‹ Histoire de la ville de SoissonsChapitre 7 sur 197 · DESCRIPTION DE LA VILLE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DE LA VILLE

Parmi les douze villes ou bourgades que pos-* sédaient les Suessions , une seule , leur capitale , occupe une place dans l'histoire. A Tégard des autres qui devaient être , sous tous les rapports , beaucoup moins importantes, leurs noms ainsi que leurs emplacements , sont restés entièrement ignorés.

Nom. — César nous apprend que la capitale des Suessions s'appelait Nwiodunum. En retranchant la terminaison latine , il reste Noviodun ou Novédun. Ce nom qui était commun à plusieurs villes des Gaules , a été l'objet de recherches et de conjectures diverses : suivant quelques auteurs 4un, qui en forme la racine , signifiait en langue gauloise ou celtique , montagne ou lumteur; suivant d'autres, au contraire, i^allée ou profondeur;

«fin on plas grand nombre ont admis que cette ncine devait se tradaire par le mot çilte, et que Noviodnn signifiait çiiie neu^e.

Quoiqu'il en soit , toutes ces différentes interprétations d'nn mot perdu depuis des siècles, démontrent assez Timpossibilité de déterminer an juste Torigine ou f étymoiogîe du nom de Nwhdunum, laquelle n'avait peut-être aucun rapport avec la localité. Chacune des trois interpnftatioas données à la racine dun, pouvait éga- Iment s'appliquer à la capitale des Suessions; celte Tille étant située , tout à la fois , et sur une colline ert dans une vallée.

Situation. — Ce même nom de Noçiodunum a donné naissance à plusieurs opinions sur la position géographique de la capitale des Suessions. La plupart des anciens historiens de France l'ont I^acée à Noyon ; maïs cette opinion , fondée seulement sur l'analogie qu'ils avaient cm trouver entre les noms de Noçiodunum et de Noyon , a été abandonnée avec raison; il s'élevait contre, elle pluâeurs objection^ toutes plausibles : 1 "^ le . pays des Suessions ne s'étendait pas au-delà de l-'Oise , on ne peut donc supposer que la ville

principale de ce peuple fût située à rextrëndtë, et mèiiie en dehors de son territoire ; S° la ville de Noyon n'a jamais fait partie de la cité ou prorincc romaine des Suessions, ni du diocèse de Soissons qui succéda; S"" l'ancien nom latin de Noyon, tel qu'on le trouve dans les chroniques et les conciles, était Noçiomum et Tfoçiomagus, et non Noçiodunum; d'autres enfin ont prétendu que Noyon n'existait pas avant le m^ siècle.

Si toutes ces preuves n'étaient pas suffisantes, on pourrait encore invoquer à leur appui , le texte même des Commentaires de César. Il dit expressément, que Tannée romaine , après la dé&ite 4^s Belges , au passage de l'Aisne , près de Pontavert, et leur retraite vers le nord, se porta sur Noçiodunum. et que sortie de son camp le matin, elle arriva le même jour devant cette ville. Or, de Chaudarde , où était le camp romain , à Noyon, la distance étant de quatorze lieues, prise à vol d'oiseau , il était impossible à un corps d'armée de faire mie aussi longue marche en un jour, au travers d'un pays sans routes, couvert de forêts, entrecoupé de vallons profonds , la plupart marécageux , et de franchir ensuite la rivière d'CMse,

DE SOISSOKS. 99

pour arriver jusque soas les mnrs de la place et lenleyer par un coup de main. La distance d'en- ▼iron huit lieues qui sépare Ghaudarde de Soissons, est bien celle qu'une année pouvait alors parcourir dans une journée de marche. Cette dernière considération suffirait à elle seule pour écarter tous les doutes , s'il pouvait en rester encore.

Sniyant une autre opinion , beaucoup plus moderne que la précédente , pmsqu'elle ne date que da siècle dernier , la ville de Nwiodunum, située sor h montagne qui sépare les villages de Belleu et de Noyant , était éloignée d'environ 9,800 mètres sadde la ville de Soissons. Cette opinion s'appuie principalement, sur le sens de hauteur donné à la racine dun, et sur le rapprochement des noms de Nmodunum et de Noyant; mais elle ne saurait se soutenir en face de plusieurs considérations tirées de l'histoire et de la nature même des localités.

Le sommet de cette montagne , élevé d'environ 100 mètres au-dessus de la ville de Soissons, prés«itte une plaine , à peu près circulaire, de 9,500 mètres de long sur 9,000 de lai^e , se liant, vers l'Orient , au plateau qui sépare la petite vallée de

30 HISrKUB£

la Crise de celle de l'Aisne. Cet e^ace eût ëtë beaucoup trop vaste pour être occupé en tqtalité par la ville. Elle n'aurait alors retiré aucun avantage, sous le rapport de la défense, d'une position aussi élevée , puisqu'un tiers au plus de sa muraille aurait pu couronner les pentes de la montagne, tandis que tout le reste se serait trouvé en rase campagnç . D'un autre côté , Tau^ teur de cette opinion , l'abbé le Beuf , convient lui-même que la nature calcaire du sol, devait s'opposer à ce que le fossé eût de la profondeur, et comment la concilier alors avec le témoignage de César , qui dit positivement que Naviodunum était défendu par une haute muraille et par un grand fossé ?

Et , si la ville capitale des Suessions eût été située sur cette montagne , comment sa nombreuse population aurait-elle pu se procurer l'eau nécessaire à sa consommation journalière, elle qui n'avait ni puits , ni citernes , ni ustensiles propres à en recevoir un approvisionnement suifisant? Cet inconvénient grave eût été encore augmenté t>v la rentrée , dans leur ville , de l'armée des Suessions, et il en serait inÊdllîblement résulté la

OE smssoMs. 31

prompte reddition de la place , sans que les Romains se fussent trouTëa dans la nécessite d'entreprendre , comme ik le firent , les travaux d'un si^e régulier. Ils n'auraient eu d'autre précaution à prendre, dans cette circonstance , que d empêcher les Suessions de descendre, pourpidser de l'ean , sur les bords de la petite rivière de Crise qui coule au pied de la montagne à une distance de plus de 500 mètres ; ce qui eût été d'une exécution très-Ëicile.

H doit donc rester parfaitement démontré, que le Noçiodunum des Suessions occupait le même terrain que la ville de Soissons , dont le nom moderne prouverait encore , comme on le verra phis tard, qu'elle a été la capitale de cet ancien peuple.

Origine. — On peut admettre , comme un fidt à peu près certain , que sa fondation est postérieure à celle de Marseille , laquelle eut lieu 599 ans avant l'ère chrétienne. Les peuples des Gaules ne conunencèrent à bâtir des habitations stables qu'après avoir appris des Grecs établis dans cette ville à cultiver la terre ; et conune il dut natureUement s'écouler bien des années avant que les Belges

33 HISTOIRS

eussent acquis cette connaissance , et consenti à quitter leurs anciennes habitudes pour embrasser un genre de vie tout nouveau , il n'est pas possible de présumer que la fondation de Nopiodunum doive remonter beaucoup au-delà de 9,300 ans. A cette époque , les Suessions ne devaient former qu'une tribu peu nombreuse, en comparaison de ce qu'ils devinrent cinq siècles plus tard. Il est assez vraisemblable qu'ils n'occupaient guère que la vallée de l'Aisne , lorsqu'ils abandonnèrent les charriots qui leur avaient servi d'habitations jusqu'à* lors , pour bâtir une ville dans l'endroit de la vallée qui leur oflfrait la position la plus centrale et la plus favorable.

Grakdeue et emplacement. — Les commencements de la ville durent être aussi insignifiants qu'on peut le supposer de la bourgade d'une horde presque sauvage. Elle ne fut d'abord fermée, assez probablement du moins, que par une simple palissade. Cette faible défense pouvait la protéger contre les attaques nocturnes des bétes fiiuves, répandues en grand nombre dans les forêts qui couvraient presque tout le pays , et même, au besoin , contre les insultes des tribus voisines.

D£ SOISSOHS. 33

Mais lorsque, dans la suite des temps , plusieurs peuples de la Germanie eurent enyahi quelquesunes des provinces septentrionales de la Gaule Belgique , et s'y furent établis les armes à la main, les Suessions, dont la population avait déjà dû prendre un certain degré d'accroissement , sentirent la nécessité d'entourer leur ville principale de fortifications moins firagiles. Ses nouveaux Tomns pouvaient l'inquiéter ; elle devait craindre aussi que d'autres peuples ne vinssent, à leur exemple , faire des incursions ou des établbsements dans les Gaules. Ce fut donc vraisemblablement dans ces conjonctures, que les Suessions ia fortifièrent d'une bonne muraille en bois et en terre, dont l'élévation et la grande épaisseur faisaient un travail considérable.

Cette muraille était ainsi construite : sur le sol était posé un rang de grosses poutres , séparées entre elles par des intervalles de 0 m. 60 c, que remplissait de la terre bien battue. La longueur des poutres formait l'épaisseur de la muraille, et leurs extrémités se trouvaient aux deux parements. A l'intérieur, c'est-à-dire du côté de la ville , les poutres étaient reliées ensemble par des

entretoises fermant les intervalles remplis de terre. De gros quartiers de pierre bouchaient ces mêmes intervalles à l'extérieur. Sur cette première assise ou en avait pose une seconde toute semblable , puis sur celle-ci une troisième , et ainsi de suite jusqu'au sommet de la muraille. Seulemait on avait eu soin de disposer les poutres de manière que celles de deux assises consécutives ne fussent pas posées les unes sur les autres, mais qu'elles formassent, au contraire, l'échiquier. Non seulement ces rangs , ainsi entremêlés de poutres et de pierres, n'offiraientriendedésagrâi-* ble à l'œil , dit César, mais encore cette disposition était très-avantageuse pour la défense : la pierre garantissant le mur du feu , et le bois du bélier. Une pareille muraille ne pouvait être ni ruinée , ni entamée (^).

L'histoire ne fournit point de renseignements sur la grandeur de la ville , et les conjectures de plusieurs auteurs modernes ne paraissent pas assez bien fondées pour qu'on puisse les adopter. Cherchons s'il ne serait pas possible de rencontrer , dans la configuration du sol , quelques indices propres à faire découvrir la vérité.

SOI.S.SO.N.S sous 1rs OniiloU

DE SOISSOMS. 35

Le centre de b ville actuelle est une colline dont le sommet, ëlevë de onze mètres au-dessus du niveau ordinaire des eaux de la rivière d'Aisne, devait dominer, dans le principe , de 5 à 6 mètres, tout le sol primitif d'alentour. Cette colline se trouvait alors séparée de celle de Saint-Jean, plus élevée de 12 mètres, par un espace d'environ 350 mètres , lequel formait un petit vallon , dont le fond inclinait légèrement vers l'Aisne, dans une direction parallèle à la rue Saint- Antoine.

Nonobstant les nombreux changements que le sol de la ville a dû nécessairement subir depuis dix-huit siècles , soit par les reconstructions successives des édifices , soit par les pentes données aux rues pour les rendre plus accessibles aux transports par voitures; il est encore facile de détermina le contour de cette légère éminence dont le développement est d'environ 1,100 mètres. Ce contour se fait remarquer, vers le nord, par un ressaut de 4 à 5 mètres de hauteur , qui longe les rues des Framboisiers et de Long-Pont. Un même ressaut de 3 à A mètres existe à l'ouest , en arrière des rues des Cordeliers et de la Burie, d'où il va longer la me Saint-Antoine, pour

36 msToiRE

contourner ensuite la place Saint -Pierre (^).

Il est assez prësumable que la ville gauloise occupait le sommet de cette colline et son versant sur TAisne. Situation très-favorable, au milieu de la vallëe , et voisine de la rivière sans avoir à en redouter les débordements , tandis que la muraille, couronnant les pentes- de la colline, dominait toute la plaine environnante . Cette induction qui pourrait paraître tout à fait conjecturale, n'est cependant pas dénuëe de preuves ; car il est facile de démontrer que la partie de la muraille formant le côté sud de l'enceinte de la ville , occupait précisément cette même portion du contour de la colline.

La place dite des Écoles, et les petites rues qui viennent y aboutir , occupent un tertre , dont le sommet, tout rongé qu'il est par le temps, domine encore d'environ 3 mètres le terrain d'alentour. A sa forme à peu près circulaire, de 40 mètres de diamètre , et surtout à la nature des terres qui le composent, et qui ne sont autre chose que des terres mélangées et rapportées , depuis la super^ ficie jusqu'à profondeur de 6 à 7 mètres, où se rencontre le sol primitif, comment ne pas recon-

naitre un ouvrage fait par la main des houunes/ Un pareil ouvrage ne peut avoir été entrepris que dans une grande circonstance ; et , d'après le ié^ moignage de César lui-même, ainsi que par la forme et la nature du lieu , je n'hësite pas à y recomiaitre la grande terrasse que l'auteur romain nous dit avoir fait élever sur le bord du fosse de Nmodanum.

De la position certaine et bien dëterminëe de cette terrasse , il résulte naturellement que la mu-

te

raiUe de la ville ne devait être éloignée que de quelques mètres seulement de la place des Écoles ; ce qui correspond parfaitement à la partie mérir dionale du contour de la colline (^.

U y a toute raison de croire que l'enceinte de la ville s'appuyait à l'Aisne. Cette rivière fournissait l'eau nécessaire à la population , et le bord pouvait en être bien défendu par une simple palissade. Si la ville, au contraire, eût été séparée àt la rivière par un intervalle de quelque étendue, le général romain n'aurait pas manqué de la faire investir sur ce côté, et d'en faire serrer la muraille de très-près , afin d'empêcher l'armée des Suessions d'y jeter du secours. Cette disposition

38 HISTOIBK

eût ëté d'autant plus facile à exécuter, que la viUe ne renfermait qu'un petit nombre de défenseurs dépourvus de machines de guerre. Mais la rentrée de sa garnison dans la place , dès la première nuit de l'investissement , et sans opposition de la part des Romains, qui n'avaient pas eu le temps de faire passer des troupes sur la rive droite, seul point libre pour favoriser l'arrivée de l'armée des Suessions , venant du nord au secours de leur ville , prouve évidemment qu'elle touchait à la riyière, et que ses nouveaux défenseurs y péni^trèrent au moyen d'un gué ou plutôt, d'im pont qui servait de commumcation d'une rive à l'autre.

Ce pont devait être situé à la tête de 111e qui partageait anciennement le cours de l'Aisne en deux bras , depuis le bas de la rue dite de Saint- Quentin, jusque vers la pointe du bastion de Saint-Pierre à la Chaux (n"* 10), sur une longueur d'environ 500 mètres. Dans cette position le pont correspondait presque au centre de la ville , et sa construction avait dû présenter d'autant plus de facilité que la rivière s'y trouvait moins profonde quoique plus large. Quelque fut d'ailleurs son emplacement, il était construit en bois : les Gaulois-

D£ SOISMMS. 39

BdgeSf avant rarrivëe des Romains ^ ne savaient bâtir qu'en bois et en terre ; la £ad>rication de la chaox leur étant tout à fait inconnue. La soliste da pont devait être peu conâdërable ; d'abord parce que ces pei^^les n'avaient ni l'instruction , m les moyens nécessaires pour travailler la char* peute convenablement; et que d'ailleurs il n'était pas destiné à supporter de lourds fardeaux.

PopuiATiOK. — La ville de Nwiodunum n'aurait ea, sinvant la grandeur qu'on vient de lui assigner, (pi'uBe superficie d'environ 175,000 mètres cvrés, c'est-à-dire dix-sept hectares et demi. Cette superficie qui serait de nos jours beaucoup trop restreinte pour une ville, même du cinquième ordre , pouvait contenir alors une population de quinze à seize mille âmes an moins.

Les Suessions, tenant toutes leurs assemblées religieuses et politiques dans la forêt sacrée , n'avaient dans leur ville ni temples , ni aucun des édifices publics , qui occupent toujours beaucoup d'espace. La ville ne renfermait absolument que des habitations particulières , entassées les unes contre les autres , qui se ressentaient toutes indistinctement de l'ignorance grossière et des mœurs

agrestes de la nation. Elles n'offîraient que des cabanes peu spacieuses , assez gënëralement circulaires, construites en poteaux et en clayonnages , recouyertes d'un enduit de terre au dehors, de mousse et de feuillages à l'intérieur. Le toit, fait de roseaux et fort ëleyé, avait à son sommet une ouverture pour laisser échapper la iîimée du foyer formé de deux pierres placées au centre de la cabane. Des claies formaient toutes les ouvertures servant de portes et de fenêtres.

En admettant que les habitations occupassent les quatre cinquièmes de la surface totale de la ville , ou 1 iiO,000 mètres carrés , et que chacune d'elles couvrit 40 mètres carrés de terrain (grandeur approximative qu'on estime plutôt au-dessus qu'au-dessous de la réalité), la ville aurait renfermé trois mille cinq cents cabanes , qui , multipliées par 5, terme moyen du nombre des individus dont se compose ordinairement une famille, donnent pour produit une population de dix-sept mille cinq cents personnes.

Cette évaluation pourrait paraître faible encore ; car d'après l'extrême simplicité des moeurs de cette époque barbare , cl comme Noviodunum

&ût la grande forteresse des Suessions , ils ataient dA y ménager Tespace. D'ailleurs ce peuple n'aTait que douze villes avec une population de 300,000 âmes , donc la capitale où se trouvait établi le siège de son gouvernement, devait naturellement avoir bea'ucoup plus d'habitants qo'aucune de ses autres cités. On peut de même admettre que l'intérieur de la forteresse était habité par les druides , les nobles et leurs principaux clients , et que les maisons de la masse du peuple formaient autour d'elle de vastes faubourgs , qui £sparaissaient facilement au moment du danger. A l'approche de l'ennemi, les habitations des faubourgs étaient abandonnées et livrées, le plus soavent, aux flammes, par leurs propres habitants , qui se retiraient dans la forteresse , ou allaient chercher , avec leurs troupeaux , un asile dans l'épaisseur des forêts.

49 HISTOIBE

Page 1