèrent sans interruption, pendant cent quarante-cinq ans. La première fut Giselle, fille de Pépin le Bref. Elle fut nommée abbesse en 780. Théodrate, sa cousine germaine, lui succéda en 81 0, et fut remplacée en 846 par Imma, sa propre fille. A celle-ci succédèrent Rotrude en 860 ; Richilde en 865, et enfin Rotilde, fille de Charles le Chauve, abbesse depuis 880 jusque vers 925, époque de sa mort.
Tant de personnesillustres, et la princesse Giselle surtout, douée d'un esprit supérieur, tendrement aimée de Charlemagne, son frère, qui venait souvent tout exprès à Soissons pour jouir du plaisir
de la voir et de s'entretenir avec elle, valurent à l'abbaye de grandes largesses de la part des rois Carlovingiens. £lle fut dès lors regardée comme le premier monastère de religieuses qui fût en France, et c'était à Notre-Dame de Soissons que les filles des grandes familles voulaient toutes prendre le voile. Cependant les revenus de l'abbaye, quelque considérables qu'ils fussent, devenant insuffisants, il fallut mettre des bornes à cette aifluence. L'abbesse Imma s'adressa au roi Charles le Chauve. Ce prince, après s'être fait présenter un compte exact et détaillé de tous les biens de l'abbaye, rendit une ordonnance, sous la date de 858, par laquelle le nombre des religieuses fut fixé à deux cent seize, celui des sœurs converses, dans la clôture, k quarante, avec trente tourières et cent trente servants, travaillant tant au dedans qu'au dehors du monastère. L'ordonnance réglait, pour la nourriture de tout ce monde, les quantités nécessaires de blé, de vin, de légumes, de miel, etc . , avec trente sous par semaine pour acheter des œufs et du poisson ; permettait l'usage de la volaille aux fêtes de Pâques et de Noël, et celui du porc frais aux religieuses d'un âge avancé, et à
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celles qui avaient besoin de rëtablir leur santé. Enfin cette ordonnance prescrivait rétablissement, devant la porte de Tabbaye, d'une hôtellerie, ainsi que d'une maison de l'aumône, pour recevoir convenablement les visiteurs, riches ou pauvres, et assignait, à l'entretien de ces deux maisons, le dixième de tous les revenus de l'abbaye, et la propriété du village d'Autrêches.
Ce grand accroissement dans le personnel, dut rendre nécessaire l'agrandissement des bâtiments. On peut donc présumer que ce fut vers ce tempslà qu'on agrandit le monastère jusqu'à la rue de Notre-Dame, en supprimant la rue qui faisait suite à celle du Pot d'Étain. Par cette augmentation, l'abbaye couvrait, avec le couvent des religieux de St-Rerre, une superficie de 19,400 mètres carrés. Ce fiit probablement vers ce même temps, et dans la crainte d'une irruption des Normands, qui déjà commençaient à se rendre redoutables, qu'on l'entoura d'une haute muraille munie de créneaux et de tours, ce qui lui donnait l'apparence d'une forteresse.
Le IX'' siècle fiit l'époque de sa plus grande prospérité. Quoique gouvernée par des per-
sonnes du sang royal, l'observance y fut rigoureusement maintenue, et la vie religieuse, suivant la règle de saint Benoit, n'y perdit rien de son austëritë. On en trouve la preuve, non-seule^ ment dans l'ordonnance de Charles le Chauve, mais encore dans les écrits de Paschase Radbert, abbë de Corbie, et Tun des plus savants hommes de ce siècle. Paschase Radbert, ëlevë dans l'abbaye de Notre-Dame, sous les auspices des princesses Giselle et Thëodrate, conserva toute sa vie une grande affection pour les religieuses de cette maison. Il composa même, tout exprès pour leur lecture, plusieurs livres, entre autres celui De Partu Virgifùs, qu'il dëdia à Tabbesse Thëodrate. On y trouve ce bel et touchant ëloge des religieuses auxquelles il s'adressait, et en même temps ces pieux souvenirs qui se rattachent à la vieille cite :
tf Etant donc attirées, mes très-chères
« sœurs, à ce genre de vie si pénible et si labo- « rieux, où vous aimez mieux plaire à Dieu dans i< la souffirance que de jouir des délices du siè-
«c cle Qui n'admirera le bel ordre de vos sain-
u tes observances ? et qui ne s'étonnera de voir t< des filles faibles et délicates, vivre dans un
« corps comme si elles ne le possédaient que pom
* le crucifier Vos cellules, quelque petites
«< qu'elles soient, vous suffisent, puisque vous ne « les habitez que comme des colombes qui se re- «c posent un peu dans leurs nids pour s'envoler
« plus facilement vers le ciel Sans quitter
« votre cloître, que j'ai nommé une ruche, vous « volez sans cesse dans les champs des Saintes « Écritures, comme dans des prairies remplies « d'une agréable verdure, et par le travail du « corps et celui de l'esprit, vous en tirez de quoi
« nourrir votre âme de toutes les vertus C'est
ft dans cette vue que vous faites tant de saintes
« lectures Vous travaillez à imiter Notre-Sei-
«< gneur, de qui il est dit dans les cantiques : je « suis la fleur des champs et le lys de la vallée.
« La Providence vous a placées au milieu de « Soissons, mais d'une manière très-avantageuse. « Car, du côté de l'orient, vous voyez l'église de tf St-Médard pleine de saints confesseurs et de « martyrs ; derrière vous, au septentrion, s'élève » majestueusement l'église cathédrale, dédiée à « saint Gervais; vers le midi, se trouve placée « celle de saint Crépin et de ses compagnons mar-
« tyrs, vos apôtres et vos patrons, à qui vous de- « vez les prëmices de la foi et de la religion chrë- « tienne qu'ils ont semëe en ce pays. Vous êtes « donc établies au milieu de tous ces sanctuaires, ^ pour tenir lieu de pierres angulaires dans Tëdi- « fice spirituel de la sainte Église, et pour garder « et défendre la ville de Soissons. C'est pourquoi « vous faites bien d'être exactes à veiller la nuit, tf et à louer Dieu sans cesse et sans interrompre « jamais l'office, puisqu'assurément c'est durant <( ce saint exercice que vos larmes et vos gémis- « sements pénètrent le ciel, que vos désirs, vos « actions de grâces et les soupirs de vos cœurs, « embrasés d'amour, sont présentés à Dieu. Pre- « nez donc courage et de nouvelles forces, en « continuant toujours votre chant et vos con- « certs. »
Cet usage de veiller les nuits entières devant le Saint Sacrement a toujours été strictement conservé à Notre-Dame ; et quand le roi était à l'armée, ou que sa vie était menacée de quelque danger, le nombre des religieuses qui passaient la nuit en prières était plus considérable.
Par une suite naturelle du dcniembreinenl du
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▼aste empire de Charlemagne, Fabbaye perdit la plupart des domaines qu'elle possédait dans les pays qui furent sépares du royaume des Francs. Les guerres civiles du X^ siècle lui firent perdre pareillement une partie de ceux qui lui appartenaient dans des provinces éloignées ; enfin, d'autres fiurent usurpés par des seigneurs, et surtout par les comtes de Yermandois. Ses revenus se trouvant considérablement diminués par tontes ces pertes, le roi Louis YII fit, en 1175, à la requête de Fabbesse, un nouveau règlement, par lequel le nombre des religieuses fiit réduit à quatre-vingts. Ce règlement fiit confirmé par I4d- Kppe-Auguste, qui, vers le même temps, afiranchit Tàbbaye de Fobligation de fournir un contingent de gens de guerre. Une nouvelle réduction devint nécessaire, deux siècles plus tard, par les afifreux désastres que causèrent dans le royaume des guerres malheureuses, les désordres et les pillages des bandes innombrables de la Jacquerie, bientôt suivie des ravages d'une peste épouvantable. Le nombre des religieuses fîit fixé, en 1377, avec l'agrément du pape, à soixante, et ce nombre a toujours été maintenu depuis.
L'abbaye de Notre-Dame a joui, à diverses époques, de droits et de privilèges fort étendus : placée, par plu^eurs bulles des papes sous la protection inunédiate du saint siège, elle était exempte de la juridiction épiscopale, et son abber.se pouvait se fidre bénir et sacrer par tel évéquc du royaume qu'elle voulait. Elle possédait un assezgrandnombre de cures delà campagne, qu'elle faisait desservir par des prêtres choisis par Tabbesse, avec lesquels elle partageait, dans un certain degré, les dîmes et les ofiErandes. Elle exerçait une juridiction seigneuriale sur les rues de la ville qui entouraient le monastère, et sur la partie du faubourg d'Aisne, où avait été bâti le premier couvent, (le droit de justice appartenait, il est vrai, à l'abbé de St-Médard) ; enfin la nie St- Kerre et douze maisons lui appartenaient en toute propriété ; et dans la suite, vers la fin du XII* siècle, elle posséda, au même titre, la rue de la Vieille Gagnerie qu'elle fit ouvrir sur son terrain, pour séparer d'une manière ostensible le chapitre de St-Pierrre, de l'abbaye.
Plusieurs évêques élevèrent, à diverses re« prises, des contestations au sujet du droit
d'exemption qu'ils ne voulaient plus reconnaître ; mais les abbesses ne manquèrent jamais de le défendre et d'en obtenir le maintien par de nouvelles bulles du pape. Elles eurent aussi à repousser les prétentions du chapitre de la cathédrale, entre autres celle relative à l'interdit. Les chanoines voulaient que l'église de l'abbaye fût soumise à l'interdit, et que les religieuses fussent obligées d'interrompre leurs offices et leurs prières, contrairement à leur règle, toutes les fois qu'il leur convenait de recourir à ce moyen violent, pour soutenir le plus souvent des intérêts temporels ou des rivalités de personnes. Les abbesses se refusèrent constamment et avec beaucoup d'énergie à s'associer à des querelles où la religion n'était nullement intéressée ; et, pendant que toutes les églises de la ville et même du diocèse, étaient fermées, celle de Notre-Dame restait ouverte aux fidèles, qui s'y rendaient en foule, et les chants de la prière s'y faisaient entendre comme à l'ordinaire. Bel exemple de raison et d'indépendance donné par des femmes, mais qui ne trouvait point d'imitateurs.
L'église de Notre-Dame fut longtemps célèbre
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par les miracles qu'y opéraient îoumellenient les nombreuses reliques qu'elle possédait. Une foule de visiteurs y venaient de tous les pays, et ajoutaient, par leurs libéralitës, à la richesse du lieu. Deux reliques surtout étaient l'objet de la vénération populaire : la belle image miraculeuse de Notre-Dame, et le soulier de la sainte Vierge. Cette dernière acquit, en 1128, une célébrité prodigieuse : une maladie pestilentielle, connue alors sous le nom de feux ardents, désolait la population soissonnaise ; le saint soulier lut exposé, et le mal cessa tout-à-coup ses ravages. Il existe plusieurs relations de tous les miracles qui se manifestèrent dans l'église de Notre-Dame; entre autres celle de Jean Farsit, abbé de St-Jean des Vignes qui vivait au XII' siècle. On ne nous saura pas mauvais gré de passer sous silence ces pieux et naiTs récits.
Le tombeau de saint Drausin fut aussi pendant plusieurs siècles en grand renom parmi ceux qui voulaient se battre en duel. Ils y venaient faire la çeille des armes^ c'est-à-dire, passer la nuit debout armé de pied en cap auprès du tombeau. C'est ce qui faisait dire à un vieux po'éte français, dû règne de Louis VII :
Au mouder saint Drauaiii ,
Veiller y vont encor li pèlerin ,
Gil qui bataille veulent fere et fournir.
Dans leur foi simple et ignorante , ils croyaient ainsi s'assurer le secours du ciel. On venait de fort loin réclamer l'appui du saint ; on y accourait de l'Allemagne et de lltalie même ; et cette pratique formait une branche de revenus assez considérable pour l'abbaye. Celui qui pouvait faire la dépense d'un aussi long voyage, n'épargnait pas les offrandes pour se rendre le saint favorable. On cite, parmi ceux qui y vinrent faire cet acte de dévotion, Robert de Montfort, sur le point de se battre contre le comte d'Ëssex, qui lui contestait la succession de Bretagne ; et le fameux Thomas Becket, archevêque de Gantorbéry, qui y fit aussi plusieurs veilles avant de lancer les foudres de l'excommunication sur sa patrie.
La grande église de l'abbaye fiit reconstruite en totalité dans la première moitié du XII' siècle par les soins de l'abbesse Mathilde, fille du comte de Toulouse et nièce du roi Louis VIL Cette église qui a subsisté jusqu'à la révolution, avait 90 mètres de longueur sur 24 de largeur, et couvrait out l'espace occupé par la place St-Herre, et
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rarriëre-cour de la caserne actuelle. Afin de se procurer tout l'argent nécessaire à la construction de ce vaste ëdifice, dont Tarchitecture n'avait du reste rien de remarquable, l'abbesse fit voyager les reliques de sa maison de province en province, où elles recueillirent partout d'abondantes offrandes . On prétend que Louis YII vint aussi en aide à sa nièce au moyen d'une somme considérable.
Dans le courant du siècle suivant, on reconstruisit tous les bâtiments de l'abbaye. Ceux de ces nouveaux bâtiments qui longeaient la grande me, et parmi lesquels se trouvait la cuisine, dont la cheminée avait d'énormes dimensions, ont subsisté jusqu'en 1890. Tous les autres fiirent rebâtis dans le XYI* siècle, notamment le réfectoire et le cloître, dont il reste encore quelques arcades. Ce réfectoire, qui forme le côté gauche de la cour d'entrée de la caserne, est du temps où la dignité d'abbesse était remplie par Catherine de Bourbon. Vers le milieu du XIY* siècle, on éleva le bâtiment de l'entrée principale du monastère; il subsiste encore sur la rue de Notre-Dame. On restaura aussi la haute muraille qui entomraîit
tpiHe l'abbaye, et dont on yoit un pan considérable sur la même rue. La restauration de cette muraille fut rendue nécessaire par les aflreux d^ sordres auxquels se livraient alors les gens de guerre de tous les pays; qui, rassemblés par grandes bandes, sous les noms d'ayenturiers, de malandrins, de diablotins, de navarrois, etc., faisaient la guerre pour leur propre compte, et mettaient toutes les provinces à contribution.
Pendant que l'abbaye voyait se renouveler ses nombreux édifices, elle recevait aussi d'importantes améliorations. En 1184, on y établit des fontaines au moyen de l'eau qu'on fit venir d'Orcamp par une suite de tuyaux. Sur la fin du siècle suivant, on pratiqua trois passages souterrains qui servaient à communiquer de l'intérieur du monastère au dehors des murs de la ville. Ils avaient pour objet principal de procurer un moyen facile de conduire les immondices à la rivière, et de communiquer avec la campagne sans être dans l' obligation de traverser une partie de la ville.