‹ Histoire de la ville de Trois-Rivières et de ses environs [microforme]Chapitre 18 sur 28 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SommaiRE.—Le mal-de-terre.—‘ Catalogue des Trépassés.”—Projet de colonisation par les Sauvages.—Le feu prend au magasin.—Festin des Sauvages —Mort de M de Champlein.—Français aux Trois- Rivières en 1635.—Baptéme et enterrement d’un jeune Sauvage. —Les Attikamègues.— Voyage du Père Buteux à dix lieues du fort. —Guerriers algonquins en pourparlers avec les Français..—-Français aux Trois-Rivières en 1636.

La maladie étrange dont il est narlé plus haut sévissait parmi les Sauvages ; elle se jeta les Français.! La mort de quelques-uns de ces derniers se trouve consignée pour la première fois, aux Trois-Rivières, dans un registre qui existe encore. Ce vieux manus! commence à la date du mardi, 6 février 1635. C’est le plus ancien acte de ce genre qui existe dans le pays, les registres originaux de Québec ayant été perdus, en 1640, dans l'incendie de la chapelle de Notre-Dame de Recouvrance. La note placée en tête est de la main du Père Le Jeune ; notre planche gravée la reproduit fidèlement. En voici le texte :

GATALOGUE DES TRÉPASSÉS lu lieu homme les Trois-Rivières.

Messieurs de la compagnie de la Nouvelle-France ayant ordonné qu’on dressât une habitation en ce lieu noniné lea Trois-Rivières, M. de Champlain, qui com mandait el ce pays, y envoya de Québec une barque sous

. conduite de monsieur de la Violette, lequel mit pied à

1 Relation de 1625 D. 4

terre le quatrième de juillet de l’an 1634, avec quelque nombre de nos Français, pour la plupart artisans ; et dès lors, on donna commencement à la maison et habitation ou fort qui se voit en ce lieu.

‘“ Le troisième de septembre de la même année, le R. P. Paul Le Jeune, et le P. Buteux, religieux de la compagnie de Jésus, partirent de Québec dans une barque et arrivèrent ici le 8 du même mois, pour y assister nos Français pour le salut de leurs âmes.

‘ Vers la fin de décembre de la même année, le maldeterre s'étant jeté parmi nos Français, en emporta quelques-uns qui ont donné commencement aux chrétiens défunts en ce pays.”

Suivent les enregistrements :

‘ Le 6 février 1634! mourut Jean Guiot, surnommé Négrier, natif du bourg de Chambois, en l'évêché de Sée, en Normandie, il fut enterré au cimetière de cette habitation, désigné par les Pères sus-nommés de la compagaie de Jésus; il avait été confessé, reçu le St Viatique et fortifié de l’Extrème-Onction par le Père Paul Le Jeune de la même compagnie.”

Premier baptème enregistré : Le (dimanche) ‘18 février 1635, une femme sauvage, native de certains peuples qui sont plus bas que Tadoussac, du même côté, nommée 8iperig8e 8a8akhi, âgée d'environ 35 ans, ayant été instruite par le R. P. Paul Le Jeune, de la compagnie de Jésus, fut baptisée par le même en la chapelle domestique de cette habitation, et nommée Anne. Monsieur de la Violette, commandant en ce lieu des Trois-Rivières, a été son parrain.” Elle mourut le 18 mars suivant. (Relation, 1635, p. 8-18.)

Le 6 mars mourut Pierre Drouet, charpentier, natif de Samsansemare, ? archevèché de Rouen. e:1 Normandie.

Le 8 mars mourut 8ipcrig8e 8a8akhi ; elle est la première sauvagesse enterrée dans le cimetière.

“ Le 9 mars mourut Isaac Le Conte, tailleur d’habit, natif de Lintot en Normandie, en l’archevêché de Rouen, lequel d’hérétique alviniste, s'était converti à la foi catholique en ce pays.”

| Ceci est évidemment un chiffre posé par inadvertance, puisque le 6 fevrier 1634, ni le fort ni la Résidence n'étaient établis. D'ailleurs, le sscond enreristrement, le Père Le Jeune écrit: 1635, et répète ce millésime jusqu à la fin de la première année. Le 6 février 1635 parait être la date de la rédaction de l’entête du cahier.

2 C'est l'orthographe du registre. O: trouve Sanseusémare dans l'archidiocèse de Rouen.

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Le vendredi, 23 mars mourut Guillaume Née, marié en la paroisse de Saint-George, de l’archevêché de Rouen.

Le 7 avril mourut Michel Sonet, marié aw hameau nommé Diepdal en la paroisse de Saint-Martin de Canteleu, en l’archevèché de Rouen.

Le 26 avril mourut Michel Coysy, natif en la paroisse de Saint-Martin de Canteleu, en l’archevêché de Rouen.

Le 27 juillet fut enterré.....…...Lefebvre, valet de M. le général Du Plessis, lequel fut noyé, se baignant près du Fort.”

Le 12 décembre, baptème du fils de Makeabistichich, ‘“ sauvage algonquin de la petite nation,” dont la femme se uommait Kanec8ik. L'enfant, âgé de 12 à 13 ans, s’appelait 8sc8et3, on le baptisa sous le nom de Claude pendant qu’il était malade dans une cabane ; il mourut le 14 du même mois.

Le samedi, 22 décembre, fut baptisé au fort un jeune garçon montagnais, âgée de 10 ans et nommé André par monsieur de Malapart, son parrain. Il mourut le 24 du du même mois.

Le 27 décembre fut baptisée une petite fille de 2? ans, appelée 8mineg8m8c8c8, ‘enfant du capitaines des montagnais Capitanal, nommée Marie par monsieur de Maupertuis et monsieur Nicollet, ses parrains.” Elle mourut le 3 janvier suivant. (Relation, 1636, p. 9.

Le lundi, 31 décembre, fut baptisée une sauvagesse âgée de 17 ans, nommée Anne par M. Nicollet, interprète du fort. Elle était sœur du petit garçon baptisé le 22 sous le nom d'André. (Relation, 1636, p. 10.)

En résumé, cela donne 7 sépultures de Français, ? de Sauvages et 5 baptèmes de Sauvages pour l’année 1635.

Quelques notes, tirées des cinq premières années du registre, ne sont pas sans intérêt :

Le 9 février 1636, mourut Antoine.…...….manœuvre, écrasé par un arbre qu'il abattait dans les bois. Le 26 juillet 1636 est inscrit le décès d'Antoine trompette de M. le général Duplessis-Bochart. Le 12 décembre 1636, au baptème d'une petite sauvagesse, figure la première marraine mentionnée au registre, c'est Marie Le Neuf, épouse de M. Jean Godefroy : la marraine qui vient après est Alison Gourdin. ‘“ femme du brasseux du Fort.”

Le ler juillet 1637, enterrement de Claude Sylvestre, jeune garçon de Paris. Cette année figurent les noms de Jacques Jeffart, Thierry Desdames, Jean Montfort, maçon des Trois-Rivières, Pierre Martin, commis et interprète

des Hurons, madame de Combalet (qui est servie par des valets) et Simon Baron.

Le 22 juillet 1638, enterrement de Marie, âgée de 4 ou 5 jours, fille de Pierre Blondel et de sa femme...Alyson. Il a aussi les noms de Pierre Corré et Joblin Bridé.

Le 31 janvier 1639, enterrement de Marguerite, fille de François Boulé, habitant de Sillery. Elle avait été bantisée deux mois auparavant par le Père De la Place. Même année, sans date, sépulture de Jean, âgé de 15 jours, fiis de Pierre Blondel. Les noms de Michel le serrurier, Martin de Vaultpain, M. Brest. M. Nicolas Fouin, Guillaume Thibault, D. Catilon, et David Dunet dit Des Lauriers, sont également inscrits cette année là.

Le nombre des Français de tout âge enterrés aux Trois-Rivières dans les années 1635-6-7-8-9, est de treize ; celui des Sauvages chrétiens est de vingt-six. Les enregistrements des baptêmes montrent que les gouverneurs, les employés du fort et les nouveaux colons, étaient fréquemment parrains des Sauvages. Les premières années du registre font voir qu’on les baptisait, jeunes ou adultes, à l’article de la mort surtout. ‘“ J'avoue bien qu'il faut soigneusement prendre garde de ne point baptiser ceux qui sont en santé, sans les avoir éprouvés et tenus au rangs des catéchumènes, comme il se faisait en la primitive église.” (Relation de 1637, p. 23.)

En 1635, le Père Le Jeune et le Père Buteux paraissent seuls au registre. En 1636, les Pères Quentin et Davost baptisent des enfants que l’on enterre peu après. En 1637, les noms des Pères du Marché, Daniel, Claude Pijart, et de la Place s’y trouvent pour la première fois. A partir de 1640, où le registre commence à être écrit en latin, jusqu’à 1672, les noms des prêtres y sont mentionnés rarement.

Reprenons notre récit où nous l'avons quitté.

‘“ Le 6 de février 1635, la grande rivière fut gelée toutà-fait, en sorte qu’on passait dessus en assurance ; elle gela même devant Québec, ce qui est fort extraordinaire, à raison que les marées sont là fort violentes. Il me semble que la rigueur de l’hiver s’est fait sentir particulièrement en ce mois-ci.”

Vers la fin de février, les Sauvages, contraints par les nécessités de la chasse, ou épouvantés des ravages que la maladie exerçait aux environs du fort, s'étaient tous enfuis dans les bois, laïssantquelques misérables malades à la merci des Français. Ceux-ci, voyant qu’il ne restait plus une seule cabane pour abriter ces malheureux, entre

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autre une vieille Sauvagesse ! qui s’en allait mourante, contraignirent les derniers Sauvages qui partaient à ne point tout emporter avec eux, suivant leur coutume. Les soldats sortirent du fort, et, le pistolet au poing, ils les obligèrent à dresser de nouvelles cabanes pour servir en quelque sorte d'hôpital.

La fin de l'hiver dut s’écouler paisiblement, car la Relation ne signale aucun fait digne d'attention.

Le 14 d'avril 1635, toutes les glaces étant parties, je m'embarquai dans un canot, avec un de nos Français et un Algonquin, pour aller voir ce beau lac ou étang dont j'ai parlé ci-dessus, que j'avais vu tout glacé pendant l’hi ver. En chemin je fis la chasse du rat musqué. Cet animal a une fort longue queue; il y en a de gros comme des lapins. On l'appelle rat musqué, parce s'en effet une partie de son corps prise au printemps, sent le musc ; en autre temps elle n'a point d’odeur.” ?

Le Père Le Jeune partit le samedi 21 avril, laissant le Père Buteux aux Trois-Rivières, pour descendre à Québec, ou les navires de France, sous le commandement de M. Duplessis-Bochart étaient attendus. Ils n’arrivèrent que dans la première quinzaine ae juillet.

Le 22 juillet, eut lieu à Québec une assemb.ée de Fran: çais et de Hurons pour aviser à ce qu'il fallait faire relativement aux missions lointaines du pays des Hurons. Le Père Buteux, descendu récemment des Trois-Rivières, y assistait, ainsi que le Père Le Jeune.

Le 23 juillet, le Père Buteux quitta Québec en même temps que les Pères Mercier et Pijart, destinés aux missions huronnes. Son premier sain en arrivant aux Trois- Rivières fut d'inviter les S 1ivages de ce lieu à commencer la culture de la terre. * Si Capitanal vivait encore, il favoriserait sans doute ce que nous allons entreprendre ce printemps pour pouvoir rendre les Sauvages sédentaires petit à petit. Comme ces pauvres barbares sont dès longtemps accoutumés à être fainéants, il est difficile qu'ils s'arrêtent à cultiver la terre s'ils ne sont secourus. Nous avons donc dessein de voir si quelque famille veut quitter ses courses, s’il s’en trouve quelqu’une nous emploierons au renouveau trois hommes à planter du blé d'Inde proche de la nouvelle habitation des Trois- Rivières, où ce peuple se plait grandement. Si cette

1 “ Que nous ne pouvions faire entrer dans le fort, où il n’y avait que des hommes.” (Relaiion de 1635, p. 8, colonne ?me.)

2 Relation de 1635, p. :8.

3 Relation, 1635, p. 19.

amilie s'arrête pendant l'hiver, nous la nourrirons de blé de notre récolte et de la sienne, car elle mettra aussi la main à l’œuvre; si elle ne s'arrête point, nous retirerons notre part, et la laisserons aller. Quant aux hommes que nous désirons employer pour leur assistance, M. de Champlain nous a promis qu'il nous en accommoderait de ceux qui sont en l’habitation des Trois-Rivières, à raison que ne faisant point défricher pour nous en ce lieu, nous n’y tenons point d'hommes, mais deux Pères tant seulement qui ont soin du salut de nos Français. Nous satisferons pour les gages et pour la nourriture de ces ouvriers, à proportion du temps que nous les occuperons à défricher et cultiver avec les Sauvages. Si j'en pouvais entretenir une douzaine, ce serait le vrai moyen de gager les Sauvages. Notre Seigneur, pour lequel nous entrons dans ce dessein, le veuille bénir par sa bonté et ouvrir les oreilles à ce pauvre peuple abandonné.” ?

Le Père Le Jeune écrit que près des vestiges de l’ancien fort algonquin, sur le Platon, il y avait quelques arpents de terre défrichée où les Sauvages s'étaient adonnés autrefois à la culture du blé d'Inde. ? Il devait y avoir également, dans les environs du fort français, des terres défrichées par les colons du frère Pacifique Du Plessis en 1617, et par les soins des Pères Récollets, concessionnaires de terrains aux Trois-Rivières, en 1621. Tout nous porte à croire que, sans faire des progrès s° sibles, ces défrichements furent en activité à partir e Pannée 1617.

Du moment où la Résidence fut bâtie, la traite des Trois-Rivières augmenta rapidement, les Sauvages l’'adoptèrent comme quartier-général, vu la facilité des communications aux alentours du poste, ainsi que l'avantage d'abriter leurs flotilles sous le canon du fort. A partir de 1635, jusqu'à la fin du siècle, la ville des Trois- Rivières occupe une large place dans l’histoire du Canada. «

L'ambition louable des missionnaires était de réunir les Sauvages pour les faire chrétiens et les dresser à la vie civilisée. Ge qui parait avoir surtout déterminé le Père Le Jeune à s'établir aux Trois-Rivières, c’est la pro-

1 Relation de 1635, p. 20, 21, 22.

2 Voyageant de Québec aux Trois-Rivières, dit le Père Le Jeune, dans la Relation de 1636, les Sauvages m'ont montré quelques endroits où les Iroquois ont autrefois cultivé la terre. (Relation de 1636, p. 46, re colonne.)

messe que les Algonquins firent à Champlain de s’arrèter en ce lieu et d’y semer du blé d'Inde quand les Français y auraient élevé un fort, ‘ pour autant que leurs prédécesseurs ont eu autrefois une bonne bourgade en cet endroit qu'ils ont quittée pour les invasions des [roquois. Le capitaine de ce quartier-là m'a dit que la terre y était fort bonne et qu'ils l’aimaient fort. S'ils deviennent sédentaires, comme ils en ont manifesté la volonté, nous prévoyons là une moisson plus féconde des biens du ciel que des fruits de la terre.” !

Connaissant l'intérêt que les révérends Pères Jésuites portaient au pays et le bien qu'ils pourraient faire pour la conversion des Sauvages, la compagnie des Cent- Associés leur avait concédé, en 1634, pour ainsi dire tout ie terrain des Trois-Rivières, réserve faite du poste.

Le Père Le Jeune s'embarqua le 15 septembre 1635, pour les Trois-Rivières, où il s’apercut avec plaisir que les Nipissiriniens comprenalent le montagnais qu'il avait appris tout nouvellement.

Poursuivant toujours leurs, projets âe colonisation, les deux Pères qui se proposa e nt d’hiverner aux Trois- Rivières, déclarèrent qu'ils n avaient ie besoin d’engageés, mais que volontiers ils paieraient des gages à une douzaine de Français qui s’établiraient pres du fort, de manière à y commencer, avec les Sauvages, un établissement sérieux, M. de t ñamplain offrait de leur procurer du travail rémunéraut dans les temps de chômage forcé.

‘ Le samedi, 1e' décembre, le feu s'étant mis à l’habitation des Trois-Rivières, un capitaine des Sauvages les exhorta si vivement à nous secourir et de sauver le pain et les pois, qu’en effet le magasin se sauva : autrement, disait-il, nous sommes perdus, si cela brûle.”

“Le 10 du même mois de décembre, le Père Buteux étant entré en une cabane où l’on faisait un festin de graisse d'ours à tout manger, s'étant mis en rang avec les autres sans y prendre garde, on lui donne un grand plat tout plein de ce nectar; lui, bien étonné, le refuse, disant qu'il venait de diner ; le distributeur du festin se fâche et lui dit: Pourquoi es-tu donc entré ici, si tu re veux pas être du festin ? Il faut que tu manges tout cela, autrement notre banquet sera gâté. Le Père, pour le contenter, en goûte un peu. Là-dessus arrive le Père Quentin quientre aussi sans y penser ; le voilà condamné à en manger sa part. Comme ils disaient tous deux que cela

1 Relation de 1634, p. 12.

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