‹ Histoire de la ville de Trois-Rivières et de ses environs [microforme]Chapitre 16 sur 28 · DRE · texte numérisé non relu

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‘ Paul Le Jeune peut être regardé comme le père des missions des Jésuites en ce pays, quoiqu'il n’y soit venu

qu'en 1632, après la restitution de Québec à la France.

Il avait toujours nourri dans son cœur le désir de venir évangéliser les Sauvages du Canada, les entretiens qu'il avait eus à La Flèche avec le Père Masse, qui avait été

ris en Acadie par les Anglais, ne contribuaient pas peu

exciter son ardeur. Aussitôt après la confirmation du traité de Saint-Germain, il partit de Honfleur avec le Père Anne de Nouë, et arriva à Québec le 5 juillet 1632. En

eu de temps, il acquit une si parfaite connaissance de la anène montagnaise qu'il put écrire en sauvages un cathéchisme pour ses néophytes. En 1634, il établit une Résidence ! aux Trois-Rivières. Cest lui qui, en 1635, fit l’oraison funèbre de Champlain. Après avoir rempli la charge de Supérieur jusqu’en 1639, il travailla encore dix ans parmi les Sauvages. En 1649, il fut rappelé en France, et établi procureur des Missions Etrangères. Le P. Le Jeune a écrit la Relation de 1632 et les huit suivantes.” Il mourut à Paris, le 7 août 1664.

Il partit de Québec le dimanche, 3 septembre 1624, avec le Père Buteux, pour aller aux Trois-Rivières commencer l'établissement d’une mission permanente. Le voyage fut très-désagréable en raison du mauvais temps ; dans le rapide Richelieu, dit-il, ‘nous touchâmes une fois, échouâmes une autre, et notre barque, dans un grand nord-ouest, frisa une roche qui donna de l’horreur à tous ceux qui la virent.”

Le vendredi, 8 du même mois, ils arrivèrent au but de leur voyage.‘Le séjour y est fort agréable, la terre sablonneuse, la pêche en son temps très-abondante ; un Sauvage rapportera quelquefois dans son canot douze ou quinze éturgeons, dont le moindre sera parfois de la hauteur d’un homme. Il y a quantité d’autres poissons très-excellents. Je décrirais volontiers (c'est le Pere Le Jeune qui parle) la beauté de ce lieu, mais je crains d’êire long. Tout le pays entre Québec et cette nouvelle habitation, que nous appelons la Résidence de la Conception, m'a semblé fort agréable.” ?

Les Pères n’eurent d’abord que le logement en commun avec les ouvriers qui travaillaient au fort. Le Père Le Jeune s’en montre incommodé dans une lettre qu’il écrivit alors aux religieux de Québec.

1 Les Résidences des Jésuites étaient des missions fixes autour desquelles ils groupaient les Indiens pour !:: former à la vie civilisée.

2 Relation de 1625, p. 6. 13.

La dévotion à la Sainte Vierge était générale dans le pays. Les habitants de Québec avaient donné le nom de

’Immaculée-Conception-de-Marie à leur nouvelle chapelle ; ceux des Trois-Rivières adoptèrent le mème vocable qui est devenu celui de la paroisse. Il y eut aux Hurons une mission appelée aussi de la Conception de Notre-Dame.

Les renseignements nous manquent pour désigner avec certitude l'endroit où fut construite cette chapelle. Cependant il est probable qu’elle occupait le site du boulevard. Voici comment :

Notre maison, en ce pue commencement, n’était que quelques bûches de bois jointes les unes auprès des autres, enduites par les ouverture d’un peu de terre, et couvertes d'herbes; nous avions en tout douze pieds en: quarré pour la chapelle et pour notre demeure, attendant qu’un bâtiment de charpente qu’on dressait fut achevé.”

“Le 27 du mois de septembre 1634, un élan (orignal) parut de l’autre côté de cette grande rivière (le Saint- Laurent). Nos Français en donnèrent avis à quelques Sauvages cabanés proche de l'habitation ; quelques-uns d'eux s’en vont attaquer ce grand animal qui se rafraichissait dedans l’eau, l’allant prendre du côté des terres pour le pousser plus avant dans le fleuve ; ils volaient après dans leurs petits canots d’écorce. Ils l’approchèrent à la portée d’un javelot et l’un d’eux lui lança une épée qui le fit bondir et chercher le chemin de la terre pour se sauver, ce qu’il eût fait aisément s’il eût pu aborder ; mais voyant ses ennemis de ce côté-là, il se jette à l’eau, où il fut bientôt lardé de coups d'épée. Comme il tirait à la mort, ils le repoussèrent vers le bord du fleuve et là le mirent en un moment en pièces, pour le pouvoir apporter

en leur cabane. Nous voyions cette chasse de notre habi-

tation, élevée sur une plate-forme naturelle qui a vue sur la grande rivière.” ?

Si le mot ‘ plate-forme” était mis ici pour désigner le Platon, où M. de la Violette venait d'établir le fort, le Père Le Jeune ne dirait pas: “Le » novembre (1634)

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j'allai voir les reliquas d’une bonne palissade, qui a autre-

fois entouré une bourgade, au lieu même où nos Français ont planté leur habitation. Les Iroquois, ennemis de ces peuples (les Algonquins) ont tout brûlé ; on voit encore le bout des pieux tout noirs.” * Il y avait donc

1 Relation de 1635 p. 6.

2 Relation de 1635, p. 14.

3 Relation de 1635 p. 15.

quelque distance entre le logement des révérends Pères, qui renfermait leur chapelle, et le fort de la compagnie des Cent-Associés ? Puisque de la chapelle, élevée sur une plate-forme qui n’est autre que la Table, on voyait ce qui ce passait sur la rive sud du fleuve, il faut croire qu’elle était placée près du bord de la cé‘e. Puis, comme il n’est pas probable que l’on se soit écarté du voisinage du fort, nous concluons qu’elle occupait la ligne que fait de nos jours la promenade du boulevard, longue d’environ 500 pieds. Notre conjecture s’appu:e d'ailleurs sur un fait assez digne d'attention : à partir de l’année 1637, les Jésuites ont possédé le fief Pachirini qui était originairement le carré formé par les rues Saint-Louis, Notre- Dame (rue de l’Evêché), Saint-Antoine (où du Collége) et une partie du boulevard. Si la mesure de 34 perches de profondeur ne s'y retrouve plus aujourd'hui, c’est parce que la côte a été rongée considérablement par le fleuve, et peut-être l'endroit de la chapelle est-il maintenant en dehors de la balustrade vis-à-vis La maison de feu le juge Mondelet, appartenant aujourd’hui à M. George Baptist.

Les Relations des Jésuites sont remplies de traits intéressants et d'observations propres à faire connaitre en détail l'histoire de cette époque. Nous en donnons des extraits ou des analyses qui se rattachent aux Trois-Rivières, sans les accompagner généralement de commentaires, et parfois dans le seul but de grouper certains faits suivant l’ordre chronologique :

‘“ Le 28 sentembre 1634, le Père Buteux et moi (le Père Le Jeune) trouvâmes une troupe de Sauvages qui faisaient festin aupres des fosses de leurs parents trépassés ; ils leur donnèrent la meilleure part du banques qu'ils jetèrent au feu, et s’en voulant aller, une femme rompit des branches et des rameaux d'arbres, dont elle couvrit ces fosses. Je iui en demandai la raison ; elle repartit qu’elle auriait l'âme de ses amis trépassés contre l’ardeur du soleil qui a été fort grande cet automne. Ils philesophent des âmes des hommes et de leurs nécessités, comme des corps, se figurant que nos âmes ont les mêmes besoinsque nos COrps. ”

‘ Le 23 d'octobre 1634, quinze ou vingt Sauvages revinrent de la gucrre, amenant nn prisonnier. Si tôt qu'ils purent découvrir notre habitation et leurs cabanes, ils rassembierent leurs canots et s’en vinrent doucement par

le milieu du grand fleuve, poussant de leur estomac des chants ious remplis d'allégresse. Si tôt qu’on les aperçut, il se fit un grand cr dans les cabanes; chacun sortit au Pa ) )S . e

devant pour voir ces guerriers, qui firent lever debout le pauvre prisounier et le firent can er à leur mode, au milieu d'un canot. Il chantait, et eux frappaient de leurs avirons à la cadence ; il était À é d’une corde qui lui passait de bras en bras derrière le dos, et d’une autre aux

piéds, et encore d’une autre assez longue par le lravers du corps. Ils lui avaient arraché les ongles des doigts, afin qu'il ne se put délier. Admi je vous prie, la cruauté de ces peuples: un vage nous ayant aperçus,

le Père Buteux et moi, dans la mêlée avec les autres, nous vint dire tout rempli de joi de contentement : {apoue kouetakiou nigamouau : en \érité je mangerai de l’Iroquois ! Enfin, ce pauvre homme. sorti du canot, fut conduit dans une cabane : à l'entrée, les enfants, les filles et les femmes le frappaient, qui à in bâton, qui d'une pierre. Vous eussiez dit qu’il était insensible, passant chemin et recevant ce coups sa.'° détourner la vue. Si tôt qu'il fut er:ré, on le fit danser à la cadence de leurs hurlements. Après avoir fait quelques tours, frappant la terre et s’agitant le corps, en quoi consiste toute leur danse, on le fit asseoir, et quelques Sauvages nous apostrophant nous dirent que cet [roquois était l’un de ceux qui, l’année dernière, avaient surpris et massacré trois de nos Français; c'était pour étoutffer en nous la compassion que nous en pouvions avoir. Ils osèrent bien demander à quelques-uns de nos Français s’ils n'en mangeraient pas bien leur part, puisqu il avait tué de nos compatriotes. On leur repartit que ces cruautés nous déplaisaient et que ous n'étions point des antropophages. Il ne mourut point, uéanmoins : car ces barbares, ennuyés de la guerre, parlèrent à ce jeune prisonnier, qui est homme fort et d’une riche et haute taille, de faire la paix ; ils ont été longtemps à la traiter, mais enfin ils l'ont conclue.

“Le 24 du même mois, grand nombre d’Algonquins élant arrivés, je men allai chercher par leurs cabanes une petite fillette que j'avais pe et nommée Mar guerite, l’an passé ; sa mère me reconnut bien et me dit qu'elie était morte : c'est autant de Gagné pi le ciel, Je ne | avais fait chrétienne qu'afin qu'elle y allâi. Comme je vins à demander des nouvelies du père de cette enfant, que j'avais commencé d'instruire, un Sauvage me ré pondit qu’il était mort; à cotte parole, une sienne fille, âgée de dix-huit à vingt ans, fit un grand cri tout éplorée ; on me fit sigue que je ne parlasse point de la Mort dont le seul nom leur semble insupportable.”

“Le (dimanc he) 29 octobre. il arriva une chose assez re que je coucherai ici pour faire voir la simpli-

cité d’un esprit qui ne connaît point Dieu. Deux sanvages élant entrés en notre habitation pendant le divin service que nous faisions à la chapelle, se disaient l'un à Pautre : ils prient celui qui a tout fait; leur donnera-t-il ce qu'ils demandent? Gr, comme nous tardions trop à leur gré: Assnrément, disaient-ils, il ne leur veut pas donner, Voilà qu'ils crient tous tant qu'ils peuvent (nous chantious Vôpres pour lors). Or, un jeune truchement venant à sorlr, ils l'abordèrent et lui dirent: Hé bien! celui qui atout fait vous a-til accordé ce que vous demandiez ? Oui, répond-il, nous l’aurons. Assurément, repartent-ils, il ne s'en est guère fallu qu'il ne vous ait éconduit: car vous avez bien crié et bien chanté pour l'avoir ; nous disions à tout coup que vous n'auriez rien; mais encore que vous at-il promis Î Ce jeune homrne. souriant, leur répondit conformément à leur grande attente : il nous a promis que nous n'aurions point faim. C'est la grande bé atitude des Sauvages d'avoir de quoi contenter leur ventre.”

‘Le 18 novembre 1634, tous les Sauvages s’'écartèrent, qui de ei, qui de là, dans les bois, pour aller, pendant l'hiver, chercher i "élan, le cerf, et le caribou, dont ils vivent; si bien que nous derneurâmes sans voisins, nos seuls Français restant en notre nouvelle Gemeure. Le 30 décembre, Ja neige n'étant ni assez dure, ni assez profonde pour arrêter les grandes jambes de lélan, une troupe de ces pauvres barbares s'en vint crier miséri. corde en noire habitation. La famine, qui fut cruelle l'an passé, les à encore traités plus rudement cet hiver, du moins en plusieurs endroits ; on nous à rapporté que vers Gaspé, les Sauvages ont tue el mangé un jeune garçon que les Basques leur avaient laissé pour apprendre leur langue; ceux de Tadoussac avec qui j'hivernai, il y a un an se sont mangés les uns les autres, en quelques endroits. M. Duplessis-Bochart, montant à Québec, nous a dit qu'il y en avait encore quelques-uns dans les bois qui n’osent paraître devant les autres, à raison qu'ils ont méchamment surpris, massacrés, et mangés leurs compagnons. Nous avons éLé témoins de leur famine aux Trois-Rivières : ils venaient par bandes, tous défigurés, décharnés comme des squelettes, aimant, disaient-ils, autant mourir auprès des Français que dans leurs forêts. Le malheur pour eux était que, comme cette habiialion ue faisait que de commencer, il n y aval point ancore de magasin aux Tr ois- Rivières, nos Français e' aous n ’ayant apporté de Québer queles vivres nécessaires pour le nombre des ornines qui y résidaient, Nous nous efforçcâmes pourtant de les

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secourir, chacun de son côté leur faisant la charité selon ses forces, ou selon son affection ; pas un de ceux qui vinrent vers nous ne mourut de faim. Le Père Buteux et moi, entrant dans une cabane, une femme nous dit qu'il n’était resté qu’elle et sa compagne de tous ceux avec lesquels elles avaient hive:16 dans les bois. On a trouvé des chasseurs roides morts sur la ñcige, tués du froid et de la faim, entr'autre celui qui avait pris le prisonnier Iroquois duquel j'ai parlé ci-dessus. Un Sauvage me dit dans cette famine que sa femme et sa belle-sœur étaient en délibération de tuer leur propre frère; j'en demandai la raison. Nous craignons, fit-il, qu’il ne nous assomime pendant notre sommeil pour nous manger. Nous vous apportons, lui dis-je, tous les jours une partie de nos vivres pour vous secourir. Cela est vrai, répond-il tu nous donnes la vie, mais cet homme est à demi fou ; il ne mange point, il a quelque méchant dessein ; nous le voulons” prévenir, en seras-tu fâché ? Je me trouvai un peu en peine: de consentir à sa mort, je ne pouvais ; je croyais d’ailieurs qu'ils avaient juste occasion de craindre. Nous lui donnâmes conseil de ne point laisser de hache ni d'épée en sa cabane, sinon celle dont il

urait à faire, laquelle il poserait sous sa tête en dor mant ; il s'accorda à cela et nous donna ses haches et ses épées, pour les emporter en notre cnambrette. A trois jours de là, ce pauvre misérable s'en alla à Québec, où, ayant voulu tuer queique Français, M. le Gouverneur, reconnaissant sa folie, le fit enchaîtier pour le rendre au: Pré emiers sauvages qui viendraient. Or, ces allées et venues de $: auvage s affamés ont duré quasi tout l'hiver nous faisions ordinairement quelque festin de pois et de farine bouillie, à toutes les nouvelles bandes; j'en ai vu tels d'entr'eux qui en mangeaient plus de huit écuellées devant de sortir de la place. Pendant qu'on leur préparait le banquet, nous leur parlions de Dieu, nous leur représentions leurs misères ; ils avaient toute la meilleure volonté du monde de cultiver au printemps, ce qu'ont fait quelques-uns: mais ils ne demeurent pas assidüûment auprès de leurs blés d'Inde, lés abandonnant pour ailer pêcher, qui deçà, qui delà.”

Tu nous dis de belles choses, répondait un Sauvage au Père Le Jeune, “ mais cette prière m’a semblé la meilleure de tortes: Mirinan oukachigakhi nimitchiminan : donne-nous aujourd'hui notre nourriture, donne nous à manger, voilà une excellente oraison.

“ Le 27 janvier 1635, un Sauvage me vint apprendre un secret bien connu des Algonquins, mais non pas des

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