‹ Histoire de la ville de Trois-Rivières et de ses environs [microforme]Chapitre 15 sur 28 · HISTCIRE DE LA VILLE · texte numérisé non relu

HISTCIRE DE LA VILLE

rendre au vœu des missionnaires et mettre la Perdrix en demeure de s'expliquer. Quand ce chef fut satisfait, les Hurons soulevèrent d’autres objections. ÆEn résumé, ils auraient mieux aimé embarquer dans leurs canots des hommes de guerre que des robes-noires inoffensives. M. Duplessis employa toutes ses ressources pour les convaincre. Messieurs de l’Espinay-Couillard et Olivier, l'in terprète, y mirent aussi toute leur influence, mais inutilement. Les jours suivants, 6 et 7 juillet, nouvelles assemblées, suivies d’un grand festin donné par les Français. Les Hurons se décidèrent enfin à prendr avec eux le Père de Brebeuf, le Père Daniel et un jeun: homme norimé le Baron. Ils partirent précipitamment le 7, au son de la canonnade destinée à les rendre plus recommandabics aux yeux des Sauvages. Huit jours après, le Père Ambroise Davost s’'embarqua avec deux autres français. Trois Français, dont un nommé Petit- Pré ! les suivirent huit autres jours après dans une troisième escouade. Deux des français de l'expédition s’appelaient Robert le Cocq et Dominique Scot. Tous se rendaient au pays des Hurons, situé à trois cents lieues, par des chemins effroyables.

Les Sauvages qui restaient aux Trois-Rivières étaient des Algonquins et surtout des Montagnais, La plupart attaqués du dangereux mal-de terre. ?

Vers la fin de juillet, M. de Champlain visita les travaux du fort, il trouva qu'ils progressaient à sa satisfaction. Le 3 août, il était de retour à Québec. C'est la dernière visite que le célèbre fondateur paraît avoir faite aux Trois-Rivières. Un an après, il écrivait au cardinal de Richelieu : ‘“ L’habitation des Trois-Rivières est placée dans un des plus beaux endroits de tout ce pays, où la température de l'air est bien plus modérée, le terroir plus fertile, la pèche et la chasse plus abondante qu’à Québec.” .

M. de la Violette continuait à diriger les travaux du fort, qu’il avait ordre de bâtir de grosses pièces de bois fichées en terre et assez spacieux pour fournir un logement au besoin. M. Duplessis-Bochard le laissa à ses occupations, et arriva à Québec le 4 août, prêt à partir pour la France avec le commandement de la flotte. Dans sa barque, il amenait à Québec un jeune sauvage orphelin, des Trois-

1 Il était encore aux Trois-Rivières en 1638. (Registres de la paroisse.)

2 Relation de 1634, p. 88-9, 90. Relation de 1635, p. 23-4-5, 27.

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Rivières, âgé d'environ 12 ou 14 ans, nommé Akhikouch, qui était malade et reçut au baptême le nom de Dieudonné. Il ne vécut que le temps de recevoir un peu d'instruction.

M. Duplessis nous dit qu’on travaillait fort et ferme au lieu nommé les Trois-Rivières; si bien que nos Français ont maintenant trois habitations sur le grand fleuve Saint-Laurent : une à Québec, fortifiée de nouveau ; l’autre à quinze lieues plus haut, dans l’île de Sainte-Croix, où M. de Champlain a fait bâtir le fort de Richelieu; la troisième demeure se bâtit aux Trois-Rivières, quinze autres lieues plus haut, c’est à-dire à trente lieues de Québec. Incontinent après le départ des vaisseaux, le PèreJacques Buteux et moi (le Père Le Jeune) nous irons là demeurer pour assister nos Français; les nouvelles habitations étant ordinairement dangereuses, je n'ai pas vu qu’il fût à propos d’y exposer le Père Charles Lalemant, ni autres.

Le Père Buteux y vient avec moi pour étudier la langue ! ”

C’est vers cette date que mourut Capitanal, atteint probablement de la contagion qui décimait ses compatriotes. L’éloquent chef sauvage eut le temps de voir s'élever * aux Trois-Rivières “ la maison ” qu’il avait demandée au nom de sa nation; mais il ne put l’habiter. Il tomba malade, quelque part sur la rive sud du fleuve, où il paraît qu’une troupe nombreuse l’accompagnait. Assemblant ses RE camarades, il leur enjoignit de conserver la bonne intelligence avec ses amis les Français, et, pour preuve de l'amour qu’il portait à ces derniers, il ordonna que son corps serait enterré parmi eux aux Trois-

Rivières. Il se fit transporter auprès du fort pour y mourir, demandant d’être porté en terre par les Français, auxquels il destina un présent. On lui accorda cette faveur, et M. de Champlain fit mettre une petite clôture à l’entour de son tombeau pour le rendre remarquable. Si nous eussions été pour lors aux Trois-Rivières, écrit l’année suivante le Rère Le Jeune, je ne doute point qu’il ne fût mort chrétien. J’ai un grand regret de la mort de cet homme, car il avait témoigné en plein conseil que son dessein était d'arrêter ceux de sa nation auprès du fort de la rivière d’Anguien ; * il m'en avait donné parole en particulier. Il était aimé des siens et des Français.”

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1 Relation de 1634, p. 91. Relation de 1635, p. 13, 5.

2 ‘ Le fort de la rivière d'Enghien” a bien l’air d'être celui des Trois-Rivières. Le Père Le Jeune venait de recevair (voir Relation de 1636, p. 3) une lettre du duc d’Enghien (depuis le grand Condé) et peutêtre avait-il dessein de donner son nom à la rivière des Trois-Rivières.

Capitanal laissa avec sa femme trois enfants : un garçon âgé d'environ dix-sept ans et deux petites filles. Le garçon mourut dans le courant de l’année 1636, sans se convertir ; il fut soigné par les jongleurs de sa tribu, malgré les instances que le Père Buteux fit pour éloigner ces charlatans. Depuis l'automne précédent, où les missionnaires l'avaient réprimandé ouvertement, durant un festin des morts qui avait lieu sur la fosse de son père, il s'était abstenu de les voir. La Relation contient le singulier récit des pratiques superstitieuses qui signalèrent sa -maladie, sa mort et son enterrement, La plus jeune des filles, âgée de deux ans, mourut à la fin de décembre 1635, peu après son baptème.

Les préparatifs étant terminés et le fort pouvant offrir un refuge à quelques habitants, l’on s’occupa surtout d’ob- ‘tenir des prêtres qui restassent en permanence dans ce dieu. Dans l'embarras de savoir qui envoyer, le Père Le Jeune, supérieur des Jésuites, se décida à y aller comme on l’a vu plus haut, et s’adjoignit le Père Buteux dont il se plaît à citer le zèle et l’abnégation. ! Il était vivement solli-

“cité d'établir une maison aux Trois-Rivières, et voici ce qu’il écrivait de Québec, au Général de son Ordre, au ‘mois d'août 1634:

“ Nous demeurerons aux Trois-Rivières ; le Père Buteux et moi. Ce lieu est sur le grand fleuve, 30 lieues plus haut que Kébec, sur le chemin des Hurons ; on le nomme les Trois-Rivières pour ce qu’une certaine rivière qui vient des terres, se dégorge dans le grand fleuve par irois embouchures. Nos Français commencent là, cette année, une habitation ; il y faut deux de nos Pères. J'ai été fort longtemps en balance qui y pourrait aller. 2e Père de Brebeuf et le Père de Nouë étaient d'avis que je

demeurasse à Kébec ; mais j'ai reconnu que le Père Lalement appréhendait cette nouvelle demeure, y croyant -qu'il n’en reviendrait pas si on l'y envoyait, s’offrant néanmoins de. bon cœur à faire ce Qu'on voudrait. Ilest vrai qu'il y meure ordinairement quelques personnes en ‘ces commencements; mais la mort n’est pas toujours un grand mal.

‘“ Après avoir recommandé l'affaire à Notre-Seigneur, je me suis résolu d'y aller moi-même pour les raisons suivantes :

#10 J'ai cru que je ne faisais rien contre le dessein de V. R. quittant la maison pour sept ou huit mois; car je

1 Documents hisloriques, (manuscrits) recueillis par le Père Martin æ. 65. Bibliothèque fédérale, Ottawa.

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peux retourner au printemps, je ne sais néanmoins si je reviendrai devant la venue-des vaisseaux: de plus, je laisse entre Jes mains d’une personne qui fera mieux que moi cent fois, quis ego sum? un atome à comparaison de lui. Je doutais de son estomac pour les prédications de Kébec, mais l'auditoire est petit, et il ne trouve aucun inconvénient à cela :

‘20 J'ai cru que Notre-Seigneur aurait pour agréable que je donnasse ce contentement au Père, de ne point quitter Kébec où nous sommes déjà un petit accommodés, et que s’il y a du danger, que je le dois prendre pour moi;

‘3° Le fils de Dieu mourant en croix nous a déterminés à la croix, il ne la faut donc pas fuir quand elle se présente ; c'est ma plus forte raison, on souffre il est vrai dans une nouvelle habitation, notamment précipitée comme celle-là. Je ne sais comment sera faite la maison ; être pêle-mêle avec des artisans, boire, manger, dormir avec eux; ils ne sauraient faire là aucune provision de quoi que ce soit; tout cela ne m'étonne point, les cabanes de Sauvages que j'ai habitées cet hiver sont bien pires. Le Père Buteux me réjouit, car il prend cela de bon cœur; je le vois fort résolu à la croix. Votre Révérence a raison de dire que c’est l'esprit qu’il faut avoir. Nous étudierons là la langue, quoiqu'avec moins de commodité qu’à Kébec, à cause du logement, où il y aura un plus grand tintamarre que dans les cabanes des Sauvages ; car nos Français, avec lesquels nous serons tous ensemble, ne sont pas si paisibles et si patients que ces barbares. De plus, je voulais prendre cet hiver un sauvage avec moi à Kébec pour m'instruire, puisque je commence à les pouvoir interroger; cela ne se pourra pas faire aux Trois-Rivières, mais il n'importe, je ferai ce que je pourrai.

‘ Resteront à Kébec, le Père Lalement, le Père Masse, le Père de Nouë et nos deux Frères ! avec tous nos hommes. La douceur et la vertu du Père Lalement tiendra tout en paix, et fera réussir le travail de nos gens. Envoyer le Père de Nouë et le Père de Brebeuf aux Trois-Rivières, je ne voyais point d'apparence, 10 Pour ce que le Père de Nouë gouverne ici nos hommes ; 2° Le Père Buteux eût perdu une année, il n'aurait rien fait du tout en la langue; 3° Satis calidus est, licet alioquin optimus, P. de Nouë ; il fallait donc que le Père Lalement et moi y allassions: j'ai pris le sort pour moi, croyant

1 Le frère Gilbert et le frère Jean Liégeois.

laisser la maison en plus grande paix que si je fusse demeuré, je crois que V. R. approuvera mon procédé ; du moins j'a. pensé suivre en ceci le mouvement de Dieu ; qu’il soit loué pour un jamais! Voilà ce que nous fesons cette année. C’est une grande occupation que de bien souffrir, Dieu nous en fasse la grâce.” !

Le Père Le Jeune écrit que si l’on envoie de France le frire Claude Frémont et le frère Serrurier, l'un d’eux sera placé, soit aux Hurons. soit aux Trois-Rivières, selon le besoin qu’il y en aura. Ilinsiste pour avoir un supérieur aux Trois-Rivières, ‘ parce que ce n'est pas trop de tenir là trois Pères, afin qu'il y en ait toujours deux libres pour les Sauvages. Que si Votre Révérence n’en veu, envoyer que deux, le Père Buteux, à qui jap. prendrai cette année ce que je sais de la langue, demeurera avc lui à Kébec ou aux Trois-Rivières, et moi avec l'autre ; mais à mon avis ce n’est pas trop de trois pour les Trois-Rivières : l’un sera pour nos Français, les deux autres pour les Sauvages, voire même il se pourra faire qu’on en enverra un d'eux aux Hurons, avec les deux qu’il y faut aire passer.” ?

Dans la même lettre, le Père Le Jeune demande au

général de Ordre de le relever de sa charge de supérieur. in vérité mon révérend Père, je n’ai pas

les talents, ni les qualités, ni la douceur requises pour être supérieur, de plus je le dis et il est vrai, c’est un grand détourbier pour l’étude de la langue ; je dis un trèsgrand détourbier, dirais-je même que ceci, cette année, nuit au salut peut-être de quelques Sauvages. J'apprends que les Sauvages qui sont aux Trois-Rigières sont tous malades et meurent en grand nombre. Le Père Buteux même, qui a passé par là, m'écrit qu’il serait à propos que jy allasse : je suis dans les écritures, je n’ai rien ou peu de choses prêtes, les vaisseaux seront bientôt prêts à faire voile ; je serai surpris de mes lettres et informations, que j'envoye à V.R. touchant nos besoins, je me dépêche tant que je peux. Si je n'étais point s ipérieur, je serais délivré de tout cela ; il y a longtemps que je serais làhaut. Je me dispose pour y aller tout-à-fait jusqu’au printemps, ou jusqu’à la venue des vaisseaux °

1 Premières missions des Jésuiles en Canada. Documents recueillis par le Père Auguste Carayon. ! volume, Paris, 1864, pages 127-30.

2? Premières missions, Auguste Carayon, p. 136.

3 Premières missions, Auguste Carayon, p. 138-9.

Après avoir dit que les PP. Bernier et Pinette, ou les PP, Garnier et Le Jeune, iraient s’établir aux Trois- Rivières, ce dernier ajoute :

“ M. de Lauzon : nous mandait que nous lransportassions nos gens aux Trois-Rivières où l’on va faire une nouvelle habitation, disant que tout mûrirait mieux en ce quartier-là. On a été bien en branle s'il le fallait faire ; du moins on y voulait envoyer trois ou quatre hommes. J'ai toujours cru qu’il ne fallait point diviser nos forces (c'est-à-dire l'unique maison de Québec) qui fussent par après le soutien des autres ; qu'il fallait voir le lieu devant que d’y rien entreprendre. Enfin ceux qui sont passés les premiers mandent que la terre y est fort sablonneuse ; que tout y :mûrira mieux pour un temps mais que ce sol sera bientôt las. Je m'en vais demeurer là avec le Père Buteux ; nous verrons ce qui en est. Quand la terre serait très-bonne, je ne serais pas d'avis que l’on quittât le soin de cette maison où nous sommes. On parle de commencer de nouvelles habitations en divers endroits, et d’avoir là de nos Pères; je pense que nous ne saurions pas entreprendre de nous loger et bâtir partout. Nous allons, le Père Buteux et moi, demeurer aux Trois-Rivières expressément pour assister nos Français, car nous n’irions pas sans cela ; cependant nous portons des meubles pour la sacristie et des habits pour nous, et, ce que je trouve plus étrange, nos propres vivres que nous leur donnerons: car nous mangerons avec eux, faute de logis où nous puissions nous retirer. Nous faisons cela volontiers, car j'apprends que messieurs de la Compagnie (des Cent-Associés) nous aiment fort et nous assistent tant qu’ils peuvent, selon l'état de leurs affaires ; aussi faisons-nous et ferons-nous tout ce que nous pourrons en leur considération ; car outre que nous portons aux Trois-Rivières jusqu’à de la cire et de la chandelle, nous envoyons divers effets au pays des Hurons.” ?

Le Père Le Jeune était un homme de grand mérite, estimé et respecté universellement. On sait qu’il entretenait une correspondance avec les princes de Condé. Ses rapports à la cour le rendaient très-utile à la jeune colonie. La notice biographique suivante est empruntée à la page vu de l'introduction des trois volumes des précieuses Relations des Jésuites :

1 En 1634, M. Jean de Lauzon était intendant de la compagnie des Cent-Associés; il fut gouverneur de la Nouvelle-France en 1651-6.

2 Premières missions ". 149-151.

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