CHAPITRE V
SOMMAIRE.— Secours qui sont fournis au Canada.—M. de La Violette est chargé de la fondation du fort des Trois-Rivières.-— Le Platon.—La traite qui eut lieu au mois de juillet—M. de Champlain visite le fort.—Mort de Capitanal.—Les Religieux se préparent à aller demeurer aux Trois-Rivières.—Le Père Le Jeune.—Etablissement de la résidence de la Conception.—La chapelle construite en 1634.—Festins des Sauvages sur les tombeaux.—Anecdotes.—Un priscnnier iroquois.—Détresse des Sauvages pendant l’hiver.—Le lac Saint-Paul.
La flotte qui arriva de France, au mois de juin 1634, sous le commandement de M. Duplessis-Bochart, amenait un renfort d'immigration et trois religieux, dont l’un était le Père Jacques Buteux. D’autres secours devaient suivre d’assez près.
Jusqu'à cette époque, la population du Canada ne s'était guère élevée au-delà de soixante personnes et comptait à peine deux familles établies dans le pays. C'était beaucoup de découvertes, de déboursés, de fatigues et de périls bravés pour un bien petit résultat; la faute, on le sait, en retombe sur les compagnies de traitants dont les intérêts privés étaient servis au préjudice de la colonisation. M. de Lauzon et la compagnie des Gent-Associés entendaient envoyer au Canada des artisans et des familles, où, suivant Champlain, ‘ ces envois feraient croître tous les ans la colonie, et par ïà augmenteront les habitations qui donneront de la terreur aux ennemis des Sauvages alliés des Français.”
Champlain jugea le moment favorable pour exécuter son projet. En conséquence, il fit préparer une chaloupe montée par quelques soldats et un plus grand nombre d'hommes de métier et de colons, qu’il plaça sous les ordres du sieur de la Violette, afin de les envoyer aux Trois-Rivières y bâtir un fortet une habitation permanente.
L'expédition, partie de Québec le samedi, 1er juillet, arriva aux Trois-Rivières le mardi, 4 juillet 1634 ! et mit pied à terre, probablement dans la petite anse qui existait alors à l'extrémité de la rue du Platon.
C'était le lieu le plus accessible et le plus rapproché du promontoire sur lequel M. de la Violette commença, le même jour, à faire travailler ses ouvriers. L’emplacement désigné était celui de l’ancien fort algonquin, détruit depuis longtemps par les Iroquois.?
Dernièrement, en coupant la pointe du Platon, pour construire le boulevard Turcotte, l’on déterra, presqu’à fleur de sol, une enceinte circulaire, ayant à peu près quarante pieds de diamètre, formée de bouts de pieux très forts, enfoncés profondément; c'était au centre de la pointe du Platon, près de la rampe nord-ouest de la déclivité du boulevard. Le Platon s'étendait autrefois vers le fleuve à trois cents pieds plus loin qu'aujourd'hui, en sorte qu'entre le fort et cette extrémité, 11 y avait place pour installer une batterie de plusieurs canons, comme le montre un plan de 1685.
Le Platon est un contrefort ou butte avancée des côteaux situés en arrière de la ville et auxquels il se relie par les terrains élevés qui sont au nord de la rue des Forges. Au temps où le lac Saint-Pierre couvrait la Banlieue, il battait le flanc de ces côteaux, et, d'autre part, le Saint-Maurice s’'épanchait, depuis le cap aux Corneilles,sur les terres de la haute-ville, en se confondant avecle Saint- Laurent vers la descente actuelle du côteau, au bout nord-ouest de la rue des Forges. La Pointe-du-lac était en cet endroit. L’embouchure du Saint-Maurice allait de là au cap de la Madeleine ; deux îles, le Platon et la
{ Il y avait cent ant dans ce mois de juillet que Jacques Cartier avait découvert le Canada. Port iioyal en Acadie fut fondé en 1605, Québec en 1608, Orange (Albhny\ ex 1623, New-York en 1625, Boston en 1630, les Trois-Rivières en 1034, Montréal en 1642, Sorel {sous le nom de Richelieu) en 1642, Chambly en 1665, Kingston {fort Frontenac) en 1672, Niagara en 1662, le Détroit en 1700, Mobile en 01, Louisbourg en 1713, la Nouvelle Orléans en 1717, Ogdenshurg {sous le nom de la Présentation) en 1748, ei Halifax en 1749.
2 Faillon, p. 265-6.
pointe aux Iroquois, se montraient seules au large. On comprend que notre description se rapporte à des milliers d'années en arrière. Les eaux, en s’abaissant, par la suite, découvrirent la haute-ville, puis la Banlieue, dont la basse-ville fait partie avec la Commune. Les dernières traces de cette période étaient encore visibles à l’arrivée des Français par le ruisseau Sainte-Madeleine et par celui qui débouchait au fleuve dans la Fosse. Quant aux îles qui sont dans l'embouchure actuelle du Saint-Maurice, ce sont des battures mises à sec par l’abaissement du niveau de l’eau, et l’une‘d’elle, la plus petite, appelée l’île Ogden, est un éboulis de la rive gauche du Saint-Maurice. Longtemps après l’arrivée des Français, la côte sud du Platon se prolongeait encore en pointe abaissée jusqu’à plus de deux cents pieds dans la basse-ville, elle ne fut coupée définitivement qu’en 1825, par M. Ludger Duvernay, pour niveler la rue du Platon, mais les traces en sont encore visibles.
Avec M. de la Violette, les Pères Brebeuf et Daniel se rendirent aux Trois-Rivières pour y rencontrer les Hurons, qui se faisaient attendre pins que de coutume. Enfin, sept canots de cette tribu abordèrent aux Trois- Rivières et d’autres suivirent en disant que les Iroquois s'étaient jetés sur un fort détachement des leurs et l'avaient dispersé. La traite n’eut point l'importance des autres années, les Sauvages amis survenaient en petites troupes et s’empressaient de reprendre le chemin de leur pays.
Le Père de Brebeuf s’adressa aux Hurons, et fit tout ce qu'il put pour les engager à le recevoir dans leurs canots avec ses compagnons ; ils y consentirent volontiers, mais un capitaine des Algonquins de l'Isle nommé la Perdrix, qui demeurait ordinairement à Québec, fit une harangue par laquelle il recommandait qu'on n'embarquât aucun français. Les Hurons, qui devaient passer à leur retour par le”pays ae ce capitaine, se montrèrent tout-à-coup refroidis.
Ceci se passait le 4 juillet. Le lendemain le Père Davost et M. Dunlessis-Bochard, commandant des navires, arrivèrent de Québec. La Relation de 1634, p. 88, dit que le Père Da‘ost partit de Québec dans une barque, avec M. le général Duplessis-Bochard, trois jours après les Pères de Brebeuf et Daniel, qui en étaient partis le samedi, 4er jour de juillet. Le Père de Brebeuf (Relation de 1635, p. 24) fait arriver le Père Davost et M. Duplessis aux Trois- Rivières le 5, qui était un mercredi. M. Duplessis fit aussitôt assembler les Sauvages, pour les inviter à se