‹ Histoire de la ville de Vienne DauphinéChapitre 13 sur 136 · SIXIÈME ET DERNIER ROI DES BOURGUIGNONS · texte numérisé non relu

SIXIÈME ET DERNIER ROI DES BOURGUIGNONS

Pendant que les rois des Francs préparaient chez eux les bases du partage du royaume de Bourgogne, qu'ils regardaient comme une proie assurée, Gondemard , digne fils de Gondebaud , quittait tout-à-coup les montagnes de la Suisse, et se présenta au peuple et aux grands , qui l'accueillirent comme leur souverain légitime.

Clodomir , roi d'Orléans, ayant appris cette nouvelle, arma pour chasser le nouveau roi, qu'il cousidérait comme un usurpateur; mais avant de se mettre en marche , et pour ne laisser chez lui aucun sujet d'inquiétude , il fit jeter Sigismond , sa femme et ses enfants, dans un puits , à Coulmier, près d'Orléans, malgré les remontrances et les prières d'un saint abbé , qui portait le même nom que l'évéque de Vienne Avitus. (An 524.)

Ainsi la reine Clotilde dut goûter dans toute son étendue le plaisir de la vengeance après laquelle elle avait soupiré si long-temps. Quant aux moines d'Agaune, qui avaient livré aux Francs leur souve-

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rain , fondateur de leur couvent , ils n'eurent pas plutôt reçu la nouvelle de sa mort qu'ils s'empressèrent de le canoniser.

Clodomir fut le seul des rois Francs qui se mit en campagne pour attaquer Gondemard. Il pensa sans doute que celui-ci ne pouvait encore se trouver en mesure , et qu'il convenait d'entrer en Bourgogne avec moins de forces, mais le plus rapidement possible. Peut-être aussi Childebert et Clotaire étaient-ils chargés de surveiller les mouvements de Thierry. Quoi qu'il en soit, Clodomir éprouva peu de résistance, et se rendit maître de tout le pays, jusques et compris la Bresse. Il traversa le Rhône pour entrer dans l'ancienne province Viennoise. C'était là que Gondemard l'attendait et avait préparé ses moyens de défense. Une bataille se donna à Véseronce, près de Morestel, village à huit lieues au nord-est de Vienne. Les Bourguignons firent semblant de plier , et attirèrent les Francs dans une embuscade. Clodomir fut tué d'un coup de javelot qu'un soldat avait lancé au hasard. La richesse des armes du mort engagea les Bourguignons à l'en dépouiller ; mais à peine lui eut-on enlevé son casque, que sa longue chevelure le fît reconnaître pour le roi d'Orléans. On lui coupa de suite la lête , et on la plaça au bout d'une lance : à l'aspect de cette téte , l'armée des Francs fut entièrement découragée, et elle se sauva en désordre.

Si Childebert et Clotaire , rois de Paris et de Sois-

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sons, n'armèrent pas de suite pour attaquer Gondemard , ce fut par la crainte d'attirer dans leurs propres états leur frère aîné Thierry , qui parlait de tirer vengeance de la mort de Sigismond, son beau -père.

D'un autre côté , Gondemard ayant à redouter les enfants de Clotilde, contracta une étroite alliance avec le grand Théodoric , roi des Ostrogoths , qui , en retour de la cession des pays compris entre le Rhône et la Durance, promit de l'aider de toutes les forces de l'Italie contre les attaques des Francs.

Théodoric mourut peu de temps après ce traité (an 52Ô). Il laissa le royaume d'Italie à Atalaric , son petit-fils , à peine âgé de huit ans.

Amalazonte, mère du jeune Atalaric, gouverna l'Italie pendant la minorité de son fils. Ce fut avec elle que Gondemart renouvela le traité consenti par Théodoric. Mais six ans après , Amalazonte , ayant elle-même à craindre de voir l'Italie envahie par les troupes de l'empereur d'Orient , se trouvait dans l'impossibilité de secourir Gondemard. Dès lors Childebert et Clotaire résolurent d'attaquer le royaume de Bourgogne, d'autant mieux que leur frère Thierry était occupé à étouffer en Auvergne une révolte assez sérieuse pour qu'il ne songeât pas à croiser leurs projets.

Les deux rois francs s'emparèrent d'Autun après avoir défait et mis en fuite le roi des Bourguignons (an 55a) ; ils ravagèrent le pays comme ils l'avaient

fait huit ans auparavant; mais on ignore comment se termina cette campagne. Les deux rois furent-ils battus à leur tour? La frayeur d'attirer sur eux les forces de Thierry les engagea-t-elle à la retraite ? Les historiens sont muets sur ce point. Tout ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 533 Gondemard se trouvait en possession des mêmes pays sur lesquels il régnait avant l'invasion de 532.

Cependant les rois des Francs étaient loin d'avoir renoncé à leur projet de s'emparer des possessions des Bourguignons dans les Gaules , et ils firent précéder leur nouvelle expédition d'un acte de barbarie épouvantable.

Clodomir , leur frère , roi d'Orléans , tué à la bataille de Yéseronce , avait laissé trois fils élevés sous les yeux de Clotilde , leur aïeule .

Celle-ci vint à Paris avec les trois jeunes princes , et ne dissimula pas à Childebert combien sa satisfaction serait vive si le rovaume d'Orléans était partagé entre les enfants de Clodomir. Childebert parut entrer dans les vues de sa mère , et il manda de suite à Paris son frère Clotaire , sous le prétexte de donner plus d'appareil à la cérémonie de la proclamation comme rois, des trois jeunes princes.

Clotaire étant arrivé , les princes furent envoyés au palais de Childebert , qui fit arrêter leur gouverneur et toute leur suite , et consigner les enfants dans des appartements séparés. Un message fut envoyé à Clotilde, de la part des deux rois, pour

lui annoncer qu'on lui laissait le choix de voir couper les cheveux à ses petits-fils , qui seraient renfermés dans un cloître , ou de prononcer leur arrêt de mort.

La reine Clotilde, dont l'âge n'avait point modéré la violence , fut indignée d'une perfidie aussi atroce; elle se répandit en menaces et en injures contre ses fils , et répéta plusieurs fois qu'elle préférait que ses petits-fils fussent sacrifiés plutôt que détrônés et réduits à la vie monastique. Ces expressions , échappées à une trop juste douleur, furent prises pour une réponse définitive. Les deux aînés des jeunes princes furent poignardés , ainsi que toute leur suite. Gloalde, le plus jeune, fut enlevé par un serviteur fidèle ; mais comme tôt ou tard il aurait été découvert , il fut rasé et confiné dans un monastère, où il vécut saintement. C'est lui que la légende désigne par le nom de Saint- Cloud.

Ainsi le sang qu'avait fait répandre Clotilde retombait sur sa propre famille , et la malheureuse mère , qui ne pouvait voir qu'avec horreur Childebert etClotaire, retourna à Tours auprès du tombeau de saint Martin , où elle vécut encore plusieurs années dans la retraite et la mortification.

Childebert eut la plus grande part du royaume d'Orléans, et ce qu'il y a de surprenant, c'est que Thierry s'empara de l'Anjou, qui en fesait partie, et cela du consentement de Childebert et de Clotaire. Peut-être ceux-ci voulurent-ils acheter son al-

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liance en lui cédant cette province , et le déterminer, par ce sacrifice , à attaquer de concert les Bourguignons. Ils avaient d'ailleurs à faire valoir la considération que Glodomir seul avait ordonné le meurtre de Sigismond et de sa famille. Or Clodomir avait été tué dans un combat, et ses enfants avaient été égorgés par ceux-là mêmes qui recherchaient l'alliance de Thierry. Cette infâme compensation pouvait s'appeler le prix du sang* et était absolument dans les mœurs de cette époque. Quoi qu'il en soit, Thierry n'était point appelé à prendre part au démembrement de la Bourgogne; il mourut au commencement de 554, dans la ville de Metz , et laissa la couronne à son fils Théodebert.

Ce jeune prince ne fit aucune difficulté de s'allier avec ses oncles pour attaquer Gondemard, oncle de sa mère. Le moment était bien choisi : le jeune roi des Ostrogoths était mort depuis peu de temps; Amalazonte , sa mère , qui s'était remariée , venait de périr par le poison que lui avait donné le scélérat qu'elle avait placé sur le trône. Tout était en confusion chez les Ostrogoths ; ainsi Gondemard était abandonné à ses propres forces , et ne pouvait les augmenter à l'aide d'aucune alliance.

Les Francs, réunis sous la conduite de leurs trois rois , pénétrèrent dans la Bourgogne par plusieurs points. Les historiens, ou plutôt les chroniqueurs de ce temps-là, ne donnent que peu de détails sur les combats qui furent livrés à Gondemard. Tous

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s'accordent à dire que le roi des Bourguignons fut assiégé dans Autun, et que la ville fut prise. Les uns prétendent que Gondemard fut mis à mort , tandis que d'autres soutiennent qu'il s'échappa et parvint à se sauver en Afrique.

C'est en la personne de ce prince que finit le premier royaume de Bourgogne , après avoir duré cent vingt-un ans, à dater de l'élévation de Gondicaire sur le trône.

Cette période , si remarquable , par les dissensions des enfants de Gondioc et les catastrophes qu'elles entraînèrent , fut une époque de malheurs pour les peuples.

Des guerres presque continuelles , tout en diminuant la population, y jetaient un amalgame qui détruisait l'amour de la patrie. Les prisonniers de guerre étaient réduits en esclavage ; ils appartenaient, lors même qu'ils étaient affranchis , au pays dans lequel ils vivaient; et, si l'on songe aux diverses vicissitudes des combats gagnés et perdus, on se figurera sans peine que pendant que d'un côté une multitude d'étrangers étaient attachés violemment au sol en qualité d'esclaves , une foule d'habitants se trouvaient transplantés par les mêmes raisons, sur des terres éloignées.

La condition d'après laquelle le débiteur insolvable devenait l'esclave de son créancier, et la faculté laissée aux individus de vendre leur liberté, tendaient à dégrader et à abrutir l'espèce humaine.

L'agriculture était négligée , car il n'existait plus de sécurité pour une population toujours menacée d'une invasion prochaine.

L'absence de tout commerce , l'inexécution des lois pendant les bouleversements que la guerre entraîne après elle , tout concourait à faire disparaître les traces de la civilisation due au long séjour des Romains.

Si parfois les souverains s'occupaient du bonheur et de la tranquillité de leurs peuples, ce phénomène était si rare et de si courte durée qu'on peut le comparer à ces météores qui n'apparaissent qu'un instant.

Vienne se ressentit fortement du malheur des temps. Capitale du royaume de Bourgogne jusqu'à son partage entre les enfants de Gondioc , elle se trouva malheureusement le théâtre sur lequel se vidèrent les querelles de Gondebaud avec ses frères.

Lorsque le premier devint possesseur de la totalité des états de son père , il fixa sa résidence tantôt à Genève et tantôt à Lyon. On conçoit que Vienne lui rappelait des souvenirs trop pénibles pour qu'il se plût dans cette ville. D'ailleurs les habitants ne devaient pas avoir beaucoup d'amour pour un prince dont la vengeance s'était étendue sur leurs personnes et leurs propriétés. En cessant d'être le séjour de son souverain , cette antique métropole de la province Viennoise perdit une partie de son importance politique , quoiqu'elle conservât son sénat , et

que son évêque prétendît à la suprématie sur les autres prélats du royaume.

Presque tous les monuments romains disparaissaient peu à peu. Les temples étaient détruits depuis long-temps; le palais des empereurs avait été brûlé par le feu du ciel , et n'offrait plus qu'un amas de ruines; mais si l'intérieur de la ville ne présentait que des scènes de désolation , ses immenses remparts , avec leurs tours menaçantes, existaient dans un état de conservation aussi parfait qu'à l'époque de leur construction. Ils devaient durer encore plusieurs siècles, et étonner, après leur renversement, ceux qui de nos jours viennent admirer ces prodigieux débris de la puissance gigantesque des Romains.

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