DESCRIPTION DES SUESSIONS
Les Gaules , proprement dites , comprises entre le Rhin,, les Alpes et les Pyrénées, étaient habitées par un grand nombre de peuples indépendants
DB SQiSSONS. 11
les UDS 4es astres , et qui avaient tous leur gou- Teroeiaent iutërieur particuUer. Ils formaient une ▼aste confiédération , dans laipielle on distinguait cependant trois grandes divisions , déterminëes à la fois par la géograi^e du pays et par la difTérence des moeurs. La Gaule Braccate ouMëridionale ; la Gaule Celtique ou Centrale : c'était la plus considérable des trois, par son étendue et par la force de sa population ; enfin la Gaule Belgique ou Septentrionale , qu'on appelait aussi la Gaule Cherelue, parce que ses habitants étaient dans l'usage de laisser croître leurs cheveux qu'ils portaient fort longs.
Les Suessions faisaient partie des peuples de cette dernière division, dont plusieurs, sortb de la Germanie, étaient venus s'établir, à diverses époques , dans les pays situés entre le Rhin et les Ardennes. Tous ces peuples de la Gaule Bel^que, quoique d'une origine différente , formaient entre eux une confédération particulière pour résister aux aggressions presque continuelles des Germains d'outre-Rhin.
Jules César est le premier historien qui ait parlé des Suessions ; il est aussi le plus célèbre parmi
1 â HISTOIRE
les auteurs grecs ou romains qui ont ëcrit sur les Gaulois. Mais la description qu'il en donne devait s'apptiquer plus particulièrement aux habitants des proidnces méridionales et de la Celtique . Ces peuples , en rapport de commerce et d'alliance avec la colonie grecque de Marseille , depuis plusieurs siècles, et plus tard avec les Romains eux-mêmes, possédaient , au temps de César , une civilisation assez avancée , tandis que ceux de la Gaule Belgique , enfoncés dans leurs épaisses forêts , et en contact continuel avec la barbme germaine , conservaient presque toute la rudesse et le caractère à demi-sauvage de leur race , et contrastaient assez fortement avec les autres Gaulois : c'est ce que semble prouver leur nom de Belgen ou Balgen, qui signifiait hargneux , féroces, turbulents.
Origine. — Les Suessions, comme tous les Gaulois , tiraient probablement leur origine de la grande famille blonde , dite des Celtes , qui descendit de la chaîne immense du Caucase et du Taurus , berceau du genre humain , à la suite du déluge , et vint peupler le vaste désert de l'Europe. Les Gaulois, qui sans doute avaient précédé cette grande migi*atîon , étaient arrivés aux
DE SOISSOMS. 13
Koiites de l'ancien monde , et devinrent nëcessairement la population primitiTe des contrées qui bordent l'Atlantique.
Toutefois on ne saurait admettre , maigre Tobscuritë profonde qui enveloppe les monuments de de toutes les tribus gauloises , que les Suessions aient été les premiers habitants des bords de là rivière d'Aisne. Pendant plusieurs siècles, tous ces peuples furent nomades : s'occupant uniquement de chasse et du soin de leurs troupeaux, sans demeures fixes, parcourant le pays, et trouvant leur nourriture et leurs vêtements dans la destruction des animaux sauvages, que recelaient leurs vastes forêts, tels que l'élan, l'uroc, le bison, le bœuf, l'âne et le cheval. Ils ne quittèrent la vie errante qu'après avoir appris à cultiver la terre. Alors chaque tribu s'arrêta et commença à bâtir sa vUle dans le lieu même où lui parvint cet art précieux de fertiliser le sol , introduit dans les Gaules par la colonie grecque de Marseille. Mais comme la fondation de cette colonie n'eut lieu que 599 ans avant l'ère actuelle , l'établissement des Suessions sur les bords de l'Aisne , ne peut pas remonter jusqu'à S, 400 ans. Il dût, en effet.
s' écouler beaucoup de temps avant que Tagriculture eât pu pënëtrer des rivages de la Mëditerranëe , dans les forêts de la Belgique , et se faire adopter par des hommes presque sauvages , dont elle devait changer les habitudes.
Nom. — On n'a pu découvrir quelle était l'origine ou la signification du nom des Suessions , ni comment ce nom était exprimé en langue celtique, qui était assez probablement celle de Ct peuple. Car le mot Suessiones des Romains n'était qu'une expression rapprochée, mais imparfaite, sans doute , du mot celtique , nécessairement altéré par le génie de l'idiome latin. Notre ignorance sur ce point vient de ce que les anciens Gaulois n'ont rien écrit sur leur pays, et qu'ils n'avaient pour annales que la tradition orale.
Etendue du pays. — Ce pays qui formait la partie la plus méridionale de la Gaule Belgique , était borné à l'ouest par les Veromands et les Bellû9aces; au sud par les Meldes et les Tricasses, peuples de la Celtique et par les Catalauns; enfin à l'est et au nord par les Rèmes, avec lesquels les i^uessions vivaient en firëres, dans l'alliance la phis intime , soumis aux mêmes lois , ayant les
ffléines usages, et formant ensemble comme an seal corps d'état.
Les territoires respectif de chacwi de ces peu^ pies deTaient être dëterminës , au moins en partie, par des Hmites naturelles , telles que des forêts et des mières , à défaut de chaînes de montagnes. On peut retrouver encore la plupart de ces limites, et parfenir à reconnaître l'étendue du pays des SuessîoDS.
A roQest , il était fermé par la nrière d'Oise , depuis le confluent de la Lette jusqu'à celui de VAitomme, par le cours de cette dernière, par le misseao d'Auteuil, et par le cours inférieur de l'Ourcq, jusqu'à la Marne. Les forêts de €onKpiègne et de Yillers^otterêts ap-parteciaieiit donc aux Suessions. La rivière dn Pdit-Morin et la forêt d'Épernay servaient de limites an sud. A l'est, cette même forêt, la rivière d'Ardre et les ruisseaux qui passent à Blanzy, à Revillon et à Bray ; enfin le coors marécageux de la Lette fermait sur tout le cdté du nord.
Ce pays avait à peu près 90 lieues de longueur, sur mie largeur moyenne de tS à 13 lieues. Il
renfermait douze yilles et une population d'environ 900,000 âmes ; 800 individus par lieue carrée. Cette évaluation est basée sur ce que les Suessions avaient pu tnettre cinquante mille hommes sous les armes , dans la guerre contre les Romains. Ce nombre devait être, avec la masse de la population, dans la proportion de un à quatre ('). Comme le pays renfermait beaucoup de forêts , on peut présumer que les habitants se trouvaient concentrés dans les vallées, et plus particulièrement dans celle de TAisne , qui était la plus vaste , et présentait avec ses aiBuents , une superficie qu'on peut estimer à près de trente lieues carrées.
Reugion. — La religion des Suessions reposait sur l'unité^ de Dieu , invisible , inunatériel , et sur l'immortalité de l'âme. Adorer la divinité, ne point faire de tort à autrui, être brave dans toutes les circonstances ; tels étaient les points fondamentaux de toute leur doctrine.
Le Dieu Thaut, duquel ils prétendaient descendre , était regardé par eux comme la divinité suprême ; cependant ils admettaient aussi des divinités inférieures , qui présidaient aux différentes
DE SOISSOMS. 17
parties de la nature. Mais cette thëogonie du second ordre pourait avoir une onpnt étrangère et postérieure à la refigion antique et primitive que leurs ancêtres avaient apportée du mont Taorus. Peut-être avaient-ils emprunté ces dieux secondaires aux Grecs ou aux Romains , comme ils en avaient reçu Tart de cultiver la terre : César croyait y reconnaître les divinités de Rome et d'Athènes.
Le grand principe de rimmortalité de Tàme dominait toute leur conduite. L'âme, après la mort, passsdt dans un monde meilleur, elle allait animer un nouveau corps, et goûter, avec tontes les délices de la terre , un bonheur étemel et maltërable. De ces croyances , il résultait un profond mépris de la mort, une valeur intrépide dans les combats, la passion du duel, l'habitude du suicide : une mort violente était regardée comme la voie la plus sûre et la plus courte pour parvenir à Tétemelle béatitude.
Du reste, point d'idoles, point de temples. Comme les mages de la Perse , ils auraient cru Elire outrage à la divinité que de l'abaisser aux frêles et mesquines proportions d'une forme mor-
18 mSTOIRE
telle, et de la renfermer entre des murailles. C'é* tait an sein des forêts qu'ils célébraient leurs cé^ rémonies religieuses. Le silence des bois, l'épaisseur de leurs ombres remplissaient les âmes d'un sentiment vague et mystérieux ; ils s'y croyaient en présence de la divinité. Us y tenaient aussi les assemblées où l'on discutait sur la paix et sur la guerre. Un si grand respect pour les forêts les avait rendues inviolables ; et , quand le pays était envahi par l'ennemi , elles servaient d'asile aux prêtres, aux femmes, aux enfants et aux vieillards* Le chêne , surtout quand il portait le gui sacré , était l'objet d'une vénération particulière : on y voyait un arbre mystérieux et divin. Le gui que les prêtres cueillaient avec de grandes cérémonies , était un préservatif contre les maladies et contre les sortilèges. On se livrait encore à d'autres pratiques du même genre , plus ou moins bizarres , mais en harmonie avec l'ignorance et la simplicité des mœurs.
Dans les grands périls et dans les grandes solennités, on brûlait des victimes humaines, et les criminels étaient réservés pour ces sacrifices.
Jusque-là cet usage n'avait rien de trop cniel ;
au Ëeu de mettre à mort des coupables poiur satis&ire à la jostice des hommes , on les immolait pour apaiser le comToia du ciel ; mais il prenait UD caractère atroce , sll arrivait que le crime yint à manquer an fer du sacrificateur : il fallait du sang, et c'âait alors eehii du prisonnier de guerre , et à son défaut celui même de l'innocent qmëtait répandu sur les autels.
Les grandes célébrations religieuses avaient toujours lieu, pendant la nuit, à la lueur des flambeaux. Elles consistaient dans la prière, le sacrifice des victimes , le chant des hymnes , la danse et le festin.
On a cherché vainement à découvrir le lieu où les Suessions célébraient leurs cérémonies ; tout s'est réduit à quelques conjectures, uniquement fondées sur l'analogie qu'on aurait cru reconnaître entre les noms du bois de Thaut , près le village de Villemontoire et celui du IMeu des Gaulois, Thaut ^ le Père-Dieu. Une pareille preuve ne mérite guère qu'on s'y arrête (*). Tout ce qu'on peut raisonnablement supposer sur la situation de ce lieu , c'est qu'U ne devait pas être fort éloigné de la ville capitale , d'autant plus que la forêt de
âO mSTOIBE
Villers-Gotteréts s'ëtendaît alors , et même à une époque beaucoup moins reculëe , jusque dans la plaine de Maupas , presque aux portes de la ville ; en sorte que ce lieu pouvait se trouver dans quelques-uns des enfoncements ou vallons qui bordent les vallées de F Aisne et de la Crise. Celui de Yauxbuin semble offirir le plus de probabilités.
GoxrvERMEBfENT. — Toutc la population était partagée en trois classes bien distinctes : les druides, c'est le nom qu'on donnait aux prêtres; les nobles ou chevaliers et le peuple.
Les deux premières classes participaient seules au gouvernement. Elles composaient le grand conseil où toutes les af&ires publiques étaient discutées et votées à la majorité des voix. Cette assemblée choisissait dans son sein, par élection, \\SL chef militaire, dont les fonctions étaient à vie ^ et afiquel les Romains donnaient le titre de roi.
Les druides étaient en grand nombre et trèspuissants. Indépendamment de leurs fonctions sacerdotales et politiques, ils jugeaient souveraine- «fient et sans appel, dans toutes les transactions et
DE SOISSOMS. 31
dans tous les procès. L'instnicGon de la jeunesse leur appartenait exclusiyement. Ils pratiquaient la médecine ; s'adonnaient à l'astrologie et à la divination ; rien enfin ne leur manquait pour exercer une influence sans bornes sur un peuple ignorant et crédule.
Quelques-uns d'entre eux, connus sous le nom de hordes, étaient chargés de composer des hymnes religieux et des poëmes en l'honneur de la nation et des guerriers. Ces chants, qui formaient les seules annales du pays, ne pouvaient pas être écrits. La jeunesse , en les apprenant de mémoire, j puisait le respect pour les dieux , l'amour des grands exemples et la passion des combats.
Les nobles, appelés aussi chevaliers, parce qu'ils combattaient le plus souvent à cheval , ne respiraient que la guerre , et n'avaient , en temps de paix , d'autre occupation que la chasse et les exercices du corps.
Le peuple , sans pouvoir , sans considération , u'avaitrienen propre. U s'attachait individuellement aux nobles, dont il espérait assistance et protection ; en sorte que la puissance des nobles dépendait du nombre de leurs clients. Les hommes
da peuple étaient presque traités en esclaves.
Caractère et moeurs. — Les Suessions étaient superstitieux à T extrême, curieux et crédules, légers, querelleurs, fanfarons, mais pleins de bravoure : dédaignant la ruse pour combattre un ennemi même plus fort qu'eux. Hospitaliers envers les étrangers qui visitaient leur pays et se confiaient à eux , fls se montraient cruels envers ceux qu'ils soupçonnaient de trahison.
Us cultivaient peu leurs terres , se nourrissant surtout de viandes simplement apprêtées. Ils prenaient leurs repas assis à terre , les jambes croisées, sur des nattes de jonc ou sur des peaux, selon leur rang : ces objets leur servaient encore de lits. La sobriété était une de leurs vertus ; leur boisson habituelle se composait d'hydromel et d'une espèce de bière appelée zythus. Le pays ne produisait point de vin ;' l'entrée en était interdite, et les liqueurs fortes étaient inconnues.
Les festins cependant étaient leur grande récréation : ils terminaient ainsi toutes les réunions religieuses, politiques ou de famille. Le personnage le plus élevé en dignité de la compagnie , ou celui qui était réputé pour le plus brave ,
D£ SOISSUBS. 23
se levait , burait le premier , passait la coupe à son Toisin , et elle circulait ainsi entre les connres. Le vase dont on faisait usa^ dans ces fêtes y était pour Tordinaire , une corne de bœuf saurage , à cause de sa grandeur : un filet d'or ou d'argent en garnissait presque toujours les bords.
Chaque père de Êunille était maître absolu dans sa maison. Sa volonté était sans aucun contrôle de l'extuàieur. On a même avancé qu'il avait nonseulement droit de vie et de mort sur ses enCuits, mais encore sur sa femme , avec laquelle il vivait cq>endant en communauté de biens et dans l'union la plus parfidte. Mais ce pouvoir excessif se trouvait tempéré par une grande modération et par la tendresse paternelle.
Des biens4onds , des troupeaux , de l'or en lingots, composaient leurs richesses. Le mobilier se réduisait à fort peu de valeur ; leurs chétives habitations ne comportaient pas des meubles que la simpficité des mœurs rendaient d'ailleurs inutiles.
Dans les temps les plus reculés ^ les Suessions allaient nus, couvrant seulement leurs épaules
d'une saie , appelée lène. C'était une peau à longs poils , laquelle se nouait sur la poitrine. Hus tard, ils s'enveloppèrent le corps de peaux , qu'ils remplacèrent depuis par des ëtofies grossières de laine , lorsqu'ils eurent appris des peuples mëridionaux à les &briquer. Au temps de Cësar, leur vêtement était formé d'une espèce dé tunique courte, étroite, et à manches, qui descendait vers les genoux, ressemblant beaucoup à la blouse des habitants de nos campagnes. Les tuniques des nobles se composaient de bandes verticales de différentes couleurs ; celles des druides étaient blanches , et descendaient jusqu'à terre ; les bardes les portaient de couleur brune. Le commun du peuple se couvrait comme il pouvait, soit d'étoffes de laine, soit de peaux. La coifiîire consistait en un bonnet long et pointu. La tunique leur laissait les genoux et les jambes nus, et pour chaussures ils ne se servaient que de semelles de bois fixées à leurs pieds avec des courroies. Les druides et les nobles se faisaient distinguer par une grande barbe et par des colliers et des bracelets en or. C'étaient aussi les marques distinct! ves des grades militaires.
Arec une extrême bravoure les Saesstons manquaient d'esprit de suite et de persëvërance. Les délais, les obstacles, les ruses les rebutaient promptement, et les revers abattaient leur courage. Incapables de faire une guerre lente et de cbicane , ils ne connaissaient presque d'autre manœuvre , que de marcher droit à l'ennemi et de combattre corps à corps.
HisTOiBE. — Les Suessions n'avaient point d'annales écrites , et tout ce qui a prëcëdë l'arri- ▼ée des Romains est demeure dans l'oubli. Mab leur histoire , si elle ëtait connue , ne pourrait offiir qu'une suite de courses et de combats. La baibarie de ces anciens temps en ôterait tout intérêt.
Le premier fait historique que l'on rencontre condste dans l'invasion d'Albion par les Belges, sous le commandement de Divitiac , roi des Suessions , ëlu chef de la confédération. Cette expédition eut lieu vers le commencement du siècle qui précéda l'ère chrétienne, et c'est la seule particularité que l'on connaisse du règne de ce roi.
A la mort de iMvitiac , les Suessions choisi^
rent pour lui succéder Galba , rraommë par sa Instice, sa prudence et son habileté militaire.